Chapitre 13
Plaisant

Intriguée par les visiteurs, Meliell se redressa. En haut des escaliers se tenait une sorte d'humanoïde à la peau grise dont un casque en forme de bec cachait le visage. Vêtu de marron foncé et de noir, des manches recouvraient ses bras, et il portait un pantalon ample sous une longue jupe d'homme ouverte sur le devant. Ce mec était encore plus imposant qu'un vigile de chez Virgin, avec ses deux mains posées sur le pommeau de son épée qu'il maintenait enfoncé dans le sol.

Il escortait une elfe, sans doute de haut rang. Légèrement plus petite que Nuada, elle paraissait pourtant du même âge que lui. Leurs couleurs de cheveux et d'yeux étaient identiques. Ses traits marqués ne nuisaient en rien à sa beauté. Au contraire, cela rendait son visage absolument particulier, impossible à oublier ou à confondre. Un manteau d'un jaune pâle aux manches d'une largeur démesurée couvrait sa longue robe bouton-d'or, dont le col lui cachait la gorge, et une large ceinture jaune blanchâtre entourait à sa taille. Lorsqu'elle descendait les escaliers, la longueur impressionnante de sa robe semblait caresser les marches. Quand elle arriva en bas, Nuada lui fit un baise-main en s'inclinant.

Meliell, captivée par la scène de mondanité et légèrement jalouse, redescendit bien vite de son petit nuage au moment où ses yeux croisèrent ceux de l'arrivante. La joie et la bonne humeur de cette dernière s'effacèrent subitement de son visage pour être remplacées par une expression de dégout et de mépris. La jeune fille ne put soutenir le regard de haine froide et empoisonnée plus d'une seconde, le temps qu'il lui fallut pour baisser la tête.

« How are you, Nuada ? I've heard you had troubles last night... And that you got a slave. A human. »

Un frisson parcourt l'échine de Meliell lorsqu'elle entendit cette elfe parler d'elle. À contrecœur, elle obéit au prince quand il lui ordonna de venir. Même le fait de se tenir à ses côtés ne la réconfortait pas. Ne souhaitant pas renouveler l'expérience du contact visuel, elle garda les yeux baissés.

« So it's true, she's human. Who would have ever imagined you living with a human salve ?, se moqua-t-elle.

- I know. But now that Wink is dead, she might be useful. And I also keep her as a punishment for what she has done to me, répondit Nuada d'un ton des plus calmes.

- It's her who shot at you ?! »

En s'indignant, Nessa s'approcha d'un pas menaçant vers la jeune fille qui recula aussitôt. Cependant, Nuada empêcha l'elfe d'avancer en la retenant par l'épaule.

« Calm down Nessa. Do I have to remind you I'm your prince ? And that she's mine ?, lui demanda-t-il d'un ton irrité.

- No, your highness. I'm sorry, s'excusa-t-elle en baissant les yeux. »

Meliell comprit alors quelque chose sur son statut d'esclave : personne à part Nuada n'était autorisé à lever la main sur elle. Après tout, elle lui appartenait comme n'importe quel autre objet, et personne ne devait toucher à ses affaires sans son accord. Elle appréciait cette idée qu'il la protégeait envers et contre tout, même si ce n'était que pour obtenir la dernière pièce de la couronne. Cela aurait pu être si romantique s'il n'agissait pas par obligation...

« I guess I'll have to tell you the whole story... She was with a gang, and they attacked me on the grounds that the area was theirs. I killed them all easily, but I hadn't noticed she had hidden. I found her, but I underestimated her : we had a fight and she was very agile. She managed to dodge most of my attacks. Then I touched her left arm, and at the same time she shot at my right arm with a gun she had found near a corpse. I thought I could kill her before she shot... So she had the opportunity to run away and she reached a crowded street before I could catch up with her. I followed her, and after she had gotten out of the hospital, we played cat and mouse in empty streets. I finally trapped her in a dead end where I firstly tried to throttle her. But I thought better of it as I realized she could replace Wink. So I kept her as my slave.

- But she's human, you could have found someone else. I've been said Tanai offered you his help.

- And I refused it. He has no sense of morality. Besides, after having trained her properly, she'll be totally submissive, whereas I highly doubt my cousin would ever obey me blindly. »

Nuada avait cherché pendant longtemps une raison qui le pousserait à la prendre pour esclave. Finalement, celle-ci s'était avérée la plus plausible, même si on pouvait objecter que sa haine envers les humains était plus forte que tout.

Meliell fut étonnée que le prince ait un cousin. Elle ne l'imaginait pas entouré une grande famille. Tanai... Elle le rencontrerait peut-être bientôt.

À court d'arguments, Nessa dut s'incliner.

« You thought about everything, prince. You're very clever. »

Nuada accepta le compliment, et à ce moment même, Bibi revint. Il contourna la créature armée, puis descendit les escaliers tant bien que mal à cause du sac aussi gros que lui qu'il transportait. Le prince ordonna à Meliell de lui venir en aide et, heureuse de se soustraire au regard de l'elfe, elle s'exécuta.

« I also have something important to tell you about the council, reprit Nessa.

- What of it ?, s'enquit Nuada, extrêmement sérieux.

- I've heard a rumor which says that a proposition has been made to the council. Someone asked the authorization to kill you in the name of your father. And the council agreed.

- What ? »

Meliell fut tout aussi stupéfaite que le prince à cette révélation. Elle n'avait même pas imaginé que quelqu'un puisse oser le menacer pour son crime. Mais comme elle avait dit, ce n'était qu'une rumeur... Toutefois, cela pouvait aussi signifier que le secret était trop bien gardé pour qu'il devienne une réalité. Nessa et Nuada discutèrent de cela un instant, puis elle partit, ne manquant pas de lancer un regard assassin à la jeune fille avant de grimper les escaliers.

Elle commençait à avoir peur pour le prince. Une peur irrationnelle, car Meliell ne croyait pas que quelqu'un puisse le vaincre : il avait combattu à armes égales avec Red. Et ce dernier s'était battu contre les pires créatures au monde... Sans s'en apercevoir, ses yeux s'étaient posés sur l'elfe.

Désemparé, il s'était assis et soupirait, la tête dans les mains. Meliell ne l'avait jamais vu ainsi. Bizarrement, elle s'inquiétait pour lui et souhaitait le réconforter, le serrer dans ses bras... Il était si mignon comme ça. Elle savait que c'était totalement insensé et idiot, mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. Puis elle comprit que l'amour n'était pas étranger à ce paradoxe... Bibi et elle se dirigèrent vers lui, et comme il ne réagit pas, elle lui demanda doucement s'il allait bien. Cette grave erreur lui valut une question embarrassante.

« Why would you care about my health even though I want to kill you and your kind ?

- I... Don't know, but I do. Bibi brought that for you. »

La tentative de changement de sujet fonctionna à merveille : Nuada remercia la petite créature, la renvoya à sa famille, et prit le sac. Il en vida le contenu sur le plan de travail près du feu, en annonçant à Meliell qu'elle pouvait reprendre son cahier. Trop curieuse de savoir ce qu'il avait bien pu écrire, elle n'attendit pas de voir ce que Bibi avait apporté à l'elfe.

Elle fut surprise de constater qu'il lui avait répondu en français. Elle se rendit alors compte qu'elle ne s'était même pas étonnée qu'il ait pu lire... Si elle en trouvait le courage, elle lui demanderait comment il avait appris le français. En tout cas, vu le style, il n'avait pas dû l'apprendre ce siècle.

« Ainsi, tu désirerais me convaincre que ta stupide espèce vaut la peine d'être préservée. J'hésite entre qualifier cet acte de courageux ou d'idiot. Mais pour sûr, il est inutile, car jamais je ne changerais d'avis. Toutefois, si jamais tu trouves la témérité de m'entretenir de cela, alors je condescendrais éventuellement à t'accorder quelques minutes de mon précieux temps.

Puis, je te conseillerais d'arrêter de me tourner en ridicule. Dans le cas contraire, ta santé risquerait gravement d'en pâtir. De même, je te recommanderais de ne pas essayer de me railler par le biais des titres de chansons. Je le remarquerais indubitablement.

Quant à ce qui touche aux évènements de la veille, sache que ton cher démon a tué mon ami. Je te laisse méditer à ce sujet.

Ah oui, comment aurais-je pu oublier de t'en toucher un mot ? Je ne m'en offusquerais guère, car bien qu'il soit inesthétiquement cru, c'est un compliment. Cependant, je te saurais gré de garder pour toi ton opinion sur mon « beau petit cul », comme tu le dis si élégamment. Par ailleurs, aurais-tu l'obligeance de bien vouloir m'expliquer ta réaction qui me semble à présent pour le moins paradoxale ? »

Nuada sut exactement quand l'humaine arriva à la fin de son message : son visage avait pris une belle teinte rosée d'embarras. Il l'aurait presque trouvée mignonne à s'empourprer ainsi. Il regrettait d'être trop occupé à forger le collier qui marquerait son esclave comme tel. Choquer sa pudeur et son innocence le distrayait tant. Il ne se serait jamais permis de faire ça à une elfe, mais les humains n'étant que des débauchés, il ne faisait que la rappeler à ce qu'elle était.

Encore sous le choc du message lui indiquant clairement qu'il savait qu'elle était attirée par lui, Meliell ne réussit pas à écrire le moindre mot de réponse. Par conséquent, elle s'enfouit sous la couverture. Toutefois, le sentiment de honte ne partit pas pour autant. De ce fait, elle n'arrêta pas de se tourner et de se retourner dans tous les sens, ne trouvant aucune position confortable.

« Something troubles you ? »

Elle se redressa brutalement en entendant le prince la narguer... Dos à lui, elle posa les mains sur son visage en se demandant où il voulait en venir à la martyriser ainsi.

« You know, as your master, I'm allowed to sleep with you, even if you don't want. »

Meliell se tourna vers lui, ne comprenant pas vraiment en quoi dormir dans le même lit que lui devait la déranger. Bien sûr, cela impliquait une certaine proximité, mais d'après le regard du prince, elle se doutait qu'il y avait plus que ça. Toujours concentré sur son morceau de métal, il répondit à sa question muette.

« Sleeping with someone means having sex. »

Nuada jeta un rapide coup d'œil à son esclave et fut satisfait de son expression horrifiée. Néanmoins, la vitesse avec laquelle elle reprit ses esprits le déçut.

« What else are you allowed to do that I don't know yet ?, demanda-t-elle avec réticence.

- You knew that. You have to obey me, and I can ask everything I want. »

Elle réfléchit un moment et hésita à demander autre chose, doutant qu'il daigne lui répondre. D'autant plus qu'il était occupé à forger quelque chose. Meliell se perdit un instant dans la contemplation de son Roméo transpirant en tablier de forgeron et aux cheveux noués en queue de cheval. Il était très séduisant, et tout aussi distrayant. Elle finit par fermer les yeux et enfin poser sa question.

« Are you under any obligation to me ? »

Le prince arrêta de travailler le morceau de métal doré et l'observa attentivement. Effectivement, son impression était justifiée, il avait réellement raté le sceau royal. Parler le distrayait trop.

« No, but I have to satisfy your basic needs if I want you to work properly. A hurt or sick slave is useless. And even through you're hurt and sick, you can still work, so go wash the bathroom, you disturb me. »

Meliell s'était attendue à beaucoup de choses, mais pas à cela... Enfin, au moins, ça l'occupera.

Le soir venu, Nuada avait fini le collier. Pressé de le lui mettre, il manqua d'étrangler l'humaine avec. Étrangement, ce cadeau témoignant de sa réduction en esclavage la réjouit.

Meliell n'en revenait pas qu'il lui offre quelque chose. Même si ce n'était qu'une sangle en cuir noir, elle était rehaussée du sceau royal que le prince avait forgé de ses mains. Et en plus, il était en or. Les seuls autres bijoux en or qu'elle possédait, elle les tenait de ses parents... Afin d'éviter de trop penser, elle proposa à Nuada de préparer le diner. Premièrement, il la regarda de travers, l'air de douter sérieusement de ses compétences culinaires, ou de se demander pourquoi elle cherchait des complications. Puis elle le convainc en lui disant qu'elle s'ennuyait, qu'elle aimait cuisiner, et qu'elle aidait en cuisine de temps en temps au B.P.R.D. Il accepta donc avec réticence, en la faisant promettre de finir son assiette sans tricher sur la taille de sa portion.

Ainsi, elle réussit à échapper une fois de plus à de sombres pensées. Toutefois, la nuit lui réservait une surprise macabre.

Des cris éveillèrent brusquement Nuada. Inquiet qu'il puisse s'agir d'ennemis, il sortit prestement de l'alcôve, sa lance à la main. Cependant, il ne trouva personne, mis à part l'humaine qui criait en dormant. Pas moins troublé, il la secoua par les épaules pour la réveiller. Quand elle ouvrit les yeux, un dernier cri lui échappa, puis elle fondit en larmes. Il n'y comprenait rien.

Encore. Elle avait encore fait ce rêve. Celui de la mort de ses parents. Semblable à l'autre, il ne différait que sur un point : le loup-garou n'eut pas le temps de la tuer, et ce, grâce à Nuada. Elle avait beau avoir déjà rêvé cette scène, elle ne pouvait pas s'empêcher de pleurer. Elle ne se souciait même pas que le prince la voie ainsi. De toute manière, elle ne pouvait retenir ni ses larmes ni son chagrin. Puis elle commença à avoir mal au cœur. Comme la dernière fois.

« What's going on ?!, cria l'elfe en proie à l'anxiété.

- I'm... Gonna bring up, parvint-elle à expliquer entre deux sanglots. »

Sans se poser plus de questions, Nuada porta immédiatement l'humaine jusqu'à la salle de bain. Il se demandait sérieusement ce qui avait pu produire un tel effet sur elle : elle pleurait, avait la nausée, des sueurs froides, et sans doute de la fièvre. Sa santé ne tenait vraiment qu'à un fil. Dès qu'il la reposa devant le lavabo, elle commença à régurgiter. Néanmoins, ses jambes se dérobèrent presque aussitôt sous elle. Nuada dut donc la soutenir par la taille. Voyant que ses cheveux la gênaient, il l'aida à les retenir en arrière de son autre main. Il en avait plus qu'assez de cette humaine : non seulement il avait dû s'occuper d'elle toute la journée, mais en plus, elle ne le laissait même pas dormir. Un fardeau, voilà ce qu'elle était.

Meliell finit par tousser le peu qui lui restait dans l'estomac, et respira à fond avant de se pencher vers le robinet pour se laver la bouche. Elle avait la tête qui tournait horriblement, lui faisant perdre tout sens de l'équilibre. Heureusement pour elle, le prince la tenait fermement. Elle se trouvait tellement mal qu'elle ne fit même pas attention au fait qu'il était torse nu.

« You're done ?, finit-il par demander. »

La jeune fille répondit d'un signe de tête affirmatif. Ses vertiges se calmèrent légèrement, et elle arrêta de pleurer lorsque l'elfe la porta vers la pièce principale. Elle aurait souhaité rester éternellement dans ses bras, le front appuyé contre son torse nu. Elle s'y sentait si bien. À sa grande surprise, il ne la déposa pas sur la couverture, mais dans l'alcôve, sur sa paillasse.

« What happened ?, demanda-t-il. »

Énervé, le prince attendit pourtant patiemment la réponse. Il devait toujours se rappeler qu'elle était sa monnaie d'échange pour la couronne, afin de se retenir d'empirer son état.

« I'm sorry. It was just a nightmare.

- Just a nightmare ? A stupid nightmare made you throw up ? »

Meliell hésita à continuer la conversation. Elle ne voulait pas le déranger plus longtemps, mais en même temps, elle lui devait tout de même une explication.

« It's the second time I dream about my parent's death... Slaughtered by a werewolf... The blood... The cries... Then my own death... You woke me up just before it. »

Ne croyant pas qu'ennuyer ses amis avec ses problèmes allégerait sa conscience, elle n'avait jamais raconté son rêve à personne. Alors, elle se sentit un peu mal à l'aise de s'être confiée à lui, qui se fichait totalement de sa vie. Elle n'osait même plus le regarder. Mais lorsqu'il posa sa main sur son front, ses yeux croisèrent instinctivement les siens. Voyant son anxiété, elle s'étonna qu'il se soucie d'elle à ce point... Bien sûr, il agissait ainsi uniquement pour la Golden Army. Pas pour elle.

« You're feverish.

- No, I'm just hot. I'll be all right tomorrow, don't worry. »

Nuada soupira. Pour quoi passait-il s'il s'inquiétait pour une humaine ? Cette histoire l'agaçait réellement. Cependant, son visage était encore plus pâle que d'habitude, et elle affirmait que tout allait bien... Il ne savait vraiment plus quoi faire d'elle.

« Anyway, from now on you'll sleep here : it'll be safer if there's really someone who wants to kill me. Now, don't move, I'll come back. »

Meliell n'avait pas réalisé qu'elle serait elle aussi en danger si un assassin menaçait le prince. Toutefois, cela l'effrayait peu, car elle savait qu'il la protégerait. Et puis de toute façon, elle n'avait que très peu de chance de sortir vivante de l'échange, alors quitte à mourir... Mais elle avait eu son quota de mort pour la soirée et refusa de réfléchir à ça plus longtemps. Au lieu de cela, elle ferma les yeux, et repensa à la sensation merveilleuse de se trouver dans les bras de Nuada...

Quand il revint avec de l'eau et un chiffon, le prince fut surpris de la voir endormie. Il pensait qu'au contraire elle aurait peur de se rendormir. Enfin, il n'allait pas s'en plaindre. Il aurait seulement souhaité la débarrasser de sa sueur pour éviter de salir les draps. À présent, il ne voulait pas risquer de la réveiller, et lui posa juste le chiffon humide sur le front. Il la regarda dormir pendant un moment, contemplant son air angélique. Il se demandait comment une si petite chose pouvait lui causer tant d'ennuis... et comment elle pouvait en avoir autant. Ses parents semblaient être à l'origine de pas mal de ses problèmes. Peut-être existait-il un lien entre eux et sa mauvaise santé.

Fatigué, il décala délicatement l'humaine vers l'autre côté de la paillasse, puis se glissa sous la couverture. Il y avait largement assez de place pour eux deux, mais la nuit suivante, ils dormiraient séparément. Il ne souhaitait pas qu'elle s'imagine trop de choses ou qu'elle le colle involontairement dans son sommeil.