Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE XIII
Le silence dans la pièce était si écrasant que les deux garçons tressaillirent quand le téléphone d'Hiroshi se mit à sonner – un vibrant air de J-Pop.
Shûichi… Il ne pouvait pas tomber plus mal.
Que faire ? S'il répondait, il savait que Suguru n'attendrait pas une seconde de plus pour quitter la chambre, et cette fois, il sentait qu'il le perdrait définitivement.
Mais ne pas répondre signifiait probablement se mettre en porte-à-faux vis-à-vis de Shûichi, qui l'appelait après des jours de brouille.
« Vous ne répondez pas, Nakano ? »
La voix de Suguru était si froide et dénuée d'émotion que le jeune homme grimaça. Manifestement sa déclaration n'avait pas produit grand effet sur son camarade, mais il devait avant tout aller au fond des choses avec lui.
« Non. Je veux en finir avec tout ça, et cette fois je suis bien décidé à tout mettre à plat avec toi. Je suis sincère, Fujisaki, tout ce que je viens de te dire est vrai. »
La sonnerie, insistante et déplacée compte tenu du contexte, se tut enfin. Hiroshi avala sa salive et poursuivit :
« Je… Tout ce que je veux savoir, c'est pourquoi tu m'en veux à ce point, savoir pourquoi tu m'as frappé avant-hier. Tu paraissais fou de colère contre moi… pourquoi ? »
Assis face à lui sur sa chaise, Suguru lui faisait l'impression d'une petite bête prise au piège, plus sur la défensive que jamais. Il paraissait presque avoir… peur de lui. Pour quelle raison ?
Le jeune garçon ne disait toujours rien, trop bouleversé pour parvenir à formuler un seul mot. Il était complètement perdu. Qui disait la vérité, dans cette histoire ? Shindô prétendait que Nakano se servait de lui ; Hiroshi venait de lui dire – et à cette pensée, il sentait son cœur s'emballer dans sa poitrine – qu'il était fou de lui. Il avait semblé sincère, mais ne s'agissait-il pas encore de simples mots fleuris destinés à endormir sa méfiance afin de mieux parvenir à ses fins ? Et que devenait Sakura, dans tout cela ?
Lui aussi voulait des explications. Ce serait peut-être la dernière discussion qu'ils allaient avoir, mais il fallait qu'ils aillent au fond des choses. Sur ce point-là, il était d'accord avec Hiroshi.
« Nakano… Si… Si comme vous le prétendez vous êtes… fou de moi… pourquoi dans ce cas sortez-vous avec mademoiselle Sakura ? » demanda-t-il d'une voix blessée qui contredisait son impassibilité glacée. Hiroshi fronça les sourcils.
« Sakura ? Je ne sors pas avec elle. Je te le jure, Fujisaki, il n'y a rien entre elle et moi, répondit-il calmement. C'est juste une amie très proche. »
Il ne me croit pas. Pourquoi est-il aussi méfiant ? Qu'est-il allé s'imaginer à propos de Sakura et moi ?
« Fujisaki… Qu'est-ce qui te laisse penser que Sakura et moi sommes ensemble ? »
Suguru se rembrunit encore plus, si c'était possible.
« J'ai… Il n'y a pas très longtemps, j'ai entendu deux lycéennes qui en parlaient… qui disaient que vous aviez gagné un pari et obtenu un rendez-vous. Et aussi hier, pendant la répétition, deux autres filles parlaient de mademoiselle Sakura et vous… »
Il marqua une courte pause et avala sa salive.
« Et vous m'avez dit que vous aviez décidé de vous ranger, alors… alors j'ai cru que vous faisiez référence à ça. »
Un simple malentendu qui avait dégénéré jusqu'à produire cette épouvantable scène de jalousie en public. Était-il possible que tout soit parti de ça ?
« Je ne sors pas avec Sakura, assura à nouveau Hiroshi d'un ton plus ferme. Cette histoire de rendez-vous n'a jamais été qu'un jeu entre elle et moi. Mais je conçois que d'autres autour de nous aient pu penser que nous étions sérieux… »
Il secoua la tête avec un sourire triste.
« Je me demande bien pourquoi je suis en train de t'expliquer tout ceci. Je… je ne pense plus qu'à toi depuis des jours, alors que je sais pertinemment que tu n'es pas attiré par les garçons. Mais… j'aimerais tout de même que nous restions amis… s'il te plaît. »
Suguru eut l'impression que son cœur tressautait dans sa poitrine mais il demeura impassible. La méfiance l'emportait encore sur la surprise et la profonde joie que lui causaient ces mots qu'il n'avait jamais imaginé entendre un jour.
Non, je dois lui dire qu'il se trompe. S'il dit vrai, je suis prêt à assumer mes sentiments pour lui. Mais je ne supporterais pas qu'il me jette juste après…
Les paroles mauvaises de Shûichi étaient restées fichées dans le cœur du pianiste et y formaient une blessure suppurante. Hiroshi était la première personne pour qui il éprouvait de l'amour, et si le jeune homme se contentait de jouer avec lui, il savait qu'il aurait le plus grand mal à s'en remettre.
« Nakano… Est-ce vrai que… que je ne vous intéresse que parce que je suis toujours vierge ? » finit-il par demander d'une voix à peine audible, jetant sa dignité aux orties. Hiroshi, qui s'était attendu à tout sauf à une question pareille, arbora un air véritablement choqué. S'il reconnaissait volontiers son goût pour le papillonnage, jamais ce genre de détail n'avait compté pour lui.
« C'est ce que tu penses vraiment de moi, Fujisaki ? répondit-il lentement, véritablement atterré ; pas étonnant que le garçon ait paru si affolé quand il l'avait entraîné dans cette chambre, et ses paroles prenaient subitement un sens. Tu ne me considères que comme un pervers ?
– Je… C'est ce que monsieur Shindô m'a envoyé à la figure après m'avoir accusé d'essayer de vous éloigner de lui. Mais je n'ai jamais rien fait de la sorte, je ne savais même pas que vous lui aviez fait écouter mes compositions ! s'écria Suguru après un bref instant de silence, la voix vibrant soudain de colère. Je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive depuis que j'ai fait votre rencontre dans ce train ! »
Hiroshi prit une profonde inspiration. Maintenant qu'il détenait une bonne partie des réponses à ses interrogations, il prenait conscience de la profondeur du malaise qui s'était installé entre Suguru et lui. Il avait tout fait pour s'amender, essayer d'aplanir les choses entre le jeune pianiste et lui, et il avait fallu que cet idiot patenté de Shûichi vienne semer le trouble dans l'esprit de ce dernier.
« C'est faux, Fujisaki. Ce n'est pas ta virginité qui m'intéresse, c'est ta personne, c'est ton talent. Au fil de nos rencontres j'ai appris à te connaître, j'ai découvert des choses sur toi qui m'ont fait t'apprécier chaque fois un peu plus. J'avoue, au début, je t'ai dragué par habitude, mais j'ai très vite compris que tu n'étais pas du genre à coucher avec le premier venu… que tu étais un garçon sérieux. Mais ce n'est que lorsque le destin, ou appelle ça comme tu veux, a commencé à nous séparer que j'ai compris que je tenais à toi bien plus que ce que je l'avais cru. C'est la vérité, Fujisaki. J'ai changé, je me suis rangé, parce que… en dehors de toi, les autres ne m'intéressent plus. »
Saisi, le pianiste ne répondit pas. C'était la première fois de son existence qu'on lui faisait pareille déclaration, et même si une certaine méfiance persistait toujours au fond de lui, il était ébranlé et ne savait plus quelle attitude adopter, d'autant qu'Hiroshi paraissait croire que ses sentiments ne lui seraient jamais retournés – et quoi de plus légitime ? À chaque fois qu'il avait tenté quelque chose, Suguru avait envoyé les griffes comme un petit chat apeuré.
« Nakano… et… et si je vous disais que… contrairement à ce que croyez, moi aussi je vous aime beaucoup ? dit-il, intimidé.
– Tu m'aimes beaucoup ? répéta le jeune homme, incrédule, refusant de s'octroyer le moindre faux espoir.
– Oui, je… je veux dire qu'en fait… en fait je vous aime. Mais… j'ai toujours pensé que je ne pourrais jamais vous intéresser… et même maintenant, j'hésite à… à vous faire complètement confiance, vous comprenez ? bredouilla-t-il, affreusement gêné, mais de tout cela Hiroshi n'avait retenu que trois mots.
– Tu… tu m'aimes ?
– Oui ! Mais je n'ai pas su vous le dire, et au début je ne comprenais même pas ce que je ressentais pour vous ! C'est pour ça que j'étais jaloux de vous voir papillonner à tort et à travers, jaloux de ces garçons et de ces filles qui pouvaient vous avoir, alors que moi, je… je… »
Suguru s'interrompit, écarlate, les yeux débordant de larmes à sa grande honte.
« Vous vous rendez compte, je n'avais encore jamais pleuré pour personne ! » gémit-il en s'essuyant maladroitement les paupières. Hiroshi eut un faible sourire. Il décelait la méfiance et la retenue toujours tapies au fond du cœur du jeune garçon. Il s'était toujours glorifié de la facilité avec laquelle il faisait des conquêtes, et Suguru avait refusé de figurer au nombre de ces dernières. Contrairement à tous les autres, il ne cherchait pas une éphémère relation basée uniquement sur le plaisir mais quelque chose de durable et de solide dont le ciment était la confiance. Hiroshi savait que s'il ne parvenait pas à obtenir celle du jeune pianiste il n'aurait aucune chance ; aussi, cédant à une impulsion, il s'agenouilla devant la chaise sur laquelle Suguru était assis et lui saisit les mains.
« Mais qu'est-ce…
– Non, attends, laisse-moi parler. Je reconnais m'être souvent comporté comme un imbécile au cours des semaines précédentes, mais j'ai changé, c'est la vérité. Je vois bien que tu hésites à me croire, et c'est tout à fait légitime de ta part, alors pour te prouver ma bonne fois je vais te dire quelque chose que je n'ai encore jamais dit à aucune des personnes avec qui je… je suis sorti. »
Intrigué en dépit de tout, Suguru attendit, le cœur battant.
« Je t'aime », dit simplement Hiroshi, et ces trois petits mots, qu'il prononçait en effet pour la première fois, étaient sincères. Lui-même, en cet instant, ressentait une émotion si puissante qu'il était à deux doigts de perdre ses moyens et était presque aussi effrayé qu'un collégien à son premier rendez-vous amoureux.
Lentement, sans attendre de réponse, il lâcha une des mains de Suguru et lui effleura la joue d'un geste timide.
« Tu veux bien m'accorder ta confiance ? Je te jure que je ne la trahirai pas. »
Le jeune garçon hocha la tête et, sans un mot, s'inclina vers Hiroshi, toujours agenouillé et dont le parfum ambré l'enivrait presque. Leurs lèvres se rencontrèrent et s'unirent en un baiser qui n'avait absolument rien de commun avec celui de l'ascenseur ; et qui, pour le jeune homme, était différent de tout ce qu'il avait expérimenté jusqu'à présent.
C'est à cet instant que son téléphone se remit à sonner, le même air de pop tonitruant que la fois précédente. Exaspéré, il le tira de sa poche pour l'éteindre, d'autant qu'il savait maintenant de quel-le manière cavalière Shûichi avait agi avec Suguru et il n'avait pas la moindre envie de lui parler dans l'immédiat.
« Pourquoi ne voulez-vous pas répondre à cette personne ? » s'enquit le jeune pianiste, soulagé en réalité que rien ne vienne interrompre cet instant magique – si l'on faisait abstraction du fait qu'ils étaient plantés au beau milieu de la chambre d'un love hotel, et qu'ils devaient sans nul doute présenter un tableau ridicule, mais n'était-ce pas ainsi que le destin s'était évertué à les mettre en présence jusque-là ?
« C'est… c'est Shûichi. J'avais l'intention d'avoir une discussion avec lui, c'est d'ailleurs pour ça que je me rendais au café ce soir. Mais là, sachant ce que je sais, je préfère ne pas lui parler, ça risquerait de finir mal, expliqua Hiroshi en replaçant son mobile dans sa poche. Je comprends qu'il ait pu être jaloux, mais il n'avait pas à s'en prendre à toi. »
Suguru laissa échapper un petit rire.
« Ne vous en faites pas, Nakano. Je me suis moi-même chargé de lui expliquer ma manière de penser. Pourquoi croyez-vous que je sortais du J-Pop Café ?
– Vous vous êtes expliqués ? répéta Hiroshi, soudain inquiet, car au vu des relations qu'entretenaient les deux garçons, leur discussion n'avait pu être qu'animée.
– Eh bien, en fait… »
C'est d'un air plutôt satisfait de sa personne que Suguru relata son entretien avec le chanteur amateur, et la façon fort singulière dont il s'était achevé.
« Tu lui as envoyé ton Coca dans la figure ? »
Pour le coup, c'était l'existence même de Bad Luck qui se trouvait soudain remise en question, car Hiroshi n'avait à présent pas la moindre idée de la façon dont il allait pouvoir arranger les choses avec son meilleur ami…
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C'est beaucoup plus calmes que ce qu'ils y étaient entrés que les deux garçons quittèrent le love hotel. Le réceptionniste les suivit d'un regard torve.
« Pédales… » marmonna-t-il entre ses dents.
Une fois à bonne distance de l'établissement, ils se séparèrent. Hiroshi aurait préféré rester auprès de Suguru et profiter de leur réconciliation, mais avec Shûichi, mieux valait battre le fer tant qu'il était chaud. Sur une promesse de s'appeler le soir même, ils se saluèrent et partirent chacun de leur côté.
Le jeune homme consulta alors son téléphone et les messages que lui avait laissés Shûichi ; il fut obligé de décoller l'appareil de son oreille tellement celui-ci hurlait. Occultant momentanément le fait que son meilleur ami l'avait trahi et voulait faire rentrer le loup dans la bergerie, Shindô n'avait retenu que :
« Il a dit qu'on était qu'un « pauvre groupe ». Tu te rends compte, Hiro ! Pour qui il se prend pour dire « pauvre groupe » ? Qui voudrait de lui ? D'ailleurs c'est toi qui… »
Le message s'interrompit abruptement, mais un autre suivait immédiatement :
« Saleté de répondeur ! En plus je t'appelle des toilettes alors j'ai pas rappelé tout de suite… Je disais quoi ? Hiroooooooo rappelle-moi de toute urgence ! »
Nakano consulta sa montre ; s'il se dépêchait, il pouvait encore arriver au café avant que Shûichi ne soit rentré chez lui. Effectivement, le garçon était encore en service et se rua vers Hiroshi à peine l'eût-il aperçu sur le seuil.
« Hiro ! Tu devineras jamais ce qui m'est arrivé ! Fujisaki a débarqué sans prévenir, et comme le démon qu'il est, il m'a jeté son verre de Coca à la figure ! Tu te rends compte !
– Shindô ! Tu discuteras avec ton copain dans dix minutes. Va débarrasser les tables en attendant ! le tança le patron du J-Pop Café de derrière le comptoir.
– Quel rabat-joie ! marmonna Shûichi. Je termine dans pas longtemps alors attends-moi, il faut vraiment qu'on discute. »
Hiroshi approuva ; lui aussi songeait de même. Il prit place à une table, commanda un café et en profita pour appeler sa mère afin de la prévenir qu'il aurait un peu de retard. Il était un peu ennuyé, cependant. Bien qu'il soit venu pour parler à Shûichi, il ne savait pas trop quoi lui dire, d'autant plus que la donne avait changé.
Voyant son ami partir dans l'arrière-boutique, il régla sa consommation et referma soigneusement sa veste sur son uniforme ; les jours se rafraîchissaient de plus en plus et il faudrait bientôt ressortir gants et écharpe. À peine fut-il dehors que Shûichi lui bondit dessus, empourpré par l'indignation.
« Tu te rends compte, Hiro ! Il a dit qu'on était qu'un « pauvre groupe ». C'est vraiment qu'un minus ! »
Hiroshi sentit qu'il allait falloir manœuvrer en douceur ; son meilleur ami paraissait vraiment très remonté, mais au vu de ce qu'il s'était passé et connaissant son caractère impétueux, ce n'était guère surprenant.
– Il est quand même très doué, argumenta-t-il prudemment. Et ça enrichi…
– Tu parles ! C'est surtout qu'il se la pète avec ses études ! Mais au fait, fit le garçon en changeant abruptement de ton et de sujet, alors comme ça c'est toi qui m'as filé ses démos sans qu'il te le demande ? C'est quoi tes intentions ? Tu crois qu'en l'intégrant dans le groupe tu arriveras à sortir avec lui ? Hein ? C'est ça ton but, hein ? Avoue !
– Ne sois pas idiot, Shû-chan…
– Ne m'appelle pas comme ça, traître ! »
Piqué par ce dernier qualificatif, Hiroshi saisit son camarade aux épaules et le secoua légèrement.
« Ouvre les yeux, bon sang ! Si tu veux qu'on réussisse il faut qu'on soit les meilleurs ! Et… je regrette de dire ça, mais… il est meilleur que toi. »
Shûichi le dévisagea longuement, un air blessé sur le visage.
« T'es vraiment minable. Tout ça pour le baiser !
– Arrête avec ça ! rétorqua Hiroshi d'un ton vif. Ça n'a rien à voir ! Cesse un peu de faire l'enfant ! Ensemble, on pourrait vraiment atteindre des sommets. Regarde, Muse, ils sont trois ! Et les Grasper, ils sont combien, tu crois ? Fais donc comme Ryûichi Sakuma, concentre-toi sur le chant, c'est ça ta partie !
– Parce que tu crois que la flatterie ça va marcher avec moi ? Tu manipules ton monde, Hiroshi, mais moi j'en ai marre. Va donc sauter ton petit merdeux, et quand tes hormones seront calmées, on en reparlera. »
Que Shûichi ait tort ou raison, il avait dépassé les limites et le jeune homme perdit son calme. Il le gifla.
« Là, t'es vraiment trop lourd. Grandis ou reste gamin, mais ne l'insulte pas. Il n'a rien à voir dans cette histoire ! C'est moi et moi seul qui veux qu'il nous rejoigne. Il… Il en a peut-être même pas envie. Je dis juste que si on veut se hisser au zénith, il nous faudra un clavier. Lui, ou un autre. » Shûichi lui renvoya un regard méprisant tout en portant une main à sa joue.
« Il t'a lobotomisé le cerveau ce type. Tu me déçois vraiment, Hiro. Je pensais pas qu'un jour il y aurait un garçon entre nous.
– Tu peux parler, toi. Du jour où tu es sorti avec Yuki, le reste du monde a disparu.
– Yuki… C'est pas pareil…
– C'est exactement pareil ! »
Nakano, qui avait voulu éviter une scène dans la rue quelques heures auparavant, en était pour ses frais. Shûichi criait et gesticulait sur le trottoir et les gens qui passaient auprès d'eux leur lançaient des regards de travers ou curieux. L'espace d'un instant, zil envisagea de retourner au love hotel mais la discussion était terminée puisque le garçon, après une ultime accusation, fuyait encore !
Un peu vanné, Hiroshi rentra chez lui. Il aurait dû resplendir de joie mais sa brouille avec Shûichi ternissait son bonheur. Depuis qu'il connaissait Suguru, les disputes n'avaient cessé de l'éloigner de son meilleur ami et il ne voulait pas choisir entre l'un et l'autre. Il appela Shûichi pour s'excuser d'avoir été indélicat mais celui-ci refusa de décrocher aussi laissa-t-il un message un peu désabusé. Comme promis, il rappela ensuite son tout nouveau petit ami mais la discussion fut brève ; les bonheurs en demi-teinte, ce n'était pas pour lui.
Le lendemain, Shûichi ne lui parlait plus mais Hiroshi avait au moins pu arranger les choses avec Sakura et il lui raconta en détail la discussion qu'il avait eue avec Fujisaki au love hotel.
« Donc, résuma la jeune fille, tu es resté une heure dans une chambre payée avec ton chéri, que tu désires au-delà de toute raison, et… rien ? Pas même un peu de pelotage ?
– Non, soupira le garçon. Et si tu veux mon avis, je vais devoir être patient encore un petit moment…
– De toute façon, tu tiendras, hein ?
– Bien sûr… et puis, y'a toujours le mode manuel. Tu crois que je fais comment depuis deux mois ?
– Vas-y mollo, tu pourrais te fouler le poignet », se moqua gentiment Sakura.
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Contrairement à ce que les deux amoureux avaient pensé, ils ne se virent pas si fréquemment que ça au cours des jours qui suivirent. Suguru étudiait dur et Hiroshi devait jongler entre son emploi à Hit Import, son poste de président des élèves avec des réunions de plus en plus fréquentes à l'approche de la fin du trimestre, ses entraînements de saut en hauteur et les répétitions pour la pièce de théâtre ; sans parler des révisions pour le concours d'entrée à Todai que le jeune homme abordait sereinement pour l'instant car, selon lui, le coup de cravache aurait lieu pendant les vacances d'hiver, pas avant.
Pourtant, ils mettaient un point d'honneur à dîner ensemble au moins deux fois par semaine et passaient systématiquement le week-end ensemble.
Jamais Suguru n'abordait le sujet « Shûichi ». Si son petit ami avait souhaité en parler, il l'aurait déjà fait. De la même manière, Nakano ne parlait jamais de sexe. Bien qu'il mourût d'envie de conclure, il voulait avant tout que le garçon soit à l'aise et se sente prêt à franchir le pas ; ainsi évitaient-ils de passer la nuit ensemble ou d'aller trop loin dans leurs baisers et timides caresses, même s'il lui devenait de plus en plus difficile de se contenir. Alors, il se raisonnait. Il n'était pas un animal, quand même ?
Après s'être acharné à les réunir, le destin s'évertuait maintenant à pousser le jeune homme à bout en multipliant les occasions excitantes.
Un soir, Hiroshi était arrivé en avance chez Suguru qui l'avait accueilli simplement vêtu d'une serviette. Son cœur avait dû rater un battement et il s'était soudainement senti à l'étroit dans son pantalon. Ce jour-là, il avait écourté la visite, prétextant un oubli.
Parfois, les deux garçons se retrouvaient à la bibliothèque, et bien que ce soit pour étudier, ils étaient quand même ensemble. Un vendredi soir, après avoir raccompagné Sakura qui se joignait de temps en temps à eux pour réviser, Hiroshi avait proposé à Suguru de dîner chez lui en tête à tête. Après le repas, Fujisaki s'était endormi, blotti contre tout contre lui sur le canapé. Il avait eu le cœur crevé de devoir le réveiller, il se sentait si bien avec le garçon assoupi contre lui.
Enfin, un samedi après-midi, ils s'étaient rendus à la patinoire et Suguru, dans une tentative désespérée pour freiner, s'était jeté sur Hiroshi. Tous deux étaient tombés, Suguru étalé sur son petit copain, et en dépit du froid, chacun des deux garçons avait senti le corps de l'autre s'embraser. L'air de rien, ils s'étaient remis debout avec un rire un peu forcé, préférant faire mine d'ignorer ce qui s'était passé.
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Les deux fils Nakano avaient beaucoup de points communs, dont la frilosité. Dès que les arbres commençaient à se dénuder, eux rajoutaient des couches de vêtements. Autant dire que l'uniforme hivernal était un calvaire pour Hiroshi qui se languissait la fin des cours pour remettre son épais manteau et la panoplie qui le complétait avec les gants, le bonnet (arboré plus tôt à cause de sa coupe de cheveux) et l'écharpe.
C'est Yûji Nakano qui avait inauguré la première grippe de la famille. Profitant du retour de son frère chez leurs parents, lui aussi s'était rapatrié pour recevoir les bons remèdes de sa mère. Collé dans son lit pendant deux semaines, il n'avait pas pu diriger les répétitions qu'il avait fallu annuler, et la pièce avait finalement été reportée à la troisième semaine de janvier, après les vacances. Néanmoins, le temps parut filer à une vitesse folle pour Suguru et Hiroshi. Ce dernier savait que le jeune garçon devait rentrer à Kyôto pour les vacances, mais il n'osait pas aborder le sujet.
Trois jours avant le début officiel des vacances, Hiroshi proposa une dernière sortie, en soirée, à la tour de Tôkyô. Il aimait vraiment cet endroit, surtout la nuit. Le panorama qui s'offrait à la vue était tout simplement magnifique.
Et au moins là, si je l'embrasse, il ne me giflera pas.
Ils avaient dîné dans un petit restaurant de Shibuya puis, en dépit du froid hivernal, avaient dégusté une glace dans le café installé au premier étage de la Tour.
« Je pars skier une semaine à Rusutsu, en Hokkaïdo, pour me détendre. Sakura va venir quelques jours et Yûji aussi. Ça te dirait de te joindre à nous ? »
Le pianiste ouvrit la bouche pour répondre mais l'ascenseur stoppa soudain et une voix familière s'excusa du dérangement en les remerciant de leur compréhension.
« Le courant doit vraiment passer entre nous pour que ça bloque à chaque fois qu'on l'utilise, gloussa Hiroshi.
– Tant qu'ils ne coupent pas le chauffage et qu'on n'y passe pas la nuit, ça ne me dérange pas d'être coincé avec vous », susurra Suguru avec un petit sourire.
Toutefois, si la première panne n'avait duré qu'une dizaine de minutes, celle-ci commençait à être longue. Près de trois-quarts d'heure plus tard, ils étaient toujours bloqués et complètement gelés. Hiroshi tenait Suguru serré tout contre lui.
« Tu sais, je connais un moyen sympa de se réchauffer, avança-t-il soudain, mi-sérieux, mi-amusé.
– Ah oui ?… ronronna le garçon avec un regard entendu, à la grande surprise du jeune homme.
– Oui. Tu veux que je te montre ? »
Si Suguru avait su à quoi pensait son petit copain, il ne l'aurait certainement pas provoqué, car il s'était agi pour lui plus d'une plaisanterie qu'autre chose ; cependant il accusa sans crainte le petit plaquage contre la paroi de verre. Néanmoins, son cœur faillit exploser quand il sentit qu'Hiroshi déboutonnait son pantalon.
« Na… kano… murmura-t-il en tentant instinctivement de repousser la main qui se glissait tout contre sa peau.
– Chut, laisse-moi faire, je te garantis que tu vas adorer… »
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, le jeune homme s'était agenouillé et gâtait son petit ami. Crispant ses doigts dans la chevelure courte, submergé par un plaisir jusqu'alors totalement inconnu, Suguru l'encourageait par de petits miaulements lascifs qu'il était dans l'incapacité absolue de retenir. C'était tout simplement délicieux.
Quand Hiroshi avait proposé de réchauffer le garçon, il n'avait pas eu d'idée particulière en tête, d'autant qu'il n'avait jamais lui-même pratiqué ce genre d'exercice ; il aimait recevoir une gâterie mais avait toujours refusé de faire de même, ayant peu confiance dans ses partenaires d'un soir. Là, c'était totalement différent.
Au bout de son désir, Suguru haleta une dernière fois, les joues rosies par le plaisir.
« C'est pour que tu ne m'oublies pas pendant les vacances », expliqua Hiroshi devant l'air encore ébahi de l'adolescent.
L'ascenseur ne repartit que dix minutes plus tard et le retour fut silencieux mais pas embarrassé.
À suivre…
