Pratique et peu hospitalière: telle était la salle vidéo de l'université de Los Angeles. La pièce était juste assez grande pour accueillir une quinzaine de personnes. Des chaises en bois inconfortables étaient disposées en ligne en face d'un tableau blanc surmonté d'une télévision accrochée au mur blanc. Les fenêtres étaient dotées de rideaux occultant qui permettaient d'obtenir une pénombre agréable lorsque la télé ou le rétroprojecteur étaient allumés.
Cette pièce, généralement fort calme, était pour le moment la proie d'un véritable chaos : les joueurs de l'équipe de basket au grand complet s'y étaient retrouvés sur convocation de leur entraîneur. Ils savaient déjà que ce ne serait pas pour leur lancer des fleurs, vu les résultats de leur dernier match amical. Ils avaient gagnés, certes, mais avec beaucoup de difficultés. Et vu le classement de leur adversaire, ils auraient dû pouvoir s'imposer plus largement.
Donc le coach n'était pas content.
Et quand le coach n'était pas content, il les convoquait dans la salle vidéo et décortiquait le match pendant des heures. Et gare à celui qui baillait ou s'endormait ! . Mais là, bien loin de roupiller, les joueurs se montraient indisciplinés au possible : ils s'interpellaient, se disputaient, plaisantaient, s'envoyaient des boulettes de papier au visage. Impossible de travailler dans ces conditions, pensa l'entraîneur avec irritation.
Il envisagea un instant de commettre un crime de masse sur les occupants de la salle pour obtenir le silence mais il y renonça en pensant aux finales qui allaient se dérouler le surlendemain. Ce serait dommage de devoir déclarer forfait faute de joueurs.
Le coach soupira . Cette équipe était ingérable. Rien que des bras cassés, des fortes têtes, des plaisantins, des grandes gueules et il en passait. Et du talent aussi, il devait bien l'admettre. Mais là, il en avait marre !
- Vos gueules ! Hurla-t-il en frappant une chaise vide de la baguette dont il se servait pour montrer des détails sur l'écran. Le bruit sec ramena le silence.
-Le premier qui l'ouvre, je le vire de l'équipe, pigé ? Vu vos prouesses d'hier, vous feriez mieux d'adopter profil bas, c'est moi qui vous le dis !
Ainsi rappelés à l'ordre, les joueurs rentrèrent la tête dans les épaules et se le tirent pour dit.
Satisfait d'avoir enfin réussi à dompter ses fauves, le coach se tourna vers une jeune fille brune d'environ vingt ans portant le tee-shirt de l'équipe, un caméscope autour du cou.
Le coach Larsky tendit la main vers l'accompagnatrice. Celle-ci, comprenant sans avoir besoin de plus d'explications, attrapa d'une main son caméscope et en retira de l'autre le mini-DVD qui s'y trouvait. Sur un petit geste impatient de son vis à vis, elle esquissa un sourire narquois et lui montra le petit cercle doré, l'air de dire : « viens le chercher si tu l'oses ! ».
Le coach ignora l'impertinence de la jeune fille, habitué aux facéties de sa fille cadette, et lui arracha le DVD des mains non sans lui avoir lancé un regard noir. La jeune fille, satisfaite d'avoir fait enrager son père, sourit angéliquement et s'assit sagement sur sa chaise sans faire de commentaire.
L'entraîneur inséra le DVD dans le lecteur et commença la lecture du match. À un moment donné, il fit un arrêt sur l'image et aboya :
- Johnson ! Qu'est-ce qui vient de se passer ?
- On a perdu la balle.
- C'est évident ! Gonzalès ! Pourquoi ?
- Parce que Kagami n'a pas été fichu de la rattraper.
- Quoi ?
- Et comment voulais-tu qu'il la rattrape ? Hurla le coach, coupant Kagami qui s'insurgeait. T'as lancé n'importe comment ! Il lui aurait fallu une fusée aux fesses pour arriver à temps !
- Bah, ça le changerait pas beaucoup, il doit avoir l'habitude d'avoir quelque chose au cul, n'est-ce pas Kagami? plaisanta une voix dans la masse, s'attirant un doigt d'honneur de l'intéressé.
- Encore une réflexion comme ça, et je saque son auteur jusqu'à la fin de ses études, c'est clair ?
- Oui coach, s'exclamèrent les joueurs dans un bel ensemble.
Daniel Larsky ferma brièvement les yeux pour tenter de se calmer. Il appuya sur la télécommande et le film du match reprit ,émaillé de commentaires et de critiques. Les joueurs n'intervenaient plus que lorsqu'ils était directement pris à partie par leur entraîneur.
Dans le silence de plomb, une sonnerie de téléphone se fit entendre. Le coach devint rouge brique.
- Kagami ! Tu m'éteins ce portable immédiatement !
- Mais c'est Tet…
- Si ce n'est pas Dieu lui-même, tu raccroches ! s'étrangla le coach.
Kagami approcha son téléphone de sa bouche et murmura :
- Tetsu ? Je te rappelle dès que possible. Là c'est pas trop le moment. À tout à l'heure.
Il raccrocha avant que son entraîneur ne fasse une rupture d'anévrisme ou autre chose de tout aussi néfaste. Comme étrangler son meilleur ailier fort, par exemple. Il se ratatina sous le regard orageux du quinquagénaire qui sembla peu à peu reprendre une couleur normale. Ouf !
Deux heures plus tard, Johnson poussa un soupir de soulagement : les dernières minutes du match avaient enfin été visionnées et dûment commentées. Ils allaient enfin pouvoir sortir de cette salle de torture. Johnson bougea sur sa chaise pour se frotter le bas du dos. Il ne sentait plus son postérieur et, s'il se fiait aux grimaces et aux soupirs de ses coéquipiers, ceux-ci étaient logés à la même enseigne. Un bruit de raclement de chaises sur le sol lui appris que le coach les enfin congédiés.
Ils se précipitèrent tous vers la sortie dans un joyeux désordre. Svensen s'écriait : « Enfin libre ! » tandis que Kagami dégainait son portable aussi vite que Lucky Luke son revolver. Johnson mit une taloche sur la tête de O'Neil qui ,lui, braillait à qui voulait l'entendre qu'il allait se faire tuer par sa petite amie pour son retard. N'Guyen cria à Kagami d'embrasser Kuroko pour lui, lequel lui répondit par une grossièreté avant de recevoir lui aussi une taloche de Johnson.
Le dernier joueur sortit enfin. Le calme revint. Enfin !
Daniel Larsky soupira. Ces joueurs auraient sa peau !
Pour se consoler, il mit la vidéo du match d'entraînement auquel avait participé Kuroko.
Il regarda les cinq premières minutes et se remémora ses réactions lorsqu'il avait vu jouer Kuroko pour la première fois.
Il n'en avait tout d'abord pas cru ses yeux. Bien sûr, à l'époque, il avait entendu parler du Duo Magique de Seirin mais c'était la première fois qu'il le voyait à l'œuvre. Lors de son séjour au Japon, il avait suivi attentivement les évolutions de Kagami qu'Alex lui avait recommandé mais il n'avait pas remarqué Kuroko ni son impact sur le jeu de l'ailier fort.
Et pourtant !
Si Kuroko ne se mettait que rarement en avant, ne dribblant et ne tirant qu'en dernier recours, son jeu tirait vers le haut ses coéquipiers, toujours assurés de recevoir la balle dans les meilleures conditions.
Quand Kagami avait rejoint l'équipe, le coach avait supposé que ses performances moindres venaient d'un temps d'adaptation plus long que prévu.
À présent, il comprenait mieux l'hostilité de Kagami à l'égard de Gonzalès. Quand on avait joué avec un meneur de la qualité de Kuroko, on ne pouvait pas se contenter d'un Gonzalès.
Il regarda le reste du match et parvint à une conclusion, la même à chaque fois.
Il lui fallait ce Kuroko, coûte que coûte !
Ensemble, ils mèneraient l'équipe vers les plus haut sommets.
Il éteignit la télévision, rêvant de coupes et de médailles
…
Kagami s'adossa contre un des plus vieux chênes du campus et continua sa conversation au téléphone :
- Et tu as réfléchis, pour ton père ? Tu comptes faire quoi ?
Il entendit un long soupir au bout du fil puis un petit « je ne sais pas » presque inaudible.
- Taiga, tu ferais quoi, toi ?
- Tetsuya, je ne suis pas dans tes souliers. Je n'ai pas du tout le même vécu que toi. Ce qui est important, c'est ce que toi, tu veux.
- Mais j'en sais rien justement. Je suis complètement paumé.
- Commence par faire le tri, tu y verra plus clair.
- Le tri ?
- Que ressens-tu encore pour lui. De la haine, de la rancœur, de l'amour ?
- je lui en veux pour ce qu'il m'a fait et pour tous ces mois de rue, c'est certain. Mais en même temps, je repense à toutes mes années d'enfance et tout ce qu'il a sacrifié pour moi. Il m'a élevé seul, tu sais. Je voudrais le haïr, ce serait tellement plus simple mais je n'y arrive pas. Ce qui fait que j'ai à la fois envie et pas envie de le voir. Quand je repense à ce jour-là…
- Continue.
- Quand je suis entré dans la cuisine, il avait l'air bizarre. Je ne sais pas. Il n'était pas comme d'habitude.
- Raconte-moi ce qui s'est passé ce jour-là.
- Tu étais parti depuis un peu plus d'un an. J'avais intégré l'équipe de la fac mais je n'arrivais plus à disparaître aussi facilement. Ça me handicapait beaucoup pour jouer. J'avais demandé l'aide d' Akashi et de Riko. À eux deux, on peut dire qu'ils m'en ont fait voir.
- Tu as persuadé Akashi de t'aider ?
- Il m'a toujours dit que j'étais le seul qui avait une chance d'obtenir l'Emperor Eyes. Ou tout au moins de m'en approcher. Après le match contre Rakuzan, il s'est mis à me considérer comme une sorte de successeur.
- De successeur ? Mais vous avez le même âge !
- Akashi vient d'une grande famille japonaise, très riche et très traditionaliste. Akashi a toujours su qu'il devrait arrêter le basket après le lycée pour prendre la tête du clan alors il m'a appris tous ses trucs. Il espérait que je reprenne le flambeau et qu'il pourrait ainsi continuer à vivre sa passion, par procuration en quelque sorte. Enfin bref, ce soir-là je revenais d'un entraînement particulièrement intensif avec Kise qu'Akashi avait appelé à la rescousse. Sur le chemin du retour, on s'est mis à parler de toi et je lui ai avoué à quel point tu me manquais. Il m'a alors encouragé à aller te rejoindre, puisque tu m'avais invité.
Il fit une petite pause.
- J'en crevais d'envie alors j'ai décidé d'avouer mon homosexualité à mon père et de lui annoncer mon départ dès mon arrivée à la maison. Je me souviens...La maison était plongée dans le noir. Papa était dans la cuisine, assis sur le tabouret du comptoir, un verre de saké à la main. Rien que ça, c'était bizarre, mon père ne buvait quasiment jamais, et surtout pas si tôt dans la soirée. Je me rappelle aussi que Nigou n'arrêtait pas de hurler à la mort. C'était...crispant. L'atmosphère dans la maison était lourde, on se serait cru dans un cimetière. Mais moi, je ne pensais qu'à toi alors je n'en ai pas tenu compte. Dès que j'ai vu mon père, je ne lui ai même pas laissé le temps d'ouvrir la bouche. Je lui ai assené que je quittais le Japon pour toujours pour rejoindre mon amant parti aux USA. Mon père est resté bouche bée un instant et tout à coup il a explosé. C'était comme si quelque chose avait claqué dans son esprit. Il m' a dit de foutre le camps d'ici et d'embarquer mon satané clebs avec moi avant qu'il ne le fasse piquer. Je m'y attendais tellement peu. Je me suis senti trahi. J'ai choppé Nigou qui continuait à hurler à la mort, je suis monté dans ma chambre pour prendre quelques affaires et je ne suis jamais revenu.
-Et ? Demanda Kagami qui sentait qu'il atteignait le nœud du problème.
- Quand je suis parti, j'ai eu l'impression qu'il pleurait. Mon père ne pleurait jamais. Alors, d'un côté je lui en veux mais de l'autre, j'aimerai bien avoir sa version de l'histoire. S'il avait un problème, j'aurais dû lui parler à un autre moment ou avec plus de délicatesse. Peut-être que je suis fautif, d'une certaine manière.
- Il n'y a que lui qui peut te le dire.
- Tu as raison. Merci Taiga.
- Je t'en prie.
- Et la carte verte, on en est où ? Parce que moi, depuis ma demande, je n'ai aucune nouvelle.
- Tu sais, c'est toujours très long, ces trucs-là mais ça ne devrait plus tarder. Papa a fait jouer de ses relations pour accélérer le processus. Et justement, ce matin, l'un d'entre eux lui a annoncé que ta demande était acceptée. Je pense que tu vas en être informé d'ici peu. En attendant, c'est totalement officieux, bien sûr.
- Bien sûr. Et votre finale, ça se passe comment ?
- Plutôt bien. On en est à trois points à zéro. Si on gagne ce match, on est assuré de participer à la March Madness.
- c'est en mars, c'est ça ?
- Comme son nom l'indique, pouffa Kagami. D'ici là, tu nous aura rejoint.
- Tu es sûr que le coach acceptera ma demande d'inscription ?
- Tu plaisantes ? Il te dépliera le tapis rouge, tu veux dire !
- Ne dis pas n'importe quoi.
- Sérieusement, il attend que ça. Sa fille m'a dit qu'il se repassait ton match en boucle. Et toi ? Comment ça se passe de ton côté ?
- ça va. Le juge a avancé la date du procès. On verra bien. Mon avocat dit que le juge sera sûrement bien disposé à mon égard. Sa fille est lesbienne, il paraît.
- Il est déjà sensibilisé au problème.c'est bien, Et tes boulots ?
- A l'école, il ont organisé un pot de départ. Tout le monde était là. Je ne m'y attendais pas du tout. J'étais vraiment touché.
- C'est gentil de leur part.
- Oui.. pareil à Seirin. Les mômes de l'équipe ont constitués une cagnotte pour mon départ. Ils sont allés voir les autres élèves, les profs, même le proviseur. Ils m'ont dit que tout le monde a donné quelque chose. Avec l'argent, ils m'ont offert un ordinateur portable dernier cri. J'étais tellement ému que j'aurai pu en chialer.
- Comment ils vivent le procès, tes joueurs ? Certains d'entre eux sont bien les fils de tes agresseurs, non ?
- Ouais. C'est surtout dur pour celui qui m'a trouvé. Il va devoir témoigner contre son propre père.J'aimerai tellement pouvoir lui éviter cela.
- Je ne voudrai pas être à sa place.
- Il a beaucoup hésité avant d'accepter de témoigner. Il dit qu'il doit faire ce qui est juste.
- Il a du cran. Bon, faut que j'y aille, j'ai un projet à rendre la semaine prochaine et il faut que je recalcule les contraintes sur les murs porteurs. J'ai l'impression que je me suis planté quelque part.
- Houlà ! Je te laisse à tes savants calculs ! Moi, je vais me prélasser dans un bon bain chaud.
- C'est pas juste ! À moi le boulot, à toi le plaisir !
- Mon pauvre chou, le nargua Kuroko. Imagine : moi, tout nu dans un bon bain chaud pendant que tu te détruiras les neurones à calculer ton machin. C'est vraiment pas de chance.
- Je t'autorise à te tripoter en pensant à moi, susurra Kagami.
- Je n'y manquerais pas, répondit Kuroko sans se démonter. J'imaginerai que c'est toi qui me touches… J'imaginerai tes lèvres au creux de mon cou, tes mains sur mon...
- Oh, putain, Tetsu, tu me tues, l'interrompit Kagami. Je suis en public, moi !
- C'est toi qui as commencé, rappela Kuroko d'un ton atone. Bon, je te laisse en tête à tête avec Junior. Fais pas de bêtises !
- Kuroko !
Seule la tonalité de la ligne lui parvint. Tetsu avait raccroché. Kagami referma l'étui de son smartphone et le rangea rageusement dans sa poche. C'était malin, comment il faisait maintenant pour dissimuler la bosse dans son jean ? Kuroko lui paierait ça et avec intérêts !
Il passa toute la soirée à imaginer quelles représailles utiliser contre Kuroko.
C'est la tête farcie de scénarios vengeurs qu'il alla se coucher.
…
Kuroko raccrocha avec un sourire imperceptible. Il prenait vraiment un plaisir certain à mettre Kagami dans l'embarras. Il aurait pu continuer à le taquiner toute la soirée mais il avait une tâche à accomplir, beaucoup moins plaisante.
Il regarda un instant son téléphone, hésitant, puis composa un numéro :
- Allo, Papa ?
