Début Avril 1778.

Du haut de la voilure, Sameen laissait son regard déambuler sur l'horizon. Le calme de l'océan l'apaisait. Elle craignait cette étendue d'eau, et en même temps, celle-ci la fascinait.

Elle entendit Peter lui ordonner d'arrêter de rêver et de défaire les nœuds afin de libérer le petit perroquet. Elle s'exécuta, et avant de redescendre, fit ce qu'elle faisait de plus en plus depuis plus d'un mois, elle contempla Root sur le pont, en pleine conversation avec le Capitaine.

Shaw ne savait plus quoi penser de cette femme. Après sa confession sur Glasgow, elle était partie de sa cabine et avait fui le docteur du navire avec acharnement. Elle avait révélé qu'en effet, elle était partie d'Angleterre, et que Sameen avait vu juste, ce que personne n'avait soupçonné, ce que même elle, Root, avait sciemment dissimulé profondément sous la colère, le sentiment de culpabilité de laisser sa mère aux mains de son ennemi, seule. Qu'elle fuyait. Oui mais, avec l'approbation de Cara ? Vraiment, comment pouvait-elle s'abuser à ce point. L'espionne italienne lui avait menti et s'était servi d'elle ? Elle se sentait trahie ? La belle affaire ! Qu'avait-elle fait, elle, pendant quinze ans si ce n'était tromper son entourage. Certes, mais pas elle, pas sa mère. Et pourtant si, en quittant si facilement le pays, pleine de haine et de ressentiment pour elle, elle agissait exactement de cette manière.

Sameen observa la silhouette gracieuse de Root, ses gestes élégants. Son corps illustrait l'enthousiasme qui l'animait dans sa conversation avec Elias. Un amusement aussi, qui cachait ses failles avec brio. Shaw, elle, avait eu accès à toute sa fragilité, sa solitude, elle n'avait serré Root dans ses bras que deux fois en trois mois, mais ce contact avait suffi pour qu'elle sache avec certitude qu'elle désirait qu'il se reproduise.

Au début de la traversé, Root s'était occupée d'elle, l'avait aidée, et transformée la fausse rudesse de leur étreinte, y ajoutant un élément, un ingrédient qu'elle ne connaissait plus.

La douceur.

Depuis la mort de sa mère, son quotidien s'apparentait à la violence et la froideur. Son père maladroit, l'avait élevée à la manière des militaires, avec droiture, à coup d'ordres et de regards durs. Ne la félicitant jamais dans ses progrès en médecine. Shaw avait fini par comprendre que sa promiscuité le faisait souffrir, retrouvant dans les traits de sa fille, la femme qu'il avait aimée, et qu'il ne reverrait plus. Elle était donc partie dès qu'elle avait pu.

Les champs de batailles étaient son quotidien. Les cris, le sang, la douleur, envers lesquels elle affichait un regard froid, procédurier, professionnel. Le Général avait bien essayé de briser sa carapace, ou même Mickeal, cependant la couche était si épaisse qu'ils s'y étaient cassé les dents. Abandonnant pour ne pas être blessé outre mesure, acceptant Sameen Shaw comme elle était.

Incapable d'éprouver le moindre sentiment envers un être humain.

Shaw n'était cependant pas dépourvue d'émotions. Son cœur battait pour les chevaux de Washington ou ceux dont elle s'occupait chez Lord Finch, parce qu'ils avaient décelés l'incroyable être humain derrière le côté brusque, sec, une personne qui les chérissait et ne leur ferait jamais de mal. Shaw s'était demandée plus d'une fois si ses origines ne lui avait pas permis un lien particulier avec eux, et si, élevée dans la tribu de sa mère, elle ne serait pas devenu chaman.

Ou simplement si son « incapacité » à éprouver la moindre chose pour les hommes lui avait permis de développer cette relation si forte et étroite envers les animaux ?

Cette inaptitude n'avait été qu'un leurre, comprit-elle enfin. Puisqu'elle ressentait bien quelque chose pour Root.

Sameen Shaw avait été émue. Bien plus que le désir, Samantha Stanton avait créé une brèche dans la muraille qui encerclait si magnifiquement l'accès à ses émotions, ses sentiments. Elle continuait à ressentir la colère d'avoir été bernée, comme le Général, par l'espionne, mais au-delà de cet énervement, un sentiment plus profond surgissait, un besoin de la voir, d'être avec elle, d'en apprécier même cette fichue odeur de pomme qui la caractérisait.

Shaw secoua la tête. Non, elle ne voulait pas laisser accès à ce remue-ménage dans son être qui s'intensifiait à cause d'elle. Elle refusait que Samantha Stanton ait la moindre influence sur sa vie. Personne hormis elle-même ne pouvait provoquer, ne serait-ce qu'une infime étincelle dans son corps, un désir, pourquoi pas ? Mais autre chose, non ! L'intensité qui en résulterait l'étoufferait, le prix était trop grand, il fallait brimer, enterrer ce que Root avait libéré et ce, avant qu'il ne soit trop tard.

C'était donc avec soulagement qu'elle avait accueilli l'éloignement instauré par Root. Elle avait décidé de prendre la place de Nigel, et d'apprendre auprès de son ami, Peter, toute la difficulté du métier, le côté physique épuisant, qu'elle ajoutait à son rôle de médecin.

Bien que cela ait étonné en premier lieu l'équipage de l'Inattendu, qu'un médecin décide de se « mélanger » à eux, il n'en avait pas été moins touché, et le respect dans le regard des matelots était sincère.

Tout le monde y trouvait son compte, l'équipage, Root, et elle-même, qui refusait de diagnostiquer son propre cas, trop difficile, trop lourd, trop instable.

Cette pensée la fit sourire, « instable » un mot qu'elle avait utilisé pour définir Samantha « Groves » et qui se retournait contre elle.

Elle attendit la fin de son quart et que Root ne soit plus sur le pont pour s'approcher d'Elias.

– Capitaine.

– Docteur.

– Nous ne sommes plus très loin, n'est-ce pas ?

– Vous avez raison. Nous arriverons ce soir.

– Ce soir ? Il me semblait que l'Angleterre était plus éloignée.

– L'Angleterre ? Elias eut un sourire énigmatique. Peut-être devriez-vous avoir une conversation avec Mademoiselle Stanton, conseilla-t-il avant de s'éloigner.

Root passa la journée et une partie de son énergie à se cacher de Shaw, elle savait qu'elle aurait à cœur de connaître leur destination. Elle ne l'avait jamais gardée secrète, que Sameen Shaw ait conclu qu'elles se rendaient à Furness, n'était pas sa faute. Elle n'avait jamais abondé en ce sens, et si Shaw lui avait demandé le véritable but de leur voyage, Root lui aurait dit.

Elle s'injuria, comment elle, une espionne qui avait su déjouer Lord Blackwood, Martine, et tous les autres, même Lambert, pouvait s'être fait avoir comme une débutante par Sameen Shaw ?

Celle dont tout le monde disait qu'elle ne connaissait pas les mots, pitié, compassion ou… amour, l'avait chamboulée plus que n'importe qui dans sa vie. Depuis combien de temps s'était-elle aveuglée, parjurée pour l'américaine ? Depuis cette maudite fois, où contre toute attente, elle lui avait apporté un réconfort dans la chambre de Fusco, et le soir suivant n'avait qu'augmenté ce qui était en train de naître en elle.

Root était pragmatique, l'idée de partager sa couche lui avait traversé l'esprit plus d'une fois. Elle n'ignorait pas que Shaw, après sa confession sur Glasgow, serait d'accord. Et puis quoi ? Plusieurs nuits, certainement des plus agréables. Oui, des nuits qui creuseraient sa propre peine. Sameen partirait une fois toute cette histoire terminée. Root avait songé qu'elle pouvait en profiter et laisser ses émotions de côté, sauf qu'elle n'y arriverait pas, pas comme Shaw, elle s'attacherait, elle était déjà trop éprise sans qu'il se soit passé la moindre chose entre elles ! Et si elle était lucide, la seule importance aujourd'hui était ce qu'il restait de sa famille, sa mère. Quand elles reviendraient en Amérique, les choses seraient peut-être différentes ? Une lueur d'espoir, éphémère à laquelle elle se raccrochait pathétiquement.

Elle connaissait Shaw depuis qu'elle travaillait pour Washington, le codex et cette femme l'intriguaient. Lexington, son véritable médecin, le codex qu'elle n'avait, soit disant, pas réussi à craquer, tout cela ne faisait partie d'un plan conçu depuis le début et consolidé au fur et à mesure.

La révélation de son identité au Général, à Shaw, tout ! Qui était le maître du jeu ici, elle, Root. Lord Blackwood n'avait pas « perdu » une brillante espionne à Glasgow, il avait tenté de tuer la seule qui avait jamais été plus forte que lui.

Tout avait été pensé, prévu dans les moindres détails, jusqu'à faire croire à tous qu'elle ignorait que Greer était son père, que sa mère lui avait menti. Cara lui avait tout révélé le jour de leur entrée à Furness. Sa fille n'avait que sept ans, oui et pourtant, Root était surdouée, et la véritable histoire sur sa famille ne lui échapperait pas, alors elle lui avait donné le choix, lui avait expliqué le plan de John Greer sur les murs autour d'elles. Lui avait dit que la vengeance pouvait avoir lieu avec elle ou s'arrêter ce soir-là dans cette abbaye.

C'était à Samantha de décider de leur destin, car celui de Cara ne comptait pas, seule sa fille prévalait sur tout et tout le monde, même sur une vengeance personnelle.

Root avait réfléchi toute la nuit, interrogée sa mère, et s'était projetée dans le futur, puis avait accepté. Cara l'avait prévenue que rien ne se déroulait toujours comme prévu, qu'il faudrait peut-être s'adapter à des évènements inattendus. Root avait néanmoins confirmé son choix.

Cara avait acquiescé gravement et déclaré :

– Voici une leçon qu'il ne faudra jamais oublier : « Un bon espion peut persuader n'importe qui de la véracité d'un mensonge, jusqu'à lui-même s'il le faut. Il s'apparente à un caméléon, se mouvant avec aisance et dextérité dans un milieu qui lui est inconnu ».

Root s'y était appliquée, s'était persuadée elle-même que sa mère était un monstre d'égoïsme, qui s'était servie de sa fille, tout le monde devait la croire. Lorsque Lambert l'avait attaquée, elle n'avait pas eu besoin d'attendre qu'il délivre le message de Greer pour savoir qui l'envoyait. Elle avait joué la désespérée, tel le caméléon s'était moulé dans le rôle de la jeune femme apprenant la vérité, terrassée par celle-ci au point de ne pas pouvoir riposter, d'attendre la mort. Lambert l'avait dépouillée, assurée d'avoir l'avantage sur elle alors qu'en fait, il n'était qu'un pion entre ses mains. Lord Blackwood voulait qu'elle soit morte ? Elle le deviendrait pour lui. Control, Mc Keown, Elias, tous dirigés par elle sans qu'ils s'en aperçoivent, jouant les victimes pour mieux dissimuler ce qui se cachait sous la surface.

Oui, tout cela n'était que manipulation. Tout sauf une chose, ce qu'elle ressentait pour elle.

Sameen Shaw.

La seule qui avait douté encore et toujours. Dans la chambre de Fusco, Root avait joué une carte, pensant que Shaw ne se ferait pas prendre, étant donné qu'elle ne ressentait rien. Quand celle qui l'accompagnait l'avait prise dans ses bras pour la réchauffer, une digue s'était brisée en elle. Les larmes versées dans ses bras, retenues depuis si longtemps, avaient mis à nue une partie de la Samantha Stanton de Killarney, de celle enterrée à son arrivée à Furness.

Et Root se détestait pour cela, le plan si parfait comportait une faille : la pièce maîtresse, elle-même. Alors elle avait continué à lui mentir à demi-mots, même après sa demande, tout n'était pas vrai dans sa version de Glasgow et son rôle de désespérée « apprenant tout », elle avait passé toute sa vie à mentir à tout le monde, et en même temps, elle n'avait jamais été plus authentique dans ses sentiments dévoilés.

Shaw, plus que n'importe qui, l'avait déstabilisée. Elle lui avait donné sans le savoir un aperçu de quelque chose en dehors de toute cette histoire, une possibilité inespérée, à laquelle elle se serait sans doute accrochée comme un noyé à une bouée de sauvetage si toute leur relation n'avait pas été basée sur des mensonges.

Samantha Stanton était morte le soir de juin à son arrivée à Furness, or, grâce à Sameen Shaw, Root savait qu'elle pourrait revivre, ce serait long, difficile, mais possible.

Malheureusement, il ne se passerait jamais rien entre elles, car Shaw ne pouvait pas lui faire confiance. Elle lui avait menti depuis le début, dans cette chambre et dans la cabine, malgré l'avertissement de Shaw de ne plus le faire.

Shaw ne lui ferait jamais plus confiance, et elle aurait raison.

À supposer que Sameen l'accepte néanmoins dans sa vie, Samantha refuserait certainement cette chance.

Root ne méritait pas Sameen, car elle s'estimait pourrie jusqu'à la racine.

La femme en noir l'attendit debout sur le pont, bien en évidence, regardant le soleil se coucher sur le port dans lequel ils largueraient les amarres pendant trois jours avant de repartir pour l'Amérique. Elias s'était arrangé autrement, Root savait être persuasive. L'équipage obéirait à leur Capitaine et n'aurait pas vraiment son mot à dire.

Root ferma les yeux en sentant la présence de Sameen à ses côtés.

– Vous m'évitiez aujourd'hui.

– Oui.

– Pourquoi ?

– Nous sommes arrivées à destination, Sameen, remplissez votre mission et moi la mienne, c'est tout ce qui importe.

Shaw serra les dents. Elle rêvait d'empoigner la femme à sa droite, de l'obliger à croiser son regard, mais ne bougea pas.

– Où sommes-nous si ce n'est pas l'Angleterre ?

Root afficha un sourire sur son visage et tourna enfin les yeux vers elle.

– Bienvenue en Irlande, Sameen.

Ils avaient accostés et les deux femmes étaient descendues. Root guidait Shaw à travers les ruelles. Sameen ne connaissait pas le nom de cette ville, elle se disait que Root finirait par lui dire tôt ou tard, elle attendit en vain.

Elles s'arrêtèrent devant une maison imposante et Root crocheta la serrure.

Elles se dirigèrent vers une pièce du fond du rez-de-chaussée d'où provenait la lueur d'un feu.

Samantha Stanton s'immobilisa à l'entrée de la pièce devant la femme, un pistolet à la main qui la tenait en joue.

– Bonsoir « Root ».

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Martine, confortablement installée dans le fauteuil, un feu crépitant dans la cheminée à quelques pas, attendait patiemment sa venue. Elle avait été soignée rapidement à la villa de Lord Blackwood par la brigade des tuniques rouges arrivée peu de temps après la fuite de Root, et avait quitté l'Amérique dans la foulée. Sur le bateau, lui était venue l'idée, pendant qu'elle se remettait de sa blessure, pourquoi aller chercher Cara, à Furness, vu que toute cette histoire avait été pensée par la mère supérieure et sa fille.

L'assassinat de John Greer, pensé consciencieusement, car au fond il ne s'agissait que d'une vaste vengeance.

Elle vérifia l'état de son pistolet en se remémorant la façon dont elle avait appris les liens de parenté entre les deux femmes.

.

Londres, cinq ans plus tôt...

Lord Blackwood observait la rue à travers la vitre de l'hôtel particulier où Martine résidait quand elle se trouvait dans la capitale entre deux missions. Il se demanda si ce lieu avait également accueilli Root. Si Martine et elle avaient profité toutes les deux du lit imposant à l'étage. Il sortit de ses réflexions en entendant les pas de celle qu'il attendait.

– Mademoiselle Rousseau, quel plaisir de vous voir, dit-il poliment.

– Lord Blackwood, répondit Martine en exécutant une petite révérence, que me vaut l'honneur de votre visite ?

– Attendiez-vous quelqu'un d'autre ? Demanda-t-il de but en blanc.

Martine parut un instant étonnée par cette question et expliqua :

– Oui, Root doit arriver sous peu.

– Root…

La jeune femme fronça les sourcils.

– Martine, j'ai une bien triste nouvelle, Mademoiselle Groves est morte à Glasgow la nuit dernière.

La femme cligna plusieurs fois des yeux et s'assit dans un fauteuil.

– Monsieur, en êtes-vous certain ? Cela me semble si…

– Oui, je sais, moi aussi, cela m'a surpris, mais c'est la vérité.

Il fit quelques pas dans la pièce, Martine restant silencieuse devant cette nouvelle qui l'attristait plus qu'elle ne l'aurait cru. Elle se doutait que Blackwood finirait par faire tuer Root, cependant elle avait espéré qu'il lui laisserait encore quelques mois, peut-être même un an. Elle se demanda brièvement si elle l'aurait avertie puis compris que si elle ne l'avait pas déjà fait, la réponse était plus que claire.

– Martine, je n'ignore pas que Mademoiselle Groves et vous… Étiez… proches. Après cette nouvelle, je pense que vous devriez vous reposer, loin des tumultes de la ville. Je possède une villa dans laquelle vous devriez passez quelques temps.

– …

– Zachary vous accompagnera.

– Monsieur, je n'ai pas besoin de repos, répondit-elle sur la défensive.

– Seriez-vous en train de désobéir à votre supérieur, Wren ?

– Non, répondit-elle dans un souffle.

– Très bien, vous partez dans une heure, et nous nous reverrons à Carlisle dans deux mois.

Martine n'aurait jamais imaginé que John Greer puisse aimer l'Irlande et pourtant la résidence devant laquelle elle se trouvait à Killarney lui appartenait, et elle resterait ici un mois. Elle aima le lieu dès le début, elle s'étonna du mobilier, de l'architecture, si différents des goûts connus de Lord Blackwood.

Elle fut conviée à différents dîners par les barons du voisinage. Ce fut d'ailleurs lors d'un de ces repas, qu'elle apprit la vérité sur la villa. Que les anciens résidents, un couple heureux, les Stanton avaient vu leur vie brisée vingt-deux ans auparavant quand Marc Stanton, un juge important de la ville de Killarney avait été assassiné à Londres, laissant sa femme et sa fille seules. Personne ne savait ce qu'elles étaient devenues. Cara, la mère d'origine italienne avait dû repartir dans ce pays avec sa fille, une enfant très éveillée répondant au prénom de Samantha.

Martine, après cette nouvelle, avait exploré plus minutieusement les lieux, comprenant que John Greer n'avait jamais habité cette résidence mais que Root y avait passé son enfance.

Pourquoi l'avait-il envoyée ici ? Pour qu'elle puisse faire le deuil de son amante, qu'elle apprenne la vérité sur celle qui l'avait formée ? Pour qu'elle sache que personne n'échappait jamais à Lord Blackwood ? Elle se retrouvait entourée d'une histoire qui lui glissait entre les doigts, Root n'était plus là pour lui donner des réponses, et elle ne retournerait jamais à Furness, Greer leur ayant formellement interdit.

Elle comprit à cet instant que Samantha Groves lui manquerait, qu'elle avait perdu une femme qu'elle aurait aimé connaître loin de Furness, de leur métier, une femme dont elle aurait pu tomber amoureuse au lieu de vouloir gagner dans une compétition contre elle, établie durant leur adolescence. Ce soir-là, elle pleura la mort de Samantha Stanton qui n'avait certainement pas choisi de vivre loin de la villa où elle résidait.

Martine revint à Londres un mois plus tard, décidée à oublier Root et toute cette histoire qui la mettait mal à l'aise.

Lord Blackwood avait besoin d'elle et il pourrait compter sur elle, comme toujours.

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Killarney...

Rassurée par le poids de l'arme dans sa main droite, Martine se dit que son employeur déteignait sur elle.

Elle aurait pu tuer Cara à Furness mais la faire venir ici pour lui ôter la vie entre ces murs chargés de souvenirs semblait une si bonne idée. Root ne la trouvant pas à l'abbaye, finirait par comprendre et viendrait la chercher dans cet endroit pour y découvrir son cadavre, pour finir comme elle. Martine l'attendrait le temps nécessaire et l'achèverait d'une balle dans le cœur.

Elle sourit, John Greer serait bien vengé. Ce soir, enfin. Elle l'avait contactée et avait eu la confirmation qu'elle détenait la mère supérieure et la rejoignait à la villa dans peu de temps.

Martine se dit qu'elle avait fait le bon choix, elle avait douté de son contact, mais Greer lui faisait confiance alors elle n'avait aucune raison de continuer à s'interroger sur sa loyauté. Elle ne regrettait pas d'être venue seule, cette histoire ne regardait personne d'autre.

Une fois terminée, elle disparaîtrait, partirait loin de l'Angleterre, de ce conflit avec les colonies, vers un pays chaud peut-être, même si Londres lui manquerait.

Non, si John Greer n'était plus là, alors ce pays n'était plus le sien.

Elle se figea au contact de l'acier sous sa gorge.

– Bonsoir, Martine.

– Francesca ? Qu'est-ce que vous faites, posez cette arme, où est Cara ?

– Loin de vous, murmura la voix à son oreille, j'ai un message à vous transmettre de la part de Root : « Adieu, mo éan beag daor ».

L'ancienne sœur lui trancha la gorge. Elle nettoya la lame et sortit de la résidence. Il lui restait encore de la route et Cara l'attendait.

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Root sourit à la femme dans le fauteuil qui abaissait son arme.

– Bonsoir, mère, répondit-elle émue.

Cara se leva et enlaça sa fille qu'elle n'avait pas revue depuis vingt ans. L'étreinte s'éternisa. Finalement, Cara, les larmes aux yeux, un sourire joyeux sur le visage caressa la joue de sa fille.

– Regardez-vous, Samantha, vous êtes devenue une femme, son sourire s'agrandit. Vous êtes magnifique !

– Merci, mère, répondit Root intimidée par le compliment. Je suis si heureuse de vous revoir !

– Moi aussi, mo chuisle, murmura Cara en la prenant à nouveau dans ses bras.

Le raclement de gorge derrière elles les sépara.

– Oui, bien sûr, où avais-je la tête ! S'exclama Root en essuyant ses larmes. Mère, permettez-moi de vous présenter Sameen Shaw, qui veille sur moi lors de cette mission.

Cara hocha la tête et observa longuement l'inconnue devant elle qui en faisait autant.

– Mademoiselle Shaw.

– Madame Stanton.

– Appelez-moi Cara, seul mon époux m'appelait Madame Stanton, et il n'est plus de ce monde.

Shaw hocha la tête.

– Francesca n'est pas avec vous ? Demanda Root.

Cara lui sourit.

– Elle s'occupe de Martine à Killarney… Et a promis de lui livrer votre message.

Root lui rendit son sourire.

Shaw s'approcha de la cheminée et se frotta les mains près de flammes.

– Où sommes-nous ? Questionna-t-elle toujours face au feu.

Cara arqua un sourcil en direction de sa fille dont le regard ne quittait que rarement la femme qui l'accompagnait. Elle prit la parole :

– Vous devez mourir de faim, installez-vous, il y a quelques victuailles dans le panier derrière vous et…

– Je crois, « Madame », vous avoir posé une question, l'interrompit Shaw glaciale.

– En effet, acquiesça Cara en s'asseyant dans un fauteuil. Samantha, pourriez-vous nous servir un verre du whisky, s'il vous plait ?

Root s'exécuta pendant que sa mère continuait :

– Quant à votre question ? La réponse est simple : nous nous trouvons dans la ville de Galway, dans la maison d'enfance de Marc Stanton, mon époux. Une maison dont l'armée britannique ou John Greer n'ont jamais entendu parler, sinon elle aurait, comme celle de Killarney, été saisie et récupérée comme propriété d'un certain « Lord Blackwood ». Ainsi Martine Rousseau, l'anglaise à vos trousses, ne viendra pas nous chercher ici, en revanche, elle se tourna vers sa fille, notre villa à Killarney n'est plus sûre comme vous vous en doutez.

– Oui, j'ai appris il y a quelques années que Blackwood l'avait « achetée ».

– Voyez-vous, Mademoiselle Shaw, la maison, dans laquelle nous nous trouvons, a toujours été celle qui nous servirait de point de réunion si nous nous retrouvions…

Elle sourit chaleureusement à sa fille.

– Et ce soir, nous voilà réunies.

– Comment… ?

– Le plan a toujours été le même, si Samantha finissait par tuer Greer, elle viendrait ici, de mon côté, Francesca et moi devions partir de Furness au plus vite et l'attendre si besoin à Galway…

– Comment avez-vous appris la mort de Blackwood ? Précisa Shaw.

– Aah, mais par Martine, bien évidement. Francesca a travaillé pour Lord Blackwood, jouant la taupe à mes côtés, me surveillant pour lui depuis des années. Il est normal qu'à sa mort, Martine ait demandé à ce qu'elle me capture et m'amène à elle.

– Pourquoi ne pas vous tuer à Furness ?

– Parce que Martine s'est toujours crue intelligente. Samantha et moi avions prévu qu'elle trouverait un lieu qui nous était cher pour vouloir nous exécuter. Les anglais sont si prévisibles, dit-elle avec mépris.

Root lui tendit un verre et Cara s'empara du deuxième. Elle s'approcha de Shaw et lui donna en continuant.

– Une des clefs dans notre métier est d'anticiper les coups de l'adversaire. J'ai toujours été douée pour cela, Blackwood aussi, j'avais donc besoin d'une coéquipière, car deux cerveaux contre un gagnent plus facilement.

Elle leva son verre en direction de sa fille.

– Et Samantha a comblé tous mes espoirs…

Shaw lui arracha le verre que Cara portait à ses lèvres, et le lança rageusement contre un des murs contre lequel il se brisa, laissant des traînées d'alcool couler doucement jusqu'au sol.

– Mademoiselle Shaw ? Nul besoin de réagir de la sorte ! Si vous n'aimez pas le whisky, nous allons trouver une autre boisson à votre goût, déclara d'un air amusée Cara.

– Vous êtes un monstre, vous vous êtes servie de votre fille pour assouvir une vengeance personnelle ! Explosa Shaw.

Cara recula et se mit à rire, puis redevint sérieuse.

– Vraiment ? Est-ce ce que vous a dit Samantha ?

– Mère, commença Root, voulant l'avertir.

Cara n'écouta pas et fixa Shaw dont la colère contenue avec effort, émanait par ondes de son corps. La femme plus âgée parla doucement comme pour la calmer.

– Tout ceci, toute cette orchestration n'a été possible que par la volonté de Samantha. Vous me traitez de monstre ? M'accusez de m'être servie d'elle ? Non, Mademoiselle Shaw, j'ai donné le choix à Samantha dès son entrée à Furness, je lui ai tout révélé, mon passé avec John Greer, Marc Stanton qui n'était pas son véritable père. Je lui ai même proposé de ne pas me venger, car le choix lui revenait.

– Vous avez abusé de la tristesse d'une enfant !

– Non ! Plus d'une fois au cours des années qui ont suivi, j'ai à nouveau fait appel à son jugement, proposant de tout arrêter. Sa réponse a toujours été de continuer. Quand elle a failli mourir à Glasgow, je l'ai suppliée de stopper tout ceci ! Ne m'accusez pas ! Root a toujours agi en pleine connaissance de causes !

Shaw resta silencieuse puis se tourna vers une Root, les larmes aux yeux qui se mordait la lèvre inférieure en la regardant. Elle comprit que la femme qui lui plaisait tant, en marionnettiste experte l'avait transformée en un pantin désarticulé, qu'entre ses mains, elle avait été savamment « guidée », menée en bateau depuis le début. La révélation dans la chambre de Fusco, sa plainte, sa solitude, tout cela n'avait été que du vent pour mieux l'amadouer, qu'elle avait menti sur Glasgow en prétendant avoir découvert ce soir-là « la vérité » sur sa mère et Greer, continuant à se jouer d'elle pour mieux l'attirer dans son filet, et elle avait réussi... magnifiquement.

– Sameen, je vous en supplie, laissez-moi vous expliquer…

Shaw n'écoutait pas, elle se dirigea vers la sortie sans la regarder. Root s'apprêta à la suivre mais fut arrêtée par la voix de sa mère.

– Laissez-la, Samantha, elle a besoin d'être seule.

Cara rejoignit sa fille et la prit dans ses bras.

– Oh, Samantha, dit-elle doucement, je suis terriblement désolée, je n'avais pas compris ce qu'elle représentait pour vous, je…

– Non, mère, tout est de ma faute, répondit Root en se mettant à pleurer.

– Elle reviendra…

– Je ne pense pas.

La mère et la fille restèrent un long moment dans les bras l'une de l'autre, puis finirent par se séparer et apprécier enfin leurs retrouvailles.

Root, heureuse de revoir sa mère tentait d'ignorer l'angoisse qui lui vrillait l'estomac devant l'absence de Shaw. Elle l'attendit pendant trois jours, sans la revoir. Francesca arriva le lendemain, et conta sa rencontre plus que brève avec Martine. Root en fut soulagée, mais encore une fois, la victoire avait un goût amer, la colère et la déception qu'elle avait lues dans le regard de Sameen avant de quitter la pièce la hantait affreusement.

Elles embarquèrent sur l'Inattendu, toujours sans nouvelles de l'américaine. Elle exprima son inquiétude auprès d'Elias qui lui apprit que Shaw était revenue sur le navire la nuit où elles étaient descendues et n'avait pas dit un mot depuis trois jours.

Root en fut heureuse. Sameen repartirait avec elle, elle était en vie, elle la détestait mais elle était à bord du bateau, c'était tout ce qui importait.

Elle ne chercha pas à parler au médecin du navire pendant la traversée du retour. Cela ne servirait à rien, de toute façon, Shaw restait cloîtrée dans sa cabine sauf pour ses quarts dans les voilures, debout parfois de longues heures après son travail, à trente mètres du sol, observant l'horizon, réfléchissant à l'attitude de Root, essayant vainement d'analyser sa colère, ne redescendant qu'une fois certaine qu'elle ne risquerait pas de commettre un acte définitif envers l'irlandaise qui avait su creuser une brèche dans son être.

Deux mois plus tard, sans avoir échangé le moindre mot, Samantha Stanton, Cara Stanton et Francesca Wells débarquèrent dans la ville du Québec. Root déposa une lettre dans la cabine de Shaw introuvable et demanda à parler au Capitaine Elias avant de rejoindre la terre ferme.

– Capitaine. Si votre proposition tient toujours, j'aimerai travailler pour vous.

Elias scruta les traits de Root un moment. Il ne connaissait pas les raisons du désaccord entre le médecin et elle, mais leur douleur réciproque l'avait frappé tout au long du voyage.

– Est-ce vraiment ce que vous voulez, Mademoiselle Stanton ?

– Si vous m'assurez la sécurité des deux passagères et d'une autre personne qui me rejoindra dans cette ville pendant les prochaines années, alors oui, c'est ce que je veux.

– Très bien, je vous en donne ma parole.

Les trois femmes descendirent du navire guetté par Sameen Shaw en haut du mât de hune, loin au-dessus d'elles.

Avant de détourner les yeux du bateau, Root murmura :

– J'espère un jour que vous me pardonnerez, Sameen Shaw.

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Mars 1781, trois ans plus tard...

Il entendait les voix qui se rapprochaient, la population avait pris le pouvoir, ces ignobles fermiers, qu'il y avait encore quelques jours à peine, mangeaient dans sa main, suppliaient qu'il les épargne. Ils le cherchaient, lui, pour le pendre, ou pire le torturer, lui faire payer « ses crimes ».

Ces bâtards n'avaient eu que ce qu'ils méritaient, quant à leur femmes ? N'avaient-elles pas crié entre ses mains ? Il s'engouffra dans la ruelle et se cacha derrière une charrette alors que la patrouille passait en pestant de l'avoir perdu.

Ils reviendraient. Il fallait qu'il trouve une solution, et vite. La nuit tombait, il se déplacerait plus facilement. Il attendit et quand il fut certain que les alentours étaient vides, il se mit à courir.

Il entendit le coup de feu derrière lui et pressa la cadence, il défonça la porte d'entrée d'une maison en ruine, trébuchant sur un cadavre, sûrement une de ses victimes, s'affalant sur le sol, se relevant péniblement pour retomber sur les fesses.

Il cligna des yeux face au mort, il se passa la main sur le visage, constatant qu'elle était pleine de sang, il était blessé et ne s'en était même pas aperçu.

Il avait froid, peur, faim et les yeux vides qui le fixaient le terrifiaient. Il frappa le mort pour qu'il détourne son regard sans vie de lui. Satisfait devant cette victoire inutile, il se remit debout et toisa avec mépris un homme qui n'était plus son ennemi depuis plusieurs heures. Il le fouilla et soupira de soulagement en découvrant l'arme et la poudre encore utile.

Il reporta son attention sur les habits de l'homme mort et se dit qu'il n'avait plus rien à perdre… Il sortit de la maison et marcha en direction de la forêt, s'étalant dans la boue, sa jambe l'élançant terriblement. Il continua jusqu'à l'aube, forçant son corps au maximum. Il n'atteindrait jamais le district de Charleston ou Savannah à temps.

Il n'en pouvait plus, il préférait qu'on le reconnaisse et devenir prisonnier que mourir dans les bois. Il rejoint la route principale et s'évanouit au milieu de celle-ci.

La patrouille le trouva au même endroit quelques heures plus tard. Ils constatèrent que ce valeureux soldat était vivant et nécessitait des soins urgents. Deux hommes furent dépêchés pour l'amener au camp le plus proche.

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Dans la tente du Général. Sameen Shaw laissait éclater sa colère.

– Avez-vous la moindre idée de ce qu'ils ont fait subir à la population ! Avez-vous vu les cadavres ?!

Washington, les traits tirées par la fatigue, répondit calmement.

– Oui, Sameen, j'étais là. Grâce à Green et sa victoire à Eutaw Springs, il ne reste plus grand-chose aux mains des britanniques dans cette partie du pays. Nous y arriverons, le combat est long et difficile, mais je garde espoir.

– Ce n'est pas vous qui devez soigner les victimes.

Le Général baissa la tête.

– Croyez-vous qu'il ne m'en coute pas ?! Notre meilleur recruteur vit au Québec, le peuple meurt de faim, et le peu de victoires remportées par les anglais ici depuis trois ans a eu raison de leur courage. Les exactions des britanniques à leurs égards ont achevé le peu d'espoir qu'ils leur restaient…

Il leva la tête vers elle.

– Et pourtant, ces succès vont leur prouver que nous pourrons gagner, que leur sacrifice n'aura pas été vain !

Il soupira.

– Sameen, ne m'abandonnez pas maintenant, implora-t-il.

Shaw fronça les sourcils.

– Général, je vous ai toujours été fidèle, je…

Washington s'approcha et lui pressa doucement l'épaule.

– Je sais, Sameen, la rassura-t-il. Pardonnez-moi, j'ai besoin de repos

Les épaules de Shaw se contractèrent et elle déclara.

– Vous avez raison et il me reste des blessés à voir.

Elle sortit de la tente et se dirigea vers l'infirmerie. Elle regarda d'un œil épuisé les corps mutilés sur les planches en bois. Elle se ferma et n'écouta pas les plaintes d'agonie pendant sa vérification des constantes des patients.

Elle arriva au bout de la tente et découvrit le dernier arrivant.

– Qui est-ce ? Demanda-t-elle à un brancardier à moitié endormi.

Il se réveilla en sursaut et lui apprit qu'il l'avait trouvé sur la route, évanoui. Elle ouvrit le manteau pour examiner sa plaie béante à la jambe. Il avait besoin de soin, sinon la gangrène l'achèverait dans moins de deux jours.

Shaw s'abîma dans son travail. Elle fouilla les poches pour les vider et s'arrêta devant le petit flacon dans ses mains, puis le mit de côté. Elle nettoya et recousit la plaie. Elle y passa une partie de la nuit.

À l'aube, tous les convalescents dormaient.

Une partie de l'entrée de la tente était levée pour permettre à l'air frais de s'engouffrer et le renouveler un peu. Elle apercevait les rayons du lever du soleil, elle ferma les yeux et se récita la lettre de Root dans sa tête. Elle l'avait lue et relue tant de fois qu'elle la connaissait par cœur. Elle la gardait dans sa mémoire, le papier n'existait plus, envoyé au feu dans un accès de colère, il n'en restait plus rien.

L'homme qu'elle avait soigné pendant les heures précédentes se mit à gémir. Elle ne bougea pas, il demanda de l'eau. Sameen se figea en entendant sa voix. Il réitéra sa demande.

Elle se leva, remplit un bol en bois et s'approcha de lui.

– Tenez, soldat, allez-y doucement, lui dit-elle.

Il s'appuya sur ses coudes et but à grandes gorgées, n'écoutant pas les conseils du médecin. Une fois finit, il la remercia d'un signe de tête pendant qu'elle s'éloignait pour remettre le récipient à sa place.

– Quel est votre nom, soldat ?

Il avait l'esprit encore embrouillé, il répondit par celui qui lui vint le plus rapidement.

– John Greer.

Shaw serra les mâchoires et scruta avec haine les traits de l'homme qui s'était rallongé et regardait la toile au-dessus de lui.

– D'où venez-vous, soldat ?

– Savannah.

– Votre accent est-il de là-bas ?

Elle détecta la panique sur son visage, il se contenta d'hocher la tête pour toute réponse. Shaw se rapprocha et posa délicatement le flacon sur le bord de la planche.

– Ceci est à vous ?

Il cligna des yeux et prit le flacon dans ses mains avant d'hocher à nouveau la tête.

– « Eau de rose », je suppose que vous l'avez volée à un tunique rouge, avant de le tuer ? Je ne connais pas Savannah, je suis du Nord mais je sais ce que les britanniques ont fait à la population en Géorgie. Vous avez été courageux, lui dit-elle en apposant doucement sa main sur son épaule. Racontez-moi comment vous l'avez tué.

Elle remarqua le soulagement sur sa face, elle lui tendait une perche, et lui, l'attrapait avec une telle facilité.

Il s'exécuta, inventa une histoire absurde pouvant passer comme plausible aux yeux de ce médecin. Il tenta pitoyablement d'imiter l'accent des autochtones et échoua lamentablement.

Sameen s'était éloignée. Elle écoutait attentivement l'homme lui mentir de manière éhontée.

Elle attendit qu'il finisse et se rapprocha. Elle lui sourit avec gentillesse.

– Je vous remercie, soldat, pour votre confession, l'Amérique peut être fière d'avoir engendrée des hommes tels que vous. Maintenant, reposez-vous. Vous êtes en voie de guérison. Vous serez bientôt transféré loin d'ici et je suis sûre que vous pourrez revoir Savannah bientôt, quand nous l'aurons prise à l'ennemi.

Elle capta la légère lueur de fureur dans son regard, qu'il s'empressa de cacher.

– Reposez-vous, répéta-t-elle, vous en avez besoin.

Il ferma les yeux en murmurant :

– Merci, docteur. Euh, je vous prie de m'excuser, je n'ai pas saisi votre nom. Docteur ?

– Groves. Samantha Groves.

Il rouvrit soudainement les yeux et la regarda avec horreur.

– De la part de Root, dit-elle glaciale, lui plaquant la main sur la bouche, avant de le poignarder à plusieurs reprises. Adieu, Capitaine Lambert.

Elle resta plusieurs minutes à contempler le cadavre anglais devant elle. Elle récupéra le flacon de parfum, et partit retrouver le Général en se disant qu'elle le réveillerait certainement mais que cela n'avait aucune importance. Elle savait ce qu'elle voulait.

Il était temps de commencer à pardonner à Root.

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Québec, avril 1781.

Samantha Stanton, assise à la table de l'auberge s'entretenait avec le Capitaine Elias. Elle travaillait pour lui depuis trois ans, et il avait tenu sa parole. La ville grouillait de britanniques mais pas un ne les avait embêtés.

Elle faisait du bon travail et s'entendait avec Anthony. Ils étaient devenus amis, Root, Elias et lui. Un trio craint dans toute la ville.

Ils réglèrent les derniers détails d'une transaction importante à venir et Root leur souhaita le bonsoir.

Elle se dirigea vers sa demeure. Elle n'avait aucune nouvelle de Shaw depuis trois ans. Elle savait qu'elle était avec le Général, et encore en vie, mais rien de plus. Son cœur se serra comme à chaque fois qu'elle pensait à elle.

Elle soupira, il n'y avait plus rien à faire, Shaw devait lui pardonner, y arriverait-elle un jour ? Elle secoua tristement la tête en pénétrant dans la villa, avant d'être accueillie par l'adolescente de seize ans.

– Root !

– Sobachka.

Gen lui attrapa la main et la guida vers le salon.

– Tu as reçu un colis de la part du Général !

Root fronça les sourcils et observa le paquet entouré de tissu, posé sur la table du salon. Elle s'assit, souriant intérieurement à l'enthousiasme de la jeune fille à côté d'elle, et tira sur la ficelle pour découvrit son contenu.

Elle s'arrêta devant deux autres paquets et une enveloppe cachetée. Elle hésita puis ouvrit le plus petit, un flacon transparent dont l'étiquette n'était plus lisible à cause du sang séché. Elle l'ouvrit, huma l'odeur et détourna la tête. Elle le reboucha et le posa sur la table. Elle ouvrit le second, cligna des yeux et sourit.

Elle s'empara de la lettre et lut le contenu à voix basse.

«Le sang sur le flacon était le sien. Je l'ai tué en lui rappelant votre bon souvenir.

Le Général Washington a besoin de votre aide. »

Elle esquissa un nouveau sourire devant la signature, deux lettres « S.S » Sameen Shaw.

Genrika avait épié les traits de Root, elle demanda :

– La lettre vient d'elle, n'est-ce pas ?

– Oui.

– Elle veut te revoir ?

– Je crois, souffla Root en jetant un coup d'œil au contenu du deuxième paquet.

Gen toucha le flacon.

– Qu'est-ce que c'est ?

– Le flacon de parfum de Lambert. Sameen l'a tué.

L'adolescente retira sa main vivement. Root lui avait parlé de cet homme et de ce dont il était capable.

– Tu vas la rejoindre ?

Root leva les yeux du parchemin et fixa Gen.

– Je t'ai promis que je ne te quitterais plus.

– Alors tiens ta promesse et reviens avec elle.

Root sourit.

– Et toi ?

Gen haussa les épaules.

– Je t'attendrai chez Cara et Francesca.

– En es-tu sûre ?

– Oui. Va la rejoindre, Root, tu espères ce moment et te languis désespérément d'elle depuis trois ans, ne la laisse pas passer.

– Je te remercie.

L'adolescente lui sourit gentiment avant de redevenir sérieuse.

– Et cela ? Demanda-t-elle en montrant le deuxième envoi.

Root l'attrapa, la fit tourner dans sa main, la porta à son nez et sentit l'odeur agréable qui s'en dégageait.

– C'est son invitation, expliqua-t-elle avec mystère.

Elle croqua à pleines dents dans la pomme rouge en souriant avec malice.

Fin.

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N/A : Une fois encore le personnage de Lambert est mort dans l'histoire…

Merci à tous ceux qui ont suivi cette histoire de près ou de loin en laissant des reviews ou non, merci à ma relectrice et à MF79 pour ses relectures et ses explications, et qui n'a toujours pas réussi à me dégoûter de la couleur jaune ;).

Ce récit a demandé quelques recherches et comme annoncé dans le premier chapitre, voici une « bibliographie un peu en vrac » :

Architecture intérieure et décoration en France des origines à 1875 de Jean Feray

Manuel de graphologie de J. Peugeot, A. Lambard et M. de Noblens

Les cisterciens, textes rédigés avec la collaboration de Julie Roux

L'énergie qui guérie, traité de digitoponcture de Jacques Staehle

Encyclopédie de la mythologie d'Arthur Cotterell

Le costume historique d'Auguste Racinet

L'architecture, les formes et les styles de l'Antiquité à nos jours d'Ernesto D'Alfonso et Danilo Samsa

Roméo et Juliette de Shakespeare

La Divine Comédie de Dante

Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française sous la direction d'Alain Rey

Et parce qu'il ne faut jamais dénigrer la littérature pour enfants :

La grande encyclopédie des bateaux de Renzo Rossi.

Top secret d'Helen Huckle qui traite de la cryptographie.

Le grand Larousse junior volume VI dans la collection découverte junior Encyclopédie datant de 1992

Le petit Larousse illustré de 2005.

Merci à tous les auteurs de ces différents ouvrages qui m'ont permis d'apprendre pleins de choses.