15.
Alguénor passant le week-end avec sa copine, Alyénor parti chez des amis en vue d'une tournée des musées, Albior avait lui aussi prétexté retrouver des potes pour la journée.
Séjournant comme à son habitude à l'appartement de l'aîné de ses fils, Albator avait été plutôt surpris de voir Albior y rentrer après avoir composé le code d'accès.
- Je te croyais en train de dévaliser les magasins de jouets avec tes copains, s'étonna-t-il. Je viens d'avoir ton père au téléphone et c'est ce qu'il m'a dit… Enfin, tu n'es pas à traîner seul, je préfère te savoir ici. Mais pourquoi donc as-tu menti à tes parents ? !
- Je peux avoir des crêpes au sirop ?
- Il en reste, Delly en a fait hier.
- Je sais, sourit le jeune garçon. Je devais effectivement venir goûter tout à l'heure.
Albior s'assit à table alors que le pirate lui apportait l'assiette qu'il avait fait réchauffer, ajoutant une tasse de thé.
- Mon papa ne va pas bien, jeta alors tout de trac Albior.
- Ca, c'est assez une constante chez lui. Bon, il est un peu à fleur de peau, mais il me semble plutôt heureux en ce moment, tout est assez tranquille. De façon compréhensible, il appréhende l'arrivée de Valkon demain, mais je doute qu'il laisse trop déborder ses émotions en ta présence ou celle de ta mère ?
- C'est compliqué, souffla Albior qui, en réalité, ne savait comment aborder le sujet, sachant effectivement qu'il y avait toutes les chances pour qu'on ne le croie pas.
Le pirate à la chevelure de neige caressa doucement la joue de son petit-fils.
- Ton papa est particulier, comme toi, différent aussi. Il a donc des réactions toujours inattendues et surprenantes. Mais c'est quelqu'un de bien. En ce moment, il a des raisons d'être déstabilisé : il a dû se défaire de son ancien jumeau, et il avait fini par avoir une sincère affection pour Kwendel qui l'a fréquemment tiré de mauvais pas – et il est resté auprès de toi jusqu'à ce que ton papa vienne te récupérer après ton sacrifice.
- Je crois qu'oncle Kwendel l'a fait aussi parce qu'il se sentait très seul. Il rêvait d'une famille, je dirais que c'est tourné en obsession. Il aurait tout fait pour en avoir une.
- La vie de Kwendel est une tragédie, autant pour lui que pour ses victimes. Ton père et moi en parlions il y a encore seulement quelques jours. Mais, étant mort, obsession ou pas, il était impossible pour Kwendel d'avoir cette famille. Et ton père en est aussi triste que moi pour Kwendel.
- Et si oncle Kwendel avait trouvé un moyen ? glissa le jeune garçon.
- Il n'y en a aucun, assura Albator. Ne songe donc pas à cela. Comme le répète toujours ton papa : ces soucis n'ont pas à être les tiens ! Et ton papa t'adore.
- Moi aussi, je ferais tout pour lui ! céda Albior qui se sentait totalement dépassé par la situation, incapable de vraiment trouver les mots pour l'expliquer et cette tension le laissait épuisé.
- Tu veux encore une crêpe ?
- Je préfèrerais du pain perdu !
- Je t'en ferai tout à l'heure, il est encore trop tôt pour continuer de te gâcher l'appétit. Que veux-tu faire d'ici là ?
- J'ai apporté ma console de jeux.
Albator sourit.
- Je t'en ai acheté un, je vais le chercher.
- Oh merci !
En fin d'après-midi, quand Albior revint chez lui, son père lui jeta un regard noir, mais vu la présence d'un homme aux boucles crème et aux yeux gris il ne fit aucun commentaire alors que le cadet de ses fils regagnait sa chambre.
Ce n'était pas le premier séjour de Valkon Tuldish à RadCity. Si sa mère avait soigneusement évité de poser le pied sur le sol, lui était venu quatre fois déjà rendre visite à son ami.
- C'est encore très gentil à vous deux de m'héberger. Je ne reste que trois jours, j'ai déjà pris mes dispositions pour mes travaux au labo.
- Tu me confirmes que tu ne prendras que le petit déjeuner ici ? insista Ayvanère. Comme ça je peux m'organiser puisque cette grande feignasse rousse fait grève des fourneaux !
- Aldie ! ? protesta Valkon. J'espérais quand même que tu me ferais une de tes spécialités, le dernier soir ?
- J'aurais un peu de mal, argumenta Kwendel en désignant sa main droite qu'entourait un gros pansement.
- J'avais vu, mais je n'osais… Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
- Un bête accident dans la salle de bain.
- Ca a l'air sérieux, remarqua encore Valkon.
- Les coupures sont profondes, mais ça cicatrisera sans souci, il suffit d'attendre.
Ayvanère sourit aux deux amis.
- Je prends ton tout-terrain, Aldie, et je vais faire les courses. Tu peux finir d'installer Valkon ?
- Bien sûr.
Ayvanère partie, Kwendel prit la dernière valise de son visiteur, et la monta jusqu'à la chambre qui avait été préparée pour lui.
- Voilà, comme d'ordinaire, tu as des coussins et des couvertures supplémentaires dans l'armoire, mais vu le temps je doute que tu en aies besoin. Tu as tout ce qui t'est nécessaire dans la salle de bain.
- Tu as fait occulter les miroirs ? ne put s'empêcher de glousser Valkon.
- L'idée m'a traversé l'esprit, reconnut le grand rouquin balafré. Ta mère me massacrerait si tu te retournais seulement un ongle.
- Elle est un peu possessive, admit Valkon.
- Et tu es son petit dernier.
- Oui, ça aussi. J'ajouterais bien quelques coussins aux pieds du lit.
- D'accord, fit Kwendel en ouvrant l'armoire pour sortir les coussins, les poser contre le montant du pied du lit, les tapota légèrement.
Il allait se redresser quand il perçut clairement le contact d'une paume sur ses fesses.
Il pivota d'un bloc, repoussant brutalement Valkon dans le fauteuil le plus proche.
- Quant à toi, cesse de laisser traîner tes mains ! rugit-il. Je te l'ai dit et répété, gentiment, s'il faut que je morde pour que tu comprennes, je passerai à cette vitesse supérieure !
- Aldie, je ne peux pas m'en empêcher. Mais, je t'assure que je ne te ferai jamais le moindre mal… chuinta Valkon.
- Ose seulement aller plus loin et je te démolis le portrait ! siffla encore Kwendel en se précipitant dans le couloir des chambres.
Kwendel était entré en coup de vent dans la chambre du cadet de ses fils.
- Tu n'as pas frappé ! s'offusqua ce dernier en sursautant sous la surprise.
- Et toi, tu n'étais pas sensé passer l'après-midi avec Terwin et Solkat ?
- Si… fit Albior d'une voix qui faiblissait déjà. C'est ce que j'ai dit. Pourquoi tu en doutes ?
- Il se fait que tes deux copains sont venus sonner ici, ils te cherchaient pour aller faire une orgie de crèmes glacées. Alors je peux savoir où tu as été traîner ? Ta mère et moi t'avons répété cent fois que c'était dangereux !
- Je sais me défendre… Et tu es très mal placé pour me faire des remontrances. Tu n'es pas mon père !
- Où étais-tu ? aboya Kwendel qui résistait à l'envie de le secouer d'importance.
- J'ai été chez grand-père.
- J'espère que tu n'as pas été assez stupide pour lui raconter quelque chose ? menaça encore Kwendel.
- Cette histoire là, je ne crois pas qu'il l'aurait crue… Et puis, il ne peut rien faire !
Kwendel rit alors.
- Effectivement, il n'y a rien qu'il puisse tenter. On ne peut pas extirper une âme d'un corps ! Et ne rêve pas que ton père se repointera pour un second round, je peux t'assurer que Lacrysis prend bien garde à ce qu'il ne se réveille pas ! Il te faut accepter cette réalité, Albior, et cesse donc de te braquer contre moi, laisse-moi juste un peu de temps, je suis sûr que je peux finir par être un bon père ! Je ne suis pas ton ennemi, ne me considère donc pas comme tel. Albior, je veux sincèrement vous protéger et vous aimer !
- Tu n'es pas mon papa, chuinta Albior avant de fondre en larmes.
