- Pardonnez-moi, mon Roi. J'ai échoué à dompter cette femelle enragée. Pire, j'ai dû m'enfuir pour échapper à ses sorts. J'accepterai tous les châtiments que vous m'infligerez.
- Relève-toi, mon fils. Nous l'avions sous-estimée, ainsi que la force du lien qui te lie à ton enfant. Mais il n'a pu la sauver que grâce à l'insoumission de ma nièce… Je lui avais pourtant ordonné de détruire toutes les perles de transport ! Cette mauvaise graine n'en a fait qu'à sa tête. Il va être temps de s'occuper d'elle, aussi.
- Mon Roi, puis-je m'exprimer ?
- Parle, Oracle.
- Le temps n'est pas encore venu de destituer l'Ange Séraphique de ses pouvoirs. Elle est encore trop puissante : n'oubliez pas que dans ses veines court le sang de la Dragonne du Renouveau, Ananéosi.
Une déflagration déchira l'air, en même temps qu'un éclair terrible. Un hurlement de douleur se fit entendre.
- Que crois-tu m'apprendre, femme ! Je sais quelle puissance possède Grandine ! Je sais qui l'a lui a donnée ! Tu t'es crue plus intelligente que ton Roi, à lui faire la leçon de cette offensante manière ?
- Je vous demande de m'excuser ! Ce n'était qu'un simple rappel ! gémit la femme dans la nuit.
- Souviens-toi de ta place, gronda le Roi.
- Sire mon père, puis-je parler ?
- Vas-y.
- Si jamais l'Ange et sa fille venaient à vous tenir tête à nouveau, comme ma mauvaise engeance de fils, il serait peut-être bon de hâter les choses… le transfert doit être fait au plus vite.
- Il n'a pas tort, souffla l'Oracle, apparemment de nouveau sur pied.
- Hum…
Le Roi considéra l'option un moment. Assis sur son trône aux visages hurlants, il contempla la salle plongée dans le noir. La lueur fantomatique de la lune baignait les parois vertigineusement hautes d'une clarté livide. Il n'aimait pas ça. Il y avait trop de lumière. Pourquoi avait-on retiré le dais ?
- Majesté ?
Revenant à la réalité, il observa ses subordonnés. Son fils aîné, Metallicana, à l'intérieur duquel il avait distillé l'insidieux poison de la folie, dès le berceau, et puis année après année. Sa Grande Prêtresse, l'Oracle de la ville de Temple, Minerva Orlando. Les deux se tenaient dans une déférente position de soumission, l'un agenouillé, l'autre debout, les mains croisées sur sa jupe et le regard humble.
Comme il aimait les voir s'aplatir devant lui ! Lui, le Roi Dragon, pouvait réduire à néant la fierté d'un héros de la Guerre des Failles et d'une prêtresse aux pouvoirs incommensurables. Juste par son charisme. Il sourit, un sourire carnassier qui fit luire ses canines acérées.
- Oui… attendez l'offense. Si ma nièce montre un quelconque signe de rébellion, nous devrons nous en charger. Puis, quoi qu'il se passe, nous effectuerons le transfert.
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Terence se sentait seul, et il s'ennuyait. Le voyage en compagnie de lord Dreyar durait déjà depuis plus de deux semaines, et ils n'avaient pas même fait le tour du Satellite Byron. Il se languissait de Fiore, d'Alexandrie, de la magnifique bibliothèque du Palais des Sciences, lieu de pouvoir et de savoir… ici, dans cette terre barbare et hostile, il n'était pas question de parchemins finement enluminés et reliés de vélin. Bien que lord Luxus lui ait paru très érudit, ce dernier n'avait pas daigné lui décrocher un seul mot en dehors des phrases qu'il débitait à toute allure pour lui présenter telle ou telle chose. Et Terence, prince habitué à la Cour fiorienne où c'était la course à celui qui en savait le plus, s'ennuyait à mourir avec ces soldats épais du cervelet.
Ils voyageaient sous la forme d'un convoi. Petit, le convoi. Il ne s'agissait pas d'attirer l'attention. Trois chariots – des chariots ! Par Mavis, que cet endroit était rustre – dix soldats à cheval, cinq fantassins uniquement et deux archers. Et ces dix-sept hommes, malgré leur effectif réduit, semblaient prêts à donner leur vie pour protéger Terence, et surtout lord Dreyar, pour qui ils avaient une admiration sans bornes. À lui, lord Vermillion, ça ne lui paraissait pas forcément une très bonne chose que la seule option envisagée par les soldats fusse le sacrifice. Il n'en aurait tenu qu'à lui, il aurait préféré que personne ne meure et qu'on retourne au palais fissa. Il détestait voyager.
Ce tour du territoire Polaire avait été son idée, en plus. Il l'avait lancée à table lors du premier repas, quand il essayait encore de faire bonne figure et de passer pour l'hôte le plus distingué possible. Simplement, il avait oublié qu'il n'y aurait plus son cousin Rhys à qui déléguer l'honorable tâche d'accompagner lord Dreyar. Aussi l'honneur en question lui était revenu.
Aujourd'hui, ils visitaient la ville de Temple, d'où était originaire miss Orlando qui les avait accueillis le premier jour au pied du trône d'Acnologia. Ils avaient visité brièvement l'immense terrain qui abritait le lieu de culte des prêtresses, nommé salanca, puis la Prêtresse Supérieure les avait conduits jusqu'au jardin avec ordre de ne pas en dépasser les limites, pour ne pas tomber sur les jeunes religieuses. Et depuis tout à l'heure, Terence flânait dans cet endroit d'un ennui à mourir, allait de banc en banc, espérant échapper au soleil écrasant.
Il faisait étrangement chaud, ici. La Supérieure lui avait expliqué que la salanca était comme une immense serre. Elle était sous l'influence d'un sort pour échapper aux conditions climatiques plutôt rudes de l'extérieur et favoriser les cultures des prêtresses qui vivaient en autarcie.
Terence avait compris que l'ordre religieux des prêtresses était équivalent à celui des vestales de Fiore. Elles vénéraient toutes deux les anciens dieux et n'avaient aucun contact avec les hommes : sauf exception extraordinaire, comme un dignitaire étranger venu faire le tour du propriétaire. Cela simplifiait les choses. Car lui, en tant que frère d'une jeune femme souhaitant prendre la voile, connaissait finalement pas mal de choses sur les codes religieux.
Il s'échoua sur un banc en pierre, à l'ombre d'un taillis, et tenta de reprendre sa respiration. L'endroit était enchanteur, mais il faisait décidément trop chaud. Il se redressa et décida de retrouver le chemin du bâtiment principal : il avait perdu de vue lord Dreyar et était persuadé qu'il était retourné au convoi où les attendaient les soldats. Il hâta le pas, plus vite, plus vite, il faisait si chaud, et…
Et l'eau d'une amphore entière se déversa sur lui, le trempant de la tête au pied, exauçant son vœu de fraîcheur.
- Oh non ! Excusez-moi ! Excusez-moi !
Des mains graciles tentèrent de rattraper le désastre – sa belle tenue d'étranger absolument pas adaptée aux conditions de voyage était tellement imbibée d'eau qu'il avait la sensation de porter un âne mort. Elles essayèrent d'essuyer ce qu'il pouvait y avoir à essuyer, puis s'immobilisèrent, tremblantes.
Le regard de Terence remonta alors le long de ces mains blanches, de ces avant-bras finement sculptés, de ces épaules rondes, de ce cou gracieux, et s'arrêta sur deux yeux verts encadrés par une cascade de boucles roses. Bouche bée, il dévisagea la jeune beauté qui était plantée devant lui, et qui se mordillait la lèvre inférieure, l'air catastrophé.
- Je vous supplie de me pardonner, monsieur l'étranger ! Je ne vous avais pas vu ! J'allais trop vite ! Tout est de ma faute !
- Calmez-vous, je vous en prie.
En disant cela, il avait attrapé ses poignets. Il prit une grande inspiration et s'apprêta à sonder l'afflux de souvenirs, mais… rien. Il ne voyait rien !
L'héritier de la maison Vermillion avait un don étrange : il pouvait retracer tout le passé d'une personne à travers ses souvenirs rien qu'avec un contact. La transmission se faisait le plus aisément lorsqu'il saisissait les poignets de la personne en question, comme maintenant, car c'était là que battait le pouls vital.
À bord du zeppelin, quand il avait demandé à miss Aguria dans la salle à manger de se confier à lui, il l'avait touchée de la même manière. Et ce faisant, il avait pu la soulager de son fardeau, absorbant les mauvaises émotions contenues dans sa mémoire. Oh, il avait souffert, bien sûr, parce qu'absorber le malheur de toute une vie, aussi jeune soit-elle, n'était pas sans conséquences, mais il l'avait fait avec bonheur car il avait pu soulager la peine de sa petite bleutée. Il faisait souvent la même chose, avec chaque personne qu'il rencontrait, et son don lui était très utile de deux façons différentes : il apprenait énormément de choses sur la personne, tout en lui retirant une bonne partie des sentiments négatifs liés à ses réminiscences, octroyant aux gens sur qui son don agissait une inconsciente bonne image de lui.
Sauf que là, quand il touchait cette jeune fille aux cheveux roses, rien ne venait submerger son esprit.
Il se rendit compte qu'elle rougissait de plus en plus, et la lâcha précipitamment. Bien sûr. Les prêtresses n'étaient censées avoir de contact humain avec personne, et encore moins un homme.
- Hum… ce coup-ci, c'est à moi de m'excuser.
- Ça… ça ne fait rien.
- Pourquoi êtes-vous ici ? Je croyais que nous n'étions pas censés croiser qui que ce soit.
- Oh, euh… (La jeune fille piqua un fard à nouveau.) Je crois que c'est vous qui vous êtes perdu, messire. Vous êtes dans la partie de la salanca réservée aux jeunes prêtresses novices comme moi.
- Vraiment ? Toutes mes excuses ! Je m'en vais tout de suite. (Cependant, il ne s'exécuta pas tout de suite, et lui jeta un coup d'œil.) Vous êtes une novice ? Ça ne m'étonne pas, vous avez l'air si jeune.
Visiblement vexée, l'inconnue reprit brusquement son amphore et la cala contre sa hanche.
- Eh bien, si vous n'avez plus besoin de moi, je m'en vais.
- Attendez ! Non, pardon, je me suis montré grossier. Pas que je vous trouve trop jeune, simplement, chez nous, il n'existe point de vestales de votre âge… on ne peut prendre le voile qu'à partir de seize ans.
- Mais j'ai seize ans ! s'indigna la novice, et Terence se dit qu'il devrait se taire avant de s'enfoncer encore plus.
La prêtresse commençait à s'en aller, quand le blond la rattrapa par le poignet. Pour la première fois, il se rendit compte de la délicatesse de ce toucher, alors que ses sens n'étaient pas envahis par des souvenirs, juste la sensation de la peau lisse contre la sienne. Ce constat le laissa sans voix, et il ne réagit que quand il entendit les intonations un peu paniquées de la jeune fille :
- Mais qu'est-ce que vous me voulez, à la fin ? Lâchez-moi, je vous en prie !
- Que se passe-t-il ici ?
La Supérieure venait d'arriver au détour du chemin. Elle s'avança vers eux à grands pas, sourcils froncés.
- Dites-moi votre nom, vite ! réagit finalement Terence.
- Je n'ai pas le droit ! chuchota furieusement la novice. Je ne suis même pas censée pouvoir vous regarder !
- Je vous en prie, quémanda lord Vermillion, de sa voix caressante qu'il savait si suave, si douce, si persuasive.
La Prêtresse Supérieure n'était plus qu'à deux mètres d'eux, et lui ordonnait sèchement de la lâcher. Se mordillant à nouveau la lèvre, dans ce tic qu'il trouvait plus qu'adorable, l'inconnue finit par lâcher, la voix indécise :
- Meldy. Je m'appelle Meldy. Maintenant lâchez-moi !
Le jeune homme s'exécuta juste avant que la Supérieure ne fonde sur eux tel un rapace, et vit du coin de l'œil Meldy s'éclipser, tandis que la responsable de la salanca le tançait vertement pour avoir été en contact avec une prêtresse – une novice qui plus est. Il s'excusa maintes et maintes fois, et l'affaire fut oubliée.
Lui, il ne put pas l'oublier.
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La quiétude du parc était uniquement troublée par la brise légère, qui soulevait les feuilles des arbres et les jupes des deux femmes dans un bruissement. La fille de l'Ange Séraphique, l'adorable Wendy, était passé voir Yukino un peu plus tôt pour s'enquérir de son état. Après l'avoir chaudement remerciée, la bleutée lui avait proposé un tour dans le parc, elle qui mourait d'envie de marcher à nouveau. Lord Cheney avait dû décliner l'invitation à se joindre à elles : le Roi le demandait. La Fiorienne avait ainsi appris que le cousin de son fiancé était le conseiller d'Acnologia : un poste prestigieux, qu'il avait pris à la suite de son père, mais qui avait beaucoup de contraintes.
Les deux jeunes filles flânaient paisiblement, en silence. Au détour d'un chemin, un banc de pierre face à une jolie fontaine représentant une muse versant de l'eau de la vasque penchée sur son épaule sembla les attirer, et elles s'y assirent.
La fillette se tourna vers son aînée, l'air soudainement plus sérieux.
- Connais-tu les légendes de notre peuple ? Ma mère t'en a-t-elle parlé ? demanda Wendy avec la douceur propre aux enfants de son âge.
- Pas encore, répondit Yukino dans un murmure.
Elle aimait beaucoup Grandine et sa fille. La Dragonne était droite et fière, et possédait un sens aigu de la justice. Sa descendance avait hérité de ce noble caractère. Et toutes les deux aimaient la jeune femme sans la juger chose qu'elle avait apprécié à sa juste valeur.
- Alors permets-moi de te raconter les origines du clan.
« Beaucoup des vôtres, et biens des nôtres également, pensent que notre esprit de famille est notre Roi. Mais c'est faux.
Acnologia est en réalité le fils du messie qui nous a amené jusqu'à notre terre d'asile lors du Grand Chaos. Son géniteur est celui qui a sauvé votre Esprit de la mort, la rendant redevable envers lui. Cet épisode a conduit à la dette et au Choix tel que vous le connaissez.
Cet homme... car il était homme, et non pas Dragon, possédait un Talent rare et dangereux. Il était maudit.
Cette malédiction le frappa indirectement. Notre Esprit avait dans ses veines du sang de dragon, de par ses lointains ancêtres. Or, sa compagne, elle, avait du sang de dieu.
Tu connais sûrement cette légende. Celle du dieu Palaos descendu sur Terre et ayant fait un enfant à une femme de l'Est. Ce fils eut des fils à son tour, et des filles, qui engendrèrent d'autres enfants, et ainsi se poursuivit le cycle de la vie. Quand le Grand Chaos surgit et que l'Ancien Monde se disloqua, la descendante du dieu était la compagne de notre Esprit.
Mais la fusion de ces deux sangs puissants, alliée à la malédiction de notre géniteur, donna naissance à une abomination. Un monstre, une horreur pire que toutes les épreuves qu'ils venaient de traverser.
Des jumeaux. Un garçon et une fille, aussi brun qu'elle était blonde, aussi sombre qu'elle était radieuse. Les parfaits opposés, le yin et le yang, incarnation de l'équilibre de la vie.
Mais là n'était pas le problème. Car ils ne naquirent pas sous une forme humaine, mais draconienne.
Ils vinrent au monde couverts d'écailles et de griffes, et déchirèrent leur mère de l'intérieur pour naître. Sous les yeux horrifiés de leur géniteur, le sang du dieu avait réveillé le sang du dragon qui sommeillait au plus profond de ses cellules, et de vrais dragons étaient nés.
Acnologia et Ananéosi. La Mort et le renouveau. L'apocalypse et la renaissance. Les jumeaux étaient aussi fusionnels qu'opposés, tandis que leur père ne supportait pas même de les voir, tant ils lui faisaient horreur.
Connais-tu cette coutume étrange, qui avait lieu chez les dieux, et qui porte le nom d'imprégnation ? Il s'agit de l'attachement absolu, corps et âme, à une personne. On l'aime plus que tout au monde, plus que soi-même. Et on est capable de tout donner pour elle : son bonheur, sa fortune, sa vie.
Acnologia et Ananéosi, dont la propre existence était un crime aux yeux de leur père, en commirent un autre. Ils s'imprégnèrent l'un de l'autre.
Comme la société interdisait tout rapprochement physique entre deux personnes du même sang, ils prirent d'autres époux. Mais jamais, au grand jamais, ils n'aimèrent leurs conjoints comme ils s'aimaient eux.
Et on dit ainsi que la malédiction de l'Esprit s'est perpétrée de génération en génération. »
- Qui est donc cet Esprit ?
- Nul ne le sait, répondit mélancoliquement Wendy. Seul mon grand-oncle connaît son identité, et il refuse d'en parler. Notre Esprit de famille a disparu il y a bien longtemps, le jour où ma mère est née, et celui où ma grand-mère est morte. On dit qu'Acnologia, fou de douleur, a longtemps blâmé Oka-san pour la mort de sa sœur et amante.
Après un long silence, la bleutée souffla :
- Tu as dit que c'était votre Esprit qui avait sauvé lady Mavis, laquelle a contracté la dette qui a ensuite mené au Choix. Pourrais-tu repréciser ?
- Lors du Grand Chaos, notre Esprit a trouvé le vôtre, accompagné de ses cinq sœurs, et il les a conduits à l'abri sur l'Arche qui allait devenir Fiore. Il a laissé soin à lady Vermillion de bâtir son propre monde, sans qu'elle n'oublie jamais qu'elle lui était redevable. Et pour perpétrer le lien entre nos deux territoires, il a instauré le Choix, ordonnant à votre Esprit de livrer, tous les sept ans, cinq jeunes femmes en âge de se marier, issues des meilleures lignées fioriennes, pour épouser les membres du clan des Dragons. C'est ce que j'ai entendu, et ce qu'on m'a raconté.
- Oh… murmura Yukino. Merci de m'avoir raconté tout cela.
- Je pensais qu'il était de notre devoir, à moi et à ma mère, en tant qu'ultimes Héritières femelles des Dragons, de partager ce que nous savons avec vous. Notre monde est cruel, miss Aguria et j'ai beau être encore jeune, je m'en rends très bien compte. Autant vous préparer aux coups qu'il ne manquera pas de vous porter…
La jeune femme se rappela soudain que Wendy était l'Héritière suprême, celle à qui le trône revenait de droit. Dès qu'elle aurait atteint l'âge adulte, elle remplacerait Acnologia à la tête du Pôle, en tant que représentante de la société matriarcale des Dragons. Sa mère ayant renoncé au règne, ce serait à elle d'endosser les responsabilités d'une souveraine. Yukino observa le visage grave mais décidé de la fillette, et sourit. Elle ferait une très bonne reine, de cela elle en était sûre.
Mais le visage buriné d'Acnologia et son sourire carnassier lui revinrent en mémoire. Le problème, c'est que le Roi Dragon ne lui paraissait pas homme à se laisser déposséder…
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Luxus soupira. Il soupirait beaucoup, ces derniers temps. Cela était sans nul doute relié à la présence de l'Héritier fiorien à ses côtés.
Le prince Dragon détestait la compagnie, et plus encore celle des étrangers. Depuis le temps, ses soldats avaient appris à ne jamais le déranger, mais ce Terence ne semblait pas retenir la leçon, malgré toutes les fois où il l'avait brutalement repoussé avant de s'enfermer dans son mutisme habituel. De toute évidence, le blond clair s'ennuyait, et Luxus ne pouvait lui donner tort, mais contrairement à lui lord Vermillion n'avait visiblement jamais appris à refréner ses pulsions. On aurait dit un gamin capricieux.
Allongé sur son lit de camp, dans la tente qu'il avait monté seul sans l'aide de ses soldats, car il détestait qu'on fasse les choses dont il était responsable à sa place, il regarda le plafond de toile sans bouger. Son père était censé l'appeler ce soir, pour lui transmettre la situation au palais.
Lord Dreyar aimait son père. Weisslogia était cultivé, drôle, aimable, et avant la mort de sa seconde femme Luccia, il ne passait pas encore toutes ses journées dans son Observatoire à contempler le ciel. Luxus aimait Luccia, aussi. Sa propre mère était morte en couches, il ne l'avait donc jamais connu, et Luccia avait rempli le rôle de la figure maternelle qui manquait à sa vie. Elle lui avait même donné un petit frère.
Quel dommage que ce petit frère le haïsse.
Il avait appris que le décès prématuré de sa mère biologique, Sareel, avait ôté au Lys Lumineux l'exubérance joyeuse qu'il possédait avant. C'était Igneel qui le lui avait dit, un soir où tous les deux étaient restés longtemps dans le grand salon rouge, fixant les flammes que le Flamboyant avait allumées. Et le père de Natsu et d'Erik avait ajouté : « Mais il t'a toujours aimé, sans jamais te tenir responsable de la mort de sa femme ».
Luxus se rappela qu'à cet instant, il avait cru entendre « meurtre » au lieu du mot mort. Un simple lapsus, s'était-il dit, puis il avait oublié. Pourquoi ce souvenir remontait-il à la surface maintenant ?
Il ferma brièvement les paupières et se plongea dans les tréfonds de sa mémoire.
« Luxus-kun ! Luxus-kun !
Le jeune Dreyar se retourna et sourit au gamin aux cheveux en bataille qui courait dans sa direction, un sourire énorme collé sur la figure. Il l'attrapa sous les aisselles et le fit voler, en tournant aussi vite qu'il le pouvait. Le gosse riait aux éclats, puis, quand l'aîné s'arrêta, il demanda :
- Dis, onii-chan, tu sais quand Otou-san va rentrer ?
Luxus soupira et reposa son demi-frère au sol.
- Non, Sting-kun, je ne sais pas.
- J'ai demandé à Okaa-san, à tout le monde, et même à Metallicana même s'il m'a fait très peur, mais personne ne sait. Pourquoi ? Ça fait longtemps qu'oncle Skiadrum et Otou-san ne sont pas rentrés. J'ai même compté : ça fait trois mois, douze jours et dix-huit heures.
- Ne répète pas ça en face de Luccia, d'accord ? le gronda le grand.
- Oui, je sais, marmonna l'autre en baissant la tête. Ça va la rendre triste. Comme la dernière fois, quand j'ai demandé à grand-père où Otou-san était au repas et que Okaa-san est partie en courant. Après ça, grand-père m'a giflé et m'a consigné dans ma chambre. Je sais que je n'aurais pas dû faire pleurer Okaa-san, mais j'en ai marre des mystères ! On vit tout le temps dans les mystères ! Y'en a marre, à la fin !
- Sting, tais-toi.
Le garçon avec la cicatrice en forme d'éclair jeta un regard à droite et à gauche, puis souffla. Son petit frère ferait mieux de se taire, et de cesser de dire ce genre de choses à voix haute, au beau milieu d'un couloir, là où tout le monde pouvait les entendre. Le gamin regarda son aîné, découragé.
- Tu vois ? Chuchota-t-il. On ne peut même pas dire ce qu'on pense.
- Écoute-moi bien, Sting, ordonna Luxus. Non, on ne peut pas dire ce qu'on pense ici, pas si tu ne penses pas comme grand-père.
- C'est nul alors ! Protesta le petit garçon. Juste parce que papy est le roi ? C'est pas juste !
- Non en effet, ce n'est pas juste. Mais c'est comme ça. Maintenant, Sting, on va aller voir Luccia tous les deux et on va attendre papa ensemble. D'accord ? Je te laisserai même manger les pastilles de chocolat qu'oncle Igneel garde dans l'armoire.
- D'accord, bougonna l'enfant Sting. Onii-chan, je peux te poser une question ? Pourquoi tu appelles toujours maman Luccia ?
Luxus s'immobilisa. Puis il frotta gentiment la tête de son demi-petit frère, et sourit doucement.
- Allez Sting-kun, on y va.
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Luxus regardait sa mère et son frère dormir. La joue posée sur son poing, il sourit en voyant la chemise de Sting glisser lentement, dévoilant son ventre d'enfant. Le petit blond dormait toujours le ventre à l'air. Ça faisait rire dans la famille.
La question du garçon revint à l'esprit de l'aîné. Il était vrai qu'il appelait toujours Luccia par son prénom, même s'il la considérait comme sa mère de cœur. Un vieux réflexe, sans doute. Il avait rencontré Luccia à l'âge de sept ans, date à laquelle il avait déjà acquis une mentalité d'adulte. Luxus avait été élevé comme l'unique – ou en tout cas l'aîné – fils du Lys Lumineux, et le premier Héritier de la troisième génération. En raison des charges et des responsabilités qui pèseraient à l'avenir sur ses épaules et de celles qui y pesaient déjà, il avait grandi vite. L'adolescent ne se souvenait pas d'avoir jamais été vraiment un enfant. Du moins, pas comme il voyait Sting l'être, et puis ses autres cousins, Rogue, Erik, et le bébé Natsu qui horripilait déjà tout le monde. Seul Gajeel, dans la brochette, lui ressemblait un tant soit peu. Mais tandis que Luxus était calme et posé, Gajeel était rebelle et indiscipliné.
À présent, il avait seize ans, Sting six et demi. Le cadet de la lignée du Lys avait été conçu deux ans après l'arrivée de Luccia au palais. Deux ans pendant lesquels Luxus avait vu Weisslogia rire à nouveau, et s'épanouir comme un jeune marié. Le blond à la cicatrice avait chassé la vague de jalousie qui l'envahissait, à l'idée que quelqu'un d'autre que lui ait pu redonner le sourire à son père, et avait aimé Luccia comme si c'était elle qui lui avait donné le sein, et pas une nourrice anonyme du palais qui changeait tous les jours.
Il caressa pensivement la cicatrice en forme d'éclair qui traversait son œil droit. C'était une marque obtenue de naissance : Weisslogia lui avait confié que sa mère avait la même sur le bord du côté gauche du visage. « Tu es un Dreyar », lui avait-il dit d'un ton plein de fierté. « Cette marque en est la preuve. Porte-la avec honneur. »
L'adolescent avait appris que sa mère biologique appartenait à une famille de très noble lignée dont il était désormais l'unique descendant. Son grand-père, Makarov Dreyar, avait notamment accompli des hauts faits militaires durant la guerre d'Insoumission. À l'opposé, Luccia était une jeune fille d'origine modeste, pour ne pas dire franchement pauvre. Toute la Cour jasait à son sujet, la traitant méchamment d'ensorceleuse, de sorcière, car personne ne comprenait comment avait-elle pu séduire le grand, le beau, le fort, l'inatteignable Lys Lumineux. Luxus, lui, derrière ses airs de dur et sa cicatrice effrayante, croyait dur comme fer à l'amour dès le premier regard. À l'amour pur, impérieux, absolu. Chez les dieux, on appelait cet amour l'imprégnation. Dans le clan des Dragons, il portait le même nom mais il n'avait pas les mêmes contraintes.
Séparer deux personnes s'étant imprégnées l'une de l'autre était passible de mort. Même le régent ne faisait pas exception à la règle.
Soudain, le coude de Luxus glissa et sa joue fit brusquement connaissance avec l'accoudoir du fauteuil où il était installé. Il décida qu'il était temps d'aller dormir, et rejoignit sa mère et son petit frère roulés en position fœtale sur le tapis. Il se glissa à leurs côtés sous la montagne de couvertures que Luccia avait balancé sur Sting avant de l'enrouler dedans, une heure auparavant, et s'endormit rapidement, pelotonné contre le dos de sa mère adoptive.
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Luxus se réveilla à cause des cris. Même dans cinquante ans, il se rappellerait toujours de ces cris.
Lancinants. Variés. Forts.
Il ouvrit les paupières, bâilla, s'étira largement, puis s'assit. Il regarda à côté de lui : Luccia n'était plus là. Il n'y avait plus que Sting, qui s'agitait frénétiquement, de la manière caractéristique de quand il faisait un cauchemar. Le grand frère s'apprêtait à le réveiller, quand les cris retentirent à nouveau. Il bondit sur ses pieds et se rua dans le couloir.
La fenêtre d'en face était grande ouverte. C'était de là que venaient les bruits.
Sans réfléchir, Luxus se jeta par l'ouverture, et atterrit sans mal dans la cour, cinquante mètres au-dessous. Les capacités physiques surnaturelles des Dragons étaient parfois très pratiques…
La scène qui se déroulait en face de lui recouvrit ses yeux du voile rouge de la colère.
Luccia était maintenue en l'air, à trois mètres du sol, par un Acnologia fou furieux. Le Roi Dragon s'était à moitié métamorphosé : il avait une étrange apparence semi-humaine semi-draconienne. Sa transformation n'était pas encore complète, heureusement, car sinon il aurait brisé la nuque de la jeune femme, qu'il enserrait entre ses doigts droits.
- Grand-père ! cria Luxus. Qu'est-ce que vous faites, bon sang ?!
- LUXUS, NE T'APPROCHE PAS !
Le hurlement de son père le figea net. Il considéra lentement Weisslogia, à genoux à deux pas du drame. Il avait le visage baigné de larmes, les yeux fous de douleur et de chagrin. Sa gorge était marquée par des traces rouges, comme s'il se trouvait dans la même position que Luccia.
- Sale traîtresse, vociférait Acnologia, qui ne semblait pas avoir remarqué le fils aîné du Lys. Tu pensais nous duper encore longtemps, hein ? Tu as de la chance que ton imprégnation avec mon neveu t'ait protégée tout ce temps. Ça aussi, c'était un mensonge ? Ou tu as vraiment sacrifié ta jeunesse pour un Dragon vieux de quelques centaines d'années ?
- LÂCHE-LA !
Le cri de Sting ne parvint qu'aux oreilles de Luxus. Le grand blond se retourna, les yeux écarquillés, et vit son petit frère dans la même position que lui quelques minutes auparavant, au bord de la fenêtre. Comme lui, Sting s'élança et atterrit sur les dalles de la cour. Il s'apprêtait à courir vers sa mère, quand le bras ferme de son aîné lui barra la route.
- Qu'est-ce que tu fais, Luxus-kun ! protesta le gamin. Maman va… maman va mourir !
Luxus pivota et enveloppa son demi-frère de ses bras. Il chuchota, le regard rivé au sol :
- Sting, est-ce que tu te souviens de ce que je t'ai dit ? On n'a pas le droit de ne pas être d'accord avec grand-père. Maman a fait cette erreur. Elle s'est opposée à grand-père. Elle doit en payer les conséquences.
- NON ! hurla le petit garçon. NOOOOOOON !
Pour toute réponse, Luxus le serra plus fort.
Derrière lui, il entendit un horrible craquement. Puis le son mou de la chute du corps au sol. Et enfin, le vagissement d'agonie que poussa Weisslogia, l'âme et le cœur déchirés.
Tout contre lui, Sting ne bougeait plus. Les yeux écarquillés, le petit blond fixait le corps sans vie de sa mère, tremblant, sous le choc. Il enfonça ses ongles dans le dos de son frère.
- Sale menteur, murmura-t-il. Tu n'es qu'un menteur ! Tu m'avais juré que tu me protégerais, moi et maman ! TU N'ES QU'UN MENTEUR !
- Calme-toi, Sting, je t'en supplie.
- JE TE HAIS ! JE VOUS HAIS TOUS ! vociférait le aurais pu faire quelque chose ! Mais tu n'as rien fait ! SALE MENTEUR !
Les accusations de l'enfant, d'autant plus blessantes qu'elles étaient fondées, perforaient le cœur de Luxus comme des traits d'arbalète.
- Tu l'as appelée maman, chuchota l'enfant. Tu l'as appelée maman, répéta-t-il, le regard vide.
Et il se détourna de son frère et son père, de son grand-père fou à lier et de sa famille qui n'avait pas même bougé le petit doigt pour l'aider.
- Tous des menteurs, souffla-t-il avant de disparaître à l'intérieur du château.
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La vérité avait fini par éclater au grand jour. Luccia était une espionne. Une infiltrée.
Durant la guerre d'Insoumission, la région sud de l'Arche s'était rebellée contre l'autorité des Dragons. Ils étaient menés par la famille Rivera, dont Luccia était la fille cadette. On l'avait envoyée à la Citacielle pour qu'elle séduise un Dragon, qu'importe lequel, et qu'elle parvienne à recueillir des informations sur le clan si secret.
Malheureusement pour elle, Luccia s'était imprégnée de Weisslogia. Ses sentiments l'avaient poussée à commettre des erreurs. Elle n'avait pas effacée ses traces aussi bien qu'elle l'aurait dû.
Et Acnologia, qui soupçonnait depuis longtemps la présence d'un espion dans leurs rangs, avait chargé Weisslogia et Skiadrum de se rendre dans le Sud, de traquer chaque membre de la famille Rivera et de leur faire cracher le morceau. Quand le Lys avait appris la vérité au sujet de son épouse, il n'avait rien dit. Il s'était contenté de serrer les poings et de faire volte-face.
Mais quand on avait confié au Roi l'identité de l'infiltré, le régent avait perdu les pédales. Il avait fait confiance à cette bouseuse, l'avait laissée épouser son neveu, et tout ça pour que leur empire soit fragilisé à cause d'une vulgaire femelle ! Il l'avait tuée sans remords.
Le Lys, enchaîné par le serment de loyauté à son Roi, comme chacun des membres du clan Dragon, n'avait pas bougé. Même si tout en lui lui hurlait de le faire, sa tête, son corps et son cœur, il était resté immobile.
De son côté, Luxus avait compris qu'il ne fallait jamais s'opposer à Acnologia. Il était trop, beaucoup trop puissant. Aussi, même si ses yeux avaient viré au rouge sang sous l'effet de la colère, il s'était maîtrisé. Il avait empêché Sting de se faire tuer à son tour – car nul doute que, dans l'état où se trouvait le Roi, et compte tenu de la filiation de Sting, le régent l'aurait assassiné sans l'ombre d'une hésitation. Il avait fait confiance à son père qui lui avait interdit de s'approcher. Il avait laissé sa mère de cœur mourir.
Plus tard, il s'était longtemps reproché de ne pas avoir agi. La haine qu'il lisait dans les yeux de son demi-frère avait accentué ses regrets. Puis il s'était dit qu'il n'y pouvait rien. Et désormais, il était contraint de voir son père s'enfermer dans son Observatoire et son frère le haïr de tout son être, le rejeter de toutes les forces qu'il possédait.
Luxus soupira. Il se passa la main sur le visage, revenant à la réalité.
Ses souvenirs étaient durs à affronter. Mais il fallait le faire. Le blond se replongeait régulièrement dans sa mémoire, car malgré la souffrance, il ne voulait pas oublier. Jamais. L'oubli et le déni étaient bien pires que le sentiment de trahison qu'il avait vu dans les yeux de son petit frère ce jour-là.
La lacryma de communication se mit à bourdonner. Il se redressa, remit de l'ordre dans ses cheveux, se frotta les yeux et il lança la transmission.
- Bonsoir, papa.
