13. Où les souvenirs remontent : ELLE
« On est arrivé. »
Karl regarda derrière la vitre puis son père qu'il remercia pour l'avoir amené et quitta la voiture. Rajustant son sac à l'épaule, il prit une grande inspiration et s'avança dans la foule d'élèves qui, comme lui, entamait leur premier jour de rentrée. Quelques uns se tournèrent à son passage, et pas seulement des garçons mais des filles aussi. Bien sûr, dans une ville comme Munich où le club de football détient une telle renommée, il n'était pas vraiment étonnant de voir des gens de leur âge s'intéresser à ce sport, et ainsi le connaître un peu. Après tout, il avait bien mené l'équipe allemande jusqu'en demi-finale contre le Japon en France.
Le butteur n'y porta pas tellement d'importance et s'avança vers le lieu où se réunissait le plus d'élèves et où, sûrement, il verrait les tableaux d'affichage faisant part de la répartition des élèves. Malgré sa taille, il peina pour voir son nom – surtout que celui-ci se trouvait parmi les derniers – mais finit par distinguer le numéro de sa classe. Autour de lui, il entendait les autres émettre des commentaires sur la répartition. Parfois ils s'enthousiasmaient, parfois tout le contraire. Cela s'expliquait du fait que l'établissement n'était qu'une partie du complexe de l'école qui faisait également collège. Ainsi, la plupart des élèves se connaissaient déjà et formaient des petits groupes homogènes.
Cela n'inquiéta pas pour autant Karl qui s'entourait toujours facilement où qu'il se rendait. Il se faufila pour essayer d'échapper à la masse qui s'approchait vers le tableau de plus en plus et fut forcé de bousculer pour se frayer un passage. Sa carrure de butteur lui permettait de gagner le dessus aisément et d'avancer sans trop de problème. Sauf contre une certaine épaule très osseuse qui le fit grimacer et s'écarter très vite. Autrement, il rejoignit sa classe sans trop de problème (un plan du lycée était distribué par des élèves volontaires un peu partout sur la cour de récréation).
A l'intérieur, il trouva ses nouveaux collègues de classe répartis dans la salle de façon aléatoire et chacun discutait déjà avec ses voisins. L'ambiance qui régnait dans la pièce était conviviale et chaleureuse, mais Karl se rendit très vite compte qu'ils se connaissaient quasiment tous. Pour l'heure, il s'installa seulement sur une chaise libre et attendit que le professeur arrive – ce qui n'allait pas tarder s'il en jugeait à sa montre.
« Karl-Heinz Schneider, » prononça une voix féminine pleine d'assurance, presque de l'orgueil, qui lui rappela un court instant Genzô.
Intrigué, Karl se tourna vers une fille plutôt grande, plutôt mince (voire plus que mince), mais pour le reste assez banal. Elle n'était ni jolie, ni moche, mais dégageait une aura particulière et dont le regard trahissait – elle ne s'en cachait pas non plus – un caractère précis et affirmé. La jeune fille lui tendit la main en lui adressant un sourire grandissant.
« Laura Morcel. » Elle le prononça très posément, mais sa voix laissait paraître une certaine excitation.
Plus par perplexité qu'autre chose, Karl lui serra la main en retour, et la fille termina de s'installer à côté de lui.
« Comme tu es fraichement arrivé ici, tout comme moi, je me suis dit que ce serait intéressant que nous faisions front contre toutes ces bandes déjà bien formées. A croire qu'on arrive en plein milieu d'année ! » Elle avait prononcé cette remarque à voix haute, embarrassant légèrement Karl, de plus en plus étonné. « Et puis, je dois avouer que ça m'excite un peu de faire ami-ami avec une célébrité naissante ! »
Karl se vexa un peu de la « célébrité naissante » dont elle l'assommait si impunément. Il n'aimait pas qu'on l'assimile à n'importe qui, surtout pas ces stars du cinéma, de télévision ou de musique que l'on voyait affiché partout sur les magasines. De plus, l'emploi du terme « naissante » l'agaçait tout autant : cela faisait après plus de dix ans à présent qu'il évoluait sur les terrains, même si, bien sûr, cela ne faisait que quatre ans qu'il avait intégré un véritable club digne de ce nom.
« Sans blague, j'ai vu la plupart de tes matchs en France, continua-t-elle sans remarquer l'air vexé de Karl. Sauf la finale… Hélas, mon père m'a fait chier pour que je commence le boulot ! Du coup, j'ai raté le plus important ! Même si vous avez perdu, au final… »
Le butteur la regarda de plus en plus perplexe. Le faisait-elle exprès ? En regardant bien cette fille, Karl n'arrivait pas à en être sûr. Elle débitait son flot de paroles en souriant avec naturel, sans avoir l'air de posséder des arrières pensées.
« Hey, Laura ! »
La jeune fille se tourna, le visage surpris, vers le garçon qui l'appelait et aussitôt un grand sourire illumina son visage alors qu'elle le reconnaissait. « Bon sang ! Marc, salut ! » Finalement, ils n'auraient pas fait « front » très longtemps.
« Qu'est-ce que tu fiches ici ? demanda le dit Marc.
- Et bien… j'entre au lycée, ça ne se voit pas ? répondit-elle, avant de continuer : J'ai décidé d'emménager ici. J'en avais un peu marre de la vie familiale… Je vis chez ma tante.
- Et tes parents ont accepté ? s'étonna-t-il.
- Il le fallait bien ! »
. . .
« Alors comme ça tu fais du Kick Boxing ? »
Laura se tourna vers lui, sidérée.
« Maiscommentquetusaisçatoi ? bafouilla-t-elle en s'étouffant presque alors qu'elle avalait le reste de son beignet – avec tout ce qu'elle engloutissait par jour, Karl n'arrivait pas à voir où elle stockait le tout car la jeune fille restait aussi mince.
- J'ai assisté au combat, samedi soir, expliqua calmement Karl sans se préoccuper plus que ça des manières excentriques et exagérées de la jeune fille. Et je t'ai vu.
- Ca alors, lâcha-t-elle. Je n'aurais jamais cru que tu t'intéresserais aux sports de combat. Je pensais que seuls les ballons t'intéressaient ! »
Laura avait des manières très particulières et n'hésitait jamais – mais alors jamais – à dire ce qui lui venait à l'esprit. Si le garçon la connaissait encore que peu, il s'en était vite rendu compte.
« Je m'intéresse à d'autres choses que le football, se défendit-il, quelque peu vexé.
- J'en suis certaine, » plaisanta-t-elle, un sourire en coin moqueur.
Karl décida de l'ignorer et retourna à ses affaires.
. . .
Il n'y avait pas de doute possible, c'était bien elle et pourtant, Karl avait du mal à croire que cette fille si concentrée et sérieuse pouvait être sa camarade de classe. Elle qui n'hésitait pas à plaisanter, à raconter des sornettes à tout bout de champ, à parler fort, à rêvasser en cours, à être même parfois insolente avec les professeurs ou son entourage, sans pourtant manquer d'amis, se trouvait là, devant lui, à s'entraîner durement, à laisser son coach la traiter de tous les noms possibles, lui mettre la pression et ce, sans rien dire. Karl avait du mal à assimiler les deux images.
Laura ignorait qu'il la voyait. Après tout, c'était par une pure coïncidence qu'il se trouvait là. Son entraîneur voulait tester sur lui de nouvelles méthodes de travail dans le seul but d'améliorer sa condition physique et sa puissance de tir, ce qui lui convenait tout à fait.
« Tu crois que c'est avec cette forme de gazelle que tu vas mettre ton adversaire à terre ? » cria le coach de Laura.
La jeune fille s'essuyait le bas de son visage du revers de sa main, essoufflée, et se cramponnait de l'autre sur la corde qui délimitait le ring du reste de la salle. Son adversaire, un garçon aussi grand elle et plus costaud, paraissait également fatigué. Visiblement, leur entraînement durait à présent depuis un certain moment.
« Bon ! Tu prends dix minutes de pause et on reprend ce fichu exercice, finit par concéder son coach.
- Oui. »
Ce simple « oui », au lieu de ses fanfaronnades habituelles, dénotait encore de la fille que Karl croyait connaître. Visiblement, il ne savait rien d'elle et se trouvait pour l'heure fasciné par la métamorphose qu'elle semblait avoir subi.
« Bon, Karl, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ! s'énerva son propre entraîneur. On n'est pas là pour que tu te rinces l'œil ! »
Bien évidemment, Laura l'entendit et se tourna vers eux, apercevant pour ainsi dire un Karl embarrassé. Elle s'approcha de lui, une bouteille à la main.
« Quelle surprise ! Tu ne peux plus te séparer de moi, pas vrai ? plaisanta-t-elle en reprenant l'air que Karl lui connaissait.
- C'est bon, ronchonna-t-il. C'est un hasard si je suis là. »
Mais Laura s'obstina à garder son sourire goguenard.
« Hé, ho ! Karl, arrête donc de conter fleurette et amène-moi ton cul par ici ! »
. . .
« Différente ? répéta Laura, perplexe. Désolée mais je ne vois clairement pas ce que tu veux dire, je suis la même partout. »
Karl soupira. Il tentait de lui expliquer le changement qui se procurait en elle lorsqu'elle s'entrainait. Il s'était dit que, si elle s'en rendait compte, elle finirait par s'apercevoir de son attitude extravagante qu'elle adoptait en dehors. Cependant, c'était très mal parti.
« Dis-moi quelque chose Karl. » Au ton sérieux qu'elle employa, le garçon lui porta toute son attention. « Tu comptes me raccompagner jusqu'à chez moi par simple galanterie ou alors tu ne t'es pas rendu compte que tu n'allais pas sur le bon chemin ? »
Karl s'arrêta, estomaqué par sa remarque. Bon sang ! Elle avait raison : il ne s'était pas aperçu qu'il continuait à la suivre alors qu'en temps normal, il devait utiliser une autre rue quelques tournants plus tôt ! Le ridicule de la situation le fit légèrement rosir de honte, ce qui provoqua les rires de Laura.
« Si tu voyais ta tête à l'instant ! s'exclama-t-elle au milieu de ses rires.
- Oh, ça va ! grommela-t-il. Arrête donc de te foutre de ma… !
- Avoue que c'est quand même drôle, non ? se défendit-elle. Tu es trop sérieux, Karl !
- Et toi, pas assez ! s'énerva-t-il.
- Tu prends la mouche à présent ? » La jeune fille montrait des signes de frustration. « Ce n'est quand même pas ma faute si tu m'as suivi sans t'en apercevoir ! »
Un instant, ils se regardèrent dans le blanc des yeux et Karl fut surpris de voir que la jeune fille prenait le même air que lorsqu'elle s'entraînait. Toute sa détermination et sa force mentale se montraient à jour et toute personne aurait pu s'effrayait de la voir ainsi changer. Mais Karl eut alors l'impression de voir Genzô quand il se concentre dans les cages lors des matchs. Cette ressemblance le calma un instant.
« Bon, ça va, je m'excuse, céda-t-il. Je n'aurais pas du m'énerver contre toi. »
Laura se détendit à son tour et reprit aussitôt son attitude nonchalante.
« Bon, alors, qu'est-ce que tu fais ? lui demanda-t-il. Tu continues ou tu repars ?
- Maintenant que je suis arrivé là… je vais t'accompagner jusqu'au bout. »
. . .
« Hé Genzô ! » s'exclama Karl. « Comment vas-tu ? »
Bien. Alors, tu es passé professionnel, enfin.
« Enfin ? répéta Karl en riant. Je te signale que tu ne l'es pas encore.
J'aime faire les choses à mon rythme.
Karl sourit à cette réplique. C'était bien son genre de répondre ça. Ils continuèrent à discuter pendant quelques instants avant que la cloche ne retentit derrière lui. Avec regret, il mit fin à la conversation et raccrocha. Ces gaillards lui manquaient après tout, et il ne comptait pas revenir à Hambourg de sitôt. Il se gratta la tête puis s'étira, se disant qu'il était sûrement temps de filer de là avant que quelqu'un ne le trouve.
« Je rêverai d'être présente le jour où tu te feras prendre ! s'exclama Laura devant la porte qui menait jusqu'au toit.
- Qu'est-ce que tu fais là ? soupira-t-il en s'avançant.
- Je me suis toujours demandée où tu te rendais toutes ces fois où tu disparaissais, et puis je me suis rappelée que tu m'avais dit aimer les endroits situés en hauteur et je me suis dit que tu devais probablement venir profiter de la vue ! Même si c'est tout à fait interdit, mais ça, tu le sais, n'est-ce pas ?
- Hum-mm. »
Laura lui sourit et se décala, montrant d'un geste théâtrale les escaliers.
« Il serait peut-être temps qu'on y aille, sinon quoi je ne donne pas cher de notre peau encore !
- Je te rappelle que la dernière fois, c'était toi qui nous avais mis en retard… »
. . .
« Hé ! Karl ! » Marc et d'autres personnes de sa classe lui firent signe de s'approcher.
Surpris de les voir là, Karl les rejoignit.
« Toi aussi, tu es venu encourager Laura ? demanda Ariane.
- Oui, répondit Karl. Mais comment saviez-vous que… ?
- Que Laura faisait du Kick Boxing ? le coupa Marc. C'est Alarich qui nous a montré un article où on parlait d'elle ! »
Karl pensa alors à Laura. Elle allait être sacrément estomaquée de les voir tous venus l'encourager ! Elle qui préférait rester discrète sur sa passion. Cela encore dénotait de sa personnalité affirmée. Cette discrétion, presque de la timidité, qui la rendait si différente de l'habitude. Pourtant, en l'observant bien durant ses entraînements, Karl s'était rendu compte que son regard, contrairement à son attitude radicalement opposée, demeurait le même : assuré.
Ils allèrent s'installer tandis qu'Alerich lui rapportait le contenu de l'article. Visiblement, les journalistes sportifs ne lui prêtaient que peu d'intérêt même s'ils faisaient remarquer que malgré tout elle n'avait encore perdu aucun de ses matchs. Seulement, son poids, encore trop léger par rapport à ses adversaires, la discréditait à leurs yeux.
Ca ne surprenait pas Karl qui, lui-même, avait sous-estimé les capacités de Laura, avant de se rendre compte que la jeune fille défiait toute logique. Avant l'année précédente, jamais Karl n'aurait imaginé s'intéresser au monde du sport de combat. Généralement, il trouvait cela brutal et sans intérêt. Mais voir son amie s'entraîner chaque jour avec détermination – même si elle lui disait douter de son envie à passer professionnelle – l'avait encouragé lui aussi à se surpasser, et depuis, il venait régulièrement la voir dans son club ou pendant ses combats.
L'entrée en scène des combattantes était toujours un instant intéressant à voir. Le commentateur présentait les deux combattantes une à une en s'étendant sur leurs victoires ou leurs caractéristiques.
« …Et voilà venir Laura Morcel ! »
La foule la hua à son arrivée, notamment parce que personne ne la connaissait, mais Laura s'avança vers le ring sans s'y soucier. Elle lui avait dit, un jour, qu'elle ne le faisait pas exprès, mais que lorsqu'elle se trouvait sur le ring, elle ne percevait plus ce qui l'entourait et n'entendait donc pas les réactions des spectateurs. Pourtant, aujourd'hui, Karl la trouva plus tendue que d'ordinaire. Il était vrai qu'elle allait se battre contre une fille qui possédait beaucoup d'expérience derrière elle.
« Regarde-les, ils ne lui portent aucun crédit à cause de sa taille, commenta Marc, exaspéré. VAS-Y LAURA, MONTRE LEUR CE QUE TU VAUS ! » se mit-il à crier, très vite suivi par ses compagnons.
La jeune fille n'eut alors d'autre choix que de se tourner vers eux et de les apercevoir, non sans surprise. Karl lui adressa un clin d'œil et lui fit le signe de la victoire et elle sourit, acquiesçant dans sa direction, avant de se retourner et retrouver toute sa concentration.
. . .
« Qu'est-ce que tu penses de Laura ? » lui demanda Marc alors qu'ils déjeunaient ensemble entre midi et deux.
Karl le regarda, perplexe. C'était bien la première fois qu'on lui posait la question et il ne sut trop quoi dire sur le moment. Il n'y avait tout simplement pas réfléchi.
« C'est une bonne amie, lâcha-t-il au bout d'un moment. Excentrique, mais sympa.
- Ouais, elle est cool, » ajouta Marc. Au ton qu'il le prononçait, Karl devina qu'il n'était sûrement pas indifférent à leur amie. « Je crois bien qu'elle me plait. Ca fait longtemps que j'y pense, mais j'avoue que de l'avoir vue si différente sur le ring, ça a changé pas mal de choses.
- Oui, acquiesça Karl, perdu dans ses pensées. Pour moi aussi, ça a été pareil. »
Marc le regarda en fronçant les sourcils et Karl se rendit compte qu'il avait avoué à voix haute ce qu'il pensait.
« Est-ce que… ?
- Non, le devança Karl. Ce n'est pas ce que tu crois. Laura et moi sommes amis, rien de plus. Avant que je ne la voie pour la première s'entraîner dans son club, j'avais un peu de mal à la cerner. A présent, je sais ce qu'elle vaut vraiment.
- C'est vrai, confirma Marc, visiblement soulagé. Depuis que je la connais, elle a toujours été aussi… comment dire ?
- Aussi elle.
- Oui, » rigola Marc.
Karl demeura interdit face à ce qu'il commençait à réaliser. Après tout, cela faisait presque deux ans qu'il trainait de plus en plus avec la jeune fille, si bien qu'il voyait mal passer une journée sans la voir. Il se rendait souvent à son club, et inversement, elle venait le voir lors de ses matchs ou même parfois pendant les entraînements. Son caractère plut à son entraîneur et à plusieurs joueurs de football qui, comme Marc, s'intéressaient à elle. Laura avait un certain succès auprès des garçons et en profitait allègrement, même si en général ils s'y cassaient tous les dents tôt ou tard. Pourtant, Karl demeurait le seul qu'elle considérait vraiment. Elle tenait à lui, il le savait d'autant plus que c'était dorénavant réciproque.
« C'est fou tout de même, reprit Marc. Depuis le temps, j'ai toujours cru que vous finiriez ensemble ! »
Et ce n'était certainement pas la première fois qu'on lui faisait remarquer !
. . .
Je ne te savais pas si lâche.
« Franc… soupira Karl à travers le combiner. Je n'ai pas très envie d'en parler… Surtout par téléphone. »
Tu crois que tu es vraiment le seul à souffrir ?...
Karl écarta le combiner de son oreille et hésita un instant à raccrocher. Il n'avait aucune envie qu'on lui fasse la morale. Surtout pour défendre… elle.
Tu te rappelles du coup de fil que tu as reçu ?
Intrigué, le butteur reprit le combiner. Il se souvenait très bien de ce soir où, à l'hôtel qu'il avait pris à Paris, il avait reçu cet étrange appel où quelqu'un lui avait soufflé ce mot. « Assassin ».
Figures-toi que tu n'es pas le seul à qui c'est arrivé. Laura aussi en a reçu plusieurs, et tu sais quoi ? C'est ta voix qu'elle entendait à chaque fois. Tu ne trouves pas ça étrange ?
A l'évocation de Laura, l'esprit de Karl s'était alors braqué comme s'il refusait de retrouver tout lien avec ce « passé » qu'il désirait tant oublier. Pourtant, il ne pouvait pas nier avoir reconnu sa propre voix.
« Et alors ? » lâcha Karl, buté. « Je ne peux rien pour elle. »
Dis plutôt que tu ne veux rien avoir avec elle… soupira Franc.
Karl sentit son sang froid le quitter. Depuis qu'il avait fait ce fichu voyage en France, il n'arrivait plus à reprendre le contrôle de sa vie. Tout, même ses songes, le ramenait vers cette partie de sa vie qui le rongeait et qu'il pensait scellé au plus profond de lui.
« Tu sais très bien pourquoi, » répliqua-t-il d'un ton sec, mais calme.
Nouveau soupir de la part de Franc.
« Bon, si tu veux bien, on m'attend pour manger… »
Je voudrais juste te dire une chose avant de raccrocher, tu veux bien ? Je ne sais pas ce qui s'est passé ce soir-là, c'est vrai. Toi non plus tu ne te rappelles de rien. Tu aurais pu être à sa place. Repenses-y, s'il te plait… Je te laisse, salut.
Karl reposa le téléphone sur son lit, les yeux dans le vague. Les paroles de Franc tournant en boucle dans sa tête.
« Toi non plus tu ne te rappelles de rien… » C'était vrai. Karl ne gardait que des souvenirs vagues de cette terrible soirée. Cette horreur qui n'aurait jamais du arriver.
« Tu aurais pu être à sa place… » Pourtant, ce n'était pas lui qu'on avait retrouvé recouvert de sang… de celui de Genzô ! Mais cette pensée, qui pourtant avait tourné dans sa tête des milliers et des milliers de fois jusque-là, ne parvint pas cette fois à le « convaincre » - si du moins il l'avait vraiment été un jour.
Et si, comme le disait Franc, c'avait été lui ? Laura l'aurait-elle cru innocent alors que tout le désignait comme coupable ?
Karl refusa sa conscience de lui répondre.
Oui.
