Merci à Syana Argentina, Rachel Rekha, mimi70 et La Plume d'Elena pour leur review.

Merci à Maloriiie, alpahis, EndAllTheInnocence, itsblueberry et Gilgalad Swiftblade pour suivre ma fic et à PonyoLeChat pour l'avoir ajoutée à ses favoris.

Merci à mes lecteurs anonymes et à ceux dont le français n'est pas la langue maternelle,

Bonne lecture !


La Cavalière du Sud
(LOTR)


V.
Chevauchée à travers le Sud

CHAPITRE UN
La cavalière et le chien galeux


De façon générale, Grima n'aimait pas chevaucher. Et depuis toujours, ça lui avait attiré des ennuis. Cela ne lui avait pas permis de s'intégrer, lorsqu'il était arrivé à Edoras, à ces Eorlingas aux cheveux gorgés de soleil et de vent – ceux de Grima avaient toujours été ternes. Déjà enfant, il n'aimait pas sortir de la maison pour courir dans les champs, se rouler dans l'herbe, jouer avec les chevaux et avec les autres enfants. Et déjà à cette époque, il lui semblait que sa répugnance pour les chevaux, le soleil et le vent altérait quelque chose dans le regard de son père.

Grima n'aimait pas chevaucher. Ainsi lorsque l'Anórienne s'élança à travers les plaines du Rohan, l'entraînant avec elle, il se retrouva bien indifféremment malmené à la fois par sa monture, à laquelle il était inconfortablement attaché, et par la cavalière. Cette dernière imposait en effet un rythme et une cadence sportifs qui obligeaient le cheval de Grima à se hâter pour la suivre. De ce fait, la foulée que l'animal astreignait au Rohir était très déséquilibrante et, avec ses mains liée à la selle, Grima devait effectuer un effort énorme pour ne pas tomber. Malgré sa faible expérience en chevauchée, il ne doutait pas qu'une chute serait regrettable et fort douloureuse.

De l'inconfort de son compagnon de route, l'Anórienne ne semblait pas s'inquiéter. Le soleil était déjà fort haut dans le ciel lorsqu'ils avaient quitté Edoras. La nuit tomberait bien vite et elle voulait certainement atteindre la frontière avant que l'obscurité ne voile les plaines de la Marche. Retrouvant la caresse du vent dans ses cheveux et la chaleur du soleil sur sa peau, la cavalière s'était probablement laissée emporter dans sa chevauchée. En cet instant, Wormtongue ne doutait pas que l'étrangère était plus Rohir que lui.

Levant parfois péniblement le regard de l'encolure de sa monture, il l'apercevait devant lui. Mais plus la journée avançait, plus Frána devenait un point flou sur l'horizon comme si elle s'éloignait portée par le vent du Rohan. Au bout d'un moment, elle ne fut pour Grima plus qu'une forme, une silhouette volant au loin à la manière d'un oiseau ou une créature surnaturelle.

Évidement, cela était dû au soleil, le conseiller le savait. Déjà à son zénith quand ils s'éloignaient de Edoras, ses rayons avaient plané lourdement sur eux depuis. Et bien que l'Anórienne semblait être accoutumée à une telle chaleur qui rendait la chevauchée plus fatiguant, Grima lui ne l'était pas. Son front suait, son lourd manteau le faisait affreusement transpirer et régulièrement, la sueur tombait dans ses yeux, brouillant sa vue sans qu'il ne puisse se frotter les paupières. Le pauvre homme n'était pas habitué au soleil, il était un homme de l'ombre, un homme qui vivait dans le froid des châteaux de pierre.

Qu'on le voulait ou non, Grima était un conseiller, pas un cavalier et cette chevauchée l'exténuait. La chaleur l'accablait. Son ventre vide était balloté au gré du galop de sa monture. Ses entrailles commençaient à le brûler et des hauts-de-cœur agitaient de plus en plus sa poitrine. Il aurait voulu trouver la force de prier l'Anórienne de s'arrêter un instant, mais il restait en lui une once de fierté assez forte pour l'en empêcher. De plus, il redoutait ce qui sortirait de sa bouche si, par malheur, il était amené à l'ouvrir.

Finalement et de façon presque miraculeuse, l'étrangère consentit à ralentir la cadence, puis à s'arrêter. La tête recroquevillée sur sa poitrine, tentant de réprimer le violent haut-de-cœur qui le prenait, Grima ne la vit pas observer l'horizon. Il l'entendit à peine lorsqu'elle annonça :

– Nous n'atteindrons pas Aldburg avant la nuit. Le soleil est déjà entrain de se coucher et, avec ces Orcs parcourant le royaume, il est préférable de ne pas se déplacer dans l'obscurité. Nous nous arrêterons dans quelques heures afin de pouvoir au moins...

Le spasme prit violemment Grima et d'une contraction de son abdomen, il vomit le contenu de son estomac. Le liquide chaud lui brûla la gorge et se déversa sur ses mains. Il toussota avant qu'un nouveau haut-de-cœur n'entraîne un autre vomissement.

En entendant le hoquet rauque dans son dos, Frána se retourna pour apercevoir Wormtongue dégobiller sur sa selle. Elle se tut et resta immobile un instant, le temps pour le Rohir de cracher ce qui lui était resté dans la bouche. Il daigna détourner son visage de la selle du cheval, qui commençait à s'agiter. Son spasme fut suivi d'un gémissement, qui fut interrompu par de petits rots.

De son côté, Frána demeura interdite encore quelques instants, avant de descendre de sa monture. Elle saisit les rênes de son cheval, puis s'approcha de Grima. Ce dernier tremblotait comme s'il essayait de s'empêcher de gerber à nouveau.

Une fois près de lui, l'Anórienne le jaugea, puis sortit une gourde d'un des sacs accrochés à sa selle, ainsi qu'une couverture. Elle mouilla le tissu et, d'un geste, nettoya les mains de Wormtongue. Puis, une fois les poignets du Rohir débarrassés du fluide à l'odeur peu agréable, Frána les détacha.

La brûlure dans le ventre de Grima se calma, mais il sentit alors un goût désagréable s'installer dans sa bouche. Le soleil l'oppressait affreusement et sa tête était lourde. Il sentit alors deux mains l'attirer doucement vers le sol. Trop faible, il se laissa tomber et s'effondra contre l'herbe brûlée par le soleil, quoiqu'il eut la sensation d'être retenu par un corps trop flou pour qu'il puisse le distinguer.

Frána allongea Wormtongue par terre et approcha la gourde de ses lèvres. Le Rohir but deux grosses gorgées qui, bien qu'elles lui brûlèrent la gorge, atténuèrent le goût dans sa bouche et la douleur dans son ventre.

– Nous allons nous arrêter pour la nuit, dit l'Anórienne.

Grima dodelina de la tête, puis il sentit la cavalière passer son bras autour de son cou. Lorsqu'elle le souleva pour le mettre debout, le sang monta à la tête de Rohir. Il fit quelques pas trébuchants et s'évanouit de fatigue.

•••

Wormtongue ne s'était pas encore réveillé quand Frána entreprit d'allumer un feu. Le soleil se couchait à peine à l'horizon, rougissant peu à peu le ciel. Les chevaux broutaient non loin d'eux. Ils avaient été dressés par les Eorlingas, aussi l'Anórienne ne craignait pas qu'ils s'enfuient. Elle avait calé une des selles de façon à ce que la tête du conseiller puisse y reposer sans qu'il ne se retrouve pas avec un torticolis qui rendrait le voyage encore plus déplaisant.

La cavalière n'était pas ravie d'avoir dû s'arrêter avant d'avoir atteint la région frontalière de l'Estfolde. Cependant lorsqu'elle avait vu le conseiller exténué, malmené par la chaleur des plaines rohiriques, régurgitant le contenu de son estomac, elle avait consenti à faire preuve de compassion. C'était un comportement qui s'imposait au cavalier chevauchant accompagné, et bien que Frána avait tenu à être ferme et intransigeante envers Wormtongue, elle ne songerait jamais à obliger quelqu'un à galoper jusqu'à l'épuisement. De plus, le Rohir devait arriver à Minas Tirith en vie.

Le feu allumé, Frána se mit à farfouiller dans les sacs que lui avaient laissé Háma. Elle y trouva un lièvre, certainement tué le matin même. L'Anórienne réprima son instinct de voyageuse lui disant de ne pas gaspiller de la viande si vite. Après tout, cela redonnerait des forces au conseiller. Demain, ils chevaucheront plus longtemps. Peut-être même qu'ils passeraient la rivière Mering qui sépare le Rohan et le Gondor, arrivant ainsi en l'Anórien. Frána n'avait pas encore songé à ce qu'ils feraient une fois sur les terres de son pays natal. Ils s'arrêtraient certainement à Mîn Rimmon, au château de son père. La cavalière ne l'avait pas vu depuis des années, mais elle ne doutait pas de l'hospitalité dont il ferait preuve envers sa fille aînée.

À l'aide d'un couteau, elle dépeça le lièvre et le mit sur une pic pour le faire doucement rôtir. Puis, elle remplit une petite marmite d'eau et de deux ou trois légumes. Frána n'était pas une bonne cuisinière. En vérité, elle portait peu d'attention à ce qu'elle ingurgitait, surtout quand elle voyageait. Alors que son petit bouillon improvisé mijotait, elle espéra que ce dernier serait assez goûtu pour requinquer Wormtongue. Une fois le lapin cuit, elle en arracha quelques morceaux pour les ajouter dans la marmite, qui commençait à bouillir et à diffuser une douce odeur, puis remua le mélange à l'aide d'une cuillère en bois.

Le conseiller dormait toujours et le soleil allait bientôt se coucher. Frána s'approcha de lui et lui secoua doucement l'épaule.

– Réveillez-vous Wormtongue, dit-elle.

Comme le Rohir s'extirpait de sa léthargie dans un flot de gémissements, elle lui annonça qu'elle lui avait préparé de quoi se nourrir. Ses mains étant toujours attachées, elle l'aida à se redresser contre la selle, puis se leva pour aller lui chercher un bol de bouillon.

La tête de Wormtongue était lourde et il avait l'impression qu'un vers évidait son estomac. Les rayons du soleil s'étaient calmés et la brise du crépuscule avait épongé son front, mais il sentait le sang battre à ses oreilles et brûler ses joues. Pour finir, tous ses muscles criaient d'agonie, maltraités par la chevauchée excessive de l'Anórienne.

– Réveillez-vous, réitéra cette dernière qu'il devinait toute proche, l'incitant à soulever ses paupières.

Une odeur gorgée de vapeur attisa suffisamment sa curiosité et sa faim grandissante, pour que Grima entrouvre ses yeux. L'étrangère se tenait près de lui et lui tendait un bol fumant où il put voir flotter des bouts de poireaux et d'oignon, ainsi que des morceaux de viande. Le Rohir fronça les sourcils et jeta un regard douteux à l'Anórienne, n'osant véritablement conclure que cette dernière avait préparé ce bouillon de fortune pour le sustenter lui. Quand il eut comprit que c'était le cas, il sourit sardoniquement et ricana en se laissant retomber contre la selle.

– Vous auriez mieux fait de m'abandonner.

En vérité, il avait espéré qu'elle le ferait. Grima n'était pas un bon compagnon de route, il était de faible constitution, lent et couard – il l'admettait. Si aucun des Eorlingas n'avait jamais voulu chevaucher à ses côtés, c'était pour une bonne raison. Sa piteuse réputation en tant que guerrier rohirique ne s'était pas bâtie uniquement sur de la méchanceté ou de bêtes préjugés, et Grima était persuadé qu'aucun cavalier digne de ce nom ne voudrait jamais de lui comme compagnon de route.

Aussi avait-il espéré que l'Anórienne se débarrasserait de lui à la première occasion. Cela aurait facilité leurs affaires à tous les deux – le laissant, lui, s'enfuir retrouver son maître en Isengard avant qu'ils n'en soient trop éloignés, et elle, la possibilité d'aller où bon lui semblait, comme chevaucher au secours des Rohirrim à Fort-le-Cor. Ce bouillon ne pouvait que arracher un ricanement au Rohir, car il symbolisait à lui seul l'entêtement – ou la résignation – de l'étrangère à le traîner de force à Minas Tirith.

– Ne soyez pas stupide Wormtongue, lui répondit Frána, confirmant ses inquiétudes. Je n'aurais pas dû vous imposer un tel rythme dés le début de notre voyage. Je voulais quitter le Rohan au plus vite, et je n'ai pas songé à votre état, ni à votre capacité à effectuer ce genre de périple auquel je suis tellement habituée. Je vous prie de me pardonner. Mangez à présent.

Aux excuses de l'Anórienne, Grima voulut répliquer ironiquement pour faire comprendre à cette étrangère qu'il n'avait pas besoin de sa pitié. Mais l'aspect alléchant du bouillon lui tint sa langue. Après tout s'il s'enfuyait maintenant, son ventre vide ne le porterait pas bien loin. Il décida de prendre son mal en patience et d'encaisser l'attitude, compatissante par paresse, de l'Anórienne.

Frána s'accroupit près de lui et commença à mélanger le contenu du bol avec une cuillère en bois. Puis elle la tendit à Grima.

— Vous ferez mieux de me détacher, conseilla-t-il d'un ton qu'il voulait coopératif, ne serait-ce qu'une main, pour que je puisse me nourrir dignement.

– Je ne préfère pas vous donner une chance de me fausser compagnie, Wormtongue, répliqua calmement Frána. Je sais qu'elle vous est déplaisante. Aussi je vous prierais de ne pas supposer que, parce que je me montre compréhensive, vous aurez la possibilité de me berner ou de m'attendrir. Ouvrez-la bouche.

Sans qu'il n'ait pû les en empêcher, les yeux de Grima foudroyèrent l'Anórienne. En plus d'être têtue, elle n'était pas naïve. L'entreprise du Rohir venait de gagner en complexité, mais celui-ci se retint de protester. L'étrangère se croyait peut-être plus maligne que lui, mais Grima en avait trompé d'autre lors de sa carrière de conseiller – d'ailleurs, la cavalière elle-même en avait fait les frais il n'y a pas si longtemps.

Wormtongue ravala donc sa fierté. Si pour endormir la vigilance de la cavalière, il lui fallait endurer elle lui donnant la becquée, il le ferait. Il se pencha et ouvrit la bouche.

– Faites attention c'est chaud, le prévint Frána en pressant la cuillère en bois où pendouillait un morceau d'oignon contre ses lèvres.

Effectivement, Grima se brûla la langue à la première bouchée et toussa légèrement avant d'avaler avec difficulté le bouillon. Ce dernier était quelque peu terne et maussade, mais le Rohir apprécia la sensation de l'oignon descendant dans son ventre pour en calmer le désagréable gargouillis. Il rouvrit la bouche pour laisser Frána y introduire une nouvelle fois la cuillère, et ils répétèrent ce manège ridicule jusqu'à ce que le bol soit vide.

Wormtongue s'était attendu à ce que l'Anórienne soit brusque, voire ostensiblement maladroite. Mais elle y mit de l'attention, presque de la douceur, soufflant sur le bouillon pour le refroidir et essuyant plusieurs fois le menton du Rohir avec sa propre manche.

– Vous feriez de dormir à présent, lui conseilla-t-elle une fois le bouillon terminer. Nous reprendrons la route demain avant l'aube.

– J'ai soif, murmura le conseiller.

Les yeux de Frána se plissèrent de méfiance un instant. Puis, jugeant que ce n'était pas une demande excessive, elle posa le bol et détacha la gourde suspendue à sa taille. Grima put alors apercevoir la petite dague sanglée à sa ceinture. Il sourit, alors que l'Anórienne s'accroupissait près de lui.

Elle retira le bouchon, puis approcha le goulot de la bouche du Rohir. Lorsque les doigts de la cavalière furent assez près de lui, Grima les mordit sauvagement.

Frána hurla et lâcha la gourde dont le contenu se déversa dans l'herbe . Wormtongue se jeta sur elle et la fit tomber à la renverse. Sans qu'elle ait le temps réagir, il se mit au-dessus d'elle et arracha la dague de sa ceinture. L'Anórienne eut juste le temps de le voir brandir la lame au-dessus de sa tête et de la saisir entre ses mains avant qu'il n'ait pû l'abattre. Elle sentit la morsure de l'acier sur sa paume qui écorcha sa paume dans un douleur foudroyante, mais résista au conseiller dont le visage et le regard étaient habités par une fureur lui donnant une force impressionnante.

Brusquement, Frána projeta sa tête en avant et heurta brutalement son front à celui de Grima. Ce dernier recula sous le choc et la cavalière le plaqua au sol après avoir jeté la dague au loin.

– Ne m'obligez pas à vous faire mal, lui intima-t-elle faisant peser toutes ses forces sur les épaules de son prisonnier qui tentait de se dégager violemment.

— Lâchez-moi ! cracha ce dernier enragé.

Frána lutta encore quelques instants avec Grima avant de se résoudre à lui envoyer son poing dans la figure. Le premier coup lui arracha un hurlement, le deuxième l'assomma. Sa tête rebondit mollement sur le sol.

L'Anórienne resta immobile au-dessus de lui, le poing toujours levé. Puis, s'étant assurée qu'il n'était plus en capacité de se débattre, elle poussa un profond soupir et se leva en massant ses jointures. Elle pesta un instant contre la stupidité du Rohir, puis contre la sienne, se réprimant elle-même d'avoir cru qu'il se tiendrait tranquille jusqu'à Minas Tirith. La route n'allait pas être de tout repos, surtout si la cavalière devait lui fracasser la figure à chaque fois qu'il remuait un peu trop ou qu'il disait quelque chose de travers.

Frána se leva, récupéra sa dague et jaugea l'état de la gourde à présent vide. Puis elle regarda le sang perler sur sa main et lécha la plaie pour la nettoyer ce qui picota légèrement. La nuit tomberait bientôt et l'Anórienne n'avait pas le temps de se mettre en quête d'un point d'eau. Au moins, il lui restait du bouillon. La nuit allait être longue, mais la cavalière s'interdisait un nouveau moment d'inattention. Qu'il le veuille ou non, ce traître de Wormtongue verrait les portes de la Cité Blanche. Même s'il devait les passer sans elle.

•••

Quand le ciel s'éveilla doucement avant que les premiers rayons du soleil n'émergent de l'horizon, Frána décida qu'il était temps de reprendre la route. La nuit avait été éprouvante. Son altercation regrettée avec Wormtongue avait si violemment attisé sa méfiance et l'Anórienne n'avait pas réussi à l'apaiser suffisamment pour se convaincre de dormir un peu. Au gré du souffle du vent, des hennissements des chevaux non loin, elle avait fixé le feu et guetté la lumière du jour, d'abord péniblement, puis avec cet assomment qui s'empare de ce qui ne se laisse pas bercer par l'obscurité. Ainsi, une fois que le jour naissant eut dissipé les premières étoiles à la faible lueur, la cavalière bondit sur ses pieds, regroupa ses deux montures, éteignit le feu et se décida à réveiller Grima.

Ce dernier n'avait pas bougé d'un pouce depuis que le poing de l'Anórienne l'avait violemment frappé. De ce coup, il n'y avait qu'une entaille sur sa joue à déplorer, mais Frána était persuadée que le serpent se réveillerait avec une tête lourde et douloureuse. Sans trop s'embarrasser de culpabilité ou de remord, la cavalière s'agenouilla près du Rohir, la main posée par précaution sur sa dague, et le secoua énergiquement.

Lorsqu'il ouvrit les yeux pour découvrir l'Anórienne penchée au-dessus lui, Grima voulut s'écarter immédiatement dans un soubresaut, mais il fut fauché dans son mouvement par une douleur aiguë à la tête qui lui rappela sa tentative avortée d'évasion de la veille. Aussitôt, il plaqua ses deux mains liées contre son front et étouffa un gémissement, tandis que Frána entreprenait de dénouer la corde autour de ses pieds. Puis, sans ménagement, elle le força à se lever et le poussa jusqu'à son cheval, ignorant la sensation de tournis qui saisit brutalement Grima. Ce dernier dut prendre appui sur l'étrangère pour de ne pas s'effondrer.

– Vous n'aviez pas à faire ça, lui dit Frána en l'aidant à se mettre en selle – il lui fallut s'y reprendre à deux fois. C'était stupide. Vous n'avez rien à craindre de moi. J'étais sincère quand je vous ai dit que je vous emmènerai à Minas Tirith.

– Je ne vous laisserai pas me traîner jusqu'à la Cité Blanche pour me faire torturer par vos semblables, répliqua sèchement Grima dont la tête s'allégea peu lorsqu'il n'eut plus à supporter son propre poids.

Les mains de l'Anórienne qui étaient entrain d'attacher Wormtongue à sa selle s'arrêtèrent et Frána leva les yeux vers le Rohir. Ce dernier ricana lorsqu'il vit ses sourcils se froncer de confusion.

– Allons, étrangère, vous ne croyez tout de même pas que Théoden vous a ordonné de me conduire au Gondor par pur charité, en pensant que j'y serai plus en sécurité qu'en compagnie de ses rustres de soldat. S'il vous a demandé une telle chose, c'est parce qu'il refusait de se salir les mains sur un misérable chien galeux comme moi. En ce moment, il doit attendre le message lui annonçant que j'ai été poignardé, pendu ou piétiné par un cheval et que lui et son précieux royaume sont enfin débarrassés de...

– Le roi tient à vous Wormtongue bien que vous semblez l'avoir oublié , le coupa la cavalière en reprenant son ouvrage comme si elle n'avait rien entendu. Mais peut être qu'il était plus confortable pour vous de nier cela lorsque vous vous êtes vendu, vous et votre honneur, au Magicien Blanc.

– N'essayez pas de vous justifier, conteuse d'histoire, rétorqua sèchement Grima. Même si je vous déteste, je vous sais plus intelligente que cela. Vous avez fait une erreur en vous mettant entre moi et la colère du roi et n'importe quel Rohir, même le plus idiot et il y a de la concurrence, pourra vous le dire. Et arrêtez d'être persuadée que vous comprenez les raisons qui m'ont poussé à agir comme je l'ai fait. Vous ne me connaissez pas, Anórienne.

Frána serra une dernière fois la corde autour de la poignée de la selle et soupira. Après tout, elle s'épuisait certainement à prétendre qu'il y avait une bonne raison l'ayant poussée à sauver Wormtongue de l'épée de Théoden. Il n'y en avait pas, Frána avait agi ainsi parce qu'elle estimait qu'à ce moment c'était la chose la plus juste à faire. Or, plus elle y pensait, plus l'Anórienne se disait qu'elle avait peut-être fait une erreur.

Elle se saisit des rênes et les fit passer par-dessus la tête du cheval, tout en pensant à lui flatter l'encolure – la route serait éprouvante aujourd'hui.

– Rien ne vous oblige à me détester Grima, dit-elle en se dirigeant vers sa propre monture pour attacher les rênes à sa selle

– Au contraire étrangère, siffla le Rohir dans un murmure. Vous êtes si parfaite.

Frána s'immobilisa près du cheval. Ses mains se crispèrent sur les rêne, mais elle ne dit rien.

•••

Ils ne chevauchèrent pas longtemps avant que la silhouette d'un village ne se dessine sur les plaines du Rohan. Le paysage commençait à progressivement se transformer. Le sol perdit de sa couleur ambrée qui se parsema un peu plus de touffes vertes à chaque foulée. Les deux cavaliers atteignaient la Fenmarche, région à l'est de l'Estfolde bordant la frontière avec le Gondor. Ils seraient en Anórien avant que le soleil ne soit à son zénith.

Cette chevauchée matinale fut moins exténuante pour Grima que celle de la veille. Il ne sut dire s'il commençait à s'habituer à être secoué sur une selle sans avoir la possibilité d'essuyer la sueur perlant sur son front, ou si l'Anórienne avait consenti à ralentir la cadence pour son confort.

Lorsque le village émergea de derrière une butte de terre, Frána fit passer leurs montures au pas et s'approcha des premières maisons. Grima se redressa légèrement sur sa selle et vit qu'il n'y avait personne sur les porches. Lorsqu'ils dépassèrent la première habitation, le Rohir jeta un coup d'oeil par la fenêtre. L'intérieur semblait vide. Ils continuèrent d'avancer. Wormtongue s'étonna de n'entendre aucune voix, aucun rire d'enfants entre deux souffles de vent. Les autres maisons étaient également vides.

– Ce village était encore habité il y a quelques mois, dit Frána comme si elle avait remarqué l'étonnement du Rohir. Ses habitants ont dû fuir.

– Qu'est-ce qui a bien pû pousser de simples villageois à abandonner leur maison ainsi ? murmura Grima d'un air presqu'absent comme s'il se questionnait lui-même.

– La guerre, répondit la cavalière en lui jetant un regard par-dessus son épaule. Des Orques, le fléau d'Isengard.

Grima balaya le village du regard. Rien n'avait été brûlé. Si les Orques d'Isengard avaient réussi à s'aventurer si loin dans l'Estfolde, les soldats d'Aldburg les avaient probablement arrêtés avant qu'ils n'atteignent la Fenmarche. Mais le Rohir pouvait entendre l'écho du fracas des épées et du rugissement des abominations de la Tour Blanche résonner entre les maisons, faisant vibrer les toits et grincer le bois.

– Le feu d'Orthanc, poursuivit Frána, s'est propagé à travers la Marche et a dévoré d'autres villages comme celui-ci, comme il a dévoré la ferme de cette femme qui est venue demander votre d'aide et que vous avez traité de folle. Les habitants de ce village ont eu peur. Ils ont préféré partir à l'Est, au Sud ou bien au Nord, là où la terre n'est pas brûlée et l'air n'a pas le goût de la cendre.

– Ça ne devait pas se passer comme ça, fit Wormtongue en sentant sa poitrine se serrer. Le Rohan ne devait pas brûler. S'il ne s'était pas battu, si Théoden n'avait opposé aucune résistance, le Rohan n'aurait pas eu à brûler. C'était le marché.

– C'est ce que vous avait promis Saroumane ?

Le sentiment grandissant en Grima fut brutalement remplacé par l'indignation aux mots de Frána, si bien que lorsqu'il se tourna vers elle pour la foudroyer, l'Anórienne en tressaillit presque sur sa selle.

– Le Sud est en guerre étrangère. Si votre pays a su résister si longtemps au feu du Mordor, c'est parce que vos villes et vos forteresses sont faites en pierre. Nos maisons et nos fermes, elles, sont faites en bois. Si la guerre avait marché sur nous, elle nous aurait transpercé de part en part comme une flèche. Le Gondor est au bord de la ruine, les Elfes fuient vers la mer... Personne ne nous serait venu en aide. Le Magicien Blanc a toujours été l'ami et l'allié de notre pays. Il nous aurait protégé.

Il y avait quelque chose de sombre et de fragile en cet homme. Il n'était irrationnel ou contrôlé par une peur qui lui faisait perdre l'esprit. Sa peur était logique, sensée, agissant comme une sorte de conatus. Grima était un conseiller, pas un soldat qui s'effondre à genou devant la ruine de son pays et qui subit une tempête aux airs de fin du monde. Il craignait la ruine et la tempête et s'efforçait de se bâtir un abri contre le désespoir et le malheur en s'écorchant les doigts à force de creuser la terre à la manière d'un lapin apeuré. Il ne croyait pas en l'épée, il croyait au bon sens et à la sagesse. Une chose qu'il avait plus facilement trouvé chez Saroumane le Sage, qu'en ces Eorlingas qui ne juraient que par la force de leur bras et le courage de leurs chevaux.

Cependant du haut de sa foi en les Hommes qui lui avait permis de ne pas succomber à l'ombre du Mordor, Frána ne pouvait comprendre cela, elle ne pouvait même pas le concevoir. Elle voulut se tourner vers Grima pour répliquer, mais se ravisa aussitôt. Par-dessus l'horizon et l'épaule de Wormtongue, un nuage s'élevait. La cavalière en fut intriguée, car il n'était pas de la couleur annonciatrice de la pluie ou de l'orage, mais avait plutôt la couleur ocre de la terre. Peut-être était-il dû à des cavaliers rejoignant l'Ouest pour être aux côtés de leur roi quand les flots brûlants et enragés d'Isengard s'écraseraient sur les remparts du Gouffre de Helm. Cela importait peu à Frána. Cette bataille ne serait pas la sienne.

Voyant le soleil s'élevait davantage dans le ciel, l'Anórienne décida de ne pas s'attarder dans cet endroit – le destin de ce village et de ses habitants ne la concernaient pas. Elle talonna donc sa monture et Grima et elle reprirent leur route.

Alors qu'ils s'enfonçaient dans la Fenmarche, le sol devint de plus en plus boueux et marécageux. Les sabots des chevaux se mirent à former des creux dans la terre immédiatement recouverts par de l'eau. Les montures commencèrent à trébucher, forçant Frána à avancer avec précaution, au pas, contournant des flaques plus imposantes et profondes. Grima lui-même regardait le chemin qu'empruntait l'Anórienne d'un air inquiet et soucieux.

Il ne fallut pas longtemps avant que le vrombissement de la rivière Mering ne s'élève dans l'air humide de la Fenmarche. Toujours prudente, Frána aventura les chevaux sur la pente si peu inclinée que l'eau semblait lécher la terre, l'humidifiant et l'accidentant d'avantage. La cavalière remonta le long de la rive jusqu'à atteindre un endroit où la rivière était plus étroite et où un amas de rochers la traversait à la manière d'un pont, agitant le courant à l'en faire rugir.

– Nous allons traverser ici, annonça Frána en arrêtant les chevaux. La rivière n'est pas trop profonde, mais son fond est boueux et parfois mouvant. Ce sera plus sûr ici.

Alors qu'elle mettait pied à terre dans l'herbe grasse qui se froissa sous son poids, Grima se pencha vers la surface de l'eau rendue irrégulière par les nombreux rochers ayant échoués ici, portés par le courant depuis les Montagnes Blanches. La terre rendait la rivière marronasse et trouble et le Rohir ne réussit qu'à y distinguer son ombre floue et noire, semblable à un fantôme. Cette vision lui donna la nausée et lui serra l'estomac. Il fut prit d'un étourdissement et il eut l'impression que deux mains lui agrippaient les épaules pour l'attirer vers le fond de la rivière.

Tu veux t'amuser avec nous ? Viens, l'eau n'est pas profonde.

La panique saisit soudainement Grima, dissipant la réflection fantomatique de lui-même à la surface de l'eau. Il tenta de se redresser et, après avoir frénétiquement agité ses mains liées, réussit à se rattraper à sa selle, les yeux écarquillés, la respiration saccadée et le cœur aux bords des lèvres.

– Je passe la première avec Hístrid, fit la voix de l'Anórienne alors que cette dernière retirait ses bottes de voyage et attrapait les rênes de son cheval avant de s'engager sur le pont rocailleux à moitié submergé par les flots rugissants.

Wormtongue ne put rien lui répondre, recroquevillé sur sa selle, une peur sourde vibrant à ses oreilles tentant d'en couvrir le mugissement de la rivière à deux pas de lui, bien qu'il eut l'impression terrifiante qu'elle ne faisait que l'amplifier. Il ne vit même pas la cavalière se risquer sur les rochers glissants, Hístrid à ses côtés luttant contre le courant qui tentait de l'avaler. Si Frána arrivait à se tenir hors de portée de la rivière, et cela au prix parfois d'une position instable et dangereuse, l'eau venait lécher et éclabousser l'épaule du cheval dont le courage et la hargne insufflés par les dresseurs rohiriques étaient mis à rude d'épreuve.

L'eau n'est pas profonde.

Grima n'eut même pas la présence d'esprit de profiter de la situation pour s'enfuir, lui qui avait si vicieusement tenter de profiter de l'inattention de Frána la veille. Il sentait son corps entier se crisper au point de le faire trembler. Il entendait son sang battre dans sa tête à la manière d'un tambour de guerre que frappaient les trolls de la Porte Noire pour en accompagner l'ouverture infernale, et son cœur cogner dans sa poitrine comme un condamné qui se tape la tête de désespoir contre les murs de sa prison.

Et soudain, alors que le monde s'enfonçait dans la terreur aux airs de sables mouvants qui avait paralysé le fils de Gálmód au point de lui faire oublier son envie de fuir vers l'Isengard si obsédante qu'elle lui avait valu deux coups de poing dans la figure la veille et soudain, la main de Frána lui attrapa le bras.

– Descendez Wormtongue.

Dans un sursaut, le Rohir braqua son regard l'Anórienne qui se tenait près de lui, les rênes de son cheval dans les mains. Ses cheveux bruns reposaient sur ses épaules, gorgés d'eau – était-elle tombée dans l'eau ? Sur l'autre rive, Wormtongue entendit vaguement Hístrid s'ébroua pour se débarrasser des morceaux de terre accrochés à sa robe.

– Descendez, reprit Frána en défaisant le nœud clouant le Rohir à la selle. Vous allez traverser et je ferai passer Osvld en dernier.

– Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, bredouilla Grima – il sentit l'emprise de la corde sur ses poignets se détendre et eut peur de glisser. Nous devrions trouver un autre endroit pour traverser.

– C'est le chemin le plus rapide pour rejoindre le Gondor. Plus au nord, l'Entalluve est beaucoup trop profond pour les chevaux, et au sud, le chemin dans les Montagnes Blanches est trop dangereux et nous ferait perdre du temps.

L'eau n'est pas profonde.

Sa respiration s'accéléra, mettant le feu à sa poitrine, et Grima eut l'impression qu'il allait de nouveau vomir. Il eut alors la vague réminiscence de deux mains lui attrapant les épaules pour le pousser dans l'eau. Il crut en sentir la morsure froide, alors que les mains l'y enfonçaient profondément, toujours plus profondément. Sa gorge se serra et ses mâchoires se crispèrent.

– Je refuse de traverser cette rivière, étrangère, articula-t-il difficilement.

Dans son souvenir, les mains le plaquèrent au fond de l'eau. La boue le happa et s'accrocha à ses vêtements, souillant la chemise que sa mère lui avait fait. Ses poumons se vidèrent, ses yeux commencèrent à piquer et Grima eut alors l'horrible sensation qu'il allait se noyer dans cette rivière sombre et froide.

– Wormtongue, résonna la voix de l'Anórienne qui tentait de l'arracher à son passé et aux horreurs qui s'y tapissaient. Ne m'obligez pas à vous trainer jusqu'à l'autre rive.

Le Rohir sentit les doigts de la cavalière se refermer sur son bras pour l'attirer vers le sol, mais il eut alors la vision de la terre se transformant en une flaque géante et sans fond. Il hurla :

– Non, attendez !

L'eau n'était pas profonde...

On l'avait agrippé, puis projeté au fond de la rivière jusqu'à ce qu'il eut la sensation que sa poitrine allait exploser. Puis on l'avait sorti de l'eau, le temps qu'il reprenne une brève respiration, et on l'avait de nouveau poussé au fond. Et encore. Et encore... Ce jour-là, au fond de cette rivière du Folde, Grima s'était noyé tant de fois qu'il était encore tout trempé, crotté et sanglotant en rentrant chez lui. Sa mère l'avait regardé bizarrement. Comme si elle avait honte.

Arrête de pleurer Grima !

– Je ne peux pas traverser, Anórienne, finit par avouer Grima. Je ne sais pas nager.

Frána regarda l'homme qu'elle avait devant elle. Recroquevillé sur lui-même ainsi, tremblant comme s'il allait fondre en larme, elle eut pour lui une pitié presque méprisante et elle songea à le laisser là, sur cette rive. Il était si pitoyable, si ridicule, si insignifiant. Un insecte, un serpent – il la mordrait certainement si elle risquait une main réconfortante sur son épaule, comme il l'avait fait la nuit dernière. Elle avait promis qu'elle ne se laisserait plus avoir, sa compassion lui coûtait trop cher avec Wormtongue.

Après cet instant où l'Anórienne ne se reconnut pas, elle lâcha le bras du Rohir. Puis, elle s'affaira à renouer les liens autour de ses poignets, avant de se répéter sur la corde autour de sa jambe qu'elle serra jusqu'à ce que son genou soit bloqué contre le ventre du cheval. Osvld s'agita un peu sous cette pression nouvelle. Frána le calma d'un claquement de langue agacé, mais ferme.

– Que faites vous ? s'interrogea Grima alors qu'elle s'occupait de l'autre jambe.

Elle ne lui répondit pas et détacha les bagages de la selle du Rohir. Elle les mit sur ses épaules, vacillant un peu sous leur poids, puis elle attrapa les rênes d'Osvld près du mord et l'engagea sans plus de cérémonie sur le pond de fortune.

– Anórienne ! s'exclama Wormtongue en voyant la jambe de sa monture disparaître dans l'eau sale jusqu'au genou.

– Essayez de rester calme, ça facilitera la traversée à Osvld, lui ordonna Frána. Je vous conseille de fermer les yeux, l'eau risque de monter rapidement.

Comme pour illustrer ses dires, Osvld s'aventura sur une pierre plus basse que les autres et Grima sentit l'eau lui chatouiller les pieds. À côté d'eux, Frána était immergée jusqu'à la taille, luttant contre le courant.

Alors que la rivière engloutissait ses cuisses, le Rohir ferma les yeux. Il sentait la rivière s'écraser de toute ses forces contre lui, s'entêtant à vouloir le faire tomber pour l'avaler tout entier et le traîner au fond de son lit boueux où des poissons aux dents pointues viendraient le mordiller. Il eut l'impression que l'eau montait toujours plus haut, aspirant sa taille, ses épaules, son cou et lui remplissant la bouche jusqu'à l'en faire suffoquer. Et quoique solidement maintenu sur sa selle par ses liens resserrés, il voulut se laisser entraîner par le courant, préférant ça à l'horrible idée de sentir l'air dans sa poitrine être remplacé par de la boue jusqu'à ce que ses poumons implosent.

– Je vous tiens, conseiller, fit la voix de Frána près de lui.

L'Anórienne posa sa main sur celles du conseiller dont les articulations blanchissaient à force de s'accrocher à sa selle. Grima sentit le contact désagréable de sa paume rendue dure et rugueuse par le Sud et ses grandes étendues et étrangement, cela l'apaisa. Car, ligoté sur le dos d'un cheval à moitié immergé dans une rivière au mugissement semblable à celui d'un monstre de l'ancien monde, Wormtongue comprit que la cavalière avait déjà traversé des rivières plus dangereuses que celle-ci. Des rivières bouillonnantes comme des chaudrons, grouillantes de créatures au dos hérissé d'épines et d'acier, où la mort rampe la gueule béante, et qu'on appelle la guerre.

Si Grima avait pû, il aurait serré ses mains tremblotantes dans celle assurée de la cavalière.

Le niveau de l'eau se mit à baisser au fur et à mesure que la rive s'approchait. Osvld se déplaça alors de façon plus assurée, désireux de rapidement se délivrer de cette rivière gloutonne. Arrivée aux pieds de la bande de terre, Frána dut fournir un dernier effort pour se sortir, elle et Grima, de l'eau tourbillonnante et trébucha sur l'herbe. Le Rohir remarqua qu'elle s'était écorchée les pieds à force de s'agripper aux rochers, malgré le courant. Des filets de sang se déposèrent dans l'eau avant de se dissiper. L'Anórienne serra les dents et tira sur les rênes d'Osvld pour l'encourager à poser le pied sur la pente humide. D'un bond, le cheval s'exécuta.

Le retour sur la terre ferme ébranla quelque peu Grima qui garda ses mains serrées sur sa selle pour se maintenir en équilibre. Il sentit une légère brise venir effleurer son corps mouillé, le faisant frissonner d'apaisement et étouffant le bruit de la rivière Mering à présent derrière lui comme un mauvais souvenir.

Épuisée, la respiration tonitruante, Frána se laissa tomber sur le sol, les sacs amortissant sa chute. Ses pieds la brûlaient, de la terre caillouteuse venant pincer ses éraflures. L'Anórienne jugea que, bien que désagréable, cela ne l'empêcherait pas de poursuivre sa chevauchée. Elle rinça ses pieds dans l'eau et jeta un regard à Wormtongue juché sur le haut de sa selle. Il ne tremblait plus.

Frána se dit qu'elle n'aurait pas dû accepter ce voyage, qu'elle y avait cédé trop promptement, accordant une tendresse et une loyauté excessives aux paroles d'un Théoden dont elle n'avait pas entendu la voix rassurante depuis trop longtemps. L'Anórienne ne pouvait faire taire le sentiment grimpant le long de son dos à la manière d'un insecte, arguant que ce voyage ne finirait pas bien. Que elle et Grima ne pouvaient pas chevaucher ensemble, parce qu'elle était cavalière et que lui n'avait rien d'un Rohir – ni la force, ni le courage, ni l'étoffe, il n'en avait que le sang. Ils allaient se fracasser l'un contre l'autre.

Frána ne s'était jamais complu dans les bassesses et les railleries qui résonnaient à Edoras à la manière des cors sur les champs de bataille, car en vérité, elle ne connaissait pas plus Grima que les autres Rohirrim, et de ce fait, elle ne se considérait pas dans le droit de juger le conseiller, tout serpent disait-on qu'il était. Et bien qu'à présent, les travers de Wormtongue lui apparaissaient distinctement, exacerbés par le vent, le soleil, l'eau et la poussière, Frána ne pouvait s'empêcher de faire preuve de compassion envers cet homme. Elle ne pouvait croire qu'il n'était qu'un vil individu qu'on avait jeté sur les marches de Méduseld avec moins de délicatesse qu'un sac de pomme de terre, le remerciant de ses services comme certains abandonnent leur chien après qu'il ait aboyé trop fort.

Elle aurait dû lui en vouloir, elle aurait dû tomber dans cette cruauté facile à la manière de tout ce qui avait un jour croisé la route de Wormtongue. Mais l'Anórienne était profondément empathique, un caractère qu'elle avait en compagnie des livres plein d'encre d'une bibliothèque assombrie par la nuit et qu'elle avait hérité des longues chevauchées solitaires. C'était un caractère à la fois salutaire lorsque, par hasard ou inadvertance, on était brutalement confronté à la civilisation et ses vices et emportements et périlleux, lorsque cette civilisation se montre hostile. Mais Frána avait appris à répondre à cette hostilité au cours des années. Or à présent, il lui semblait n'en avoir vu qu'un pan, une facette qui lui était réservée par sa naissance, ou sa nature, voire le respect qu'elle pouvait inspirer aux gens qui la rencontraient. Grima n'était pas sensible à tout cela et voyait dans l'empathie de la cavalière de la compassion déplacée, voire ridicule.

Le Rohir leva la tête et captura le regard de Frána. Avec son visage encore déformé par la terreur et son teint livide rendu moite par l'effort, il était vraiment laid. Il ne la remercia pas et l'Anórienne ne le lui demanda pas – elle ne le lui demanderait jamais. D'un accord commun, silencieux et pudique, ils convinrent tous les deux d'oublier ce qui s'était passé.

Ses plaies nettoyées, Frána attrapa ses bottes et s'empressa de les enfiler, ne désirant pas s'attarder d'avantage près de cette maudite rivière. En se relevant, ses yeux vagabondèrent sur l'horizon et se figèrent. Le nuage de poussière s'étirait dans le ciel, plus gros, plus dense et plus proche, à la manière d'un tâche qui se propage sur un linge blanc sans disparaître pour autant. Cette fois-ci, Frána en fut inquiète.

– Conseiller, j'ai besoin de vos conseils, lança-t-elle d'une voix claire car elle considérait que faire un trait d'esprit comme le meilleur moyen de renouer la communication avec la Langue de Serpent. Voyez ce nuage à l'horizon, celui qui s'étend dans le ciel Vous parait-il anormal ?

Quoiqu'un peu décontenancé par le ton à la fois léger et sérieux de l'Anórienne, Grima examina cependant attentivement ce qu'elle lui montrait.

– Ce n'est qu'un nuage, répondit-il en haussant les épaules comme s'il se rendait compte du caractère stupide et évident à la fois de la question et de sa réponse. Il va probablement pleuvoir ce soir, nous devrions trouver un abri.

– Un nuage de pluie ne s'étirait pas de cette façon. J'ai la désagréable impression que le vent lui donne la forme d'une main dont les longs doigts fins menacent de se refermer sur nous. Pour tout vous dire, je crois que nous sommes suivis.

Ici, Frána se tut un temps et Wormtongue crut effectivement voire une main se dessiner dans le ciel.

– Mais vous avez raison, reprit la cavalière, un orage se prépare. Je sais où nous abriter pour la nuit, mais il faut nous remettre en route sur le champ et ne plus nous laisser distraire en chemin.

Attachant de nouveau les rênes d'Osvld à la selle d'Hístrid qui avait profité de la mésaventure de sa cavalière pour souffler un peu, Frána se remit en selle et éloigna son cortège de fortune de la rivière.

Grima remarqua alors une différence presque imperceptible dans le paysage comme s'il venait de passer dans un autre monde. Le soleil était moins fort et chaud, l'herbe était embaumée d'une odeur sucrée et le vent était légèrement retombé.

– Nous quittons le Rohan, annonça la cavalière en se dressant fièrement sur sa selle. Nous entrons au Gondor, royaume des Grands Rois. Devant vous s'étendent les terres d'Anórien, mon pays natal, et, ce soir, je vous amène à Mîn Rimmon, la demeure de ma famille.


L'été est trop chaud pour rester dehors, du coup j'ai ressorti ce chapitre de Frána que voilà de mon tiroir poussiéreux. Je travaille chers amis, je vous l'assure. Vous l'aurez un jour cette fin de fic, même s'il nous reste encore une bonne grosse poignée de chapitre avant ça. Ce qui veut dire qu'il va me falloir retourner à mon cahier et clavier aussitôt ce petit billet rédigé.

C'est avec une profonde tristesse que nous quittons le Rohan (pour le moment). Pour ma part, j'y ai passé des bons moments, mais il me hâte de vous faire découvrir le Gondor et l'Anórien. De plus, pardonnez-moi le caractère parfois un peu transitoire de ce chapitre. Le suivant devrait être de nouveau rempli de dialogue et d'interaction entre les personnages, et nous devrions en apprendre un peu plus sur Grima (ce que j'aime écrire ce personnage !), mais surtout sur Frána.

J'espère que tout va bien dans le meilleur des mondes pour vous. J'attends de vos nouvelles, ainsi que vos réactions, histoire de papoter un peu (ou non comme vous préférez).

Au prochain chapitre et d'ici là, lisez bien chers compagnons de route,
skya.