Chapitre 13
Dinosaur Bar-B-Que, à proximité de Rochester, 13h
Attablés face à face près de la baie vitrée, Castle et Beckett discutaient en attendant que le serveur leur apporte leur commande. Quand ils étaient arrivés, le petit restaurant était quasiment désert, mis à part un client buvant une bière au bar. Avant qu'ils ne fassent leur entrée Rick avait fièrement revêtu l'accessoire indispensable pour incarner Joe : le chapeau de cow-boy, qu'il avait précieusement conservé depuis leur lune de miel au ranch. Il avait prévu de porter un bandeau noir pour cacher l'un de ses yeux, et donner l'illusion qu'il était borgne, mais les protestations de Kate l'avaient contraint à oublier cette idée, trop loufoque au goût de sa muse. Quant à elle, elle avait refusé les foulards et autres breloques qu'il comptait lui faire porter, estimant que personne ne la connaissant ici, aucun déguisement n'était nécessaire.
- Tu aurais pu jouer le jeu quand même, lui fit remarquer Castle, en faisant la moue.
- Je n'ai pas besoin d'un accoutrement bizarre pour être Vera ... Regarde-moi, sourit-elle. Sexy, féline ... tout naturellement ...
- C'est vrai ..., admit-il, mais c'était drôle ...
- Ce soir, mon cœur, promis, je mettrai la tenue que tu m'as choisie ..., répondit-elle, avant de se pencher au-dessus de la table pour approcher son visage du sien, et lui chuchoter discrètement : ce soir, je serai ton assistante dévouée, soumise à tous tes désirs ...
- Tous ? sourit-il, les yeux pétillant d'envie.
- Tous, murmura-t-elle déposant un tendre baiser sur ses lèvres.
- Hum ... J'ai hâte ..., chuchota-t-il, tout content, alors qu'elle reprenait sa place, s'adossant à la banquette de cuir.
- Moi aussi ... en plus ton chapeau de cow-boy me rappelle de merveilleux souvenirs ...
- Des souvenirs très coquins, ajouta-t-il, avec son petit air malicieux.
- Hum ... oui, très très coquins. Tu crois que tu pourrais me refaire ce truc avec ton chapeau ... tu sais quand ...
- Oh que oui ..., sourit-il à son tour, sachant très bien combien il avait amusé sa femme à l'époque avec sa petite danse de cow-boy.
Ils échangèrent un sourire complice.
- Mon chapeau de cow-boy a un pouvoir aphrodisiaque sur toi, poupée ..., reprit-il, enfonçant son chapeau un peu plus sur sa tête, en se donnant de grands airs.
- N'exagère pas non plus ..., répondit-elle, en riant, amusée par ses mimiques.
- Et je sais pourquoi tu adores ce chapeau ...
- Ah ? Pourquoi ?
- Ça me donne un côté sauvage ..., un peu rustre ...
- Hum ... oui ... j'adore ton côté sauvage ..., mais tu pourrais enlever le chapeau pour déjeuner, Castle ...
Chut ... appelle-moi Joe ..., lui souffla-t-il, observant les alentours d'un air suspicieux.
- Personne ne nous entend ..., c'est désert ici, sourit-elle.
- Oui, mais quand même ... Il faut t'habituer pour ne pas faire de gaffe en public ...
- Ok. Joe, mon sucre d'orge ... pourrais-tu retirer ton chapeau à table ? lui fit-elle, avec un grand sourire.
- Sucre d'orge ? répondit-il, interloqué, en grimaçant.
- Quoi ? C'est mignon, non, « mon sucre d'orge » ? le taquina-t-elle.
- Hum ... ça ne fait pas très rustre ni viril, justement ..., répondit-il, en faisant la moue. Tu sais que je n'aime pas trop les petits surnoms ... animaliers ou gastronomiques ...
- Mais il ne s'agit pas de toi ..., lui fit-elle, avec malice. Vera adore appeler son homme « mon sucre d'orge » ...
- Ok ... Donc puisque c'est comme ça, tu seras ma pomme d'amour ... sucrée, craquante à l'extérieur, douce et tendre à l'intérieur ...
- J'adore ... , sourit-elle.
- Méfie-toi ... ça pourrait te rester ..., sourit-il. Et pour ce qui concerne mon chapeau, je ne peux pas l'enlever ... il fait partie intégrante de l'identité de Joe ...
- Hum ... je vois ... mon sucre d'orge est maniaque, sourit-elle.
- Tout à fait, ma petite pomme d'amour ... Et pour en revenir à nos délicieux souvenirs avec chapeau ..., c'était la meilleure lune de miel de tous les temps, non ?
- Oui ... inoubliable, sourit-elle.
- Mais la vraie sera plus extraordinaire encore ...
- Oui ..., répondit-elle, songeuse.
- A quoi penses-tu ?
- Rien ... c'est juste que je me demande si un jour où pourra vraiment avoir cette lune de miel dont on rêve, et vu la situation ... ce n'est pas pour tout de suite ..., expliqua-t-elle.
Quelques mois plus tôt, ils avaient entamé les préparatifs de leur voyage de noces, décidant de prendre le temps de s'accorder du temps. C'était juste après qu'elle ait obtenu son examen de Capitaine. Ils étaient heureux, pleinement heureux. Tout allait bien. Mais c'était avant que leur vie ne prenne un tournant imprévu. Avant que tout ce bonheur patiemment construit ne s'effondre du jour au lendemain. Avant Locksat. Avant qu'elle ne quitte son mari et ne s'éloigne de lui. Et si aujourd'hui, elle avait en partie retrouvé son bonheur auprès de Rick, elle se demandait combien de mois encore la situation allait durer ainsi, et s'éterniser. C'était long, trop long. Elle avait assez. De mentir. De se cacher. De ne vivre que des moments volés. Quelques minutes. Quelques heures. Quelques sourires et baisers, quelques mots échangés, quelques discussions. Des étreintes passionnées, intenses. Le plaisir de s'abandonner dans ses bras. La tendresse de ses caresses, de ses attentions. Et puis de nouveau la réalité qui lui sautait aux yeux lorsqu'elle se retrouvait seule, loin de lui. Il lui manquait. Sa vie lui manquait. Faire des projets. Sortir. Retrouver la vie simple et pleine de tous ces petits riens qu'elle chérissait et qui faisait son bonheur. Mais combien de temps faudrait-il encore mentir et se cacher ? Elle l'ignorait, et tentait, le plus souvent, de ne pas y penser, parce que c'était douloureux. Elle ne voulait pas y penser maintenant. Elle voulait profiter simplement de chaque minute passé auprès de Rick, même si elle savait qu'il serait indispensable qu'ils discutent sérieusement durant ce week-end, qu'ils fassent le point sur leur situation et partagent leurs ressentis, ce qu'ils faisaient si peu ces derniers temps, comme pour se protéger mutuellement. Ils n'avaient pas vraiment reparlé d'eux, de leur couple, leur avenir depuis ce soir où elle était venue retrouvée son mari au loft, lorsqu'elle avait réalisé qu'elle pouvait le perdre, et qu'elle ne s'en remettrait pas. C'était il y avait plus d'un mois maintenant. Elle avait besoin qu'ils discutent de tout ça. Elle voulait tout lui dire sur Locksat. Elle voulait que les choses avancent, et elle réalisait que peut-être, impliquer davantage Rick, serait indispensable. Il fallait qu'elle lui en parle et qu'ils prennent une décision tous les deux. Mais pour l'instant, repoussant l'échéance, elle voulait simplement savourer le plaisir simple d'un déjeuner avec son mari.
- Bien-sûr qu'on aura la lune de miel dont on rêve, Kate ..., assura-t-il, avec un sourire confiant. Je t'ai promis de t'emmener sur une île paradisiaque, sous le soleil et les cocotiers ... Alors tu sais quoi ? Dès que tout ça sera fini, on part ... tu prends trois semaines de congés, et on part au bout du monde ...
- Trois semaines ..., sourit-elle, rêveuse.
- Trois semaines, oui ... à se faire dorer au soleil, barboter dans une mer turquoise ... et se câliner à longueur de journée ...
- Juste toi et moi ..., ajouta-t-elle, souriante. Plus d'enquête, plus de meurtre, plus de fou furieux à attraper ...
- Oui ... ce sera génial ...
- Reste à se mettre d'accord concernant notre destination ..., et ça ce n'est pas une mince affaire ..., lui fit-elle remarquer.
- Je croyais que tu étais d'accord pour les îles Fidji et l'Hôtel Poséidon ...
- Eh bien ... je sais que tu meurs d'envie de séjourner dans cet hôtel sous-marin ... mais trois semaines sous l'eau ..., j'avoue que ... j'ai peur d'être claustrophobe ... et de finir par avoir le mal de mer ...
- Le mal de mer c'est à bord d'un bateau, sourit-il. Pas sous l'eau ! Et puis tu n'as jamais été claustrophobe ...
- Parce que je n'ai jamais eu à vivre pendant trois semaines dans un aquarium, cernée par des milliers de mètres cubes d'eau ...
- Ce serait pourtant le rêve !
- Ce dont je rêve moi, c'est d'une paillotte en bordure de plage, abritée sous des cocotiers ou des bananiers ..., expliqua-t-elle, souriante et rêveuse, d'où l'on pourrait voir le lever et le coucher de soleil au-dessus de l'océan ...
- Hum ... je vois ... tu as envie de jouer les vahinés ..., constata-t-il, avec un sourire.
- Oui ... Les colliers de fleurs multicolores, le parfum du monoï se mêlant à celui de l'iode, le soleil ... Pourquoi pas la Polynésie ?
- D'accord, répondit-il, tout simplement.
- Vraiment ? Même pas besoin de négocier ? s'étonna-t-elle, tout sourire.
- Oui, sourit-il. Tout ce que tu veux ... Tu m'as fait plaisir avec cette lune de miel au ranch, alors si tu as envie de la Polynésie, on ira en Polynésie ... ou dans n'importe quelle île paradisiaque où tu pourras avoir ce dont tu rêves.
- Tu es un amour ..., constata-t-elle, avec tendresse.
- Je sais ..., sourit-il, fièrement.
Ils furent interrompus par l'arrivée du serveur, qui s'avança vers eux, portant avec dextérité une assiette dans chaque main.
- Voilà, pour Madame, Salade Diplo-xotique, annonça-t-il, déposant l'assiette devant Kate.
- Merci, sourit-il, admirant son plat.
- Et pour Monsieur, Dino-Poutine, et sa sauce au fromage pimenté.
- Merci.
- Bon appétit, sourit le serveur.
- Merci, répondirent-ils en chœur, alors que le serveur s'éloignait, retournant vaquer à ses occupations derrière le bar.
- Ça a l'air appétissant, constata Rick, tout sourire, contemplant l'énorme hamburger entouré de pommes-frites qui trônait au centre de son assiette.
- Monstrueusement appétissant, tu veux dire ... Tu vas réussir à manger tout ça ?
- Evidemment ! s'exclama-t-il, alors qu'elle commençait à goûter sa salade.
- Hum ... comme ça fait du bien ..., soupira-t-elle, d'aise. C'est délicieux ...
- Tu voulais peut-être qu'on commande du vin ? demanda Castle.
- Non, de l'eau c'est parfait.
- Ok. Mais ce soir, je nous commanderai un Champagne absolument divin ... Tu sais, celui qui te rend toute guillerette ...
- Il y en a beaucoup qui me rendent toute guillerette ..., lui fit-elle remarquer. Tu veux me faire perdre la tête ce soir ?
- Pourquoi pas ? sourit-il, avant de mordre dans son hamburger. Non ... je veux juste fêter la nouvelle année avec ma femme, et lui offrir tout ce qui peut la rendre heureuse.
- Rick ..., euh ... Joe, tu sais que je n'ai besoin de rien d'autre que ...
- Tu n'as besoin de rien d'autre que ton extraordinaire mari ..., répondit-il, ce qui la fit sourire. Mais ça me fait plaisir de pouvoir te faire plaisir ...
- Je sais, mon sucre d'orge, sourit-elle.
Il grimaça, peu à l'aise avec son nouveau surnom, ce qui fit sourire sa femme plus encore, elle qui s'amusait de le prendre à son propre jeu.
- C'est bon ? reprit-elle, observant la gourmandise avec laquelle il dégustait son hamburger.
- Hum ... un régal ... et toi ?
- Oui, délicieux.
- Tu vois ... je t'avais dit qu'on ne le regretterait pas, répondit-il, alors qu'elle piquait une frite dans son assiette. Hey !
- Oh ... juste une frite ..., sourit-elle.
- Pourquoi faut-il toujours que tu piques dans mon assiette ?
- C'est plus drôle ... Et puis tu n'es pas une frite près ...
- Hum ... Si ! protesta-t-il comme un enfant. Ça commence par une frite ..., et puis une autre et au final, je n'aurais plus rien ! Pourquoi tu ne commandes pas de frites si tu en veux ?
- Pour me donner bonne conscience, sourit-elle, dégustant sa frite. Elles sont délicieuses ...
- Evidemment ! Mais ce sont mes frites ...
- Je croyais qu'on partageait tout, mon sucre d'orge ...
- Oh, oui, tout ma petite pomme d'amour ... sauf mes frites ! Et puis, tu n'as pas besoin de te donner bonne conscience ... tu as encore minci ...
- Je n'ai pas minci ...
- Si ... Je connais ton corps par cœur je te signale ... mes mains ont l'habitude de sculpter tes formes, et tes rondeurs ... et je sais que tu as minci ...
- Peut-être ..., répondit-elle, évasivement, sachant pertinemment qu'il avait raison.
- Je suis sûre que tu manges aussi mal qu'à l'époque où je suis entré dans ta vie ... Enfin mal ... Tu ne manges pas grand-chose, n'est-ce pas ?
- Je mange suffisamment, ne t'en fais pas ...
- Hum ... Je crois qu'à notre retour, Joe va se transformer en livreur de bons petits plats à domicile ...
- Je n'ai pas besoin que tu m'apportes des repas ... C'est juste que je n'ai pas le temps et ... donc je mange sur le pouce. C'est tout ... Je n'ai pas perdu dix kilos non plus, n'abuse pas ...
- Heureusement ! s'exclama-t-il. Que me resterait-il à caresser et à embrasser ? Non, c'est décidé. Joe va passer à l'action ...
- Et comment comptes-tu faire ? Sachant qu'on a déjà du mal à se voir en toute discrétion ... Alors si tu te mets à cuisiner pour deux au loft, et à me livrer des repas ... Je doute que cela passe inaperçu ...
- Ne t'en fais pas ... Je ne manque pas d'idées ...
- C'est bien ça qui m'inquiète ... Vraiment Ri..., Joe, je n'ai pas besoin que tu me fasses à manger. Je vais faire des efforts si ça peut te rassurer ...
- Tu as peur que notre subterfuge ne soit découvert ?
- Oui.
Il l'avait sentie retrouver tout son sérieux à cette idée, et même une certaine inquiétude, comme si tout à coup, la réalité des choses se rappelait à elle, comme si soudain, son insouciance des dernières heures se teintait de gravité. Il s'en voulut aussitôt. Il ne voulait pas qu'elle pense au danger, à leur fausse séparation, et à tout ce qui en découlait aujourd'hui.
- Hey, reprit-il, avec une douceur rassurante. Tu sais que je ne ferais rien qui mettrait notre plan en danger ...
- Je sais, mon cœur ... C'est juste que ...
- Quoi ?
- Rien ...
- Kate ..., souffla-t-il, à voix basse, s'approchant d'elle. Dis-moi ...
- Non, pas maintenant ..., sourit-elle, pour le rassurer.
- Tu m'as promis de ne plus avoir de secrets et ... j'ai l'impression qu'il y en a encore un, répondit-il, en la dévisageant.
- Non, il n'y a pas de secret. Je te le promets. J'ai juste besoin qu'on parle de certaines choses, qu'on fasse le point ... tu vois ?
- Ok ... Je dois m'inquiéter ?
- Non. Bien-sûr que non ..., lui fit-elle avec tendresse, posant sa main sur la sienne et la caressant doucement. Non, tu n'as pas à t'inquiéter. En aucune façon.
- Ok ...
- Mais je ne veux pas penser à tout cela maintenant ...
- Moi non plus, sourit-il.
- Alors on en parlera plus tard. Mais pour l'instant, j'ai juste envie de profiter ... simplement profiter ...
Il sourit, content, se demandant néanmoins ce qui la tracassait, et ce dont elle voulait parler. Lui aussi avait besoin de discuter. Il voulait comprendre où elle en était, comprendre ce qu'elle ne lui disait pas sur l'affaire Locksat en particulier.
- Ok. Alors tu as le droit de prendre une autre frite ..., répondit-il avec un sourire.
- Une ? Seulement ? le taquina-t-elle.
- Deux, mais c'est bien parce que c'est toi ... Et ce soir, pas de « je me donne bonne conscience » je vais t'offrir un dîner dont tu te souviendras longtemps.
Elle sourit, amusée, en grignotant ses quelques frites, alors qu'au même moment, son téléphone bipait annonçant l'arrivée d'un message. Elle fourra aussitôt sa main dans sa poche en quête de son téléphone, sous le regard attentif et un brin soucieux de Castle, qui craignait, à chaque fois, que Kate ne soit rappelée à ses obligations et contrainte de rentrer à New-York.
- C'est mon père ..., constata-t-elle, en faisant glisser son doigt sur l'écran.
- Il sait envoyer des messages, maintenant ? répondit Rick, taquin. Papa Beckett est enfin un homme de son temps !
- Ne te moque pas de lui ..., répondit-elle avec un sourire. Ce n'est pas son truc la technologie ...
- Les SMS ce n'est pas de la technologie, c'est la vie ! Un contact instantané avec le monde entier ...
- Pour lui, c'est une addiction qui coupe du monde réel ..., répondit-elle en tapotant rapidement quelques mots en guise de réponse. Enfin, bref, je l'appellerai dès qu'on aura fini de déjeuner.
- Il s'inquiète ? demanda Rick, tout en mordant de bon cœur dans son hamburger.
- Un peu, je suppose. Je lui ai dit que je le préviendrai quand je serai arrivée. Il doit se demander si je suis partie pour Tombouctou vu le temps que je passe sur la route ...
- Au moins il n'est pas du genre à te harceler comme ma mère ...
- Ni à imaginer les pires scenarii ... Par exemple, je ne pense pas qu'il s'imagine que je passe mon temps avec un jeune Apollon pour noyer mon chagrin ..., expliqua-t-elle, avec un sourire.
- Pourquoi pas ?
- Parce qu'il sait que je ne suis pas du genre à noyer mon chagrin dans les bras d'un homme ..., mais plutôt dans la solitude ..., répondit-elle, simplement, tout en dégustant sa salade.
- Dis ... ton père m'en veut ? demanda Rick, l'air un peu soucieux.
- Pourquoi ? Pour notre séparation ?
- Oui. Est-ce qu'il croit que c'est de ma faute ?
- Je ne sais pas ... Je pense que non. Il m'a demandé si tu avais fait quelque chose de mal ..., et si c'était la raison pour laquelle j'avais besoin de prendre mes distances et de réfléchir.
- Mon Dieu ... Il croit qu'on est séparés parce que je t'ai trompée ? constata-t-il, totalement dépité, rien qu'à cette idée.
- Non ..., je l'ai rassuré là-dessus.
- Mais il l'a envisagé quand même ..., répondit-il, en faisant la moue.
- Comme n'importe quel père l'aurait envisagé, mon cœur ..., le rassura-t-elle. Ne lui en veux pour ça. Je suis sa fille, il veut me protéger ...
- Je sais, je ne lui en veux pas ... mais ... je n'aime pas qu'il puisse avoir l'impression que j'ai trahi sa confiance. Quand je t'ai épousée, je lui ai promis de prendre soin de toi ...
- Et tu le fais très bien. Il sait combien tu me rends heureuse.
- Combien je te rendais heureuse, précisa Rick. Parce que si on est séparés, c'est qu'il y a un souci ...
- Oui ..., enfin, de toute façon, il ne comprend rien. Et malheureusement, je ne peux rien lui expliquer. Mais il sait que tu m'aimes de tout ton cœur, et que jamais tu ne me ferais souffrir.
- Ok, sourit-il. Que lui as-tu donné comme explication alors ?
- Pas grand-chose en fait ... J'évite de répondre vraiment à ses interrogations. J'ai tenté de lui faire comprendre que le problème venait de moi ... ce qui est vrai ...
- Le problème ne vient pas de toi, mais de cette affaire ...
- Cette affaire qui est liée à moi, Rick, répondit-elle, chuchotant par souci de discrétion. Et si je ne voulais pas dénicher ce Locksat, alors ...
- Tu n'as pas le choix. Tu le sais. Je le sais, ok ?
- Mais, Castle ...
- Chut ..., lui fit-il à voix basse. Je crois que ce n'est pas vraiment le lieu pour avoir cette discussion ... Et puis, on a dit que pour l'instant, on en profitait, et que les discussions sérieuses viendraient plus tard, non ?
- C'est vrai, sourit-elle.
- Si on parlait plutôt de ce qui t'attend d'ici quelques minutes ..., reprit-il, d'un air à la fois malicieux et énigmatique.
- Ce qui m'attend ?
- Hum ... je vais être contraint de te bander les yeux pour notre dernière heure de route ...
- Tu crois que c'est vraiment nécessaire ? demanda-t-elle, visiblement peu motivée.
- Pour garantir l'effet de surprise, oui ...
- Tu sais que je déteste ça ..., ne rien voir, ne rien contrôler ..., expliqua-t-elle.
- Je sais, c'est drôle justement ! s'exclama-t-il. Mais tu es trop curieuse et trop maligne, et je veux qu'au dernier moment, tu sois complètement éblouie et sous le charme de ce que tu vas découvrir ...
- Bon ... ok ..., accepta-t-elle, peu enjouée.
- Tu n'as pas le choix de toute façon. C'est ça ... ou le coffre de la voiture, répondit-il en riant.
- Vu comme ça ..., sourit-elle, amusée par son enthousiasme et intriguée par ce secret qu'il tenait à préserver.
Bureau de Castle, New-York, aux environs de 13h30.
Assise dans le fauteuil, Martha dégustait tranquillement ses nouilles chinoises, plongeant délicatement ses baguettes dans la petite boîte en carton. Alexis faisait les cent pas tout scrutant sur son téléphone la photo de son père dans le blizzard, cherchant à déceler une éventuelle supercherie. Quant à Hayley, installée derrière le bureau de Castle, elle attendait de recevoir le mail qui leur permettrait d'y voir plus clair. Son contact devait lui faire parvenir d'ici peu le relevé des dernières opérations bancaires de Castle. Il s'agirait de voir s'il avait éventuellement loué une voiture, ou réservé un hôtel, afin de déterminer ensuite où il était allé, avec qui, et dans quelle intention.
- Trésor, tu ferais mieux de manger plutôt que de te tourmenter ainsi ..., fit remarquer Martha à sa petite-fille. Ces nouilles sont divines ...
- Je n'ai pas faim, grand-mère ... Je me demande ce que Papa mijote ...
- Tu vas finir par attraper un ulcère à te faire du mauvais sang ainsi ... à ton âge, ce serait bien dommage, constata Martha.
- Martha a raison, Alexis, ajouta Hayley, en s'enfonçant dans le fauteuil de cuir, tout en fixant l'écran de l'ordinateur. Rick n'est pas en danger, tu n'as pas à t'en faire ainsi.
- Vous n'en savez rien. Il lui arrive toujours des trucs improbables avec cette manie qu'il a de fourrer son nez partout, de se mêler de tout ... Plus il fait de secrets comme ça, plus il y a un risque qu'il s'attire des ennuis ... Qui vous dit que cette Vera n'est pas une sorte de veuve noire ? Ou un piège ...
- Un piège ? Tendu par qui ? lui fit Hayley, perplexe.
- Je n'en sais rien ..., constata Alexis.
- On n'a pas d'enquêtes importantes en cours ..., rien qu'un mari trompé et une fraude à l'assurance ... Rick n'est pas en danger, Alexis.
- Oui, chérie, confirma Martha. Je sais que tu tiens cette imagination débordante de ton père, mais essaie de rester raisonnable et rationnelle ... Richard est parti de son plein gré pour quelques jours de repos, le cœur en joie ... alors le pire qui puisse arriver c'est qu'il soit en train de batifoler dans la neige avec une dénommée Vera ...
- Ce serait déjà une catastrophe, grand-mère ..., répondit Alexis, en prenant un air horrifié. Tu prends ça bien à la légère, je trouve ...
- Peut-être parce qu'au fond de moi, je sais que ce n'est pas possible, et que ton père aime Katherine plus que tout au monde ..., expliqua Martha.
- Plus que tout au monde ..., soupira Alexis, en faisant la moue.
- Oh, allons, lui fit gentiment sa grand-mère. Tu sais ce que je veux dire, Alexis. Tu sais très bien que ton père donnerait sa vie pour Katherine, pour qu'elle soit heureuse. Il sacrifierait tout ce qu'il a pour elle. Elle est son souffle, ses sourires, sa raison de vivre, trésor.
Hayley observait, de loin, sans s'en mêler, Martha essayer de rassurer sa petite-fille. Elle avait raison. Elle connaissait Castle et Beckett depuis peu, mais elle n'avait aucun doute là-dessus : il aurait donné sa vie pour sa femme, et pour son bonheur.
- Jamais il ne ferait quoi que ce soit qui puisse la faire souffrir. Il ne le supporterait pas, ajouta Martha.
- Je sais, répondit Alexis, en théorie, sauf que ...
- Oui, je sais. Il y a tous ces éléments étranges, leur séparation incompréhensible, ces messages, cette femme au prénom de strip-teaseuse ... Je sais ... Mais les apparences peuvent être trompeuses. Aie confiance dans l'homme que ton père est devenu aux côtés de Katherine, Alexis.
- Au fond de moi, je pense comme toi, grand-mère ..., répondit Alexis dans un soupir de lassitude. Mais tant que je ne l'aurais pas vu de mes propres yeux, tant que je n'aurais pas la certitude, j'aurais toujours un doute. Et quoi qu'il en soit, il nous cache quelque chose ... il y a bien trop de mystères ... Maintenant, j'ai besoin de savoir, et de comprendre.
- Mail reçu ! annonça soudain Hayley, en se précipitant sur le clavier, pour afficher la pièce jointe.
Aussitôt, Alexis vint se positionner tout près d'elle, pour lire sur l'écran les informations qui s'affichaient.
- On a les relevés bancaires des trois derniers mois ..., continua Hayley. Voyons voir ...
Silencieuses, Hayley et Alexis se concentrèrent sur l'écran, lisant au plus vite les différentes opérations bancaires effectuées sur le compte de Castle. Martha scrutait leurs réactions, se demandant quelle grande révélation allait survenir.
- Hier soir. 6 $ dans une station-service, constata Alexis. En Pennsylvanie.
- C'est sur la route du Canada ..., lui fit remarquer Martha.
- Rien d'autre depuis cinq jours ..., ajouta Hayley.
- Il doit bien y avoir une réservation d'hôtel, ou son inscription à son stage de trappeur quelque part ..., répondit Alexis. Remonte plus loin en arrière ...
Pendant quelques minutes, Hayley et Alexis décortiquèrent la liste des opérations bancaires de Castle, pour finir, dépitées, par constater qu'il n'y avait rien de compromettant, rien qui ne puisse laisser entendre l'existence d'une relation extra-conjugale, mais pas non plus trace d'une inscription dans un stage de trappeur au Canada.
- Le mystère s'épaissit, constata Alexis. Et on a la preuve qu'il nous a menti ... Il ne s'est jamais inscrit à un stage de trappeur, on le verrait, sinon ...
- Sans doute, répondit Hayley, sceptique, lisant et relisant le document affiché sur l'écran.
- Et s'il a menti sur ça, sur quoi d'autre a-t-il menti ? poursuivit Alexis, en réfléchissant. Où est-il parti ? Il n'a même pas réservé d'hôtel, ça apparaîtrait dans ses comptes ...
- Peut-être est-il allé passer quelques jours chez des amis ? suggéra Martha. Richard a des amis un peu partout ...
- Mais pourquoi mentir dans ce cas ? lui rétorqua Alexis. Pourquoi ne pas nous le dire simplement ?
- Je ne sais pas, chérie ...
- Ton père a des comptes cachés qu'il aurait pu utiliser pour se faire plus discret ? demanda Hayley.
- Tu veux dire, des comptes off-shore ? Aux Iles Caïmans ? Quelque chose comme ça ?
- Oui.
- Non. Bien-sûr que non ..., répondit Alexis, comme une évidence. Enfin, je ne pense pas. Sa femme est capitaine de Police, je te rappelle. Papa ne fraude pas avec le Fisc.
- L'un n'empêche pas l'autre, répondit Hayley avec un sourire.
- Non, je suppose qu'il a dû payer en espèces, pour ne pas laisser de traces.
- Sauf qu'hier soir, il a utilisé sa carte bancaire. Pas très futé, leur fit remarquer Hayley.
- Richard n'est pas toujours très malin ..., sourit Martha. Il peut être tête en l'air.
- Bon, si on résume la situation, reprit Alexis. Papa nous a menti sur sa destination et ce qu'il est parti faire. S'il a réservé un hôtel ou a loué une voiture, il l'a fait en espèces pour que personne ne puisse le savoir. Et une femme, Vera, semble très proche de lui ... et a échangé des dizaines de messages avec lui au cours du dernier mois. Messages qu'il a tenté d'effacer et de faire disparaître ...
- Vu comme ça ..., constata Hayley, réalisant que les éléments prêtaient à confusion.
- Ce n'est qu'une interprétation d'éléments qui peuvent vouloir dire tout autre chose, Alexis, lui fit remarquer Martha. Richard s'est peut-être inscrit à ce stage sans avoir à faire de virement. Après tout, il est célèbre, il peut très bien y avoir été invité.
- C'est vrai, confirma Hayley. Et puis, il peut être parti avec un ami, dans sa voiture ...
- Oui, évidemment, tout peut s'expliquer autrement, leur répondit Alexis. Mais vous oubliez un élément de détail : Vera !
- Rien ne dit qu'il est parti avec Vera, ajouta Hayley.
- Non. Mais à nous de le découvrir ! s'exclama Alexis, enthousiaste. Je maintiens qu'il y a quelque chose de louche. Quelque chose de louche en lien avec Vera. On doit découvrir si elle est avec lui, et qui elle est.
- Comment ? demanda Martha, un peu perdue.
- En allant enquêter dans cette station-service, en Pennsylvanie, répondit Alexis, comme une évidence. Si Papa y était avec une femme, on le saura.
- Tu veux qu'on aille jusque là-bas ? A près de trois heures de route ? Juste pour ça ? lui fit Hayley, visiblement peu motivée.
- Oui, juste pour ça. Mais je peux y aller toute seule si vous avez mieux à faire ...
- Hors de question que je te laisse filer ton père, toute seule. S'il décide de te tuer pour l'avoir espionné, je veux être là pour vivre tes dernières heures ..., répondit Martha, faisant preuve d'un humour grinçant.
- Grand-mère ... Papa n'en saura rien de toute façon. Enfin, pour le moment ... J'ai quelques heures de sursis, sourit Alexis, très excitée par cette nouvelle enquête.
- Si cela ne vous dérange pas, je vais rester ici, pour coordonner les opérations, ajouta Hayley.
- Oui. Ok. Grand-mère, tu réalises que tu vas vivre ta première expérience de détective privé ?
- Hum ... J'aurais préféré avoir quelqu'un d'autre à espionner que mon propre fils ...
