16.

Désagréablement impressionné, Aldéran s'était rendu, en compagnie de son aîné, à la morgue du centre de détention préventive.

- Ces odeurs me soulèvent le cœur… se plaignit-il, effectivement blanc comme un linge.

- J'ai beau passer mes journées dans un Labo, entouré de produits chimiques, j'avoue que les émanations qui flottent dans cette atmosphère sont bien désagréables, approuva Skyrone. Mais je pense qu'il est important que tu constates ce que je t'ai appris de tes propres yeux.

Aldéran soupira, la poitrine oppressée, ayant du mal à respirer, et ayant l'impression d'évoluer dans un léger brouillard.

- Pour une fois, je t'aurais cru sur parole, mon affabulateur préféré !

- J'aurais pu demander à Ayvanère de venir, mais ce n'est pas un spectacle pour elle.

- Je devine aisément ce pour quoi nous sommes là. Et je l'aurais tout aussi accepté comme vérité si je l'avais lu.

Un agent pénitentiaire accueillit les deux hommes devant les portes de la morgue, releva leurs identités

- Lequel de vous deux avait porté plainte contre Mlle Séragosse ?

- Moi, au nom de mon frère et de ma belle-sœur, informa Skyrone. Mais j'ai joint mon nom aux leurs vu le préjudice que mon couple avait subi suite aux manipulations de cette femme, sous l'une des identités. Nous sommes donc tous les deux entièrement en droit d'avoir accès à la dépouille.

- Le décès a été prononcé cette nuit à 4h17. Veuillez entrer.

L'agent pénitentiaire s'était approché de l'un des logements de l'immense salle froide, vérifia avec son scan l'identité de la personne qui s'y trouvait. Il ouvrit le battant et tira le chariot.

- Je vous laisse, Messieurs. Je reste juste dehors.

Skyrone contourna le chariot pour se positionner de l'autre côté.

- Je retire le drap ?

- Vas-y, ainsi on pourra sortir d'ici au plus vite !

Skyrone s'exécuta et le corps de Lazaryne leur apparut, blanc, exsangue, les lèvres déchirées et le corps marqués de multiples hématomes ainsi que de plaques noirâtres.

- Elle a perdu du sang par tous les orifices, ses veines et artères ont explosés alors que certains organes se déchiraient, expliqua Skyrone avec autant d'émotion dans la voix et sur le visage qu'un boucher devant la pièce de viande à débiter. Elle a souffert atrocement plus d'une heure durant, ils ont dû l'attacher pour qu'elle ne se mutile pas plus. Les infirmiers de nuit ont dit qu'ils n'oublieraient pas ses cris de sitôt. La procédure judiciaire s'éteint avec son décès, mais au moins nous avons tous la certitude qu'elle ne réclamera pas vengeance.

- Possible que son fantôme le fasse un jour, bredouilla Aldéran.

- Son fantôme ? Nous ne sommes pas dans une tragédie antique, Aldie ! Et bien qu'il s'agisse d'une mort c'est une bonne nouvelle pour nous.

- Je crois que plus jamais je ne me réjouirai d'une mort.

- Aldie, comment est-ce que tu te sens ? s'alarma son aîné.

- Je n'arrive plus à respirer, j'ai la tête qui tourne… laissa échapper Aldéran avant de s'écrouler.


Albior se serra fort contre son père.

- Je voudrais tant pouvoir faire quelque chose pour toi, gémit le garçonnet.

- Tu n'as pas à le faire. C'est à nous de trouver une solution.

- Il y en a une ?

- Disons qu'il faut toujours y croire, mon petit cœur. Toutes les expériences passées, toutes ces situations désespérées, obligent à espérer.

- Oncle Sky n'arrête pas de répéter que l'Arbre t'aiderait…

Sur la terrasse de l'aile sud du Manoir, Aldéran qui avait été mis au repos complet profitait du soleil de la fin de la belle saison.

- Il ne reste quasi plus aucune énergie à l'Arbre. Et ce pouvoir est destiné à la protection du Sanctuaire. Je ne peux pas lui prendre ce qui lui reste pour ma vie. D'ailleurs, il est bien possible que ce soit encore insuffisant.

- J'ai peur. Je ne veux pas te perdre.

- Il faut prendre les choses comme elles viennent, Albior.

- Je t'aime.

Ayvanère vint auprès de son mari et de son fils cadet, repoussa sur le côté le chariot d'assistance respiratoire en cas de crise de détresse, approcha une autre chaise longue et leur tint compagnie.


Un long moment, la Reine des Sylvidres installée dans la grande colonie de Terra IV, était demeurée face à l'Arbre de Vie qui ne méritait plus du tout ce qualificatif.

L'Arbre n'avait plus que sa structure en bois, ses branches décharnées et quasi misérables autour de son tronc massif et sa colossale silhouette. Il était devenu d'un noir profond. Il était sec au toucher, dur comme du métal.

Le vent agita la longue chevelure couleur de caramel de Sylvarande qui eut un profond soupir.

« Cette fois, c'est la fin, Aldéran. Il ne reste plus qu'un infime espoir. Kwendel… ».

- Je peux savoir ce que c'est que ce foutoir ? siffla une voix furieuse.

- Kwendel, pourquoi est-ce seulement maintenant que tu te manifestes ? ! reprocha vivement Sylvarande. Voilà des semaines que je t'appelle, l'Arbre aussi a voulu t'atteindre quand il était encore puissant.

- J'étais persuadé que vous alliez agir, de façon sensée. Jamais je n'aurais envisagé un seul instant que vous auriez laissé les choses aller si loin ! Déjà Aldéran qui a perdu tout ce temps sans même une visite médicale alors qu'il était épuisé du matin au soir… Mais une fois Aldie HS, vous auriez pu agir en conséquence et mettre un terme à ses souffrances avant qu'il ne se soit enfoncé à ce point. Maintenant, je ne sais même pas s'il est encore temps d'agir.

- Tu aurais pu venir bien plus tôt aussi ! jeta encore Sylvarande, avec virulence.

- Je crois me souvenir que vous êtes nombreux à entourer Aldéran au quotidien. Skyrone et notre père ont suffisamment de bon sens, pourquoi n'ont-ils pas entrepris ce voyage.

De la tête, la Reine des Sylvidres désigna l'Arbre de Vie.

- Trajet inutile. L'Arbre n'a plus d'énergie à transmettre à notre frère.

Kwendel tressaillit.

- Mais, il ne s'est jamais s'agit de transfert de vie de l'Arbre à Aldéran. Vous n'avez donc jamais compris…

- Qu'est-ce qui t'a enfin décidé à te pointer ? gronda Sylvarande.

- J'ai perdu l'écho d'Aldéran, avoua alors son ancien jumeau. Ils sont en train de le perdre.

- C'est ce que nous nous sommes évertués à t'apprendre au cours de toutes ces semaines ! glapit encore Sylvarande, poings serrés, furieuse. S'il est trop tard, c'est de ta faute !

- Avoir besoin de l'aide d'un mort pour sauver un vivant. C'est quand un même un plan bien tordu de votre part. Je dirais même que c'est totalement absurde !

- Est-ce que tu vas tenter quelque chose ? questionna Sylvarande, légèrement radoucie.

- Aucun de vous n'a compris la relation véritable entre Aldéran et l'Arbre de Vie de son Sanctuaire… Cela dépasse mon entendement… Et tout indique qu'Aldie ne l'a pas vraiment réalisé non plus, sinon il aurait rappliqué ici ventre à terre quand il était encore conscient !

- Est-ce qu'il est encore temps ? Est-ce qu'il reste une chance à notre frère ? murmura Sylvarande d'une voix tremblante.

- Je préfère ne pas m'avancer sur ce point. Perdre l'écho de son existence, ce n'était encore jamais arrivé et c'est très inquiétant !

Kwendel disparut, laissant Sylvarande avec l'Arbre de Vie noir.