La célébrité, une passe vers le malheur

Cinq ans étaient passés.

Les Devil Bats avaient encore gagné. Ils gravissaient encore et encore les échelons. Devenus stars nationales, il leur était impossible d'être tranquilles un instant, avec les paparazzis qui les pistaient. Même lorsqu'ils allaient faire leurs emplettes, ils étaient certains d'avoir quelqu'un collé au derrière. Impossible de s'en débarrasser… Et c'est ainsi que le scoop de la semaine fut « Hiruma Youichi, le quaterback des Devil Bats, emmène sa fille à l'école ! », bien que le jeune homme ait l'habitude de le faire… Le seul endroit où les membres de l'équipe ne subissaient pas ces sangsues était leurs maisons (vive l'interdiction de la violation de domicile !)…

La semaine d'après, le scoop ne fut autre que « Hiruma Youichi a discuté avec le maître de sa fille ! »… Information absolument affligeante… Avec tout ce qu'ils savaient sur le quaterback, les journalistes pouvaient refaire son emploi du temps quotidien… Il soupira. L'équipe avait déjà un seul magazine qui leur était dédié… Les gens étaient tellement intéressés de savoir de Eyeshield 21 et sa petite amie vivaient ensemble alors que ça avait été vérifié depuis un an ou que le singe avait enfin trouvé sa dulcinée, ce qui était le cas depuis trois ans… ou encore que Hiruma avait une maison ! Informations frappantes.

La question du jour -car les gens avaient tellement de choses à dire sur la vie de l'équipe que le magazine était journalier- était « Le sang de Hiruma Youichi, surnommé 'le démon', est-il de la couleur normale, à savoir rouge ? ». Question pertinente. Surtout que tous ceux qui avaient assisté au match contre les Shinryuji, lors de l'ascension de l'équipe, avaient bien vu que c'était le cas, or beaucoup de monde avait vu ce match sensationnel. Les journalistes n'avaient tellement plus rien à dire qu'ils trouvaient des scoops partout. À se demander comment il pouvait avoir du succès…

Et pourtant, il en avait… grâce aux posters que l'on y trouvait ! Il y en avait pour tous les goûts : un journal voulait dire un poster de chaque membre de l'équipe, soit au minimum quatorze posters -donnant un volume considérable, malgré le peu de pages qui s'y trouvent-. On pouvait aussi trouver sous cette forme les couples, en particulier Hiruma et Mamori (à la limite, Artémis avec eux) ou Sena et Suzuna. Les photos de groupe étaient aussi trouvées lorsque Hiruma acceptait, ce qui n'était pas chose faite si rapidement, et quelques interviews dans le mois.

Artémis était de plus en plus écrasée et méprisée à l'école : la célébrité de ses parents rendait les autres jaloux… Ils l'insultaient dans la cour, la roulaient dans la boue… et lorsqu'elle se rendait seule au terrain des Devil Bats, elle se faisait arrêter en cours de route et se faisait frapper. On la jetait à terre et elle était rouée de coups de poings et de pieds, la faisant gémir de douleur. Lorsqu'ils repartaient, elle se relevait difficilement, se cramponnant aux côtes, où des dizaines de bleus étaient visibles : conséquences des autres fois… Lorsque ses parents lui demandaient ce qu'il s'était passé, elle répondait qu'elle était tombée… Les hématomes, égratignures et autres blessures étaient pourtant trop marqués pour être causés par une simple chute… « Il aurait fallu tomber de rollers à pleine allure pour réussir à se faire ça… et encore. » leur avait fait remarquer Suzuna.

Les fois où quelqu'un venait la chercher, elle soupirait de soulagement et lançait un regard furtif à l'arrière.

Elle était pourtant une belle fille qui aurait fait chavirer des cœurs si elle n'était pas la risée de tous…

Un jour, elle alla faire ses tests médicaux comme tous les ans. Mais cette année, elle les redoutait et s'arrangeait pour les reculer… Ces tests nécessitaient que le médecin vérifie si tout allait bien et il allait écouter sa respiration… Qui serait certainement problématique. Elle était certaine que quelques côtes étaient fêlées par le nombre de coups qu'elle se prenait…

Ce jour finit par arriver et elle arriva chez le bon vieux docteur Migashi. Elle subit tout d'abord un ou deux vaccins puis vint le moment qu'elle craignait : l'examen. Il lui demanda d'ouvrir la bouche et de faire « Ah ! », ce qu'elle fit avec difficultés, puis il vérifia les oreilles, le nez… Et finit par écouter sa respiration… en profondeur. Elle devait pour cela inspirer et expirer profondément, permettant une meilleure perception. Il remarqua aussitôt le sursaut qu'elle avait chaque fois que son thorax était bien gonflé. Un sursaut de douleur. Il retira ses oreillettes et regarda les parents.

- Il faut que je fasse une radio, quelque chose cloche chez elle…

Mamori eut l'air paniqué et Hiruma fronça les sourcils. Artémis baissa la tête. Elle avait peur. Peur qu'ils ne découvrent le traitement auquel elle avait eu droit… Elle fut emmenée dans une salle où il prit la radiographie. Quelques minutes plus tard, il avait le résultat et colla la feuille contre une surface blanche prévue à cet effet. La jeune fille observa la réaction de ses parents. Sa mère plaqua ses mains contre sa bouche, horrifiée et son père resserra sa prise contre sa taille. Elle regarda à son tour la radiographie et se rendit compte que le résultat était pire que ce qu'elle imaginait : quatre côtes n'étaient pas fêlées, mais cassées ! Elle sentit une boule lui monter à la gorge et les larmes coulèrent. Sa mère pleurait, elle aussi, soutenue par son mari -car oui, ils étaient mariés et le journal qui leur était destiné ne l'avait même pas remarqué-, qui regardait leur fille.

Sa voix retentit :

- Mais qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?

« Ils m'ont frappée, papa… » songea Artémis, sans oser le dire, ses yeux plongés dans ceux de son père.

Il lâcha Mamori et s'approcha de sa fille qu'il prit par les épaules, toujours les yeux dans les yeux.

- Réponds…

Ses jambes devinrent soudain incapables de porter son poids et elle s'écroula sur son père, qui fit attention de ne pas lui toucher les côtes endommagées. Ses muscles ne lui répondaient plus. Elle aurait aimé lui dire, lui expliquer ce qu'il s'était passé et lui demander pourquoi cela s'était passé ainsi, pourquoi ils lui voulaient du mal… Mais elle ne réussit même pas à ouvrir la bouche. Elle resta ainsi, dans les bras de son géniteur, complètement détruite…

Elle sentit des lèvres se poser sur son front et leva les yeux. Il l'aimait… Oui, elle le savait. Elle avait des personnes qui seraient toujours là pour la protéger. Et cet homme, si fort, dégageant une telle assurance, était son bouclier suprême… Un bouclier d'amour… Son père… Elle réussit enfin à ouvrir la bouche.

- Papa… gémit-elle.

- Oui ?

- Ils… Ils… m'ont… frappé… papa… réussit-elle à articuler malgré la douleur insurmontable.

- Qui ?

- Tu… Tu seras… toujours… mon bouclier… pas vrai ? demanda-t-elle.

Il resta silencieux un instant. À genoux, sa fille dans ses bras, il ne pouvait le nier. Il voulait la protéger et ferait n'importe quoi pour cela.

- Oui, sourit-il.

Elle lui rendit son sourire et ferma lentement les yeux, plongeant dans l'inconscient. Il lui caressa la tête, passa ses longs doigts dans ses cheveux noirs et soyeux et se leva, la gardant dans ses bras. Il se tourna vers sa femme et lui fit signe de le suivre.

- On va y aller… Paye et après, on la ramène…

Elle hocha la tête et paya, encore bouleversée. Ils montèrent dans la voiture et Hiruma fut contraint de conduire, ne tenant pas à avoir un accident qui ne tarderait pas à arriver s'il la laissait prendre le volant… Il lui confia Artémis, qu'elle berça doucement pendant le voyage. Lorsqu'ils entrèrent dans la maison, leur fille à nouveau dans les bras du père, les chiens se jetèrent sur eux, voulant jouer avec elle, jusqu'à ce que leur maître les chasse d'un ton menaçant. Voilà un an que Cerberos était mort… Il monta et Mamori ouvrit finalement la porte de la chambre de Artémis. Il la laissa dans son lit et lui laissa un nouveau baiser sur le front avant de ressortir, pour qu'elle se repose tranquillement.

Au moment où il ferma la porte, Bisounours passa entre ses jambes et se faufila dans la chambre. Il la rouvrit immédiatement et vit l'animal se coucher contre la jeune fille. Il sourit et le laissa en paix. Il sortit pour de bon et rejoignit Mamori, qui était dans leur chambre, en pleurs. Il la serra contre lui et la laissa mouiller son T-shirt sous ses larmes. Une demi-heure plus tard, elle s'était calmée, après avoir été longtemps réconfortée par son mari, qui lui assurait que ce n'était pas la fin du monde : Artémis n'était pas sur le seuil de la mort…

- Mais qu'est-ce qui les a poussés à faire ça ? Qu'est-ce qu'elle leur a fait de mal ?

- Rien… La jalousie fait faire de drôles de choses, parfois…

……………………………

Un mois était passé lorsque Artémis se décida à revenir à l'école. Elle avait peur… Ses côtes avaient pris du temps à se reconstruire un minimum, mais elles avaient encore besoin de temps pour être entièrement « rétablies »… Lorsqu'elle arriva, elle fut accueillie de la manière la plus terrible qui soit :

- Oh, mais voilà Miss Monde qui se pointe !

- Tu nous as manqué, petite salope !

- Magnifique, notre souffre-douleur est de retour !

- Qu'est-ce que t'avais ? Encore un petit voyage aux frais de tes parents les super héros ?

- Ou peut-être un rhume qui ternissait ton image au regard du monde à cause d'un nez qui coule ?

Elle eut envie de pleurer mais passa sans rien dire. C'était de leur faute si elle avait été clouée au lit pendant tout ce mois… De leur faute… Elle ne vit pas le pied qui s'était tendu devant elle et elle s'étala de tout son long, provoquant des rires méprisants et une terrible douleur aux côtes. Aussi étrange que cela ait pu paraître, avant de connaître son état, elle n'avait pas été sensible à ce point… Mais quand elle avait vu ses côtes brisées, la douleur refluée était ressortie d'un seul coup… Elle se releva et fit face à celui qui lui avait fait le croche-pied, qui n'était autre que le leader de ses persécuteurs. Elle eut un sursaut de peur puis se reprit et le fixa dans les yeux.

- Qu'est-ce que t'as, à me regarder comme ça, Miss Parfaite ? Hein ?

- Je ne me suis jamais proclamée comme une grande star, c'est vous qui m'avez poussée dans ce gouffre… murmura-t-elle. Je voulais avoir une vie normale, avec des amis autour de moi… Des amis avec qui je pourrais tout partager… Vous… Vous m'avez toujours vue comme une espèce de monstre qu'il faut tuer…

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

- Pourquoi ? Pourquoi ne m'avez-vous pas acceptée ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? cria-t-elle. Pourquoi m'avez-vous battue ? Est-ce que tu connais la raison de mon absence ? HEIN ?

Le garçon face à elle fut impressionné par le ton qu'elle prenait et la laissa continuer sans piper mot. Elle leva son T-shirt, laissant voir de terribles hématomes qui choquèrent les gens de l'école, qui ne se doutaient pas qu'elle était battue par une bande. Ils pensaient qu'elle était seulement insultée et traitée de tous les noms… Mais jamais ils n'auraient cru ça…

- Quatre côtes cassées, mon pote… J'espère que ça te suffit… siffla Artémis. Alors maintenant, réponds-moi : pourquoi ?

- La célébrité est une passe vers le malheur, répondit-il mécaniquement…