Bonjour, bonjour !
Ravie de vous retrouver pour ce treizième chapitre qui, comme par hasard (chiffre maudit oblige) démarre une trinité de chapitres (jusqu'au numéro 15) qui forme un pivot dans cette fiction. C'est le moment où tout s'accélère et où vous en saurez (enfin !) davantage sur les positions de certains personnages. En somme, de grandes révélations sont à venir.
Ce chapitre marque aussi, ironiquement, le début d'un passage à vide dans l'écriture. En effet, comme je l'ai signalé sur ma fiche d'auteur, étant encore en études, je ne peux pas faire autrement que de me plier à l'intensité du calendrier et, de fait, de reléguer l'écriture au second plan. Je vous invite, comme toujours, à consulter ma fiche pour toute information supplémentaire ;)
Sur ce, j'espère que ce long chapitre compensera ce mois d'absence ! Une très bonne lecture à vous !
Chapitre XIII : La théorie des dominos
Clac, clac, clac, clac...
Une succession régulière de pas emplissait les couloirs déserts de l'école de sorcellerie Poudlard en ce milieu de matinée de jour de semaine. Ils descendaient calmement, réglés avec la précision impérieuse d'un métronome, du bureau du directeur, situé dans une tour.
Clac, clac, clac, clac...
À l'approche de leur but, au premier étage, un simili de rafale de vent sembla parcourir le corridor des espaces de cours et enfonça, d'une claque monstrueuse, la porte de la salle de Défense contre les forces du mal. L'appel d'air souleva quelques papiers sur les bureaux des étudiants en remontant la rangée, puis, percutant le mur du fond et le tableau noir, amorça une cabriole pour repartir à toute vitesse en sens inverse. L'unique échappatoire se trouvait là : un battant de vieux bois renforcé de métal noir qui se reclaqua violemment derrière une silhouette noire et droite.
CLAC !
Affalé sur d'imposants grimoires de septième année, qui servaient, pour l'heure, plutôt d'oreillers rehausseurs que de puits de connaissances, Ron sursauta en sortant de sa somnolence. D'un mouvement nerveux, il envoya valser le premier manuel de la pile. Celui-ci s'écrasa au sol dans un bruit mat qui résonna extrêmement fort dans le silence de mort qui s'était instauré dans la classe dès la fermeture, tout sauf délicate, de son issue. La porte devait avoir sauté sur ses propres gonds avec un choc pareil, à l'image du cœur du rouquin, point douloureux contre son sternum suite à sa brève panique. Bizarrement, pourtant, ce fut le léger martèlement régulier de pas contre le sol qui lui enserra réellement la cage thoracique.
Pestant, en soupirant longuement, Ron s'agita désagréablement sur son siège et se pencha, avec peu d'élégance, vers l'allée centrale pour ramasser son livre. À quelques centimètres seulement de la tranche, sa main gauche s'immobilisa. La droite martyrisa le bois du pupitre auquel le cadet des Weasley se retenait. Les pas étaient désormais inaudibles dans la classe aux murs dénudés et particulièrement moroses. Ce nouveau silence correspondait étrangement à l'apparition de deux chaussures noires dans son champ de vision. Leur pointe impeccablement cirée taquinait les pages lamentablement étalées de son livre, face contre terre, sur le parquet crasseux.
Se dévissant les os de la nuque, le cadet des Weasley fit lentement remonter ses pupilles bleu nuit le long du costume austère et strict qui le dominait sévèrement. Un soubresaut le saisit dans son assise lorsqu'il croisa le regard furibond, et quelque peu atterré, noir corbeau, du nouveau professeur suppléant, la pire créature existant sur cette terre après Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom, si on lui avait demandé.
Un sourcil haussé, Rogue le considérait avec dédain et ne cessa pas de le faire tant que l'étudiant de septième année n'eut pas ramassé son livre et ne l'eut pas déposé sur sa table de travail. La tête basse, Ron attendit que l'exécrable homme achève son inspection humiliante de sa personne, mobilisant toutes ses forces dans la bataille pour ne pas réagir. Enfin, Severus reprit son avancée vers le bureau du professeur, non sans qu'un souffle méprisant soulève sa lèvre de dégoût. Les poings de Ron virèrent au blanc rosé, et donnèrent presque l'impression que le cartilage s'échappait peu à peu de la peau elle-même tant toute coloration les quitta progressivement. Paradoxalement, son sang bouillait furieusement dans ses veines violettes qui dessinaient des arabesques horrifiques, en relief, sous l'épiderme de sa peau d'un blanc fragile. Durant une courte minute, le roux s'astreignit au calme, la sérénité venant d'être balayée d'un rictus méprisant.
Expirant, Ron se laissa aller contre le dossier de son siège avant de redresser la tête. Vaguement, sans chercher quoi que ce soit de précis, le cadet des Weasley scruta l'arrière des crânes dépassant des uniformes noirs devant lui. En sentant un regard intense lui brûler la joue, il se figea. À sa droite, sur le siège voisin de son pupitre, Hermione affichait une expression mauvaise. Elle le considérait d'une drôle de manière, semblant lui reprocher silencieusement de s'être fait remarquer dès l'entrée du professeur Rogue. Tout prétexte était bon aux yeux de celui-ci pour se défouler sur la maison Gryffondor, comme au bon vieux temps. Un qui somnolait lors de son entrée de grand seigneur, et c'était toute la promotion qui s'embarquait pour un cours absolument infâme. Sa petite-amie paraissait déterminée à lui rappeler ce détail essentiel. Pourtant, la lueur dans ses pupilles brunes appelait encore une réprimande. Avec tout ce qui était arrivé à Harry, il n'était pas bon pour l'un d'entre eux, ses amis proches, de faire parler de lui. L'école ne laisserait pas un tel chaos s'emparer à nouveau des murailles du château et les sanctions seraient exemplaires. Leurs moindres faits et gestes étaient épiés avec une attention digne d'une mission d'Auror et le moindre bâillement serait extrapolé dans des sphères d'interprétations qu'ils n'auraient même pas du imaginer. Hermione, et même Neville, le lui avait expliqué à de nombreuses reprises ces derniers jours. Pourtant, le cadet des Weasley ne comprenait pas en quoi grappiller quelques minutes de sommeil, pendant un creux en prime, aurait pu lui porter préjudice. Aussi, haussant les épaules avec agacement, Ron chuchota furieusement.
- Quoi, encore ?
- Rien, coupa court la née moldue.
La jeune femme brune se mit à l'ignorer royalement et se concentra sur le cours en train de débuter. Tourmenté par son tempérament de Gryffondor, grandement peu aidé par ses nerfs titillés d'éreintement, le roux la fixa longuement avec colère.
Avec des mouvements hachés traduisant son énervement, le cadet des Weasley écarta sa pile de manuels contre le butoir frontal de son pupitre, et plaça devant lui le grimoire sur lequel ils allaient travailler avec la reprise, aujourd'hui, en tout, huit jours après la pleine lune. Cela fait, il détailla une nouvelle fois le profil de la sorcière surdouée. Son nez fin et droit ne subissait aucun plissement en particulier, mais, sous l'effet de sa propre colère, Ron sentait qu'il le narguait impunément, comme l'aurait fait celui de sa sœur, une fois vexée. Sa mâchoire se contracta, faisant ressortir ses os, et le roux détourna définitivement le regard.
Au bureau du professeur, le maître des potions leva sa baguette. Anticipant le geste, le roux recula prudemment ses coudes contre lui, vidant totalement l'espace de son pupitre. Hermione, perdue dans le vague des têtes devant elle, n'en fit pas autant. D'un coup du poignet, un sort balaya la salle de la première à la dernière rangée, ouvrant tour à tour les lourds grimoires à la page concernant la leçon du jour, et probablement les trois rouleaux de parchemin à rendre pour le surlendemain. La table double, en vieux bois ciré, trembla sous le choc des tranches se divisant au même instant, et, surprise, la née moldue bondit sur son siège en poussant un petit cri étouffé.
Un rire mesquin échappa à Ron et il sentit, comme une délicieuse malédiction, la fureur de sa petite-amie lui gifler mentalement le visage. Le plaisir du roux ne fit que redoubler lorsqu'il remarqua, qu'au tableau, le maîtres des potions avait également esquissé un sourire satisfait. Ce n'était pas tous les jours qu'il pouvait rabattre le caquet de sa détestée mademoiselle je-sais-tout sans même l'avoir prémédité. Il savoura sa victoire tout en écrivant le thème du jour à la baguette, tandis que, dans son dos, Hermione profitait de son inattention pour régler ses comptes comme une petite peste. Son rictus de joie se teinta cependant de déception, face au tableau noir, en percevant le pauvre argument qui en découla par la force de son legilimens. Seule Miss Granger demeurait atterrée.
- Pauvre con, murmura-t-elle à l'attention du fils Weasley.
- Tu ne sais pas rire, lui rétorqua celui-ci.
- Du malheur des autres, certainement pas non.
- Le malheur des autres, tout de suite, soupira le rouquin en levant les yeux au ciel.
La jeune femme ne répondit rien. Une certaine rougeur avait pris place sur ses pommettes, et sa main vint frotter maladroitement l'arrière de sa nuque. Mal à l'aise, et franchement pleine de rancune envers son petit-ami, elle se plongea dans la lecture silencieuse de ses pages sur le thème de la leçon du jour : une révision, qui aurait pourtant dû être une découverte, des sortilèges impardonnables et de leurs contre-sorts. Maugrey avait devancé ce thème de quatre ans... Tous savaient déjà ces questions épineuses de la magie, devenues des bases au fil du temps et de la guerre.
Ron, pour sa part, considérait ne pas avoir que cela à penser. Il manquait cruellement de sommeil depuis près d'une semaine. Entre la disparition de Harry, la lycanthropie de Bill qui n'était toujours pas pleinement rétabli, et la reprise des cours sommée par McGonagall, directrice de leur maison et professeur de métamorphoses... Professeur de métamorphose d'un emploi du temps en cauchemar, plutôt ! Car, dès la reprise des cours, une nouveauté charmante avait fait son apparition dans leur routine pourtant bien rodée. L'organisation de leurs rattrapages privilégiés avait été entièrement remaniée, de fond en comble ! Les heures avaient été allégées, de façon à pouvoir se caler sur la plage horaire de l'étude personnelle, celle que le cadet des Weasley réservait généralement à un bon repos bien mérité. Clou du spectacle : on leur avait confisqués leurs retourneurs de temps, comme cela, sans explications ni raisons avancées ! Qu'est-ce qu'on se marrait !
Mais aucun d'entre eux n'était dupe. Au fond, Hermione et lui avaient déjà compris la manœuvre qui se dissimulait lâchement derrière cette entreprise de refonte des emplois du temps en des journées viables de moins de dix à douze heures. D'une façon ou d'une autre, Harry s'était servi de son retourneur de temps pour son usage personnel, bien au-delà de la restriction imposée lors de leur retour qui leur permettait de suivre leurs cours en parallèle. La crainte de les voir dériver dans le même cercle vicieux animait le corps enseignant qui, par mesure de précaution, avait décidé de ce retrait inopiné. Pourtant, face à eux, personne ne se serait avisé de montrer une face de six pieds de long, bien loin de là ! On prétendait même que tout allait parfaitement bien, comme si l'élève le plus célèbre de leur institution ne venait pas juste de se faire la malle sous le prétexte qu'une guerre, certifiée finie, avait toujours court. On voulait se rassurer en se persuadant, vainement, que cette graine de doute, instaurée par le plus fiable, somme toute, d'entre eux quand on en venait à ce cinglé de Jédusor, ne prendrait pas racine dans d'autres esprit, et en particulier chez les proches directs de Saint Potter. Les septième année. La génération de Potter.
Cette mascarade hypocrite dégoûtait exagérément Ron, autant qu'elle l'effrayait. Si l'école agissait de la sorte avec eux, c'était bien que l'on songeait qu'un risque quelconque demeurait là, tapi dans un coin des esprits. Cette réalisation avait amené le roux à réfléchir à la situation. Et rien que cela l'avait persuadé d'une chose : Harry n'était que le premier domino d'une longue ligne formant un joli dessin tragique. D'autres, parmi les rangs, ne tarderaient pas à suivre son exemple, dévorés de curiosité, et le château devrait faire face à un soulèvement étudiant exigeant d'obtenir la vérité. Quant au prochain sur la liste, le cadet des Weasley avait mené ses calculs. Par principe, bien qu'il s'étonnait à y croire assez peu en réalité, Ron avait inclus Hermione dans le lot des personnes qu'il avait prénommées « à risque ». Dean et Ginny n'en faisaient pas parti, encore trop perdus dans leur bonheur loin d'être innocent. En excluant, d'entrée de jeu, les professeurs de ses prévisions, le cadet des Weasley en avait écarté l'évidence du cas du professeur Lupin qui, sans cela, se serait retrouvé premier sur la liste. Au final, Ron avait réduit ses pronostics à deux noms distincts. Seulement deux noms, les plus susceptibles d'emprunter la pente glissante. Et, contre toute attente, en une poignée de jours depuis ce constat, le roux était déjà parvenu à les départager.
Neville était le premier nom à lui être venu à l'esprit. Son aventure de la pleine lune aiguisait ses pensées noires. Pour l'instant, les accusations lancées contre Harry, sous son nez, ne le révoltaient qu'au nom de leur amitié profonde. Mais cela ne tarderait pas à changer, Ron en aurait mis sa main au feu. Bientôt, le féru de botanique en viendrait à d'autres horizons de réflexion. À force de s'entendre répéter que le départ d'Harry était un « bon débarras », la foi du Préfet-en-Chef en viendrait à être questionnée. Tout se jouerait là, au moment où Neville déciderait d'en avoir le cœur net, lui aussi, ou, simplement, de se ranger à l'avis général. La troisième option existait, et elle serait forcément celle qui aurait court dans le futur, mais Ron, pourtant convaincu de sa fatalité incontournable, ne parvenait pas à en envisager le contenu ni la direction. Pourvu que rien ne soit mauvais, c'était tout ce qu'il souhaitait, vainement évidemment.
Il suffisait d'observer le visage de Neville pour comprendre que quelque chose avait changé. Une perpétuelle barre d'inquiétude plissait son front, comme s'il était constamment assailli par un quelconque grésillement, résidant entre les parois de son crâne, l'empêchant de se concentrer sur autre chose que lui. Le Préfet-en-Chef réfléchissait avant d'agir, comme les spécimens de son espèce. Leurs réactions étaient plus lentes, et souvent plus mesurées, mais ne manquaient jamais d'efficacité.
La seconde personne que Ron avait en tête, celle qui occupait d'ailleurs la première place de ce classement des personnes « à risques », n'était pas de ce genre. Au contraire, elle agissait sur l'instant, en accord avec les pulsions de ses nerfs et réfléchissait après, en recevant pluie de réactions plus ou moins bonnes sur son jugement et, surtout, son action hâtive. Harry faisait partie de ces personnes, et c'était la raison pour laquelle ils s'étaient si bien entendus dès le premier instant. Leur spontanéité avait fait le charme de leur rapprochement et leurs similarités les avaient fait devenir meilleurs amis. Des similarités qui avaient amené Ron à se considérer comme le prochain domino du parcours. Et, pour le coup, là où ses hypothèses sur Neville demeuraient simples spéculations, pour son propre cas, les preuves semblaient s'amonceler.
Des obsessions commençaient à le tourmenter. De gentilles, elles étaient en train de passer au stade de nuisances. Et le roux n'était pas sans connaître la prochaine étape... Chez lui, tout avait commencé avec une idée folle, pourtant censée remplir toutes les clauses requises pour être de bonne augure. L'agitation qui régnait, le jour de la visite de ses parents, avait dérangé les esprits du groupe des Gryffondors. Devant l'avalanche des événements, Ron s'était senti démuni, incapable de fournir une réponse ou une explication autour de lui, à commencer par sa propre personne.
Harry lui manquait cruellement. C'était parfaitement dégoulinant, et même dérangeant de l'admettre en tant qu'adolescent parfois encore incertain de sa virilité, mais il ne pouvait plus dissimuler la vérité. Son meilleur ami avait déjà, en quelque sorte, « disparu » depuis un bout de temps, mais savoir qu'il ne résidait plus du tout entre les murs du château lui laissait un drôle d'arrière-goût désagréable sur la langue. Un peu comme les pensées parasites qui bourdonnaient dans les oreilles de Neville, le roux ne pouvait pas se débarrasser de ce sentiment d'immense gâchis.
On ne les appelait pas le « fabuleux trio » pour rien ! Leur force était d'être ensemble ! Tout se passait toujours mal quand ils n'étaient pas réunis ! Sans Harry et lui, Hermione serait morte sous les coups de massue d'un troll lâché entre les murs de l'école, lors de leur première année. Eux n'étaient pas passés loin de servir de repas à une armée d'Acromentules et n'auraient, d'ailleurs, jamais résolu l'énigme du Basilic et de la tuyauterie du château sans la page de grimoire griffonnée par Hermione avant qu'elle ne soit pétrifiée. S'il n'était pas revenu à temps, quelques mois plus tôt, Harry serait mort noyé et le médaillon de Jédusor palpiterait encore comme un cœur maléfique dans la forêt de Dean. Et la liste continuerait, encore et encore ! Les pires catastrophes se produisaient toujours quand ils étaient séparés. Si la coupe des quatre sorciers n'avait pas été un exemple suffisamment flagrant, il suffisait d'avoir vu l'état de Malfoy après son combat avec Harry. Les entailles lui déballaient presque les organes sur le sol pour sélection de greffons ! Ou, encore mieux, le constat du désastre actuel aurait dû amplement prouver son point !
Ron n'acceptait pas le départ silencieux d'Harry. Hormis le fait que cet abruti ait encore jugé nécessaire de les écarter, Hermione et lui, de la castagne, par d'agaçants sentiments de noblesse, le roux n'appréciait pas d'avoir été automatiquement relégué au second plan de cette bataille. Si mage noir et Mangemorts il y avait, lui aussi voulait en être ! Après tout, cela ne déviait pas énormément du plan initial : rechercher les Horcruxes, trouver un moyen d'en venir à bout, les réduire en cendres en dégommant quelques Mangemorts et Rafleurs au passage pour se faire l'affreux-sans-nez à la fin. Au lieu de traquer les Horcruxes de ce dernier, désormais, on se concentrait sur lui seul. On avait juste sauté quelques étapes. Et si Harry pensait qu'il s'agissait de la bonne option, le cadet des Weasley voulait le suivre. Il avait appris à lui faire confiance. De toute manière, ensemble, ils venaient à bout de presque tout.
Les affrontements de fierté puérile entre Dean et Hermione avaient fait germer une idée dans son esprit de rouquin. L'attitude renfermée, et franchement triste, de sa petite-amie avait fini de le convaincre de l'utilité de son geste. La sorcière surdouée refusait de l'admettre, mais elle aussi s'ennuyait ferme. Les cours ne la distrayaient plus autant depuis que Harry avait commencé à agir bizarrement. Mais, au lieu de réagir, sa petite-amie sombrait dans une douce mélancolie qui, un jour ou l'autre, finirait par agiter sa réflexion. Du moins, il l'espérait. Ceci lui faisait croire qu'il n'aurait aucun mal à la convaincre. De quoi ? Et bien, de réaliser ce que tout le monde voulait, au fond, entre les murs de ce château : être fixés, une fois pour toutes.
Le seul à posséder ces informations nécessaires n'était autre qu'Harry. La menace était-elle réelle ? Ou n'était-ce qu'un agglomérat d'hallucinations généré par l'esprit d'un jeune homme sur la voie de la sénilité précoce ? « Autant le lui demander directement et se faire une idée à partir de sa réponse », songeait Ron.
Aussi, armé de sa plume et d'un rouleau de parchemin, Ron avait écrit une lettre à Harry. Elle ne contenait pas grand chose, vraiment. Rien de très transcendant en tout cas. Il n'avait jamais été très doué pour ces choses là. C'était peut-être pour cette raison, d'ailleurs, qu'il avait mis près d'une heure à la rédiger. Tant et si bien, qu'il aurait été capable de la citer par cœur, jusqu'à la position de la moindre virgule, si on le lui avait demandé. Pour tout dire, il regrettait un peu son entrée en matière...
« Harry,
Je vais t'écrire ça comme je le pense. Espèce d'abruti ! Qu'est-ce qui t'a pris ? Partir tout seul ? On me dit souvent que je suis stupide, mais là, tu me bats et à plates coutures ! Hermione sourirait probablement en lisant ce qui va suivre, tant ça lui ressemble, mais... Bordel de Merlin ! Sept ans d'amitié et près de sept mois en fuite avec nous ne t'ont rien appris ? Tu n'as pas encore compris que, tout seul, tu ne réussiras qu'à te faire avoir ? Tu crois que c'est une idée lumineuse ? En sachant parfaitement ce que ça donne quand tu t'aventures seul quelque part ? Si ce cinglé de Tu-Sais-Qui a vraiment décidé de masquer la guerre, d'une façon ou d'une autre ?
Tu doutes de ce que je te raconte ? J'ai quantité d'exemples à te donner ! Rappelle-toi du troll qui a agressé Hermione en première année, sans ce foutu Wingardium Leviosa, elle ne serait sûrement plus là ! Et la chambre ? Tu t'en rappelles de la chambre et de Lockhart qui était encore plus un bon à rien, que moi avec une baguette défectueuse ? Sur chaque année, littéralement, je peux te citer au moins un exemple pour te prouver que le travail d'équipe qu'on fait à trois est le meilleur ! Pourquoi douter de nous sur ce coup là ?
Parce que, Merlin, je n'ose pas imaginer que tu es parti sans nous le dire par pure bonté de cœur, parce que tu ne veux pas qu'on en soit ! Pas après ce que je t'ai juré la veille du mariage de Bill ! Soit assuré que, si c'est ça, je vais te botter les fesses ! On te fait confiance, aussi dur que ce soit à avaler pour toi, autant que pour nous. On est là-dedans depuis trop longtemps pour se cacher plus longtemps la vérité. Alors, tu vas me dire où tu es, et ne surtout pas bouger. Parce que, mon vieux, je te le jure, sur la tête de ma sœur, je vais te rejoindre ! Et Hermione viendra avec moi ! Et on mettra tout ça au clair ! De toute façon, toi et moi on ne peut pas être plus foutus que ça pour les ASPICs et Hermione... Bon, on sait qu'elle les aura même les yeux fermés !
On t'aidera à trouver les preuves dont tu as besoin. On t'aidera pour tout, je te le jure.
Alors, où es-tu ? J'attends ta réponse, et mon sac aussi.
Tu as intérêt à me répondre. Ron W. »
Difficile de fournir une preuve plus évidente pour affirmer qu'il était le prochain sur la liste de la pente dangereuse. Hermione le suivrait, il n'en doutait pas une seconde.
Mais voilà, Harry n'avait jamais répondu. Errol était revenu, au petit matin, le lendemain, sans aucun mot accroché à la serre, pas même celui qu'il avait lui-même envoyé. Quelques plumes semblaient lui manquer vers la queue, et une drôle de marque rouge vif saillait sous les rares carbonisées qui étaient restées en place. Avait-il été attaqué ? Rien n'était moins sûr. Maladroit comme ce fichu oiseau était, il avait très bien pu se causer cette blessure par ses propres moyens et perdre la lettre par la même occasion. D'un coup, Ron regrettait de ne pas avoir envoyé Coquecigrue à sa place. Au moins, avec lui, il aurait été fixé... Quoique, son propre oiseau avait une forte tendance à ne jamais délivrer les messages sur le moment, à les garder jalousement pendant plusieurs jours avant qu'on ne s'en aperçoive... Cette particularité de caractère de son propre hibou miniature était d'ailleurs la raison pour laquelle le cadet des Weasley lui avait préféré le fidèle compagnon qui accompagnait sa famille depuis pratiquement plus longtemps que sa propre naissance. Ron songeait, qu'avec lui, au moins, il aurait été sûr que son message soit bien parvenu jusqu'à Harry. Quelle erreur !
Depuis le retour de l'oiseau, le roux avait passé tant de temps à cogiter qu'il avait développé, à son tour, un grave syndrome d'insomnie. Ses nuits, Ron les passait à se retourner en suppliant son esprit tourmenté de lui accorder quelques heures de répit. Mais, il semblait que toute occasion était bonne pour ses méninges de dériver de leurs occupations. Un câlin gentillet avec Hermione, dans le coin des amoureux près de la bibliothèque, et ses lèvres prenaient aisément le relais tandis que son cœur n'était déjà plus à la tâche, songeant à cette énigme impossible. Au fur et à mesure de ses dérives, le cadet des Weasley avait l'impression de voguer sur des eaux de plus en plus profondes, sombres et, surtout, de plus en plus éloignées de tout rivage sûr. Ou alors, une heure de cours particulièrement ennuyeuse et soporifique, comme celle-ci, le ramenait incessamment au même point : Harry avait eu son message ? Comment Errol avait-il été blessé ? Il ne semblait pas y avoir le moindre impact sur sa peau... Et pourtant, le hibou, pour revenir ainsi, ne pouvait pas avoir fait autrement qu'être atteint par quelque chose. Oui, mais quoi ? Et où ? Merlin, il aurait dû placer un pisteur sur son fichu volatile !
Immanquablement, ses pensées ne tardaient pas à placer son corps dans un état d'immobilité proche de la léthargie. Combiné au manque de sommeil, le ménage n'était absolument pas bon, et, bien souvent, il sombrait sans même s'en rendre compte... Comme à cet instant.
- Weasley !
Sursautant furieusement, Ron grimaça fortement en sentant une douleur fulgurante lui parcourir l'arrière du crâne. Les muscles de sa nuque manifestaient par là leur mécontentement envers le mouvement d'éveil bien trop brusque pour eux. Un instant plus tôt, ils se relâchaient presque totalement, laissant le nez couvert de taches de rousseur piquer vers l'avant, quand, tout à coup, on les avait sollicités dans l'urgence.
Profondément dérangé, le cadet des Weasley jeta un œil mauvais sur le responsable de son agitation. À l'autre bout de la pièce, le directeur de l'école le dévisageait d'un dégoût particulièrement piquant. À nouveau, toutes les têtes de la classe se tournèrent timidement vers le rouquin. Ceux qui n'entraient pas dans le champ de vision du professeur Rogue, eux, ne se gênaient cependant pas pour lui faire des reproches silencieux.
- Monsieur Weasley, dois-je vous rappeler que l'utilité d'une table n'est certainement pas de vous servir de lit ? cracha Severus.
La mâchoire de Ron se contracta férocement. Ses yeux bleus lançaient des éclairs de rage partout autour de lui, forçant quiconque croisait son regard à se détourner sans attendre, par crainte de voir la malédiction s'abattre sur lui.
- Alors ! tonitrua le maître des potions en le faisant à nouveau trembler dans son siège. Dois-je vous le rappeler ?
- Non, monsieur, répondit le cadet des Weasley, les dents serrées.
Soufflant par ses narines étroites, le professeur Rogue ignora la mèche noire et graisseuse qui se détachait progressivement du reste de ses cheveux de corbeau. Ses doigts crayeux et cadavériques parcoururent légèrement la surface du grimoire sur le pupitre d'une étudiante du premier rang. Celle-ci se recula aussi discrètement que possible, ses pupilles voyageant de la couverture quelque peu usagée au visage impassible et froid du maître des potions. Ce dernier finit par s'éloigner de son pas régulier et glaçant.
- En considération des récents événements, je vous accorde, Weasley, le bénéfice du doute, annonça le directeur de l'école.
Un étonnement saisissant parcourut les rangs de la salle de Défense contre les Forces du mal. La décision du professeur Rogue était extrêmement clémente, fait rarissime, pour ne pas dire inédit, à l'attention d'un membre de la tribu rousse. L'homme acariâtre détestait cette famille comme la plus perfide des races sur la terre et ne se privait jamais d'une punition pour flatter son penchant sadique. Cette fois, pourtant, il n'en était pas ainsi. Néanmoins, conscient du cadeau qu'il offrait à son étudiant détesté, Severus ne se priva pas d'un commentaire cinglant.
- Estimez-vous heureux d'être épargné, Weasley. Et si vous vous montriez incapable d'apprécier la valeur de mon geste, je suis certain que vos camarades, eux, la mesurent déjà.
Les sourcils noirs se haussèrent de mépris et les lèvres de Ron se retroussèrent en un rictus dégoûté.
Au fond, Rogue était un génie. Vraiment. Ce sale type avait la capacité, unique au monde, de créer une palette de réactions, toutes plus originales les unes que les autres, grâce à une unique et perpétuelle posture de mépris, expérimentée à l'extrême. En lui accordant sa soi-disant clémence devant tous les autres, il l'humiliait encore plus sûrement qu'en lui posant une question impossible sur son domaine de compétence. De plus, en soulignant son geste à la classe, aucun de ses camarades n'aurait encore la mauvaise idée de venir le féliciter sur sa chance intolérable. Au contraire, on viendrait plutôt l'enfoncer, lui demander quel était son problème pour avoir besoin d'attirer la guigne à tout le monde ! On ponctuerait même l'agression d'un rappel douloureux à la guerre et à ses sept mois de cavale à travers champs, comme si ils ne lui avaient pas suffi, comme Harry n'avait pas été un exemple suffisamment flagrant.
Hormis des excuses vides, le cadet des Weasley ne pourrait rien leur répondre sans se compromettre davantage. Et, il en aurait mis sa main au feu, c'était exactement ce que Rogue recherchait pour lui : l'enfermer dans le silence. Ron n'en pensait pas moins pour autant. Au-delà de sa simple image de professeur acariâtre et juste bon à casser les têtes qui ne lui revenaient pas, le maître des potions bénéficiait d'un statut bien plus complexe que cela. Pour sûr, il n'était pas étranger à toute cette histoire. Harry aussi en était convaincu. Après tout, ne leur avait-on jamais expliqué pourquoi d'assassin de Dumbledore, Severus Rogue était passé à directeur incontestable, et même quasi divin, de l'école ? Les autres professeurs n'étaient pas sous Imperium comme le suggérait d'abord le survivant. Ils semblaient simplement conquis par son charisme, aplatis tels des crêpes comme on se prosternerait devant la réincarnation d'un dieu sur terre. À les en croire, le directeur de l'école savait tout mieux que tout le monde. Et, au fond, cette assertion qui rendait Harry totalement fou de rage, soufflait à Ron une autre intuition. Car, en fin de compte, il était vrai que, de chacun d'entre eux, Rogue était le plus susceptible de savoir ce qui se tramait. N'était-ce pas lui que son meilleur ami déclarait surveiller dès qu'il en avait l'occasion ? N'était-ce pas lui aussi qui s'était retrouvé, à chaque événement, dans des situations compromettantes ? L'épisode de la pierre philosophale qu'il prétendait avoir voulu protéger avant tout le monde en première année ? La fausse confiance aveugle à Lockhart qui les avait laissés affronter le Basilic par leurs propres moyens ? L'affrontement avec Sirius et Remus dans la Cabane Hurlante ? Laisser Harry concourir dans une stupide coupe des sorciers, qui avait signé le retour de Voldemort, sous prétexte que ce serait encore plus entacher sa réputation ? L'arrêt brutal des cours d'occlumencie, le moyen favori de Jédusor pour perturber les pensées d'Harry ? Le soutien indéfectible à Malfoy l'année précédente ? L'introduction des Carrow dans le château et, parmi tous, le seul rescapé de l'étrange vague qui avait fait disparaître soudainement toutes les forces du mal de la surface de la terre ?
Les preuves allaient par sept. Sept années que ce connard des potions les menait en bateau comme il lui plaisait. Quelque chose clochait, au point d'allumer une sorte d'alarme dans l'esprit du cadet des Weasley. Ils n'avaient jamais fait confiance à Rogue, même après des années à y être enjoints par les membres de l'Ordre du Phénix, Dumbledore compris. Au fond, Ron sentait bien que ce moment de calme apparent n'était certainement pas celui pour commencer à le faire. Bien au contraire, plus que jamais, il sentait sa méfiance à l'égard du maître des potions s'accroître. Les questions se bousculaient dans son crâne, toutes plus imposantes les unes que les autres. Même les plus loufoques lui semblaient vraisemblables à poser. Rogue avait-il, ne serait-ce qu'une seule chose, à voir dans la disparition de Harry ? S'en était-il rendu responsable, commanditaire ou complice d'une quelconque façon ? Neville leur avait dit que le survivant avait subitement changé de comportement dans la Cabane Hurlante. Se pouvait-il qu'on lui ait lancé un impardonnable tandis que Bill et Remus se battaient dans un coin ? Ou Harry avait-il trouvé une preuve qui le confortait dans ses soupçons, sans qu'il n'en parle plus que cela à Neville, précipité par l'euphorie ? Tout était envisageable sur ce point. Mais une chose était certaine : Rogue était encore moins clair que d'habitude.
De fantôme errant, tel un souffle invisible, entre le château et d'autres horizons inconnus, lors de leur arrivée, l'épouvantail de directeur était devenu véritable assidu infatigable à Poudlard après les événements de la pleine lune. Les changements comme ceux-là n'étaient jamais anodins. Décharger Lupin de ses heures en attendant qu'il se remette ? Qu'on lui fasse avaler des couleuvres aussi ! Rogue ne faisait jamais rien par bonté de cœur. Il n'en avait d'ailleurs pas sous ce strict corset noir, Ron l'aurait parié ! La raison était forcément autre. Et tout cela portait à croire que le maître des potions jouait un rôle particulier dans cette histoire. Un rôle qu'il aurait mieux valu cerner le plus rapidement possible.
L'Ordre leur avait assuré, quelques temps plus tôt, que Rogue n'était autre qu'un agent double. De tous, il était probablement celui qui risquait le plus sa vie. Mais quelle était cette mission d'agent double, exactement ? Si ce titre respectait les idées que Ron s'en faisait, cela voulait simplement dire que le directeur de l'école était en contact direct avec Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. Ou, du moins, qu'il se présentait comme partie intégrante du camp des Mangemorts durant la guerre, assistant à leurs réunions stratégiques pour y récolter des informations et en délivrer d'autres, prévues d'avance par les membres de l'Ordre du Phénix, pour assurer son apparente collaboration. Un jeu très dangereux. Seulement, où en était-il depuis le retrait des troupes de Voldemort ? Même si un immense cataclysme, dont aucun d'eux n'avait miraculeusement entendu parlé, s'était abattu sur le camp adverse, chaque être qui en faisait partie n'avait pas été totalement éradiqué. C'était tout bonnement impossible. Rien que Malfoy lui-même... Sauf si le mage noir avait décidé de les tuer, par représailles, pour les avoir laissé s'échapper du manoir... L'option ne sonnait absolument pas faux. En fait, elle semblait même la seule envisageable. Mais, en réalité, peu lui importait du destin de Malfoy et de son strangulot de père. Il réfléchissait en général.
Si Harry ne leur répondait jamais, Ron songeait qu'il leur faudrait bien trouver les réponses par eux-mêmes. Et, entre les murs du château, Rogue était le plus à même de les leur apporter. Mais, au lieu de les aider à tirer cette situation au clair, tuant dans l'œuf les spéculations montantes, comme en neige, entre les rangs des étudiants, le sale bonhomme était là, à donner tranquillement ses cours de Défense contre les forces du mal. À le voir, on aurait cru à une certaine innocence de sa part, loin des jeux de ficelles qui se tramaient dans l'ombre et des murmures inquiétants que le silence laissait entrapercevoir. Et ces prunelles noires toujours collées sur lui...
- Nous reprenons donc, pour Weasley et sa chance gracieuse, sifflait-il méchamment en se tournant de nouveau vers le tableau.
Les noms des trois impardonnables y étaient gravés à la craie. À côté de chacun d'entre eux, des croquis incroyablement précis dépeignait les mouvements nécessaires à leur incantation. Hermione, à côté de lui, arborait un visage décomposé. Cette leçon ne différait en rien de ce que Remus aurait pu leur apprendre durant un de leurs cours particulier. Pourtant, voir ce dangereux savoir exposé aux yeux de tous, y compris des plus fragiles et influençables, ne les rassurait ni l'un ni l'autre. Et, à en juger, par l'air qu'affichait Neville, quelques rangs plus haut, des souvenirs indésirables de quatrième année assaillaient certains d'entre eux.
Furieux, Ron serra les poings avec force. Ce connard ne manquait pas de souffle. Il se permettait même de faire du zèle en se croyant en territoire conquis ! Pourtant, le sentiment désagréable des regards de ses camarades, sur sa personne, piquant toujours son orgueil, il n'osa pas s'engager dans un affrontement direct avec le professeur remplaçant. Ses nerfs lui brûlaient l'envers de l'épiderme comme autant de fers chauds serpentant entre ses veines, mais endurant la douleur que son mutisme lui causait, le cadet des Weasley ne broncha pas. Au lieu de ça, il tenta de trouver la bonne formule pour s'apaiser, et se surpris à chuchoter presque indistinctement quelques mots inutiles, entre ses dents.
- Tu peux y arriver. Tu vas survivre à ce cours. Tu peux y arriver.
Malheureusement pour lui, la discrétion n'était pas son fort et, en présence d'un être armé d'autant de perspicacité que l'horrible maître des potions, son refrain de motivation eut tout sauf l'effet escompté.
Derrière son bureau, Rogue dévoilait un rictus mi-fier mi-enragé tout en l'observant intensément. Il reposa sa baguette sur la surface de travail et, remontant théâtralement ses manches, croisa les bras derrière son dos, saisissant les pans de sa cape comme à son habitude.
- Puisque monsieur Weasley semble d'humeur à briller par son indiscipline, aujourd'hui, commença-t-il, donnons-lui la chance de s'exprimer !
- Mais, je...
- Monsieur Weasley, des trois sortilèges impardonnables, lequel peut-être combattu par un sorcier ?
Un sourire mauvais souleva les lèvres du roux. Sans y avoir été invité, il se leva et répondit froidement à la question du directeur de l'école.
- L'Imperium.
- Quel est le meilleur moyen pour y parvenir ? enchaîna Severus.
- Rendre son esprit impénétrable et une bonne dose de volonté.
- Quel sortilège impardonnable a le pouvoir d'altérer un objet quand on le lance sur ce dernier ?
- Le Doloris, affirma Ron.
- Quel sortilège impardonnable n'a pas de contre-sortilège ?
- Celui de la mort.
- Son incantation ?
- Avada Kedavra.
Un silence fébrile se fit dans la classe. Sur sa chaise, Hermione considérait son petit-ami avec effarement. Lui ne quittait pas Rogue des yeux. L'intensité dans son regard alourdissait encore la portée de ses dernières paroles, comme si, au fond, il avait espéré que quelque chose se produise en les prononçant. Après un moment, probablement passé à débattre avec sa conscience, le sorcier acariâtre reprit l'interrogation surprise de son élève détesté.
- Pourquoi nomme-t-on ces trois sortilèges « impardonnables » ?
- Ils sont interdits.
- Et dans quel cas particuliers peuvent-ils être autorisés ? releva soudainement Severus.
Le sourire sur les traits du cadet des Weasley s'accrut encore. Écarquillant ses yeux couleur noisette, la née moldue le suppliait silencieusement d'en rester là et de ne pas entrer dans le jeu de Rogue. Sa main amorçait un mouvement pour attraper le bras du roux quand celui-ci répondit enfin à la question.
- La loi les interdisent dans toute situation, professeur. C'est ce que les bonnes manières veulent que je vous réponde.
- Et vous, qu'en pensez-vous ? susurra Rogue.
- Ron, ne fais pas ça, murmura Hermione. Ron !
- Je pense que c'est de la connerie. Surtout si vous tenez absolument à nous les enseigner à votre lamentable façon.
Jubilant, Severus gonfla sa poitrine de fierté éhontément affichée. Affligée, Hermione laissa sa tête s'enfoncer dans ses mains, les paupières fortement plissées. Bien évidemment, il avait fallu que Ron se précipite dans le piège. Avec plaisir, en plus ! Le directeur, lui, n'attendait que cela, dès l'instant où il était entré. Il énonça lentement les chefs d'accusations retenus.
- Pour propos dangereux lors d'un cours traitant un sujet sensible, indiscipline, somnolence injustifiée et outrage à un professeur, j'enlève cinquante points à Gryffondor.
Une série de souffles s'élevèrent dans la salle avant de retomber aussi rapidement qu'un soufflet. Il n'aurait pas fallu devenir le prochain paratonnerre du maître des potions et encore faire perdre des points à leur maison.
- Vous attendiez que ça arrive, grogna Ron.
- Accusations à l'encontre d'un professeur, décidément, vous brillez dans les domaines d'ordinaire les plus tabous, se moqua Severus. Moins dix points.
- Sale enfoiré.
- Moins vingt points. Dois-je encore continuer ou est-ce que la leçon suffira pour aujourd'hui ?
Élève et professeur se dévisagèrent pendant une longue minute. Sans dire un mot, Ron ramassa son sac, le jeta sur son épaule et coinça ses grimoires de septième année sous son bras. Se détournant enfin en adressant un dernier regard haineux au directeur de Poudlard, le cadet des Weasley se dirigea vers la porte.
- Sortie d'un cours sans y être autorisé, cela va chercher dans les quinze points, releva le professeur Rogue.
- Oh ! Weasley ! s'éleva soudainement une voix.
Sur le seuil de la classe, Ron se retourna. Dean, debout, le défiait de ses prunelles noires, les bras écartés comme s'il demandait à en découdre. Apparemment curieux de voir l'issue des choses, Rogue le laissait faire, non sans un visible agacement. Son cours était devenu une véritable place de foire et cela n'était pas sans le faire enrager.
- Si tu t'inquiètes de ce que ces points vont faire pour la coupe des maisons, Thomas, c'est que tu es carrément attardé, déclara le cadet des Weasley.
Le petit-ami d'Hermione se détourna définitivement et quitta le cours. Ron ne souhaitait vraiment pas être méchant envers les siens, mais un rictus fortement amusé éclaira ses traits tandis qu'en refermant la porte derrière lui, il perçut la voix glaciale du maître des potions.
- Monsieur Thomas, perturbation du bon déroulement d'un cours et outrage à professeur, moins vingt points pour Gryffondor !
Assénée avec art et expérience à un homme, l'inconscience était une bénédiction insoupçonnée pour quiconque désirait oublier jusqu'à son existence propre. Les méthodes pour y parvenir étaient plus que variées. Cependant, les plus efficaces de toutes se révélaient, bien souvent, les plus surprenantes de toutes.
Quatrième jour de captivité dans les sous-sols du manoir Malfoy pour Harry Potter. Combattu, attrapé, assommé, maltraité et malmené, enchaîné, mais très peu visité... Durant les premières heures de son arrivée au quartier général du mage noir, tout s'était enchaîné à une vitesse fulgurante. Pourtant, après la visite de Drago, au petit matin de son emprisonnement, le temps semblait s'être tout simplement suspendu. Il semblait au survivant n'avoir jamais existé en dehors de cet endroit, de toute sa vie, malgré la surprise effroyable qui lui saisissait les tripes, chaque fois qu'il s'éveillait, de se trouver en pareil lieu. Les nouveaux détails qu'il décelait dans les murs, tels que des inscriptions d'anciens détenus, dont il ne souhaitait même pas imaginer la destinée, n'étaient dans son regard que de vieilles choses routinières. Son esprit ne semblait plus enregistrer les informations correctement et classait l'intérêt de ces gravures sanguinolentes dans de la mémoire plus ancienne.
Une drôle d'anesthésie avait pris possession de lui. En surface, il ne ressentait absolument plus rien, amorphe. Seulement, dès que l'on s'enfonçait un peu plus sous la chair apparemment insensibilisée, les nerfs grouillaient de pulsions inassouvies en un tourbillon confus et douloureux. Chaque chemin emprunté demeurant infructueux, ils ne cessaient d'en référer à la matrice principale, l'alertant jusqu'à dépasser le stade des hallucinations malsaines. Ainsi, flashs, images, panique et présences néfastes affluaient par vagues frénétiques dans l'esprit du sorcier de Gryffondor. Il pouvait les sentir monter depuis son estomac et ses doigts jusqu'à la pointe de sa nuque en une onde de tétanie, tel un choc électrique ralenti à l'extrême qui aurait soulevé et, en même temps, écrasé chaque muscle sur son passage.
La paranoïa s'installant, Harry en finissait par se demander si on ne l'avait pas oublié ici bas. Bien des fois, le jeune homme avait cru se réveiller avec un sourire de malade et des yeux de serpent enfoncés dans une peau cadavérique, sous ses pupilles vertes. Voldemort. Mais, chaque fois, un soubresaut glacial l'animait et décollait brusquement ses paupières visqueuses de sa peau. Là, alors, ne s'étendait plus qu'une immense cave déserte. À cause de cela, le survivant n'était certain de rien. S'il l'avait été, il aurait affirmé que le mage noir n'était jamais venu le voir depuis son emprisonnement. En fait, le Sauveur ne percevait même pas sa présence au sein du manoir Malfoy et se demandait, par tous les diables, le contenu de l'affaire capable de le retenir loin de son ennemi de toujours, enfin, capturé et à sa merci ! Sans l'existence d'Harry Potter, la guerre n'aurait du être qu'une formalité acquise à sa cause d'avance ! Alors... Le survivant cogitait, entre deux hallucinations, en provoquant d'autres par son angoisse oppressante, qui elles-mêmes résultaient en de nouvelles interrogations sans issue. Jédusor s'amusait-il sincèrement à le faire languir comme la plus écœurante des midinettes attendant son promis ? Fantasmait-il sur l'idée de savoir celui qui n'avait pas voulu se soumettre réduit à son bon vouloir ? Était-ce une sorte de jeu de psychopathe ? Ou tout ceci s'expliquait-il légitimement ? Venait-il le voir durant ses heures d'inconscience, fasciné par le sommeil de son plus grand ennemi, si facile à tuer ainsi ? Tuait-il à retour de bras des partisans à sa cause par la simple frustration de ne pas revenir assez vite au manoir pour en terminer ? Possible, tout l'était. Impossible aussi d'ailleurs, tant les choses prenaient de drôles d'allures sous les augures ténébreuses de cette maison. Plus rien ne l'étonnerait.
Par moments, sa cicatrice le démangeait faiblement. Ces manifestations n'avaient, cependant, plus rien de comparable aux migraines atroces qui l'avait assailli depuis leur passage éclair au manoir, avant la mort de Dobby. À l'époque, Harry n'en avait pas parlé à Ron ni à Hermione. Sa connexion psychique, et même télépathique, avec Voldemort n'était pas nouvelle. Il avait expliqué l'intensité des douleurs par la furie que le mage noir avait ressentie, sans aucun doute, en apprenant leur fuite. De nombreuses âmes avaient du être sacrifiées durant cette période, à n'en pas douter. Dans ses hallucinations, le survivant avait d'ailleurs transformé l'eau croupie de sa cave, accumulée par la pluie des trois derniers jours, en une mare de sang, résidu encore vivace de ces attaques. Il le sentait partout sur lui. Chaque goutte de sueur devenait un filet de rouille accrochant les cellules de sa peau comme un reproche.
Les migraines avaient fini par cesser. Elles le faisaient toujours pour mieux revenir par la suite, en vicieuses armes personnalisées de la part de Jédusor. La durée de cette accalmie ne pouvait jamais être déterminée. Et, jusqu'alors, dans cette cave, elle avait poursuivi son cours, jamais altérée par quoi que ce fut. Du moins, en avait-il l'impression. L'obsession qui l'avait poussé hors du château, droit dans ce maudit piège, avait annihilé tout le reste. Des maux de crâne, il en avait eus depuis des semaines ! Trop de travail, trop de concentration, trop de ruminement de théories... La liste des raisons à y imputer était bien longue et la connexion avec le mage noir n'en demeurait qu'une seule et unique ligne plausible. Autant dire que tout ceci, Harry l'avait un peu repoussé au second plan. Entre ses chaînes, le jeune homme avait tout le temps de se morigéner pour cette imbécillité monstrueuse. Corrompu par ses propres pensées, il avait innocemment cru que l'absence de migraines signifiait tout simplement que Jédusor était serein, qu'il préparait calmement son plan diabolique dans l'ombre, suscitant encore davantage son intrigue. Il se rendait désormais compte que chaque tournis et chaque vertige ayant résulté de ses réflexions intensives pouvait tout aussi bien lui être attribué. Quel abruti !
Mais qu'importait. De toute manière, dans son état, le survivant ne différenciait plus grand chose, même hallucinations et réalité se confondaient en deux bandes morcelées, puzzles identiques, où chaque pièce trouvait aussi bien sa place d'un côté que de l'autre. Sa raison, épuisée et apparemment en grève, ne le soutenait plus. Seul un électrochoc suffisamment puissant aurait pu la remettre sur les rails et, enfin, lui permettre de l'aider à trier tout ce bordel. Dans cette cave, seulement, il n'existait rien de la sorte. Si mêmes les images, ou la présence – qui savait ? - du mage noir, là, devant ses yeux, ne le faisait pas réagir, rien ne l'aurait pu. Sa seule consolation consistait, pour lui, à se focaliser sur les étranges sensations de sa cicatrice. Elle aussi semblait plongée dans un coma pas tout à fait imperméable, faible.
Instinctivement, sans même encore posséder la notion du temps, Harry savait à quel moment exact la porte, en haut de l'escalier, s'ouvrait. Chaque fois, une morne lumière découpait un polygone irrégulier sur le mur de la cave et, descendant les marches au rythme militaire, un sbire maquillé de l'uniforme et du masque des Mangemorts apparaissait. Sous la menace de sa baguette, il le libérait pour une heure, ou deux, le maximum de la journée, en lui laissant un repas sommaire. En revenant, il l'enchaînait de nouveau sans prévenir, faisant se mouvoir les maillons de ferraille comme d'authentiques serpents métalliques. La première fois, poussé par une certaine audace, le sorcier de Gryffondor n'avait pas touché à sa pitance. Le doloris avait été rude à encaisser...
Aussi, en ce quatrième jour, lorsque la porte s'ouvrit à un moment inadéquat à ses calculs, Harry sentit un frisson incommensurable griffer son échine. Des serres glaciales partaient de sa colonne vertébrale jusqu'à ses côtes, les flattant douloureusement. En haut de l'escalier, au-dessus de la voûte sinistre et, bizarrement, très peu gangrenée de la cave, un carré blafard se dessina. Une silhouette fantomatique se dessina en son centre parfait. Puis, des pas mesurés, presque aériens, chuchotèrent dans l'espace redevenu obscur.
La respiration du survivant se bloqua dans sa trachée. S'orientant à la seule lueur du soupirail vitré et barré, il tenta d'apercevoir le visage de son visiteur. La flaque d'eau bordant la dernière marche fit un travail plus convaincant que tous les miroirs du monde. À sa surface noire flottaient des lacets d'argents, venus de reflets de lueur extérieure au sous-sol. L'ensemble paraissait un trou mouvant dans lequel on aurait pu disparaître entièrement rien qu'en y posant le bout du pied, et ne plus jamais en reparaître. Un trou annihilant toute existence en dehors de ces serpents d'argent... et de la chaussure élégante qui s'y posa soudainement. Le cœur battant à tout rompre, malgré ses efforts pour ne rien laisser paraître de sa peur, Harry sentit ses yeux s'élargir légèrement. Le visage blanc de Drago Malfoy lui laissait une drôle d'impression dans ce monde des profondeurs. Un reflet argenté, issu de la flaque d'ombre, lui barrait le creux de la bouche et descendait sur son menton en vaguelettes mouvantes. L'éclat était pareil à celui de ses prunelles argentées mais recelait une sorte d'étrangeté qui le dérangeait profondément. On aurait cru qu'un serpent lui courait sur le bas du crâne... La vision avait quelque chose de fascinant, d'un fascinant extrêmement dangereux. Une gueule d'ange qui ne lui promettait rien d'autre que la damnation. Tout comme ses paroles, tandis qu'il s'avançait vers lui.
- Alors, Potter. As-tu réfléchi à ma proposition ?
- Quelle proposition ? cracha Harry.
- Le petit service que tu vas me rendre, bien sûr.
- Je ne te rendrai aucun service, Malfoy. Déjà pas à Poudlard, alors certainement pas ici !
Souriant d'amusement, Drago s'approcha encore et s'accroupit prudemment devant le prisonnier de sa maison.
- Ne comprends-tu pas que, ici, est peut-être le meilleur lieu pour commencer à me rendre service ?
- Ton petit numéro ne marchera pas avec moi. Tu sais pourquoi ? Parce que tu as peur.
Harry tira sur ses chaînes du mieux qu'il put, se penchant en avant. Il plissa les yeux, l'air menaçant, usant avec plaisir de toute l'hypocrisie dont il était capable.
- Tu as peur, Drago. Et c'est tout ce que tu mérites. Tes parents et toi vous êtes mis tous seuls dans cette situation et je n'écourterai, pas d'une seule seconde, tu m'entends ? Pas d'une seule seconde, ce que vous méritez de subir.
- Vraiment ? sourit le blond.
- Démerdes-toi !
Soupirant, le prince des Serpentards détourna la tête.
- Tu sais, Potter... Il y a beaucoup d'autres prisonniers à surveiller dans ce manoir. Si je viens te voir toi, en particulier, c'est que j'ai des raisons.
- Trouve des raisons d'aller les emmerder eux, dans ce cas !
- Ce que tu es ennuyeux, constata Drago. Mais... soit. Si tu as besoin de plus de temps pour réfléchir...
- Je n'ai pas besoin de réfléchir ! Je ne te rendrai pas de petit service, Malfoy.
Le blond tiqua. Il jeta un coup d'œil vers l'escalier. Les marches se découpaient en ombres disproportionnées sur le mur voûté des alcôves. Sa tête sembla s'agiter de haut en bas, comme s'il acquiesçait aux propos du survivant. Puis, soupirant de nouveau, il revint vers Harry, un air de profonde lassitude sur le visage.
- J'ai été habitué à ce qu'on s'occupe constamment de moi. C'est un privilège, tu sais, de ne pas s'ennuyer. Mes... amis, puisque tu sembles décidé à le comprendre ainsi, n'ont pas cette chance. Il n'y a plus grand chose à faire depuis qu'ordre a été donné de tout arrêter.
- Je ne servirai pas de divertissement aux troupes de ton maître.
- Ça ne fait rien. Je te l'ai dit, il y a quantité d'autres détenus dans le manoir. Macnair en a repéré un, en particulier... Avec Fenrir, ils se le disputent depuis des semaines. La chair fraîche et les animaux...
Les sourcils du blond se haussèrent d'amusement tandis que ses yeux roulèrent dans leurs orbites.
- Mais, enfin, tu sais ce que c'est : tu as vu ton cher Lupin en action !
L'attaque vicieuse contre le professeur de Défense contre les forces du mal glissa sur Harry comme sur du verre parfaitement lisse. En revanche, l'allusion à ce prisonnier lui glaça instantanément le sang. Son visage se décomposa lentement.
Soudain, Drago s'appuya sur ses genoux pour se relever. Dès qu'il fut debout, un cri, lointain, surgit dans le cruel silence des lieux.
La bouche du blond s'ouvrit sur un « o » muet. Le Sauveur du monde sorcier l'observa avec horreur. Un frisson d'horreur lui parcourut l'échine. Malfoy était un excellent acteur. C'était forcément cela. La lueur indescriptible qui animait ses iris couleur mercure ne pouvait être due qu'à la frayeur que lui-même ressentait en cet instant. Une phrase, rien qu'une, le fit à nouveau douter de la réalité de ce qui l'entourait.
- Macnair a du en avoir assez d'attendre, commenta le blond à voix haute. Ce petit moldu le tente depuis trop longtemps.
- Moldu ? murmura Harry.
Son regard vert forêt, éclairé par l'effroi, croisa brièvement celui du prince des Serpentards. Un soulagement inapproprié le saisit lorsqu'il y reconnut le même sentiment alors qu'une nouvelle plainte retentissait dans le lointain. Peut-être inconsciemment, ses pupilles couleur mercure semblaient lui demander pardon. Pardon pour cette horreur invivable qu'il allait pourtant devoir endurer durant de longues minutes alors que, sans un mot supplémentaire, le blond s'éclipsait rapidement. Ses pieds claquèrent à peine dans la flaque noire bordant les marches.
De nouveaux hurlements firent écarquiller les yeux à Harry, d'une tristesse terrifiée absolument pure. Ses poignets s'agitèrent dans ses antiques et lourdes menottes. Cliquetis et grincements de rouille emplirent la cave. Ses baskets moldues appuyèrent fortement contre le sol humide, l'aidant à se mettre debout. Leurs semelles claquaient dans dans les minuscules flaques alentours, échappées de l'immense flot résiduel de l'escalier. Il tira avec acharnement sur ses chaînes. Cette voix était le pire des cauchemars qu'on pouvait lui infliger. Car, cette voix... C'était celle d'un enfant. Un garçon. Probablement d'une dizaine d'années, avec une tonalité encore aiguë mais déjà teintée d'un semblant de grave. L'âge que devait avoir le fils de la famille disparue en plein cœur de sa maison à Mildenhall...
Au milieu de l'escalier, Drago poursuivait sa lente ascension vers le rez-de-chaussé de son manoir. Harry s'employa à le faire réagir.
- Malfoy ! cria-t-il. Malfoy ! Tu ne peux pas laisser faire ça !
Le blond s'immobilisa, les yeux baissés vers les marches.
- Malfoy, ce gamin n'a rien fait. Il ne...
Un nouveau cri envahit la cave. Harry serra les dents. Ses genoux détrempés d'eau le faisait souffrir, comme si l'eau avait calcifié jusqu'à ses articulations. Cela ne l'empêcha pas de lutter contre ses liens, pourtant, tirant de toutes ses forces.
- Il ne mérite pas ça !
- Personne ne mérite ça, Harry, répondit la voix basse de Drago.
Finalement, le prince des Serpentards reprit son ascension sous les yeux ébahis du survivant.
- Malfoy ! Non ! Malfoy ! Drago !
Le jeune homme dans son costume noir disparut et la porte de l'étage se referma implacablement sur le silence, hanté par les hurlements de ce bonhomme innocent, probablement juste derrière ce mur devant lui... Lâchant lui-même un cri de rage en sentant des larmes lui monter, Harry, en pleine frénésie, se battit avec force. Il tira des bras et des jambes, croyant plusieurs fois briser ses chaînes, uniquement pour se rendre compte qu'il avait seulement réussi à faire passer un maillon supplémentaire à travers la grille. Il n'aurait, de toute façon, pas assez de jeu pour s'échapper de cette maudite prison. Toute peur de s'écarteler vivant s'était évaporée. Tout aurait été bon pour parvenir jusqu'à cette voix et la libérer de son oppresseur. Comprenant qu'il ne parviendrait pas à se défaire de ses entraves, le survivant sentit une rage émaner du plus profond de ses entrailles. Une énergie furieuse qui mit en relief les veines sur sa peau, transformant son cou en racines noueuses violacées, et trouva sa seule issue dans un second hurlement qui résonna longtemps, très longtemps, entre les alcôves.
- Viens ! Viens te mesurer à quelqu'un de ta taille ! Espèce de lâche ! Viens !
L'écho de la voix du sorcier de Gryffondor se répercutait contre les murs de la cave. Il lui sembla même que des ondes s'étaient créées sur la surface entièrement noire de l'eau, au pied de l'escalier, à quelques mètres. Le retour se répercutait toujours, de plus en plus faible, pour, bientôt ne plus demeurer qu'un vague grésillement dans ses oreilles. Macnair, ou quiconque s'en prenait à cet enfant, dans un autre cachot du manoir maudit, n'était jamais venu se mesurer à lui. Même en tendant encore l'oreille, un long moment après son coup d'éclat, Harry ne perçut plus jamais la voix de cet enfant, perdu dans le dédale de cette antre des ténèbres.
Laissé de nouveau seul avec ses hallucinations et sa dérangeante paranoïa, le Sauveur réalisa, en un quart de seconde, toute son incompétence. Il avait raison depuis le début, sur toute la ligne : tout ceci n'était qu'un foutu piège ! Mais, désormais, une question le hantait : qui allait en avertir les autres ? Coincé dans ce trou, Harry ne pouvait plus les sauver comme il s'était pourtant juré de le faire. Il ne pouvait même pas sauver un pauvre moldu, emprisonné dans le même enfer que lui et dont ne plus percevoir la voix était, en fin de compte, peut-être encore bien pire que de constater, qu'au-delà de ces murs, la torture témoignait encore de sa vie sauve.
Épuisé et honteux, le survivant se laissa lamentablement choir au sol, tordant ses membres dans d'inimaginables sens, soufflés par les entraves de fer. L'eau des flaques ne tarda pas à infiltrer ses vêtements, puis sa peau déjà flétrie d'humidité. Il fallait bien, au fond, nourrir le flot de larmes qui rinçait la crasse de son visage éprouvé, tandis qu'un nouveau coma hallucinatoire le guettait dangereusement, au milieu de ses sanglots désespérés.
Les aiguilles de l'horloge principale de l'école de sorcellerie dépassaient onze heures d'un peu moins de la demie. À cet instant de la journée du lundi, en ce six avril de cette année là, les seules salles de classe se trouvaient bondées de monde et d'agitation plus ou moins modérée. Rares et chanceux étaient les dispensés de cours à ces horaires de creux.
Attablées aux places attitrées à la maison des bleu et bronze, à l'insigne d'aigle, Cho et Luna déjeunaient copieusement en profitant de la quiétude précédant la grande cohue de midi. Leurs choix d'options pour les ASPICs, qu'elles passeraient l'année suivante si tout se déroulait normalement, ne leur imposait aucun cours durant cette période. C'était donc entre amies qu'elles se retrouvaient immanquablement, tel un rituel, tous les lundis midi.
La forte propension de l'asiatique à s'isoler depuis l'année de l'A.D., macabre pour sa vie sociale, ne l'empêchait pas de se réjouir de ces entrevues simples avec la jeune Loufoca Lovegood. Il fallait dire que la mort de Cédric avait privé Cho d'une des compagnies les plus chères de sa vie d'adolescente, et que la regrettable erreur de Mairetta, dénoncer l'Armée de Dumbledore à Ombrage, n'avait rien fait pour la conforter dans une position de personne fréquentable. Relativement solitaire, la jeune femme aux cheveux raides et luisants songeait désormais à sa vie d'après, de ce dont elle serait remplie et ce vers quoi elle se dirigerait pour son existence d'adulte. Tout cela, en espérant que, quelle que fusse sa destination, l'étiquette de Celle-Qui-A-Introduit-La-Traîtresse tomberait en lambeaux de son dos plutôt que de s'y incruster indélébilement. Curieuse des autres cultures établies dans l'univers, Cho se surprenait à apprécier les rouages complexes de la société moldue qu'on leur enseignait durant les heures d'Étude des moldus, et s'était même essayée à quelques applications pratiques.
Luna, tout aussi vive d'esprit et, même, plus spontanée qu'elle, l'écoutait toujours avec attention et la considérait sans cesse de son regard perpétuellement fasciné d'un rien, tandis qu'elle conversait sur ces sujets bicéphales. La blonde était la meilleure des interlocutrices. Elle réalisait des commentaires et l'aidait à développer des pistes de réflexions tout à fait neuves. Pistes que Cho finissait bien souvent par présenter à leur enseignant, un jeune cadre de l'Institut d'étude des moldus. Sa dernière hypothèse l'avait, d'ailleurs, particulièrement impressionné. En tant qu'attrapeuse de son équipe de Quidditch, elle mettait, pour l'heure, ses capacités au service de son poste, en élaborant des théorèmes capables de prédire la trajectoire d'un vif d'or, et donc, de déterminer avec précision des angles de vol adéquats pour assurer la confusion de l'autre attrapeur, et, bien évidemment, son propre succès.
Sur la table du déjeuner, entre elle et Luna, l'asiatique exposait une feuille de parchemin barrée de lignes droites et de pointilles stricts, selon des calculs de géométrie et de mathématiques moldus. De son index, orné d'un superbe ongle long, parfaitement naturel, elle tapotait un point sur le papier, au niveau de la rencontre d'une droite de pointillés et de celle, continue, d'un angle issu de la ligne représentant le sol. Une créature bleue, à l'allure de moustique à tête canine et aux quatre ailes noires de mouche, reproduisait sans cesse la descente sur le plan incliné avant de se redresser en une pirouette magistrale pour revenir à son point de départ. Luna l'avait ajouté à cette ébauche en guise de représentation et souriait régulièrement à sa créature de papier d'un air attendri.
Toute à sa frénésie intellectuelle, Cho lui exposait sa théorie telle une chercheuse accomplie sollicitant l'éclairage d'un de ses confrères.
- Ce point là, c'est le « point parfait ». Il représente la convergence du moment, de la vitesse, de l'inclinaison et de la position. Tous idéaux. Mais...
Sa paume droite vint se loger contre sa tempe, ses doigts recouvrant une partie de ses cheveux noirs. Elle secoua la tête en soupirant.
- Quand je suis sur le balai, je n'arrive pas à trouver le bon rapport entre vitesse et angle de descente pour réussir à théoriser la feinte de Wronski. Sur le papier, il existe, c'est certain.
- S'il existe, c'est qu'il existe, répondit Luna.
- N'empêche qu'en pratique, je me retrouve toujours à faire un superbe roulé-boulé dans la boue du terrain.
- Peut-être que c'est la consistance du sol qui t'empêche de te concentrer sur le point parfait.
- Non, non. Tous les calculs sont bons, j'ai déjà revérifié plusieurs fois. Il me manque... Il me manque juste quelque chose... Une donnée... Mais elle n'est pas moldue.
- Magique, alors ?
Cho acquiesça. Réellement concentrée sur les croquis de son amie, Luna s'aplatissait presque contre la table, son menton effleurant celle-ci. Sous la table, ses jambes dansaient sur la pointe de ses souliers d'écolière. L'expression dubitative semblait rendre ses traits encore plus pâles qu'à l'accoutumée, lumineux d'une douce mélancolie. Une âme d'enfant atteinte par un trouble.
- C'est du côté du vol que ça pèche, constata Cho. Je ne m'en sors pas avec les calculs d'angles et de trajectoire...
- Harry disait qu'il ne pensait à rien sur un balai.
La voix altérée de Luna venait de la position de son menton, appuyé contre ses mains enlacées et paumes à plat contre son côté de table, pourtant, l'asiatique y décelait comme un dépit candide. Un ronchonnement pensif qui témoignait, sans même l'avoir dit clairement, d'un manque. Fronçant tristement les sourcils, Cho se souvint qu'Harry était parti depuis près de huit jours. Le regard agrandi de son amie se couvrit de la peau presque translucide de ses paupières. Luna s'endormait, pas au sens physiologique du terme, certes, mais l'étincelle qui l'habitait perpétuellement et la rendait si particulière faiblissait un peu plus à chaque fois que quelqu'un passait à côté d'elle sans la voir. Et particulièrement, chaque fois que Neville passait à côté d'elle sans la voir.
- Lui aurait pu t'aider, reprit soudainement la fille Lovegood.
- Pardon ? releva Cho, surprise.
- Harry.
Le prénom du survivant n'avait été qu'un soupir. Le réflexe de l'asiatique fut immédiat : sa main traversa la largeur de la table et alla saisir celle de la blonde. Cette dernière sembla de nouveau perdre pied avec la réalité, sa façon à elle de revenir sur terre. Un sourire tendre passa entre elles.
- Ça va. Je me demande juste si les Joncheruines laisseront son esprit en paix un jour.
Les pupilles bleues de Luna avait perdu de leur joie. Elles ne donnaient plus cette impression d'avoir été confectionnées d'un champagne bleu translucide particulièrement gazeux, mais de s'être aérées en une flamme tranquille. En observant le vague, elle ne décelait plus les nids des Nargoles, ceux qui perchaient ses chaussures à une arche d'un étage de l'école. La fille Lovegood ne voyait plus que la réalité, les reflets des chandelles de la Grande Salle sur le bois verni de leur table de réfectoire. Ce faisant, sa présence semblait disparaître totalement, comme si plus aucune conscience ne soutenait effectivement son corps. Puis, reprenant de la vigueur comme on se réveillait d'un sommeil, un sourire grandiose illuminait ses traits ronds.
Attrapant délicatement un bout du parchemin, Luna le ramena vers elle pour l'inspecter sérieusement. Ses gestes étaient encore ralentis. Après une minute, la blonde repoussa la feuille dans sa direction en faisant la moue.
- Pourquoi ne pas le faire sans calculs ?
- Mais... Sans calculs, je n'y arriverai jamais ! protesta Cho.
- Avec non plus.
- Je ne sais pas le faire sans. Je redresse mon balai toujours trop tôt. Parce que j'ai peur.
Se redressant, la blonde se pinça les lèvres. Elle secoua la tête, l'air triste, et haussa les épaules. Les mots qui franchirent ses lèvres firent s'écarquiller les iris de la jeune asiatique.
- Je n'ai pas d'idées.
Cho reprit son parchemin et se laissa doucement glisser vers l'arrière. Elle s'absorba un instant dans son croquis avant de redresser la tête. L'asiatique se figea. Luna dirigeait désormais son attention vers l'entrée de la Grande Salle. Son regard se rallumait. S'intéressant à son tour à la grande porte, la jeune femme aux cheveux de jais découvrit la silhouette de Ron Weasley. Il marchait d'un pas furieux qui ne résonna bientôt à leurs oreilles, tout en se dirigeant vers son coin habituel, à la table déserte des Gryffondors. Enjambant le banc à califourchon, Luna retrouva son ton chantant. Étrangement, ses immenses prunelles observaient le roux sans le voir, comme passant à travers lui pour chercher à apercevoir d'autres robes de sorciers de septième année.
- Le cours du professeur Rogue est déjà terminé ?
- Pour moi, oui ! s'exclama le cadet des Weasley en se laissant finalement choir sur le même banc qu'elle.
- Et... Comment c'était ? Avec Rogue, hésita Cho. Est-ce qu'il est...
- Est-ce qu'il est toujours une enflure ? Plus encore.
Grimaçant, Cho se renfrogna. Elle replia prestement son parchemin et le glissa sous la couverture d'un grimoire, estampillé « Bibliothèque de Poudlard », avant de ranger ce dernier dans son sac. Puis, l'asiatique se leva rapidement.
- Luna, je te retrouve en cours. Je vais... tenter d'apprendre par cœur mon grimoire de Défense d'ici treize heures.
La jeune loufoque adressa un signe de main à son tandis qu'elle s'éloignait. À la place désormais libre, restes, plats et couverts commençaient à disparaître dans une sorte d'ondulation, comparable aux illusions d'optique déclenchées par les fortes chaleurs. Luna les regarder s'effacer progressivement de la table.
- Comment va Bill ? demanda-t-elle alors que la manche de Ron apparaissait dans son champ de vision.
Le roux parut surpris de la question. Dans ses orbites, ses yeux bleu nuit voyagèrent frénétiquement avant de reprendre, en même temps que ses gestes, un cours normal. D'une main, il se saisit de la carafe de jus de citrouille, à moitié vidée par les deux sorcières de Serdaigle. De l'autre, Ron attrapa le verre vide qui venait de se matérialiser à la place qu'il s'était choisie.
- Je ne sais pas, répondit-il à la jeune loufoque.
- Tu n'as pas encore été le voir, aujourd'hui ?
Ron la nia de la tête.
- Tu vas repartir avec lui, aujourd'hui ? demanda tristement Luna.
Le meilleur ami du Sauveur s'intéressa de plus près à la jeune sorcière. Le cœur du roux se serra dans sa poitrine. Luna exposait, probablement sans en avoir conscience, une fragilité qu'il ne lui connaissait pas. Tête basse, elle inspectait ses ongles blancs reposés en éventail sur le bois du banc, entre ses jambes. Ses longues manches noires retombaient misérablement sur ses poignets frêles. Cela ne dura qu'un instant, mais, alors qu'elle entreprenait d'analyser la réponse que son visage pouvait bien formuler à la place de ses paroles, Ron crut qu'elle était au bord des larmes. La particularité de ses grands globes oculaires lui faisait toujours cette impression dérangeante, aussi, il ne sut pas dire si elle s'était simplement reprise ou s'il s'agissait d'un reflet de lumière sur sa cataracte. Néanmoins, elle pencha légèrement le crâne sur le côté.
- Tu ne le savais pas ? devina-t-elle. Qu'il s'en allait aujourd'hui.
- Et toi, comment tu le sais ?
- Ginny. Avant les cours.
Haussant les sourcils jusqu'à les faire pratiquement disparaître sous son cuir chevelu, le cadet des Weasley soupira de lassitude. Sa sœur n'aurait, bien sûr, pas songé une seule seconde à lui transmettre l'information, aussi capitale fut-elle ! Bill aurait pu repartir avant la fin des cours qu'il n'en aurait même pas été averti ! Désabusé, Ron observa les plats se garnir de mangeaille appétissante. Il ferma les yeux un court instant et se força à respirer calmement.
- Ron ? Ça ne va pas ? chantonna la voix de Luna.
- Si, ça va, mentit-il en rouvrant les paupières. Je vais...
D'un coup du poignet, le roux descendit le contenu de son verre. Se levant du banc, il passa la bandoulière de son vieux sac blanchi aux coutures par-dessus sa chevelure pétante. Il attrapa une boule de pain blanc, de la taille de son poing, dans un panier qui en regorgeait. L'agitant tel un Souaffle, il adressa un clin d'œil à Luna.
- Je vais aller voir Bill, du coup.
- Oui, acquiesça Luna.
- Merci.
- Mais de rien, Ron.
Le cadet des Weasley se détourna... uniquement pour revenir immédiatement sur ses pas en se souvenant de son doute sur le moral de son amie.
- Et... Et toi ? Tu as... Tu ne vas pas rester seule, si ?
La jeune loufoque se pencha vers l'allée, en se retenant des deux mains au dessous du banc, à la limite de l'équilibre précaire. La petite réplique de l'horloge incrustée au-dessus de la grande porte indiquait presque onze heure cinquante.
- Je vais juste attendre Neville.
- Notre cours ne se termine pas avant un quart. Tu risques d'attendre longtemps... Il n'est pas le plus rapide pour ranger ses affaires !
- Merci, Ron, sourit Luna.
Comprenant le refus poli de la sorcière de Serdaigle, le roux hocha la tête avant de repartir à reculons.
- Si tu vois Ginny, tu peux me rendre un service ?
Luna le questionna du regard.
- Gifle-la !
- Si tu veux, Ron, sourit-elle.
Esquissant un sourire amusé, le cadet des Weasley se mit à trottiner jusqu'à la grande porte et s'engouffra dans les couloirs. Son sac rebondissait contre sa cuisse à chaque enjambée. Bill ne rentrerait pas à la nuit. Ses parents, restés sur place, devaient déjà se préparer au départ et, en un battement de cil, l'aurait déjà emmené par cheminette. Angoissé à l'idée de le manquer, le roux décida d'accélérer le pas et d'emprunter divers raccourcis à travers les cours intérieures du château de manière à arriver plus rapidement à l'infirmerie.
Dès la première arche donnant sur l'extérieur, Ron bifurqua sur le chemin de dalles de grès, couleur de terre claire, traversant un carré de verdure rase encadré d'un chemin d'arcades de style cloître. Les bancs blancs étaient gris d'humidité, en accord avec le ciel morose qui prévenait clairement qu'il n'en avait pas fini avec les giboulées.
Alors qu'il s'apprêtait à pénétrer de nouveau dans le château, dans un autre corridor, Ron bondit derrière le feuillage fourni d'un massif de conifères et pesta alors qu'il lâchait, dans la précipitation, sa boule de pain au sol. Sa colonne vertébrale se tordit douloureusement, suivant ses efforts pour rester, à la fois hors de la vue du professeur McGonagall, déambulant avec son chapeau pointu et son allure sévère à l'intérieur, mais aussi de la superbe toile cotonneuse étendue par ses chères amies araignées entre les tuiles du mur et les ramifications de l'arbre. La directrice des Gryffondors saurait immédiatement que sa présence dans les couloirs, à cette heure, n'était pas normale. Les explications, ajoutées à la recherche de témoignages concordants, d'un entretien et, en prime, de la distribution d'une punition, retarderaient considérablement sa visite auprès de Bill. Inenvisageable au vu de la situation. Ron avait le plus grand besoin de lui demander conseil. La masse d'événements était trop dense, ces derniers temps, pour qu'il puisse s'y retrouver tout seul. Et Hermione avait sans cesse le même avis sur la question, il n'était nullement nécessaire de le lui rappeler une fois de plus !
Sa directrice de maison disparut bientôt. Les couloirs demeuraient cependant trop dangereux pour un élève indiscipliné comme lui. Aussi, le roux décida, cette fois, d'allonger son parcours et de contourner le château par l'extérieur.
Émergeant de sa cachette humide, Ron sortit de la cour intérieure par un chemin dérobé qu'ils empruntaient, autrefois, avec Harry et Hermione, pour rejoindre la cabane de Hagrid. En contrebas, la Forêt Interdite tranchait l'horizon maussade de son épaisse ligne dentelée et noire. Les cimes de sa végétation, sur les collines abruptes et vertigineuses, transperçaient le brouillard qui glissait lentement depuis Pré-au-Lard jusqu'à la vieille bâtisse. La nuit serait froide, encore, et nappée d'une atmosphère calfeutrée. Le temps que le survivant aurait considéré comme parfait pour une excursion furtive...
Prenant comme point de repère, une immense tour du château, dominant ces terres à l'apparence mystique, Ron se remit en marche d'un bon rythme de footing. L'idée que le professeur McGonagall s'en allait peut-être, elle aussi, vers l'infirmerie pour évacuer sa famille lui fit froid dans le dos.
Heureusement, le cadet des Weasley réalisa que l'heure du départ n'avait pas encore été donnée, quand, au détour d'un pan de mur, il reconnut la silhouette immense du plus âgé de ses frères. Ironiquement, à cette distance, Bill semblait un simple fétu de paille planté, tel un piquet tordu et penché, sur l'horizon de la colline, à deux doigts du vide. Devant lui, une fumée jaunâtre se dégageait des cheminées de Pré-au-Lard, toujours dans le lointain, et alimentait directement la consistance de la nappe de brouillard.
Parvenu à quelques mètres de lui, sur le flanc descendant d'une colline dominant les parcs d'animaux magiques du garde-chasse de l'école, le roux ralentit le pas. Les hautes herbes s'accrochaient à l'ourlet de sa longue robe d'uniforme d'apprenti sorcier, qui suivait ses mouvements rapides avec désordre. Glissant deux doigts entre le col de sa chemise et le tissu de sa cravate, il desserra celle-ci d'un geste.
Son frère ne l'avait pas remarqué. Son observation du paysage l'absorbait trop. Profitant de cette occasion, un peu malgré lui, Ron se laissa entraîner dans une inspection en ordre de son grand-frère. Si ce n'était pour ses cheveux roux, sérieusement défraîchis par sa mauvaise santé, Bill semblait un vieillard en loques. Son dos voûté penchait sur le côté gauche, du côté où une canne sommaire en bois de bouleau blanc noueux l'aidait à se maintenir, et formait, au passage, un appui pour sa main squelettique. Dans cette position, la longue veste de laine beige, tachetée de brun, pendait lamentablement en donnant l'impression de n'être rien de plus qu'une de ces serpillières-mouchoir-couverture dont se vêtaient les elfes de maison.
Une bourrasque de vent agita les pointes de sa chevelure d'une telle manière que Ron craignit, pendant un instant, qu'elle ne se casse tel un bloc de sel. Quant à perdre son équilibre, le cadet des Weasley n'avait pas l'impression que Bill s'en faisait tant que cela. L'homme devant lui paraissait enraciné, comme toutes ces herbes hautes qui déposaient des gouttes d'humidité sur ses propres mollets.
Une oppression douloureuse écrasa la cage thoracique de l'adolescent. Comment pouvait-on devenir l'ombre de soi-même en une seule nuit, de la sorte ? Quel malheur de la nature, qu'on osait pourtant encore appeler prodige, créait de tels ravages ? Aux yeux de Ron, Remus Lupin avait toujours été l'homme un peu frêle et maladif qui leur avait enseigné la Défense contre les forces du mal. Il ne l'avait jamais connu autrement, même en apprenant la vérité sur sa lycanthropie. Il ne l'avait jamais connu avant...
Bill, en revanche, avait grandi un peu avec lui. Il était la figure ultime du grand-frère débrouillard et mature qui prenait le relais de papa et maman quand ceux-ci étaient sans réponse. L'homme immense avait toujours été l'incarnation de la force autoritaire, mais aussi du mythe de la famille, le modèle des plus jeunes et le complice des plus âgés. Rien que d'y penser, Ron n'osait pas imaginer la tête de Charlie quand il retrouverait Bill à l'avenir. Dire que ce vieillard devant lui avait été capable, dans le temps, de réveiller une momie d'une pyramide égyptienne, juste pour rire, et les faire courir dans le dédale des tombeaux en l'absence des parents. Cet homme là, n'en semblait plus capable... Les Weasley, eux, étaient riches de ces chaleureux moments de vie durant lesquels ils ne se prenaient pas au sérieux. On venait de priver Bill de cette partie entière de son existence et, au fond, Ron avait l'impression qu'avec lui, c'était un pilier entier de sa famille qui s'effondrait.
Ne voulant pas mesurer plus longtemps les conséquences indélébiles de ce drame, le cadet des Weasley prit une grande inspiration pour pouvoir se signaler. La dernière chose qu'il désirait faire était d'ajouter une surprise inconfortable au fardeau de son grand-frère.
La voix de ce dernier s'éleva soudainement, affreusement éraillée, au point d'en paraître différente de l'originale.
- Qu'est-ce que tu fais là, Ron ?
Le cadet des Weasley battit silencieusement des lèvres, pris de court. Un pur sentiment de honte le mortifia. Évidemment, grâce à sa lycanthropie, Bill l'avait senti arriver, dans tous les sens du terme. Ce n'était plus un choix pour lui, désormais. Il pouvait même aller jusqu'à déceler les émotions qui se dégageaient des autres. Et, soudain, Ron culpabilisa de se sentir coupable. Dire qu'il venait de passer près de cinq minutes à l'observer avec la plus minable des pitiés dans l'âme !
Tentant de revêtir une attitude naturelle, Ron se rapprocha de son frère. De profil, son apparence était encore plus saisissante. Les tâches de rousseurs piquetaient son visage émacié comme autant de crevasses brunes. Les articulations de sa mâchoire ressortaient horriblement, et ses yeux, ni vides ni globuleux, baignaient dans une sorte de blanc-grisâtre livide qui lui conférait un regard maladif et des iris d'un noir absolument perçant. Soulignés par des cernes noircies, ils donnaient l'impression de s'affaisser sur la peau jusqu'à son pourrissement.
Obnubilés par les évacuations sulfurées des cheminées du village sorcier, au loin, ses pupilles noires voyaient, sans doute, les parallélépipèdes sombres formés par les toits irréguliers des chaumières, au-delà de la brume. Ron, l'humain gigantesquement évident à ses côtés, ne méritait, quant à lui, aucune attention particulière. Chaque parcelle de la peau du loup-garou devait le démanger, s'appliquant à lui signaler qu'une autre vie partageait ce bout de colline avec lui, rendant tout contact visuel inutile.
Le silence devint bientôt insoutenable et, d'une voix inconsciemment abaissée, le cadet des Weasley décida de le briser.
- Tu vas repartir à ce qu'on m'a dit.
- Inutile de chuchoter, Ron, grogna Bill.
- Je ne... Pardon, je voulais juste...
- Abstiens-toi.
Ron déglutit difficilement. On ne pouvait pas qualifier ce début de prometteur.
Un instant, le cadet des Weasley songea sérieusement à renoncer à la discussion qu'il souhaitait avoir avec son frère. Bill n'était clairement pas en état de supporter la gravité de tels propos maintenant. Sans compter que, de son côté, Ron se rendait compte qu'il ignorait tout de l'opinion de son frère sur les récents événements, et tout particulièrement concernant Harry. Et si la Chaumière aux Coquillages était une quelconque indication, cela risquait de ne pas être brillant.
En fait, Ron ne savait même pas si son aîné avait été mis au courant du départ du Sauveur, en songeant tout à la fois qu'il ne pouvait pas en être autrement. Sous cette enveloppe charnelle diminuée se trouvait toujours un homme, blessé et meurtri, mais toujours un homme. Son grand-frère qui pouvait et, peut-être même, aurait demandé à ce qu'on continue à l'impliquer dans les opérations. Néanmoins, le cadet des Weasley se doutait bien qu'après tant d'épreuves, sa vision des choses ne serait plus forcément la même.
En réalité, le roux se cherchait des justifications, puis, à celles-ci, des contre-exemples, les bonnes raisons puis les excuses. Il élevait des dizaines d'écrans de fumée pour brouiller les pistes et tenter d'effacer cette vision cauchemardesque de sous ses yeux. Masquer cette vérité bien plus cruelle qu'un simple proche atteint par la lycanthropie... Cette vérité qui lui collait un air hargneusement triste sur les traits.
Il ne savait plus comment agir avec Bill. Le craindre et lui servir sa pitié n'était pas dans ses intentions, pourtant, Ron ne semblait plus capable de la moindre autre option. Son propre grand-frère était devenu un étranger à ses yeux. En moins d'un mois, il était la deuxième personne à lui faire le coup : devenir quelqu'un d'autre sans préavis, et sans même y pouvoir quelque chose lui-même. Et, honnêtement, l'adolescent n'avait pas la force morale suffisante pour tout encaisser en même temps. L'horreur collée au corps, il se rendait compte que son choix était déjà fait en conséquence. Ron n'avait pas l'intention de se plier en quatre pour replacer Bill sur son piédestal d'aîné de la famille, quand, au contraire, il aurait été prêt à tout plaquer pour rejoindre Harry, son meilleur ami qui ne disposait d'aucune excuse valable. Il se dégoûtait.
Les lèvres tremblantes, Ron s'éloigna finalement. L'émotion menaçait de le submerger et il était certain de ne pas vouloir infliger cela à Bill. Reniflant, le roux enjamba fastidieusement les grandes herbes, qu'il avait écartées plus tôt sans y prêter attention, pour rejoindre le chemin encerclant la base des remparts. Une intonation dans l'injonction de Bill l'obligea à faire volte-face.
- Ron, ne fais pas l'idiot.
Piqué au vif, l'adolescent, sourcils froncés, revint rapidement aux côtés de son frère. Il attendait la suite des accusations, bras croisés sur la poitrine. Cependant, l'attention que le loup-garou lui accorda, cette fois, directe et franche, fit disparaître toute colère de son organisme. Il ne le réprimandait pas. Au contraire, Bill formulait une demande légitime.
- S'il-te-plaît, poursuivit ce dernier. Tu ne le sais peut-être pas, mais papa et maman sont très affectés. Ils plaignent ma situation, et ils savent tout autant que moi que... Si les choses n'étaient pas comme elles le sont, j'aurais peut-être pu faire quelque chose... Du moins, cette nuit là.
L'immense roux prit une large goulée d'air froid en haussant les sourcils vers le paysage embrumé. Ron se passa une langue colérique sur les lèvres. Il en avait assez de répéter les mêmes phrases à longueur de journée. Son impression de tourner en rond n'en était que renforcée. Pourtant, les mots trouvèrent d'eux-mêmes le chemin de ses cordes vocales.
- Ce n'est pas ta faute. Neville et Remus étaient présents eux aussi. Ce n'est pas pour ça qu'Harry est resté. Je ne sais pas comment ça s'est passé, mais je sais que Neville lui-même n'a rien pu faire. Et, je peux te l'assurer, ce n'est pas faute de s'être opposé à nous par le passé.
Tendu jusqu'au creux de ses muscles, le cadet des Weasley se pencha légèrement sur le côté et regarda son frère par en-dessous.
- Tu as intérêt à retenir ce que je viens de te dire, l'avertit-il. Si je ressors, cette phrase encore une fois... Oh ! Je fais un malheur !
- Et toi, tu as tout intérêt à ne pas trop te faire remarquer, Ron, trancha soudainement Bill.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? se vexa le roux.
- Je vais me reposer et travailler sur moi pour pouvoir être une aide sûre à l'avenir, au lieu d'aggraver les choses. Mais, ça ne se fera pas en un jour, Ron. En attendant...
- Je sais tout ça.
Bill durcit le ton, reprenant le dessus sur la voix de son cadet. Ses paupières ne clignaient plus, même brièvement. Ses iris noirs s'étrécissaient, parfaitement fixes au milieu du bleu nuit de son œil.
- En attendant, je te demande d'être prudent. Tu ne dois pas commencer à te faire remarquer.
- Me faire remarquer ? sourit méchamment l'adolescent.
- Sécher les cours, par exemple, répondit Bill sur le même ton ironique. Ce n'est pas ce que tu es en train de faire ?
- Je me suis fait virer, nuance.
L'aîné de la famille Weasley soupira longuement, soufflant le prénom de « Ron » en une plainte désespérée. D'une main, il frotta son grand front, écartant quelques mèches rouges de ses cheveux au passage.
- Tu ne vas pas m'obliger à te faire rentrer dans le rang, toi aussi, si ?
- Comment ça, « toi aussi » ?
Bill leva les yeux au ciel, épuisé. Son cadet pouffa méchamment de rire. La gravité que son aîné conférait à la moindre de ses paroles l'agaçait prodigieusement. Un doute de sceptique s'emparait de lui. La discussion qu'il s'était refusé à aborder, une minute plus tôt, en raison de l'état de son frère, s'imposait désormais à lui. Il résidait encore trop de non-dits entre eux pour qu'il puisse en supporter davantage. Des remarques acerbes piquaient intolérablement son palais, prêtes à claquer violemment à la première occasion.
Le vent montant semblait vouloir le réveiller, hurlant des propos informes dans ses tympans, et fouettant sa peau découverte avec furie. Éos lui-même voulait lui faire mettre les pieds dans le plat. Les valises de fatigue sous ses yeux gonflées par l'étrécissement colérique de ses paupières, Ron se rendait compte que blâmer Harry pour un oui ou un non était devenu une sorte de sport national. La pilule avait du mal à passer, spécialement quand lui-même n'avait pas encore bien digéré certaines décisions qu'on avait pris, somme toute, à sa place.
- Confiner les gens entre quatre murailles, comme on les enverrait dans un asile, en espérant que les murs seront assez épais pour contenir les paroles qui sortent de leur bouche, ne résout rien.
- Harry avait besoin qu'on lui rappelle où est sa place ! Il mettait sa vie en danger ! Au cas où, tu ne t'en souviendrais plus : on vous a demandé votre avis, Ron. Vous étiez d'accord pour revenir ici !
- Il n'y avait rien d'autre à faire, à ce moment là !
- Et bien ? Pourquoi ça te pose un problème, d'un seul coup ?
- Parce que je n'aime pas qu'on se fiche de moi, Bill.
L'immense roux, aux yeux écarquillés et immobiles d'avance, sembla cesser de respirer sans inconfort. Une tétanie purement animale, comme s'il se préparait à l'assaut d'un gibier, le saisissait de toutes parts. Emporté par son entêtement, Ron enfonça encore le clou des insinuations. Il leva un index menaçant juste sous le menton de son aîné.
- Tu n'as pas merdé, il y a huit jours, ça non. Non, toi, tu as merdé bien plus tôt que ça !
Cette fois, ce fut en tant que décompte numéral que l'adolescent de Gryffondor ramena son doigt vers lui.
- Un mois ! Depuis que tu nous as enfournés dans le Poudlard Express. Là, tu savais ! Et là, aussi, si tu avais eu les couilles de nous inclure dans le lot, on n'en serait pas là ! Et Harry serait toujours avec nous !
Un sourire de fatigue nerveuse éclaircit les traits fatigués de Bill. Son éreintement le tiraillait tant, qu'un faux éclat de rire le secoua, tel une branche prise par le vent.
- Qu'est-ce que tu racontes, Ron ?
- Je parle du fait que tu es retourné à Gringotts après nous avoir mis dans ce train.
- Je travaille là-bas, Ron...
- Oui, et ton contrat stipule que tu dois aller rechercher des traces de magie noire dans la chambre de Lestrange.
Les sourcils de Bill se froncèrent.
- Je parle du fait que tu as sollicité l'Ordre au sujet de la chambre-forte de Bellatrix Lestrange.
- Comment...
- Je parle aussi du fait que tu rencontrais quelqu'un à ce sujet la nuit du vingt-huit mars, quand tu as été blessé à Epping, en mission.
- Qui t'a mis au courant de ça ? grogna son aîné, mécontent.
- Papa.
- Papa n'aurait jamais fait ça, rit Bill. Tu me mens, Ron.
- Techniquement, papa a expliqué beaucoup de choses à Remus, jeudi dernier, quand il est arrivé pour te voir. Il s'est avéré que j'étais là pour les entendre.
- Tu as espionné, papa, réalisa l'aîné des Weasley.
- Vu qu'on ne nous dit rien, il faut bien se débrouiller autrement, n'est-ce-pas ?
- Tu trouves franchement que ça vaut le coup de ramasser les miettes de Harry, comme ça ?
- Il n'empêche que les informations viennent quand même de papa, l'ignora Ron. Et pourquoi papa mentirait ? À Remus, en plus ?
- Ron, ne t'engage pas...
- Pourquoi ?! Je te le demanda ! cria l'adolescent.
Bill se pencha un instant, toutes grimaces dehors. Une douleur lombaire semblait l'accabler dans le bas du dos. La canne ne lui convenait pas. Remus devait lui en avoir prêté une de sa collection personnelle, en attendant. Mais Ron ne se préoccupait plus de ce cinéma. Il avait décidé de ne plus se laisser aveugler par ses sentiments et persista dans sa quête d'explications. Il était temps pour Bill de passer le flambeau.
- Comment as-tu été blessé dans Epping, Bill ?
- On m'a jeté un sort, et heureusement. Autrement j'aurais déchiqueté mon informateur.
- Qui étais-ce ?
- Un sorcier du bureau des relations avec les gobelins, au Ministère.
- Des gobelins ? Et c'est, encore une fois, la chambre-forte de Bellatrix Lestrange qui revient sur le tapis !
Confondu par ses propres paroles, Bill considéra son frère d'une expression indéchiffrable. Sa curiosité d'adolescent était bien trop dangereuse pour son propre bien. Pourtant, à cet instant, Ron ressemblait à tout sauf à un gamin. Son cadet, presque aussi étoffé que lui, le débordait facilement dans cette conversation. Ses arguments, et même son jugement, étaient, au final, bien mieux rodés que les siens. Il connaissait son sujet par cœur pour l'avoir vécu de l'intérieur. Son professeur en la matière avait été excellent, d'ailleurs. Et même avec tous les efforts du monde, Bill savait pertinemment qu'il ne pouvait pas dépasser Harry Potter. Pas dans l'esprit de son frère en tout cas.
- Quand vas-tu te décider à m'expliquer ce qui se passe ? D'homme à homme ?
- Ron, je te le demande, ne...
- Il est amusant de se rendre compte que ce château a un pouvoir amnésique sur les gens. Avec Hermione et Harry, on a bien du passer près de six mois à se débrouiller par nos propres moyens, dans une guerre qui faisait rage absolument partout où on atterrissait. On a infiltré le Ministère avec du polynectar pour récupérer un foutu médaillon ! J'ai été désartibulé. J'ai même fait cavalier seul pendant quelques semaines. On a retrouvé, Merlin sait comment, l'épée de Gryffondor au fond d'un lac gelé. Épée avec laquelle on a détruit le médaillon de Tu-Sais-Qui. On a réussi à s'échapper d'un manoir où Il était censé se trouver ! Au milieu d'une horde de Mangemorts. Mais, malgré tout ça, et parce qu'on a remis nos uniformes de Poudlard, on n'est toujours rien de plus que des gamins irresponsables aux yeux de tout le monde. Non, désolé de te décevoir, Bill. Je ne me considère pas irresponsable en quittant un cours de cet enfoiré de Rogue sur les impardonnables, alors que ça fait déjà trois ans que je les connais et que mon meilleur ami est là-dehors, dans un bordel monstre duquel on s'obstine à nous écarter !
Durant sa longue tirade, Ron n'avait manqué une seule fois de souffle. Ses paroles résonnaient encore entre les parois hypersensibles de son crâne avec la force d'un serment. Il ne cillait pas, les épaules solidement déployées de toute leur envergure costaude. Un ouragan aurait bien pu souffler que son frère n'en serait pas moins resté sur ce sommet de colline comme sur ses positions, tandis que lui aurait déjà basculé dans le vide. L'éclat dans ses pupilles l'effrayait par son sérieux inhabituel. Après les jumeaux, Ron était le meilleur boute-en-train de la famille et il ne lui connaissait pas pareille gravité. Le garçon devant lui ne voulait plus se laisser manipuler, ni dicter sa conduite par un tiers. Ses propos disproportionnés ressemblaient, à s'y méprendre, à ceux qu'Harry tenaient pendant sa chute libre vers les enfers.
Pourtant, alors qu'il le considérait avec un étonnement sans bornes, Bill ne retirait pas la même sensation de l'attitude de son frère que de celle du survivant. Là où Harry lui paraissait totalement emporté par son propre aveuglement, Ron, pour sa part, lui faisait l'effet d'une personne parfaitement clairvoyante. Et, au moment où lui-même ne savait plus quoi penser de tout ce qui l'entourait, déboussolé par sa profonde nature, l'aîné de la fratrie Weasley sentait naître une étrange admiration à son égard.
Soudain, un gong monstrueux obligea Bill à porter, instinctivement, ses index dans le canal auditif de ses oreilles, étouffant les immondes résonances qui lui réduiraient, autrement, la cervelle en bouillie. La canne du professeur Lupin s'écroula dans l'herbe tandis qu'il se pliait en deux, grimaçant fortement. Intrigué, Ron leva le nez vers le ciel et ferma les yeux, dénombrant les coups annoncés par l'horloge et amenés jusqu'à eux grâce à la direction empruntée par le vent. Le gong grave signalait le changement d'heure, les trois autres coups qui suivirent, plus légers, marquaient chacun une tranche de cinq minutes. Midi quinze. Le cours de Défense contre les forces du mal venait de prendre fin et, bientôt, il serait convoqué dans le bureau du professeur McGonagall ou, encore mieux, dans celui du directeur pour y recevoir son ultime humiliation et son quota d'heures de retenue.
Se baissant, Ron ramassa la canne échouée entre les hautes herbes et attendit que son frère ne s'habitue aux vibrations résiduelles, agitant toujours ses tympans, pour la lui rendre. Il embraya aussitôt sur le reste de la conversation en économisant les tirades inutiles, désireux d'accélérer le rythme des réponses. Son frère était proche de l'abandon, il pouvait le sentir.
- Epping Forest. Qu'as-tu appris sur la chambre ? exigea-t-il.
- Vidée, sans aucune trace de magie, parfaitement légalement. Rien de plus que ce qu'on savait déjà, plia Bill en se maudissant.
- Légalement ?
- Les gobelins disposent d'un papier officiel, signé de la main de Bellatrix Lestrange. Elle a demandé à tout retirer de son coffre le 21 février.
- Le lendemain de notre arrestation, réalisa Ron.
- Vous avez du lui faire sacrément peur.
- Elle croyait que l'épée de Gryffondor était dans sa chambre. Elle voulait savoir ce qu'on avait pris d'autre. Harry pensait qu'un Horcruxe se cachait là-dedans.
Bill hocha la tête en signe d'accord. Le survivant avait probablement raison sur ce point. Malheureusement, il était bien trop tard pour tirer ce genre de conclusions et surtout pour revenir en arrière. Désormais, la chambre ne contenait plus que du vide et l'Horcruxe en son sein était probablement sous les verrous et protections d'un autre endroit, tenu secret, probablement par un Fidelitas doublé d'un Impardonnable. En tout cas, l'immense roux songeait qu'il n'aurait, personnellement, pas fait autrement. Une partie de l'âme n'était pas la première bricole venue.
- Ce papier, il est fiable selon toi ? continua Ron.
- Il en a l'air.
Le cadet des Weasley haussa les sourcils d'agacement. Un soupir lui échappa. Bill acquiesça, connaissant déjà le fond de sa pensée.
- Le truc avec ce... truc, justement, c'est que tout a l'air normal sans l'être vraiment. Même Rogue a quelque chose qui cloche.
- Ron, je t'arrête tout de suite, l'avertit sévèrement Bill. Je ne plaisante pas, et je ne te parle certainement pas comme à un gamin en te disant ça. Mais laisse Rogue là où il est, ça vaudra mieux pour tout le monde !
- Parce que tu lui fais confiance ? s'interloqua Ron.
- Ne crois pas que j'ai toutes les informations parce que je suis dans l'Ordre. C'est loin d'être aussi simple. Même papa et Remus ne savent pas pourquoi Dumbledore lui faisaient confiance, et ils ne savent pas plus pourquoi les autres le font maintenant. Mais ils ne discutent pas, parce que ce ne sont pas des décisions qu'on peut remettre en question. Je suis obligé de lui faire confiance.
- Oui, et bien je ne suis pas dans l'Ordre. Je n'ai pas à lui faire aveuglément confiance. Si vous faisiez confiance à Dumbledore et à ses décisions, au point de les suivre encore après que Rogue l'a assassiné, moi je fais confiance à Harry. Et il passait son temps à le surveiller.
- Ron, ne commence pas à te méfier de tout le monde, comme Harry avait pris l'habitude de le faire, où tu finiras comme lui.
- En somme, tu trouves plus malin de ma part de faire comme vous, et de croire, sans le questionner, un mec sensé être un agent double, avec un pied dans le camp adverse, mais qui, bizarrement, depuis le début de cette histoire refuse de partager quoi que ce soit avec nous ?
Mis en défaut, une fois de plus, par son petit frère, Bill soupira. Il s'appuya de tout son poids, à deux mains, sur la canne noueuse du professeur Lupin. Si lourdement, que l'immense roux se sentit obligé de vérifier que le bois ne ployait pas sous lui. Finalement, son regard perçant et fatigué s'ancra de nouveau dans celui de Ron. Ce dernier attendait toujours. Épuisé, l'aîné de la fratrie rousse se retrouva soudainement au bord des larmes. Faisant de son mieux pour ne rien en laisser paraître, il décida de mettre un terme à leur conversation.
- Ron... Je... Je ne sais pas quoi te dire... Je... Je suis fatigué, et tout ce que je veux, maintenant, c'est parfaitement égoïste à dire et... Je suis désolé, Ron, trembla-t-il. Tout ce que je veux c'est me reposer.
Un faible, mais sincère, sourire se dessina sur le visage du cadet des Weasley. Évidemment, pour l'heure, c'était ce que Bill avait de mieux à faire. Une intuition soufflait même doucement à Ron que, pour son grand-frère, la guerre était belle et bien finie, pas dans son esprit mais dans sa participation personnelle. Il lui faudrait du temps avant d'apprivoiser la lycanthropie et ses effets dans sa vie privée, alors songer à retourner au combat... Un seul et simple être humain ne pouvait pas couvrir tous les fronts en même temps.
Faisant un pas en avant, Ron leva sa main pour aller déposer une tape amicale sur son épaule. Au dernier instant, alors que sa paume effleurait les fibres effilochées de son chandail en épaisse laine, un probable compromis entre les horreurs bariolées de leur mère et les parures pastellisées de sa femme, il s'immobilisa. Son regard chercha l'approbation de son aîné et, avant qu'il ne put la déceler, un bras particulièrement lourd l'entoura amicalement. Un murmure ému réchauffa sa nuque dévoilée.
- Sois prudent. Quoi que tu décides.
Ron émit un simple « hm » pour assurer son frère de sa promesse ou, du moins, de sa meilleure volonté. Finalement, plissant les paupières d'émotion, il posa délicatement sa propre main sur le dos de Bill. Un frisson saisit l'adolescent de Gryffondor. Sous sa paume, il pouvait sentir la colonne et chacune des vertèbres du loup-garou saillir anormalement, même à travers la couche de vêtements chauds. À nouveau, le roux se demanda de quel poids relevait cette malédiction... À regrets, en sachant parfaitement que Bill le sentirait, Ron se résigna à élever légèrement sa paume, restant seulement en contact avec les fibres du chandail. Une chose à la fois, effectivement...
Tentant de se distraire du contact peu réconfortant avec son frère, le cadet des Weasley porta son regard sur l'horizon. Les cheminées de Pré-au-Lard se cachaient à la perfection derrière la suie jaunâtre qu'elles coulaient dans les fondations du brouillard. Se détachant de ce fond grisâtre, Ron reconnut l'élégant manteau blanc de Fleur Delacour. Ses cheveux blonds, détachés au vent, fouettaient son visage pâle et tiré de fatigue. Chose rare, lorsqu'elle se rendit compte qu'il l'avait remarquée, un petit sourire respectueux tordit ses fines lèvres rosées. Croisant les mains l'une sur l'autre par-dessus les attaches en bois de son pardessus chic, la femme de Bill porta brièvement son attention sur sa gauche, vers les murailles du château masquées derrière la végétation abondante.
L'instant d'après, une robe sorcière plastronnée d'un blason rouge et or, rejoignit les côtés de la blonde au nez droit déplaisant. Un mélange complexe de sentiments s'empara du jeune homme, obligeant Bill à inspecter sa face en se dégageant de lui.
D'abord, Ron sentit son cœur se gonfler de bonheur. Les sensations ne lui étaient plus inconnues depuis longtemps. La vue d'Hermione lui faisait toujours cet effet là. Une douce angoisse caressait sa poitrine avant de se diffuser dans ses membres, telle une peau progressivement exposée au soleil, centimètre par centimètre. Une lumière, chaque fois inespérée, se levait sur son horizon de jeune homme.
Puis, l'effet de l'apparition surprise dépassé, ses sens se mettaient automatiquement en fonctionnement. Il se préparait à humer son parfum de fleur parcheminée, à admirer l'éclat imparfait de sa peau lumineuse, à méditer les théorèmes énoncés par sa voix confidente, à se délecter de ses mains le repoussant timidement dans leurs accolades trop osées pour elle, et à goûter du bout des lèvres l'amertume de ses remontrances. Toute sa vivacité d'esprit ainsi que ses meilleurs pointes d'humour n'étaient plus destinées qu'à trouver la formulation qui l'impressionnerait réellement ou lui insufflerait la vie éphémère d'un rire de liesse. Ah, son rire... Rien n'était plus satisfaisant que cette mélodie enfantine, tout comme rien ne faisait plus mal que son dédain. Et si, d'aventure, la née moldue s'approchait de lui, tête basse, yeux humides ou perdue dans les horizons d'un autre monde, mélancolique, le roux songeait immédiatement à d'autres façons de s'adapter à elle et à ses états d'âme. Tout cela n'était plus qu'automatisme irréfléchi et, pourtant, tombant toujours dans le mille.
Sur cette colline, ce jour là, pourtant, Ron eut besoin d'une minute pour se souvenir de l'étape qui suivait cette explosion de bonheur. Leur accrochage durant le cours de Défense contre les forces du mal avait été particulièrement rude et goujat de sa part, même si elle avait été la première à lui jeter les insultes à la figure. L'excitation habituelle qui suivait l'apparition d'Hermione ne venait pas. Seule une brique s'installait dans son estomac. Il allait commencer à payer son attitude dès maintenant. Mais, au fond, peut-être valait-il mieux que la jeune femme soit la première à bénéficier de ses explications. Rien que ce détail lui rapporterait forcément des points.
Fleur s'était approchée d'eux. Le cadet des Weasley fit un pas de côté, la laissant déposer un bref baiser sur la pommette gauche de son mari, juste à l'emplacement de ses balafres maudites.
- Molly m'a demandé de venir te chercher.
Bill acquiesça mais ne bougea pas pour autant. Une étrange peur au fond du regard, il amena doucement la française à se blottir contre lui. Là, l'homme immense enfouit tendrement ses yeux dans le creux de son épaule. Souriant, Fleur caressa doucement l'arrière de son crâne.
- Je suis là, murmura-t-elle.
S'écartant du couple et de son intimité, Ron rejoignit Hermione. Il ne pouvait pas repousser ce moment pour toujours, malheureusement. Sa colère n'était pas dirigée contre elle, mais comme beaucoup d'humains, le cadet des Weasley n'était pas capable de demi-mesure quant il s'agissait de combat de fierté. De toute manière, prétendre que cela n'était pas de sa faute ne servirait à rien avec la sorcière surdouée, tout juste à la mettre encore plus en pétard contre lui. Malgré tout, il ne regrettait rien de ce qui s'était déroulé dans la classe du professeur Rogue. Cet acariâtre avait bien besoin qu'on le remette en place une fois de temps à autre, même si le résultat n'en valait pas la chandelle et ne parvenait qu'à le faire sourire de mépris.
Parvenu devant la jeune femme, Ron s'interloqua. Il ne retrouvait pas son air coincé ni ses petits yeux noirs et haineux, son nez relevé vers le ciel, ni même la position rigide qui attendait de sa part une phrase telle que « tu avais raison, oui ». Rien de tout cela. Son visage de sorcière était contracté, ou barré plutôt, d'une ride d'inquiétude. Elle semblait contrôler exagérément son souffle, comme quand la panique était à deux doigts de la dominer. Pour toute chose, en réalité, la née moldue paraissait désemparée, comme bouleversée par un événement quelconque dont il ignorait tout. Craignant néanmoins de se tromper, et les estimant nécessaires, Ron s'engagea dans la formulation de ses pitoyables excuses.
- Je regagnerai les points perdus pour Gryffondor, même ceux de Dean. Hermione, je... Je ne voulais pas...
- Les excuses ne sont pas le plus important maintenant, débita-t-elle d'une voix rapide et nerveuse. On peut même tirer un trait dessus.
- Quoi ? s'étonna le cadet des Weasley. Non, mais attends... Je peux m'expliquer...
- Il ne s'agit pas de toi, Ron. Il faut qu'on aille voir Lupin, immédiatement.
- Pourquoi ?
- Rogue a annoncé le thème du prochain cours de Défense...
- Et ?
Soupirant, Hermione secoua la tête en tous sens avant de laisser échapper un gémissement à mi-chemin entre le sanglot et la colère. Ses paroles ne furent plus que chevrotements.
- Et... Et il va recommencer, Ron...
- Quoi ? Il va refaire une leçon sur les impardonnables.
- Non... Sur les Horcruxes.
Écarquillant les yeux comme jamais auparavant, le cadet des Weasley recula d'un pas. Une main passa distraitement dans ses cheveux tandis qu'il inspectait le couple heureux, à quelques pas d'eux. Malgré le vent en pleine montée, le roux se trouva rapidement à court de souffle. L'air, plutôt qu'aspiré, se trouvait extrait de ses poumons, comme si on lui avait flanqué un immense coup dans l'estomac. Puis, réagissant brusquement, Ron passa rapidement son bras par-dessous celui d'Hermione et, la tirant avec lui, il se dirigea vers le château.
- Ron ! Qu'est-ce que tu fais ?
- Je trouve Lupin. Il ne faut pas laisser faire ça.
Dans la cohue et le brouhaha suivant la sonnerie de midi quinze du lundi, à Poudlard, une silhouette frêle d'adulte circulait à contresens de la foule des étudiants en progressant à contresens. Remontant des cachots, les bras chargés d'un carton, rempli dans la réserve des potions du professeur Rogue, Remus Lupin tentait d'atteindre le bureau du rez-de-chaussé de Minerva McGonagall. Dans la Grande Salle, le déjeuner battait son plein. Et, malgré sa difficile avancée, embarrassée, en prime, de son inutile canne coincée en travers du fond de la caisse, contre ses paumes abîmées, le professeur de Défense contre les forces du mal arborait un sourire à faire pâlir le temps maussade à l'extérieur. Sur son passage, de nombreuses têtes connues scandaient, avec enthousiasme, des salutations à l'enseignant.
Plus d'une semaine que personne ne l'avait revu, ainsi, au milieu de la foule. L'absence de ses cours rythmés de jazz moldu et la nouvelle de son remplacement par le professeur Rogue faisait visiblement des miracles sur sa côté de popularité. Et cela aurait mentir que de dire que le loup-garou n'osait pas s'en gorger d'émotion. La voix du peuple était la plus puissante de toutes, spécialement quand elle appartenait à une assemblée de jeunes pépites. Tous ceux qui lui adressaient la parole s'exclamaient de « bonjour professeur Lupin ! » à n'en plus finir. Nombreux étaient ceux qui l'agrémentaient d'un « vous nous manquez, professeur ! » ou d'un attentionné « rétablissez-vous vite, professeur ! ». Chaque fois qu'il soulevait prestement son carton chargé au-dessus d'une tête dépassant du lot, Remus était certain d'obtenir une gratification en retour. Dispensant les hochements de têtes et les exclamations à la pelle, le professeur de Défense contre les forces du mal promettait qu'il ne tarderait plus, désormais. « Quelques jours, tout au plus ! ».
L'intensité de la dernière pleine lune l'avait maintenu éloigné de ses cours bien plus longtemps qu'à l'accoutumée. En comptant la première nuit du cycle, lorsque la lune était à son plein paroxysme, sa nature de loup-garou l'importunait durant trois à quatre jours, la durée d'un cycle de phase. Le reste n'était qu'un jour ou deux de convalescence. Seulement, les contrariétés et l'angoisse ayant plu sur ses épaules trop fragiles d'avance, cette fois, Remus s'était accordé deux entières semaines de repos avant de retourner à ses bureaux et à ses vieilles platines de gramophone, le temps pour lui de faire le point. Ce matin là, une mission toute particulière et parfaitement désintéressée lui conférait suffisamment d'énergie pour l'avoir poussé à sortir de ses appartements. Et quelle récompense ! À slalomer ainsi entre les robes noires, et à faire des rondes pour empêcher ses étudiants de se cogner directement dans sa caisse, Remus se sentait presque en plein milieu d'un ballet joyeux, sur un rythme que son esprit s'amusait à marquer en son fort intérieur. 1, 2, 3, 4 ! 1, 2, 3, 4 !
- Professeur Lupin, ravi de vous revoir ! s'exclama Seamus en le croisant.
- Monsieur Finnigan, où en est votre parchemin sur les feux d'artifices moldus, pour votre classe d'étude des moldus ?
- En bonne voie, professeur !
- Parfait, parfait ! N'oubliez pas de mentionner la sécurité et les précautions en cas de survol d'une zone d'artifices, où l'on vous reprochera votre penchant pour la coiffure roussie !
- Je n'y manquerai pas, professeur !
Une dernière cabriole, et le visage hilare du jeune irlandais disparaissait dans le décor de son ballet imaginaire. Il n'aurait manqué que les applaudissements. Et son prénom scandé tel un hymne, tiens !Pour un peu, le loup-garou se serait presque surpris à l'entendre.
- Remus !
Le sourire du professeur Lupin n'avait pas son pareil. La foule avait un véritable pouvoir de guérison.
- Remus !
Fronçant les sourcils, le loup-garou s'immobilisa en évitant une dernière étudiante étourdie. Cette fois, il était sûr de ne pas avoir fantasmé cet appel couvrant le capharnaüm des étudiants affamés. Intrigué, l'homme frêle se retourna vers la marée humaine. Au milieu des robes et uniformes sombres, l'habillement beige-verdâtre du père Weasley dénotait singulièrement, sans compter ses vaines tentatives pour scinder la foule avec la même aisance que son camarade de l'Ordre du Phénix. Arthur y parvint cependant, et sa large main attrapa l'omoplate de Remus tandis qu'il reprenait son souffle, le visage rougi.
- On peut parler une minute ?
Raffermissant sa prise sur sa caisse chargée, le professeur Lupin lui fit signe de le suivre et l'emmena jusque dans une salle d'étude, non loin du bureau du professeur McGonagall. Les étudiants en émergeant leur maintinrent la porte ouverte.
Une chaleur insupportable empestait la salle et fit souffler Remus. Il déposa son fardeau, ainsi que sa canne, sur un pupitres de la rangée de gauche, dans un bruit de bouteilles, puis s'approcha des fenêtres de style gothique à petits carreaux opaques colorés, jaunes, roses, bleus et gris. Le temps que les derniers retardataires évacuent les lieux, il en ouvrit quelques-unes, en fente oscillo-battante, pour aérer l'odeur de gorille mouillé qui régnait dans la pièce surchauffée.
Bientôt, Arthur put refermer la porte derrière le flot d'étudiants et s'avança, mains dans les poches. Le sol de vieux carrelage ne lui était pas inconnu et quelques anciens souvenirs remontèrent à la surface de sa conscience. Déjà à l'époque, les traces d'usures blanchissaient les carrés rouge-ocre qui assombrissaient le plafond bas de bois noir. Il avait toujours fait relativement sombre dans cette étude mais l'atmosphère n'y avait jamais été malsaine. Plus souvent placard à balais ou salle de détente que lieu de travail, la luminosité issue des fenêtres, côté jardin, conféraient à l'endroit une certaine ambiance intimiste et apaisante. On s'y sentait en paix.
L'agitation extérieur perçait à travers les murs épais en un bourdonnement ininterrompu et, à travers les ouvertures par où filtrait un air presque glacial en comparaison de celui de la classe, les cris stridents d'une jeune étudiante leur parvinrent. La bande sonore d'une école à l'heure du déjeuner, en somme.
À moitié assis sur un pupitre de la rangée de droite, face à son fardeau abandonné, Remus croisait les bras, attendant patiemment qu'Arthur trouve les bons mots. Visiblement mal à l'aise, celui-ci imita son ami et s'installa contre un pupitre, presque face à lui, décalé de la distance d'une chaise à peine. Là, il s'éclaircit la gorge.
- Bill va mieux. On le ramène à la maison avec nous.
- Je sais, acquiesça Remus.
- Ah ? Bien. Bien.
Les deux hommes détournèrent le regard. Arthur changea de position contre son pupitre. Comprenant que la situation ne pouvait pas se permettre de se complexifier encore davantage, Remus désigna la caisse du doigt.
- Le carton est pour lui.
Le père Weasley renifla, portant son attention sur le loup-garou.
- Enfin, ce qu'il y a dedans, aussi, sourit Remus. Ce sont des potions Tue-Loup. Et quelques autres bricoles qui m'ont aidé à... Enfin, tu vois.
- Tu n'en as plus besoin ?
- Il saura en faire un meilleur usage que moi. Dans la mesure où ça peut l'aider.
- C'est généreux de ta part.
- Ce n'est rien.
Le silence s'installa entre les sorciers de l'Ordre. Ne sachant plus comment procéder, ni même qu'ajouter, Remus se détacha de son appui. Il s'approcha du pupitre embarrassé et récupéra sa canne en la faisant virevolter entre ses doigts. Soupirant encore, il adressa un signe de tête à Arthur puis se dirigea vers la porte.
- Remus, attends.
Le professeur Lupin se retourna, presque dansant, sur une pointe de pied.
- Ce que j'ai dit l'autre jour... On n'a pas vraiment eu l'occasion d'en reparler depuis...
- Pas la peine.
- Si, au contraire.
- Je t'assure que non.
- Ça n'était pas juste de ma part. J'aurais dû me montrer reconnaissant que, dans une seule et même nuit, tu aies été capable de sauver Neville et Harry, et d'empêcher mon fils de se faire plus mal. Tout ça a été au moins aussi pénible pour toi que pour nous tous. Je ne l'ai pas fait, je te prie de m'en excuser.
- Tu étais bouleversé, Arthur. Je n'avais aucun droit de réclamer de la compassion de ta part. Un enfant est tout ce qu'on a de...
Un rire anima le père Weasley, coupant le professeur Lupin dans sa phrase. Arthur se redressa à son tour et gratta distraitement le bout d'une écharde se désolidarisant du plateau de bois du bureau.
- Tu es trop bon pour ton propre bien, Remus.
Le loup-garou esquissa, à son tour, un sourire amusé. Il haussa les épaules, marquant par là qu'il ne pouvait rien contre sa nature.
- Tu devrais y aller. Ils vont t'attendre, Arthur.
Le père Weasley secoua la tête, le détrompant. Molly en avait plus qu'assez de constater que la guerre pouvait diviser sa famille de plus d'une façon. Elle était même à deux doigts d'embarquer Ron et Ginny sous le bras pour rentrer à la maison et de sommer Charlie de revenir de Roumanie dans les plus brefs délais. Il n'y avait aucune chance que sa petite femme reparte sans lui.
- En fait... Tant que je t'ai sous la main, je voudrais te demander quelque chose, reprit l'homme roux. J'espère que tu me pardonneras d'abuser de ta gentillesse, une fois de plus.
- Je t'écoute, l'incita Remus intrigué.
- Dans la mesure où tu voudrais l'accepter, et vu que tu en connais plus qu'aucun d'entre nous sur le sujet... Tu pourrais venir avec nous. Bill aura besoin d'un guide au début, et...
- Arthur... Je ne sais pas...
- Tu as besoin de repos, tu l'as dit toi-même. Severus s'occupe de tes classes. C'est une occasion en or !
- Lui aussi a besoin de se reposer à ce qu'on m'a dit, réfuta Remus. Je ne peux pas sans cesse me reposer sur les autres. Tout le monde n'a pas mes bons sentiments, tu viens de me le faire remarquer il n'y a pas une minute.
- Tonks est bientôt à terme, tu pourrais passer les dernières semaines avec elle. Ça te ferait beaucoup de bien. À elle aussi d'ailleurs. Tu oublierais un peu tout ça...
- Harry est dans la nature. Je suis sensé être le dernier à pouvoir veiller sur lui. Ces choses-là ne s'oublient pas.
- L'Ordre entier va se mobiliser. Où qu'il soit, on le retrouvera et le ramènera à Poudlard, sain et sauf.
- Je suis sûr que tu connais déjà mon opinion sur le sujet. Je préférerais que l'Ordre reste loin d'Harry.
- Les choses ont changé depuis que Dumbledore n'est plus parmi nous, c'est vrai, mais Severus et les autres...
- Ça commençait déjà du temps de Dumbledore, le coupa Remus. J'aime de moins en moins les méthodes de l'Ordre. Pour tout te dire, je songe même à remettre ma démission.
Arthur hoqueta.
- Pardon ?
- Tu m'as bien entendu.
- Remus, tu ne parles pas sérieusement ? Réfléchis enfin ! Tu as une place à l'Ordre, nous avons besoin de toi. Sans compter que l'Ordre assure la protection de ta famille ! Tonks a déjà perdu son père dans cette guerre ! S'il se passait quelque chose... Que ferais-tu ? Ce n'est pas une décision à prendre à la légère !
- Je sais, je sais tout ça ! s'exclama le loup. Ce sera la plus intelligente ou la plus bête décision de ma vie, mais ça ne dépend que de circonstances...
- Des circonstances que l'Ordre peut gérer un minimum.
- Sauf à dire qu'il se retourne contre nous.
Les deux sorciers échangèrent un regard lourd de sens. Le père Weasley resta silencieux. Un silence qui en disait pourtant long sur son assentiment du dernier point de son ami. Ils ne pouvaient pas exclure cette possibilité et, alors, ils seraient tous victimes de leur besoin de garantie.
- Je ne peux pas rester dans une organisation juste parce qu'elle m'apporte des intérêts personnels, acheva Remus.
- Des intérêts non négligeables, pourtant.
- Je ne suis pas comme ça, Arthur.
Dubitatif, le père Weasley n'en acquiesça pas moins aux propos de son ami. Il n'était pas en son pouvoir de s'opposer à la volonté de quelqu'un d'autre. Pour l'Ordre, seul Remus pouvait décider de poursuivre sa participation ou non. Arthur ne s'engagea pas à lui dire qu'en renonçant à son poste au sein de l'organisation, il perdait bien plus que la protection rapprochée de sa famille. Il disait adieu aux renseignements que Kingsley et les autres étaient les seuls à posséder et qui auraient, pourtant, pu lui permettre de retrouver Harry comme il le désirait tant. Lupin n'était pas un inconscient, loin de là. S'il prenait la décision de s'en aller, c'était qu'il avait bien réfléchi, en son âme et conscience, à chacune des options. Tout ce qu'Arthur ajouta, fut une parole simple, mais incroyablement significative.
- Si jamais tu partais... Sache qu'il y aura toujours quelqu'un pour reprendre le job, Remus. Molly et moi ne laisserons pas Harry derrière.
- Pense à ta famille avant toute chose, Arthur.
- Je peux te retourner la faveur. Et puis, Harry c'est la famille.
- J'ai l'impression qu'il est de la famille pour tout le monde, et pourtant, voilà où nous en sommes.
- Il faut te changer les idées, répéta le père Weasley. Si l'Ordre vient à avoir des informations, il te les transmettra. Que tu sois ici ou ailleurs ne change rien.
- Détrompes-toi, ça change beaucoup pour moi, avoua Remus.
Arthur fronça les sourcils et se racla la gorge, attendant la suite. Le regard du loup-garou s'était métamorphosé en un sérieux implacable.
- Les murailles de ce château ont un pouvoir particulier. Elles ne protègent pas que de ce qui vient de l'extérieur. Si je les quitte dans les circonstances actuelles... Je ne reviendrai pas au château. C'est pour ça que je retarde au maximum la visite à Tonks. Elle et le bébé... Ils comptent plus que tout. Mais, crois-moi quand je te dis que je me connais suffisamment pour ne pas me faire confiance là-dessus.
- Tu ne serais pas seul, le rassura Arthur. Et peut-être que transmettre ton expérience à Bill te permettrait de... de trouver ce dont tu as besoin.
Remus secoua la tête.
- Je suis désolé, Arthur. Ça n'a rien à voir avec ce que tu as pu me dire, ou même avec Bill... Je sais que je ne peux pas m'y risquer, c'est tout.
- Je... Je comprends. On trouvera une autre solution, murmura Arthur. La famille sera là pour lui, déjà.
- Ne me comprends pas mal, Arthur, si Bill, ou n'importe lequel d'entre vous, a besoin de moi. Je serai là. Je serai honoré de l'aider à traverser cette épreuve avec vous tous. Peut-être que ça me permettra de faire la paix avec une certaine partie de moi-même. Mais ça n'est pas pour ça que je le ferai. Je le ferai parce que c'est vous.
Arthur esquissa un sourire sincère. Il se racla la gorge en agitant inconfortablement les bras, puis se saisit de la boîte pleine de fioles. Remus acquiesça et, jouant de galanterie parodique, lui ouvrit la porte de la salle et le suivit dans le couloir déjà plus calme. Décidant de tenter le diable, malgré tout, le professeur de Défense contre les forces du mal prit le parti de l'accompagner jusqu'au bureau de Minerva, là où le transfert par cheminette devait avoir lieu. Il n'eut même pas l'occasion de rentrer dans la pièce où s'amassait déjà l'équipée des Weasley, accompagnée de Fleur, et supportée par Ginny venue dire un dernier au revoir à son frère.
Sur le pas de la porte, des appels pressants le forcèrent à se retourner.
- Professeur ! Professeur Lupin !
Claquant leurs pieds sur le dallage des couloirs comme des déments, les deux derniers membres du fabuleux trio du Sauveur le hélait désespérément. Fronçant les sourcils, il fit signe à Minerva de continuer le départ sans lui. Arthur se chargerait de passer son message au nouveau maudit, il en était sûr. L'affaire qui rougissait les pommettes de ces deux-là promettait d'être beaucoup plus urgente.
- Professeur, il faut qu'on vous parle, commença Ron. C'est à propos du professeur...
L'adolescent hésita soudainement. Il ignora le regard interloqué de sa petite-amie. La proximité du bureau de leur directrice de maison le dérangeait. Le roux se félicita intérieurement de sa prudente réserve lorsque la porte du bureau s'ouvrit sur le chapeau pointu de l'écossaise.
- Et bien ? Remus, que se passe-t-il ici ?
- Oh ! Je ne...
- Hagrid nous envoie vous chercher, mentit le cadet des Weasley sous l'expression ahurie de la née moldue. Un problème avec des gnomes. Il requiert les services d'un expert en Défense.
Remus écarta les bras pour ponctuer l'étonnante annonce de son étudiant. Il n'y avait pas à chercher plus loin et assura sa collègue qu'il avait les choses bien en main.
- Passez devant ! Je vous suis ! ordonna-t-il aux deux membres du fabuleux trio.
Jouant le jeu de l'urgence ménagère et animalière chez Hagrid, le loup-garou suivit les deux étudiants jusqu'au coude d'un couloir donnant sur les jardins. Inspectant les lieux de droite et de gauche, il s'assura que personne ne se trouvait là et attrapa une poignée de chaque robe de sorcier de Ron et d'Hermione pour les coller un peu durement contre le mur gris. Là, il s'abaissa légèrement pour les fixer dans le blanc de l'œil. Craignant une réprimande, Hermione l'implora immédiatement.
- Professeur, croyez-nous, on ne vous aurait pas dérangé si ça n'était pas important.
- Lequel va m'expliquer ce qui se passe réellement ? demanda Remus.
- C'est à propos du professeur Rogue, commença Ron.
- Ah ! Non, n'insistez pas ! Je ne reviendrais pas plus tôt sous prétexte que vous ne l'aimez pas. Hors de question !
Lupin les relâcha et s'éloigna rapidement d'eux. Hermione bondit.
- Non, professeur ! Ça n'a rien à voir, s'il-vous-plaît !
- Quoi ?
- Le professeur Rogue a décidé de nous faire un cours demain, expliqua Ron.
- Et ? s'impatienta le loup-garou. Je ne vois...
- Sur les Horcruxes, professeur, termina la née moldue.
L'expression du professeur Lupin demeura interdite pendant un court instant, avant de basculer dans un profond ennui. Il soupira.
- Vous ne croyez tout de même pas que la matière de Défense contre les forces du mal s'arrête aux contre-sortilèges et aux manières de maîtriser les animaux de troisième et, éventuellement, quatrième catégorie, si ?
- Mais, professeur, il nous a parlé des impardonnables, tenta Ron.
- Fol'Œil en avait fait autant durant votre quatrième année.
- Ce n'était pas le professeur Maugrey, professeur, lui rappela Hermione.
- Il n'empêche que vous avez déjà été éduqués sur le sujet. Vous devriez plutôt vous réjouir qu'un enseignant comme le professeur Rogue décide de prendre à son compte l'enseignement d'une chose aussi difficile que les Horcruxes. Peut-être apprendrez-vous des choses utiles, et pas uniquement pour vos ASPICs !
- Mais, professeur...
- Non, miss Granger. Je ne discuterai pas de ça une minute de plus avec vous. Je vous conseille d'aller déjeuner et de reprendre vos cours normalement. Le professeur Rogue sait parfaitement ce qu'il fait et vous devriez commencer à avoir un peu foi en lui, au lieu de toujours chercher la petite bête ! Me suis-je bien fait comprendre ?
Les deux membres du fabuleux trio acquiescèrent piteusement. Sans demander leur reste, ils s'engouffrèrent de nouveau dans le château et remontèrent le couloir, menant au hall de la Grande Salle, d'un pas décidé. De là où il se trouvait, le professeur Lupin pouvait percevoir les ronchonnements du cadet des Weasley. Il jurait que cela ne se passerait pas ainsi, et toutes autres originalités révolutionnaires que son âge lui soufflait de clamer haut et fort. S'assurant qu'ils prenaient bien le chemin du réfectoire, Lupin se rapprocha du mur de gauche et les surveilla aussi longtemps que possible.
Lorsque les deux robes de Gryffondor eurent disparu de son champ de vision depuis plus d'une minute, Remus s'effondra contre le mur. Accablé, il enfouit son visage dans ses mains, et grogna de rage. Ces deux-là n'avaient plus confiance en personne. Ils étaient persuadés que Minerva tenait avec Severus, lui trouvant sans cesse de bonnes excuses pour justifier ses actes inconsidérés, ou, au contraire, plutôt parfaitement calculés... De tous les professeurs, il était le seul au courant.
Une culpabilité monstre s'empara de lui. Dire que ces jeunes avaient confiance en lui... Mais il ne pouvait pas leur donner ce qu'ils attendaient, pas après ce qui était arrivé à Harry. Soupirant, il laissa glisser ses mains le long de son corps et observa le coin de ciel gris visible sous l'arche du couloir.
- Merlin, qu'est-ce que tu fous ? murmura-t-il.
Les cachots privatisés à l'intention du Sauveur du monde sorcier avaient retrouvé leur ennuyeux silence, il y avait une éternité de cela. Les cris du petit garçon moldu, quelque part derrière ces épais murs, n'avaient plus reparus au bout de la troisième salve. Au total, ce furent trois sessions de plaintes intolérables, longues d'à peine quelques minutes chacune, et entrecoupées d'éternités de silence qui avaient meublé la captivité du survivant. Tout s'était arrêté depuis, mais, accusant sévèrement le coup, l'esprit du jeune homme se chargeait de les lui rejouer en boucle, le persuadant que cet enfer pouvait ressurgir à n'importe quel moment. Le souvenir des hurlements hantait encore le silence...
Harry aussi avait hurlé. Des heures durant. Il avait sommé, quiconque infligeait cette ignoble torture, de venir se mesurer à lui, de changer de cible, de faire ce qu'il voulait de lui... Aucune des propositions n'avait été, cependant, suffisamment alléchante pour ramener l'attention sur lui. Personne n'était revenu le visiter, pas même Drago.
Il régnait, dans la cave, une chaleur étouffante et moite qui tirait une transpiration suintante des murs agressés. Des gouttes dégoulinaient régulièrement et venaient alimenter la flaque immobile au pied des marches menant au rez-de-chaussé. Ainsi dérangés, les serpents de lumière blanche s'agitaient nerveusement en glissant sur les ondes circulaires. Un bruit de clapotement donnait ainsi une consistance au silence. L'eau se déposait en fine couche gluante sur la peau du survivant, autant qu'elle ne s'en évaporait sous l'effet de sa propre sudation.
À force de se débattre contre ses entraves, Harry avait fini par créer, à l'aide de la fureur de sa magie, une espèce de microclimat tropical, en plein mois d'avril, sous les alcôves d'un manoir sinistre. Sa gorge le brûlait intolérablement. Des filets de sang chaud s'échappaient en divers endroits de sa peau excédée, poignets comme chevilles. Autour de ses genoux, les flaques d'eau s'étaient, elles, réellement teintes de rouge, répandant une odeur de rouille insoutenable juste au niveau de ses narines. Couplée à l'agitation anormale qui l'avait saisi plus tôt, la fragrance avait eu raison de son estomac révulsé.
N'attendant plus rien d'autre que le jour de son jugement dernier, le survivant se laissait pendre négligemment au bout de ses chaînés, poignets relevés, tête basculée vers l'avant, lunettes échouées au sol, dans les immondices. Le sang peinait à affluer jusque dans ses extrémités surélevées et, peu à peu, l'endormissement gagnait du terrain.
Le survivant ne se préoccupait plus de l'heure avançant, ni de la lumière déclinante, et encore moins de l'ouverture de la porte de ses quartiers « réservés » qui laissait soudainement s'infiltrer une silhouette noire dans l'escalier.
Au pied de celui-ci, l'eau clapota à peine. Les reflets argentés semblèrent se regrouper en deux pelotes de serpents, de chaque côté du passage de son visiteur, qui parut marcher sur le sol détrempé, comme si une mer elle-même s'était ouverture devant lui, pour se refermer calmement à sa suite. Une nouvelle hallucination au compteur, Harry songea que la forme noire qui se dessina bientôt devant ses yeux à demi-ouverts ne tarderait pas à disparaître. Au contraire, elle ne voulut pas le laisser en paix. Après un moment, une tâche claire passa entre ses baskets moldues et ramassa quelque chose dans les flaques polluées. Un éclat blanc illumina le bout d'une espèce de baguette noire, et, l'instant d'après, les branches froides de ses binocles rondes retrouvèrent le chemin de ses tempes. Totalement amorphe, le sorcier de Gryffondor ne réagit pas au contact. Il ne tenta même pas de se délester de cette aide visuelle dont il ne désirait plus recevoir les services. Un son, étrange, s'éleva à ses oreilles : des mots formulés dont il ne comprit pas le sens.
Tout à coup, une cascade d'eau glacée s'abattit sur son crâne fiévreux. L'électrochoc fut immédiat et l'extirpa violemment de sa torpeur. Il inspira brutalement, sans recevoir aucune goulée d'air en récompense. Un torrent aqueux s'infiltra dans sa gorge, la rafraîchissant au passage, et Harry eut l'horrible sensation de se noyer. Par réflexe, son corps l'obligea à tousser de manière incontrôlable. Et comme s'il s'était agi d'une formule dont il ignorait toutes les subtilités, la cascade glacée cessa de pleuvoir sur lui. De la bave s'échappa d'entre ses lèvres pendant une bonne minute avant que sa respiration ne revienne à la normale. Cette averse avait tout lavé sur son passage : sang, immondices, tensions, hallucinations, idées noires et même sa torpeur.
Relevant la tête en s'ébrouant doucement, le visage de Drago Malfoy s'imposa de nouveau à lui. Une fois de plus, le survivant en fut presque déçu... Non, il était carrément déçu.
- Comment tu te sens ?
Ce connard se foutait de sa gueule, n'est-ce-pas ? Comment pouvait-on se sentir après quatre jours de cette captivité ? Comment, lui, se serait-il senti après ce traitement de torture indirecte ? Harry aurait bien eu envie de lui cracher, littéralement, au visage. Pourtant, quelque chose dans la voix du prince des Serpentards l'en empêcha. Il y avait, dans son ton traînant, une intonation étrange, presque douce et sincère. Le choc de la cascade passait rapidement et ce visage trop connu le replongeait dans la routine de son emprisonnement. Plus qu'une vague de colère, ce furent des paroles dangereuses qui s'échappèrent de son être.
- Combien de temps tes amis les Mangemorts comptent-ils jouer avec moi avant de m'achever ?
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Vous comptez me rendre fou ? Comme les parents de Neville ? C'est ça que vous voulez ? C'est ça qu'Il veut ? Si oui, il faudrait peut-être lui dire que je suis déjà totalement cinglé.
- Tais-toi, lui ordonna Drago. Je ne suis pas là pour ça.
- Et pourquoi pas toi, hein ? souffla faiblement Harry en souriant.
Le blond s'immobilisa, en proie à une immense hésitation.
- Pardon ?
- Tu as toujours rêvé de me tuer. Et je suis là... Regarde ! Je suis là !
Un rire dément s'empara du survivant. Avec toutes les peines du monde étant donné leur engourdissement, il écarta les mains, faisant cliqueter ses chaînes.
- Je suis là ! Alors, qu'est-ce que tu attends ?
- Potter, qu'est-ce qui t'arrive ? grogna Drago. Tu as fini ton numéro ?
- Tue-moi. C'est ce qui va m'arriver de toute façon. Il va me tuer, non ?
Drago trembla, ahuri. Ces propos ne pouvaient pas être ceux du Saint Potter qu'il avait connu à Poudlard. Il le fixa longuement, horrifié par cette vision incompréhensible. Épuisé, Harry arborait pourtant un sourire de malade. Ses pupilles vertes luisaient d'un éclat sanguinaire et donnaient presque l'impression d'avoir, à eux seuls, contaminé l'ensemble de cette cave de cette odeur pestilentielle de rouille. Rien que l'atmosphère irrespirable était d'origine magique, à force de s'être heurtée contre les murs, emprisonnée. Furieux de se rendre compte que le véritable Harry Potter lâchait prise dans sa propre conscience, le prince des Serpentards secoua la tête, grimaçant.
- Tu perds totalement la tête, Potter. Il est hors de question que je te tue.
- Alors qu'est-ce que tu attends de moi, exactement ?
Semblant enfin recouvrer ses esprits, le Sauveur du monde sorcier plongea ses pupilles vertes éclairées de rage dans celles, couleur mercure, tourmentées de son unique visiteur. L'éclat de folie pure n'en avait pas pour autant disparu, et le blond hésita à se reculer. Une de ses semelles crissa contre le sol, avant qu'il ne se ravise. Potter, bien qu'aliéné, lui offrait une chance inespérée qui ne se présenterait pas deux fois. Pas ici. Et c'était ce qu'il attendait depuis le début. De toute manière, le survivant avançait d'excellentes hypothèses et il ne faudrait pas longtemps avant qu'il n'emporte cette conversation dans la tombe si tout se passait mal. Cette réalité le réconforta, pourtant, beaucoup que ce qu'il espérait.
Attrapant à deux mains les chaînes qui immobilisaient Harry, Drago se suspendit au-dessus des flaques et approcha son visage de celui du survivant. L'autre le regarda faire sans broncher, quelque peu amusé.
- Il reviendra bientôt, murmura Drago. Tout doit être fini d'ici là.
- Qu'est-ce qui doit être fini, Drago ? sourit le survivant.
- Ce que je te propose. Je ne suis pas de taille, tout seul. J'ai besoin d'aide. De ton aide, Harry.
- Besoin de moi, comment ? Sois clair, Malfoy.
- Pour s'en sortir.
- Se sortir d'ici ?
- Se sortir de tout, précisa le blond.
Soudainement intéressé, Harry s'agita dans ses entraves. Il se rapprocha volontairement de son ennemi de Poudlard. Celui-ci, comprenant par là qu'il avait toute son attention, se lança sur la voie des explications, pour la première fois depuis son arrivée.
- Ce qui est arrivé la dernière fois ne doit pas se reproduire. Il faut que tout, tu m'entends, tout, soit terminé dans les jours qui viennent.
- La dernière fois ?
- Quand les Rafleurs vont ont livré à ma tante.
Le sourire moqueur du Sauveur mourut aussitôt. Les hurlements d'Hermione se substituèrent aussitôt à ceux du pauvre garçon moldu, peut-être déjà inerte, quelque part ici. Les ombres qui habitèrent subitement le regard de son visiteur lui transmettaient une angoisse anormale, viscérale. Oh, oui... Il reconnaissait cette expression. C'était celle des êtres qui savaient précisément de quoi Voldemort était capable.
Harry comprit qu'il s'était lourdement trompé sur le compte de Drago. Ses provocations de sale gamin aristocrate, comme au bon vieux temps, et son numéro de gros bras auprès des autres Mangemorts, ne cachaient pas de la peur. Non, ils cachaient la terreur pure et sourde, celle qui élisait domicile sans plus pouvoir être délogée. Malgré tout, et parce qu'il s'était déjà laissé avoir à ses propres pièges auparavant, le survivant s'interdit de le croire entièrement. Il lui semblait que quelque chose ne collait toujours pas, malgré l'emboîtement trop parfait des événements. Pourquoi Drago l'aurait-il attendu pour quoi que ce soit ? Une petite voix, au fond de sa conscience, lui soufflait que le blond ne l'attendait pas lui. Il attendait une occasion, n'importe laquelle, qui lui paraisse suffisamment valable pour s'y accrocher. Et Harry était cette solution à ses yeux. Méfiant, le sorcier de Gryffondor décida de poursuivre la définition des termes de ce contrat que le prince des Serpentards semblait lui proposer.
- Et qu'espères-tu de moi ? Je suis prisonnier, ici. J'ai, un peu, les mains liées...
- Pas forcément, le détrompa Drago.
Jetant un regard autour de lui, le blond poursuivit.
- Tant qu'Il n'est pas revenu, le manoir est sous les ordres de ma famille.
- Ta tante ?
Drago secoua la tête, le détrompant une nouvelle fois.
- Elle est avec lui.
Les sourcils du survivant se froncèrent. Bellatrix Lestrange ? Absente elle aussi ? Ces nouvelles ne lui disaient rien qui vaille. Elles lui rappelaient beaucoup trop ce mystère irrésolu de la chambre-forte vidée sans aucune trace. Drago perçut très nettement sa méfiance. Il sentait que son seul levier d'influence était en train de s'effondrer sous lui. Pris de panique, ses mains secouèrent vivement les chaînes.
- Harry ! On n'a pas le temps pour se méfier l'un de l'autre ! On n'est plus à Poudlard, ici ! C'est la guerre !
La dernière phrase du prince des Serpentards envoya une décharge déplaisante le long de la colonne vertébrale du survivant. La guerre ? Bien sûr, il était clair depuis le départ que son arrêt brutal n'était qu'un lamentable coup monté destiné à l'affaiblir, ainsi qu'à aveugler la population sorcière. Pourtant, l'entendre de la bouche d'un autre, et spécialement de Drago, lui faisait un drôle d'effet. Une sueur froide le fit frissonner de la tête aux pieds.
- Harry. Tu te souviens de ce qui s'est passé dans la tour d'Astronomie, l'an dernier ?
- Tu veux dire, quand Rogue a tué Dumbledore, cracha le survivant en rage.
- Crois-tu que je serais encore sur mes deux jambes si c'était la version que Lui avait reçue ?
Harry écarquilla les yeux.
- Tu veux dire... Voldemort pense que c'est toi qui a... tué Dumbledore ?
- Sais-tu ce que ça fait de moi ? insista le prince des Serpentards. Je suis le Malfoy le plus influent après ma tante.
- Mais... Et ceux qui ont assisté au... Ta tante... Ils savent tous que c'est Rogue qui a jeté le dernier sort. C'est impossible, affirma le survivant.
- Tu es naïf au point de croire que personne, parmi eux, n'a rien à cacher aux Seigneur des Ténèbres ? Même ma tante a son lot de mensonges capables de lui valoir l'éclair vert. Même elle.
- Et alors ?
- Alors, Rogue les côtoie depuis suffisamment longtemps pour connaître leurs petits secrets.
- Des serments inviolables, devina le survivant.
Drago acquiesça.
- Mais... Si tu as une telle garantie... Tu es protégé ! Pourquoi n'as-tu pas déserté avant ? L'Ordre aurait pu te cacher ! Te protéger !
- Ce n'est pas aussi simple que ça, Harry. Je ne pouvais pas partir.
- Mais enfin, pourquoi ?!
- Parce que je savais ce qu'Il préparait ! Voilà, pourquoi ! Et je me doutais bien que Saint Potter, aussi andouille que ses godasses, n'aurait pas pas pu s'empêcher de tomber dans le panneau !
- Tu es resté... pour me sortir de là ? récapitula Harry avec toutes les difficultés du monde.
- Tant que tu seras en vie, le combat continuera, Harry. Alors, maintenant, tu vas m'aider, oui ou non ?
Plus méfiant que jamais, le sorcier de Gryffondor tenta de déceler la moindre once de mensonge, le moindre détail douteux dans le regard gris de Drago. Seule une lueur craintive y régnait. Après un moment de réflexion, Harry hocha la tête, scellant une sorte d'accord entre eux. Il n'avait, de toute façon, pas d'autre choix à sa disposition. En fait, en s'adressant à lui, le blond lui rendait aussi un grand service. Le survivant avait désormais un allié au sein du camp adverse, et, en prime, la promesse de se sortir dès que possible de cet enfer indescriptible grâce à ses services. Malfoy n'avait cependant pas sa confiance et, tandis que celui-ci se redressait et dégainait visiblement une baguette noire au manche sertie de diamants brillants, Harry se jura qu'il ne l'obtiendrait jamais. Des années de haine réciproque ponctuées d'une trahison aussi retentissante ne s'oubliait pas en un jour et ne déclenchait certainement pas la conclusion de pactes tels que celui-ci.
- Ferme les yeux, lui conseilla le blond en agitant sa baguette. Celle-là ne m'aime pas beaucoup.
- Comment vas-tu expliquer ma disparition à tes amis ? sourit méchamment Harry.
- Ta disparition ?
Un rire secoua Drago.
- Non, non, certainement pas. Jusqu'à nouvel ordre, tu seras mon prisonnier personnel, Potter. Autrement dit, jusqu'à ce qu'on trouve une porte de sortie valable.
« L'enfoiré », songea Harry. Le blond avait ce plan en tête depuis le début. Selon ses dires, puisqu'il pouvait justifier de n'importe quoi auprès des troupes de Jédusor, il pouvait bien se permettre de se réserver l'exclusivité du Sauveur, dans l'attente de la reprise des combats. Après tout, on ne refusait pas une aussi belle vengeance, doublée d'une petite sauterie non consentante, n'est-ce-pas ? Fulminant, Harry revint sur sa décision de ne pas lui faire confiance une seule seconde et se jura, qu'à la première occasion, il abandonnerait ce connard sur le carreau.
- Malfoy ?
- Quoi ?
- Tu es malade.
- Malade, mais sur le point de te libérer. Alors, tu ferais mieux de la ferme. Rappelle-toi que si j'ai le pouvoir de t'en sortir, j'ai aussi celui de t'y remettre. Prépare tes plus beaux cris de torture, Potter.
- Tu n'auras pas à le regretter, Malfoy, mentit Harry.
- Bien, alors c'est décidé. Reduc... Ah !
Subitement, le prince des Serpentards s'effondra au sol. Il agrippa fermement son bras gauche en criant de douleur. La baguette de sa mère roula au sol, tandis qu'il déboutonnait puis soulevait la manche de son costume noir. Sur sa peau d'albâtre, la marque des Ténèbres ondulait lentement, soulevant littéralement la chair et les vaisseaux violacés qui la parcouraient. Le visage déformé par la douleur, Drago jeta un œil noir à Harry en serrant les dents. S'aplatissant presque à plat-ventre sur le sol, il rampa jusqu'à sa baguette et l'attrapa du bout des doigts. Impuissant, le survivant ferma les yeux et se détourna selon ce que ses entraves lui permettaient.
Deux claquements assourdirent ses tympans et une vive chaleur se répandit de chaque côté de sa face. Il se sentit tomber au sol et se réceptionna maladroitement sur les paumes. Se redressant, le Sauveur du monde sorcier dévisagea Drago avec effarement. Il n'avait pas prononcé ses sortilèges, même avec une baguette étrangère à sa magie, et soufflait difficilement, tendu de toutes parts. Assis, il se rejeta en arrière en grognant. La marque des ténèbres s'agitait toujours sur son bras découvert. Harry voulut l'aider à se relever.
- Reste où tu es ! gronda Drago en le menaçant de sa baguette. Reste où tu es, où tu te prends un Doloris, Potter.
Sans discuter, le survivant attendit de longues minutes que le calvaire de son camarade de manoir s'achève, perplexe. Il n'y comprenait plus rien, ne sachant que croire.
Lorsque Drago se redressa, il osa enfin s'approcher et le soutint alors que ses jambes en gelée le faisaient tituber.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? souffla Harry.
- Ça veut dire qu'on a encore moins de temps que ce que je pensais.
- Il sait que je suis là ?
- Pire. Il sait que la victoire est proche.
Gémissant encore de douleur, le prince des Serpentards se plia en deux, coinçant son bras gauche entre ses jambes. L'image de la marque des Ténèbres terrassant ainsi le fils Malfoy laissait un drôle d'arrière-goût à Harry, peut-être encore pire que celui des cris du petit moldu. Car, ils semblaient annoncer bien pire que le défoulement éphémère d'un Mangemort en mal d'action.
Finalement, prenant sur lui, Drago recouvrit brusquement la marque palpitante de sa manche. D'une main, il tordit les poignets de Harry dans son dos et commença à dénouer sa cravate pour lui bander les yeux.
- Harry Potter, ânonna-t-il, tu es désormais mon prisonnier personnel.
La nuit du six avril de cette année là, le cycle lunaire n'en était plus au stade de la pleine lune, mais sur le déclin de la gibbeuse décroissante, à la limite du dernier quartier. Le ciel d'encre n'abritait qu'une forme parfaitement arrondie d'un côté, coupée net en son milieu. Remus pouvait la deviner à travers le brouillard épais à l'odeur de soufre, couvrant les terres de l'école de sorcellerie écossaise.
Pourtant, bénéficiant de l'appui de cette brume mystique, l'astre nocturne déployait sa lueur immaculée avec impartialité. La blafarde clarté se répandait jusque dans le creux des collines, jetant un phare indésirable sur les fourrés les plus profondément enracinés dans la Forêt Interdite. Quand elles n'étaient pas masquée derrière le voile opaque de dame nature, les constructions alentours tranchaient violemment leur toile de fond en des lignes dures et sombres, implacables. L'ambiance ressemblait, à s'y méprendre, à la pleine lune elle-même. Le professeur Lupin avait même entendu un loup, authentique cette fois, hurler entre les feuillages lugubres des arbres. Même les animaux voyaient leur instinct naturel dupé. Cela faisait froid dans le dos. D'autant que, une fois la volière de l'école dépassée, les lieux étaient en proie à un silence feutré dérangeant.
Les grandes baies de vitraux de la Grande Salle répandaient un halo jaune safran sur l'air. Le brouillard démontrait les lois de la physique sans pareille, soulignant la dispersion en ligne droite de la lumière. De sa vision accrue, Remus voyait ainsi un bouquet de faisceaux lumineux, tels des épées affûtées, se ficher de leur pointe dans l'herbe ou les légers remous du lac.
À l'intérieur, le repas du soir n'était pas encore tout à fait terminé, mais le loup-garou s'était éclipsé de la table des professeurs, un peu plus tôt, pour partir, visiblement, en balade « au clair de lune ». Les Gryffondors de septième année étaient hors d'état de nuire. En les remarquant particulièrement agités, Remus avait soufflé une méfiance prodigieuse à leur directrice de maison. Minerva avait juré qu'elle garderait un œil sur eux. De toute manière, même sans l'intervention de qui que ce fusse, le loup-garou doutait sincèrement qu'Hermione et Ron aient le temps d'échafauder un plan digne de ce nom et qui fusse autre que « créer un esclandre durant le cours du professeur Rogue », le lendemain. Le professeur Lupin pouvait donc avoir l'esprit libre. Pour cela en tout cas.
Aux aguets, il promenait ses yeux incomparables sur les différents chemins du domaine, osant même mettre à profit ses sens décuplés de loup-garou, au plus grand plaisir du double bestial jamais réellement endormi sous sa chair. La culpabilité saisissait Remus aux tripes. Il savait qu'il n'aurait pas dû le laisser entrer ainsi dans sa vie, après tant d'années passées à le repousser. Le chemin inverse serait incroyablement difficile, si jamais il parvenait à amorcer le retour en arrière...
Sentant un changement de terrain s'opérer sous ses pieds, le loup-garou s'immobilisa. Devant lui s'étendait le pont qui menait à Pré-au-Lard. Inspectant une dernière fois les collines rocheuses courant sur sa droite, avec l'avidité d'un chasseur, il inspira une seule et unique fois avant de reprendre sa marche, d'un pas modéré. Rien ne pressait. Il avait toute la nuit. Pour tout dire, le professeur Lupin faillit même céder à la tentation des Trois Balais et de l'ambiance festive qui s'en dégageait. Il s'immobilisa à quelques mètres de l'entrée du pub et y demeura de longues minutes, au point d'intriguer quelques sorciers, attablés près d'une fenêtre. Voyant qu'il attirait l'attention, Remus leur adressa un cordial signe de tête avant de se remettre en route. Il ne fallait quand même pas abuser.
S'engouffrant dans une ruelle d'habitations privées empestant les résidus de suie, le professeur de Défense contre les forces du mal s'assura qu'on ne le suivait pas. Rien n'étant à signaler, il s'activa pour rejoindre le point où l'arrière du village rencontrait la lisière de la Forêt Interdite. Le paysage commença à se déniveler durement et Remus s'aida des racines des arbres environnants pour caler ses pieds sur le sol où ses semelles glissaient. Bientôt, des barbelés apparurent, enroulés dans des herbes hautes et quelques lierres grimpants en mal de taillage. Prenant une profonde inspiration, le professeur Lupin contempla la stature effroyable de la Cabane Hurlante. Voilà. C'était maintenant. Maintenant que tout se jouait.
Tâtant précautionneusement sa cuisse, Remus se rassura de la présence de sa baguette avant de s'avancer, enfin, dans l'allée de la maison « la plus hantée de Grande-Bretagne ». Il prit son temps, s'arrêtant quand l'instinct du loup-garou s'affolait, puis reprenant quand tout était à sa faveur. Au bout de trois longues minutes, il parvint enfin à retrouver le plancher grinçant et les portes brinquebalantes de la Cabane Hurlante qui avait bercé sa scolarité.
Immédiatement, l'homme releva la tête vers les espacements du plafond. Ils laissaient entrevoir le mouvement d'une ombre noire à l'étage. Sortant doucement sa baguette de son accoutrement rapiécé, Remus en dirigea la pointe vers l'intrus. Puis, se corrompant encore un peu plus auprès de sa moitié animale, le loup-garou remonta lentement les marches couvertes de poussière de la demeure instable. Il en connaissait chaque recoin, chaque planche défectueuse, chaque millimètre grinçant. Personne, ô grand personne, ne pouvait le prendre à revers dans ces lieux, même sous sa forme humaine.
Émergeant lentement du trou de l'escalier, Remus sentit ses sens se gorger d'une étrange excitation tandis que l'ombre se matérialisait en une longue cape noire. Son propriétaire lui tournait le dos de façon commode, lui laissant tout loisir de s'installer pour le surprendre. C'était ce qu'il attendait depuis près d'une heure, alors qu'il avait quitté la table des professeurs à sa suite, uniquement pour le suivre, à distance, en empruntant un autre chemin que lui pour parvenir jusqu'à ce lui où toutes les routes semblaient mener.
Bien en position, Remus inspecta le parquet qui intéressait visiblement, avec une grande force d'attraction, le directeur de Poudlard et décida que le jeu de jauge avait assez duré. S'avançant d'un pas, le loup-garou prit bien garde à faire grincer la dernière planche sur laquelle il posa le pied.
Le maître des potions se redressa d'un seul homme et, presque enjoué, le professeur de Défense contre les forces du mal sut qu'il avait grimacé en sentant la pointe de sa baguette s'enfoncer dans son dos. Un imperceptible frisson avait même parcouru entièrement l'homme corbeau et, pour une énième fois qui commençait à devenir une sale habitude, Remus dévoila un sourire carnassier en remerciant son double canin. Rogue était tout à lui.
Voici ce qui achève ce chapitre 13, le premier de cette "trinité infernale", comme j'aime à l'appeler personnellement et, je suis persuadée que vous comprendrez pourquoi une fois que vous l'aurez lue dans son intégralité.
J'espère, comme d'habitude, que ça vous a plu et que vos retours seront nombreux ! =D
En attendant, je vous retrouve le plus rapidement possible, probablement d'ici un mois (et oui, je vous laisse sur cet impossible clifhanger). Quoi qu'il arrive, vous pouvez toujours avoir de mes nouvelles via la fiche d'auteur et, au pire, me contacter par MP ;)
Sur ce, une très bonne continuation à vous ! A dans les reviews ! Et portez-vous bien d'ici la prochaine !
XOXO
M.A.D.
