Disclaimer : évidemment, tous les personnages et lieux qui vous sont familiers appartiennent à J. K. Rowling.

Cent-cinquante ans et quelques

OS rédigé pour un jeu du FoF, en 1 heure.

Thème 2 : centenaire

La pile de courrier posée sur le bureau attendait depuis deux jours et Albus Dumbledore savait que les Elfes gardaient au moins un grand sac de toile de jute plein de missives expédiées des quatre coins du Royaume-Uni et au-delà. Sur le mur situé en face du bureau, sur une grande toile encadrée de grosses moulures dorées, un homme au visage austère claqua sa langue contre son palais et dodelina de la tête :

« Je croyais que vous autres, Gryffondors, vous vous targuiez d'avoir du courage… »

La remarque ne suscita pas de réaction, ni des autres portraits qui somnolaient pour la plupart, ni du directeur debout près de la fenêtre, adossé à l'ébrasement et regardait avec une attention trop exclusive pour qu'elle ne soit pas feinte, la cour en contrebas.

Les enfants courraient en tous sens, quelques uns étaient réunis en petits cercles, plusieurs filles parlaient à l'écart et devaient échanger des secrets qui feraient le tour du château avant la fin de la journée. Les élèves plus âgés étaient assis sur les bancs de pierre placés entre chaque arcade, mais la plupart d'entre eux était restée à l'intérieur. Il avait été nommé directeur en 1934. À quelques détails de l'uniforme près, ces élèves étaient les mêmes que ceux qu'il avait connus lors de la première année de son directorat. Les mêmes que ceux auxquels il avait enseigné pendant plusieurs décennies avant sa nomination. Les années se suivaient et il avait la fausse impression, entretenue par ce vieux château, que tout était immuable.

« Allons, Dumbledore ! Combien vous offrent encore le poste de Ministre de la Magie ? Combien de demandes exclusives d'interview ? Notez que je vous déconseille de choisir la Skeeter… »

Albus Dumbledore se détourna en soufflant et jeta un regard circonspect au portrait de l'un de ses prédécesseurs à la langue bien pendue (trop bien pendue, si on voulait son avis), un Slytherin qui, en son temps, avait été tellement détesté qu'il avait été le dernier de sa maison à occuper le poste de directeur de Poudlard. Fumseck faisait des petits bruits et sautillait sur son perchoir. Quand le vieil homme s'approcha de lui, le phœnix inclina la tête et lui donna de petits coups de bec affectueux.

Dumbledore débarrassa un tabouret d'une pile de livres qu'il l'encombrait et s'assis un peu lourdement. Quand il était enfant, les anniversaires étaient préparés de longue date. Il réfléchissait longtemps à son cadeau, glissait des allusions qu'il estimait subtiles à ses parents, et enfin, trépignait d'impatience une semaine avant la date fatidique. Réussi ou pas, l'anniversaire mettait toujours un temps fou à revenir. Il ne grandissait pas assez vite. Adolescent, la magie de l'anniversaire se s'était pas beaucoup estompée, entretenue par sa conscience d'être le préféré, celui qui avait toujours les plus beaux cadeaux. Il ne savait pas à quel moment cette fête était devenue banale, puis à peine mentionnée, sans importance. Peut-être dans les années 1910, quand il avait commencé à se mêler des affaires publiques et avait intrigué pour appartenir à diverses commissions. C'était à cette époque qu'il s'était presque coupé de sa famille. Le temps s'était ensuite écoulé plus rapidement et Albus Dumbledore n'avait plus pensé à ses anniversaires. Il lui était même arrivé de ne pas se souvenir, spontanément, de son âge. 50 ans ? Ah… non, 54, depuis trois mois, en fait…

Le temps avait ralenti, l'espace d'un amour inattendu, puis tout s'était accéléré, de plus en plus vite. La défaite de Grindelwald avait-elle vraiment eu lieu cinquante ans auparavant ? Cinquante ans ? Dumbledore se sentait au bord d'un précipice. Il avait créé, il y avait plus de vingt ans, ce personnage de sorcier vénérable, ce grand-père idéal, ce magicien puissant et redoutable qui, à défaut d'être Ministre de la Magie, était la personne comptant le plus dans le monde sorcier britannique. Vêtu de robes brodées aux couleurs improbables, la longue barbe blanche entretenue avec le plus grand soin et serrée par une chaînette d'argent, Albus Dumbledore avait petit à petit appris à craindre un seul ennemi. Lui-même. Sa vieillesse. Imperceptiblement, la date d'anniversaire était revenue à son attention, portée par des lettres de plus en plus nombreuses, comme si ses admirateurs connus ou anonymes se sentaient obligés de l'honorer de plus en plus au fur et à mesure du temps. Cinquante ans avait été le bel âge : celui de la maturité, celui où il avait enfin commencé à jouer un rôle important dans la politique. Cent ans avait été difficile. Grindelwald était mort. Sa jeunesse aussi. Cent-cinquante ans… Merlin ! Cent-cinquante ans avait été un véritable cauchemar. Pourquoi croyait-on qu'il fallait obligatoirement se déchaîner pour des chiffres ronds ? Articles, manifestations, honneurs, hommages… tout y était passé. Il avait eu l'impression d'être embaumé vivant.

« Dumbledore ? Il y a là cinquante enveloppes au bas mot et je ne parle pas du courrier administratif ordinaire. Croyez-vous que Poudlard ait les moyens d'engager un secrétaire ? »

Le vieux sorcier traversa rapidement la pièce, posa les mains sur son bureau et toisa Phineas Nigellus Black avec un regard noir. L'homme du portrait haussa les épaules et leva les yeux au ciel, quand, tout d'un coup, une clochette retentit dans les profondeurs du château.

« Albus, Maugrey a passé les bornes cette fois ! Je me moque qu'il se soûle à longueur de journée sous le prétexte d'éviter un éventuel empoisonnement, mais je ne tolérerais pas qu'il transforme un élève, un Slytherin, en animal ! »

Le vieux sorcier baissa les paupières d'un air las. Quand il leva les yeux de nouveau vers son interlocuteur, il ne rencontra que le sommet du crâne de Severus Snape, examinant la pile de lettres répandue sur la table.

« Du courrier ? Des admiratrices ou plutôt, des admirateurs, devrais-je dire ? » insinua l'homme en noir avec un petit sourire goguenard.

Dumbledore tenta, sans résultat, de fusiller du regard le professeur de Potions, puis renifla d'un air qu'il imagina dédaigneux.

« Ah, reprit Snape d'un ton doucereux qui lui allait mal : peut-être qu'une lotion ou une potion pourrait… hum… comment dire… faciliter, hum, temporairement, les choses ? »

Phineas Black partit d'un immense éclat de rire, gargantuesque, réveillant plusieurs autres portraits. Severus Snape s'inclina légèrement et sortit dans un grand envol de tissu noir laissant un Dumbledore rouge de colère, agrippant les bords de son bureau de ses mains crispées. Le directeur baissa la tête, puis prit deux profondes inspirations. Il avait besoin de Severus Snape et ne pouvait pas, hélas !, se permettre de l'étrangler ou de l'éventrer. Pas tout de suite.