Un chapitre bien plus long que les précédents, mais je ne voyais pas trop où le couper. Eh non, ce n'est toujours pas la fin ! Je délaye, je délaye...
Un grand merci à ma bêta de ses corrections depuis le bout du monde, courage miss !
L'employée de l'hôtel, renonçant à obtenir une réponse, entra finalement dans la suite, poussant le long du mur le chariot où était disposé le copieux petit déjeuner de la future mariée. Elle fit quelques pas vers la chambre, comptant s'acquitter malgré tout de sa tâche de réveiller la jeune femme qui devrait sous peu commencer les préparatifs.
Stupéfaite, elle découvrit que les lits n'avaient manifestement pas été défaits. Fronçant les sourcils, elle se dirigea d'un pas plus rapide vers l'enfilade des salons avant de s'immobiliser.
La domestique avait déjà croisé dans l'enceinte de cet hôtel de très nombreuses futures ou jeunes mariées, riches, belles, timides ou sûres d'elles, craintives ou enthousiastes, calmes ou stressées... Le mariage était quelque fois arrangé, l'amour ne se lisait pas toujours sur les traits de la promise. Mais toutes, du moins, entamaient avec espoir cette nouvelle vie et goûtaient à chaque instant de cette journée extraordinaire. Jamais, jusqu'à ce jour, la serveuse n'avait éprouvé la moindre pitié pour les belles et riches jeunes fiancées au matin de leur mariage. Pourtant, immobile dans la suite présidentielle, elle sentit sa gorge se serrer d'une violente émotion devant la frêle jeune femme qui s'était endormie à l'aube sur une méridienne, blottie dans une couverture entre le piano et la baie vitrée.
Les joues pâles de la future mariée étaient striées de larmes séchées et, au pied du mur, gisaient les morceaux d'un téléphone portable.
Haruhi s'était réveillée en sursaut, clignant des yeux face au visage désolé de l'employée de l'hôtel qui lui proposa un petit-déjeuner qu'elle serait de toute façon incapable d'avaler. Mais il était déjà dix heures, alors elle se força à boire un thé avant d'aller se doucher.
C'était un mauvais moment à passer, juste un mauvais moment à passer ; la transition douloureuse et nécessaire avant une nouvelle vie, avant sa nouvelle vie. Tout irait après tout très vite, elle n'avait qu'à se laisser porter : les soins, la coiffure, le maquillage, l'habillage... Elle serait occupée jusqu'à seize heures, jusqu'au moment du mariage. Après, elle ne doutait pas que, happée par l'effervescence de la fête, elle ne verrait plus le temps passer. Rapidement, très rapidement, elle se retrouverait dans l'avion avec Arima et tout, tout serait du passé.
Haruhi redescendit donc au spa où l'attendaient de nouveaux soins, toujours aussi coûteux qu'inutiles, mais qui permettraient au moins de la distraire. Elle se refusa à prêter la moindre attention aux regards catastrophés des membres du personnel qui se demandaient bien comment, en deux heures, ils étaient censés transformer cette jeune femme livide, aux yeux creusés par la fatigue et cernés de noir, en une future mariée rayonnante. La fiancée se laissa manipuler sans mot dire, et bien heureusement les discussions polies des esthéticiennes cessèrent rapidement quand elles constatèrent qu'elles n'obtenaient comme réponses que de vagues monosyllabes.
A treize heures, Haruhi attendait dans la suite, enveloppée d'un peignoir. Elle s'était contrainte à manger quelques crudités et fruits quand on frappa à la porte. Se levant machinalement, elle alla ouvrir et se trouva, comme convenu, en présence des jumeaux. Elle s'effaça sans un mot pour les laisser passer et suivit du regard l'immense housse que Kaoru fit glisser devant lui sur un portant. La robe, sa robe de mariée.
Deux inconnus suivaient, qui déposèrent rapidement les nombreuses valises professionnelles des Hitachin, puis la porte se referma sur eux et, enfin, Haruhi leva les yeux vers ses anciens camarades de lycée. Hikaru et Kaoru la considéraient gravement, sans sourire, leurs prunelles dorées brillant d'inquiétude. Puis, dans un même mouvement, ils enlacèrent la jeune femme sans un mot et elle ferma les yeux, tentant de puiser dans leur étreinte la force qu'elle n'avait plus.
Kyoya, en costume trois pièces, marchait à grandes enjambées vers les salons de réception du Park Hyatt, son portable collé à l'oreille.
- Il est donc repassé ?
- Très rapidement, ce matin. Il portait toujours ses vêtements de la veille.
- Il a su que j'avais appelé ?
Shima répondit sans se départir de son calme :
- Monsieur Ootori, je ne suis pas sans ignorer l'importance de la situation, je lui ai bien évidemment mentionné vos appels, ainsi que ceux de son père et ceux de Monsieur Fujioka.
Kyoya retint un instant sa foulée, et murmura :
- Veuillez m'excuser, je ne doutais pas que vous ayez passé les messages, ma question était insultante.
- Nous qui tenons à Monsieur Tamaki sommes tous un peu inquiets, c'est bien naturel.
- Merci. Et donc Tamaki...
- … n'a rien répondu. Il n'a même pas semblé m'écouter, en fait, vous savez comment il peut être. Il est monté dans sa chambre, en est redescendu trente minutes plus tard changé, et a quitté la propriété. Il n'a pas déjeuner, et je doute qu'il ait beaucoup mangé la veille.
« Je ne vais pas pleurer sur l'alimentation de cet imbécile », songea Kyoya qui enchaîna :
- Il n'a pas mentionné où il se rendait ?
- Non, bien que je le lui aie demandé. Il m'a souri, et a filé sans un mot.
- Et son portable est toujours éteint. J'ignore à quoi il joue mais...
Le président de HC Inc venait de déboucher sur le large balcon en mezzanine qui surplombait la salle de réception, et s'immobilisa. Un très fin sourire passa sur ses lèvres et, après un silence, il reprit :
- Inutile de chercher, Tamaki est ici.
- Ici ? répéta Shima.
- Oui, juste devant moi. Pardonnez-moi, mais je vais devoir vous laisser.
- Je comprends. Monsieur Ootori, pardonnez à votre tour mon insistance, mais si vous pouviez nous tenir informés de la suite des événements, nous tous au manoir vous en serions infiniment reconnaissants.
- Je n'y manquerai pas. A très bientôt.
- A bientôt, Monsieur.
Kyoya ferma le clapet de son téléphone, sans quitter des yeux son meilleur ami. En contrebas, vêtu d'un élégant costume sombre, Tamaki avait manifestement pris en mains l'organisation des derniers détails afférents à la réception qui devait se tenir quelques heures plus tard, à peine.
Kyoya s'accouda un instant à la balustrade et, malgré un emploi du temps drastique, s'autorisa à suivre du regard celui qui était, bien à contre-cœur et pour toujours, son meilleur ami. Il soupira, admiratif malgré lui de la fougue et du naturel de Tamaki qui, sans rien laisser paraître de son évident désespoir, s'acquittait de sa tâche de main de maître.
Tel un génial chef d'orchestre, Tamaki guidait l'ensemble du personnel, vérifiait chaque détail, encourageait un décorateur, suggérait une modification, sans jamais se départir de son sourire.
Car Tamaki souriait, avec ce charme juvénile et cet enthousiasme qui lui valaient l'admiration et l'immédiate sympathie de tous. Il virevoltait entre les tables, d'un pas dansant sur une partition que lui seul pouvait suivre, rectifiant d'une caresse du doigt l'inclinaison d'un bouquet et rendant par ce geste anodin toute son harmonie à la table sur laquelle il était disposé. Avec un goût exquis il gonflait un bord de nappe, orientait différemment un centre de table, corrigeait la position d'un couteau près d'une assiette. Le personnel évoluait autour de lui dans une sorte de ballet millimétré, suivant hypnotisé ses mouvements et ses conseils, fasciné par le charme inné de Tamaki Suoh.
Kyoya Ootori admirait fort peu de gens, mais ce jeune homme étrange était la personne pour qui il éprouvait, au monde, le plus grand respect. Kyoya avait toujours été un cran au-dessus des autres, de tous les autres, toujours. Quel que fût l'enjeu, sur quelque terrain que ce fût, Kyoya faisait en sorte de l'emporter, toujours. Tamaki était quelqu'un d'extrêmement brillant, d'infiniment doué en de très nombreux domaines, mais Kyoya avait cette soif de vaincre qui faisait, souvent, la différence. Car Tamaki n'était jamais intéressé par la victoire, surtout quand elle signifierait la défaite d'un autre. Les cinq plus proches amis de Tamaki avaient eu, seuls, un aperçu de ce dont Tamaki Suoh serait peut-être capable s'il n'était pas lui-même. Silencieusement, avec un mélange d'inquiétude et d'admiration, ils avaient été les témoins du changement qui s'était opéré au départ d'Haruhi. Tamaki était souvent venu, ensuite, passer ses soirées chez les Ootori pour travailler avec Kyoya – vraiment travailler. Le brun avait tout d'abord redouté d'avoir à perdre de précieuses heures à écouter les jérémiades de son meilleur ami – mais il n'en fut rien. Des heures durant, Tamaki pouvait rester concentré sans lever la tête, sans interrompre Kyoya qui travaillait à côté de lui. Au lycée, personne hormis ses cinq amis ne s'était aperçu de rien ; Tamaki restait souriant, débordant d'énergie, délicieusement généreux et délicat. Mais, maintenant que le club avait été fermé, deux fois par semaine Tamaki partait courir ou nager avec Mori ou Honey. Son seul loisir semblait désormais être le piano, dont il jouait mieux que jamais ; finis, les jeux puérils dans le parc d'Ouran. Et, pendant les vacances, Tamaki s'envolait avec son père pour l'assister dans son travail et se préparer à reprendre, un jour, peut-être, la présidence du groupe.
Lorsque, son diplôme de l'université Todaï en poche avec toutes les mentions les plus honorables, peu après le décès de sa mère, Tamaki avait invité à dîner ses cinq amis, chacun d'eux s'était douté de quelque chose, sans vraiment imaginer quoi. Ils n'avaient jamais perdu contact, malgré les routes différentes et les choix de chacun.
Ce fut ce soir-là, dans le salon privé d'un grand restaurant, que naquit HC Inc. Tamaki leur exposa son idée, non comme il l'avait fait quelques années auparavant, dans le salon de Kyoya, un thé à la main, mais en homme d'affaire aguerri qui a tout anticipé. Son ton était posé, son exposé organisé et précis. Montage financier, études de marchés... Même Kyoya n'avait rien trouvé à redire ; il avait posé quelques questions, que Tamaki avait toutes anticipées et auxquelles il répondit du tac au tac.
L'un des motifs principaux de la création de cette société resta éternellement sous silence, mais chaque ancien membre du Host Club l'avait immédiatement compris : montrer à la grand-mère de Tamaki qu'elle avait échoué, que les humains n'étaient pas que des pions entre ses mains. Se venger du fait qu'elle leur avait arraché Haruhi. C'est pour cette raison que, même si chacun réserva évidemment sa réponse, tous savaient en quittant le restaurant ce soir-là que HC Inc verrait le jour, rapidement.
Et, quelques années plus tard, ils étaient là, tous les six, plus riches qu'ils ne l'avaient jamais été, hommes d'affaires désormais expérimentés, prêts à reprendre de main de maître les sociétés de leurs familles.
Kyoya, toujours accoudé à la rambarde, soupira imperceptiblement. Car, cependant, malgré la vie de succès qui se profilait devant lui, en ce jour du 4 février, il avait échoué. Eclair avait eu raison, Eclair avait appris et retenu avant lui que Tamaki Suoh était un homme trop extraordinaire pour que même lui, même Kyoya Ootori, puisse le faire agir selon sa volonté. Surtout lorsqu'il s'agissait d'Haruhi Fujioka.
Kyoya, dès le lendemain matin de l'enterrement de vie de jeune fille d'Haruhi, avait appelé Ranka, car hormis Tamaki lui seul pouvait encore convaincre sa fille de ne pas épouser Kusagi, pouvait la convaincre de renoncer à ce mariage. Mais Haruhi avait anticipé et personne n'avait pu joindre la jeune femme, qui s'était enfermée au Hyatt pour la journée. Madame Kusagi avait jalousement veillé à ce qu'on ne puisse pas la contacter, car la mère d'Arima avait manifestement saisi les dangers qui planaient sur ce mariage.
Tamaki était également resté invisible et venait seulement de réapparaître, quelques heures avant la cérémonie, pour s'acquitter de sa tâche d'organisateur avec un professionnalisme qui agaçait profondément Kyoya. Ce dernier envoya un rapide texto à Honey, Mori et Ranka pour les prévenir de la présence de Tamaki, et se dirigea vers l'escalier qui descendait dans la salle de réception.
Plongé dans ses souvenirs et concentré sur ce qu'il allait dire à son meilleur ami, Kyoya Ootori ne remarqua pas, à l'opposé de la mezzanine, la silhouette immobile dans la pénombre de celui qui, également, observait Tamaki Suoh avec une étrange fascination. Arima Kusagi ferma un instant les yeux, puis quitta à son tour le balcon, disparaissant dans l'ombre.
- Puis-je savoir où tu étais ?
Tamaki se tourna brusquement pour se trouver nez à nez avec Kyoya qui le dévisageait froidement. Le blond sourit largement :
- Ah oui, pardonne moi, Shima m'a dit que tu avais appelé, mais je n'ai pas eu le temps de te recontacter, je savais que je te verrais ici de toutes façons. Navré pour le retard, mais tout avait été organisé, il ne restait pas grand chose à faire, et déjà maintenant tout est presque terminé, je n'ai plus qu'à...
- Puis-je savoir où tu étais depuis hier matin ? grinça Kyoya.
Les yeux violacés de Tamaki se brouillèrent un instant mais il retrouva immédiatement toute sa superbe et répondit d'un ton chantant :
- Ah oui, pardon ! Je suis allé faire un tour à la mer... La côte est superbe en cette saison ! Le gris du ciel se fond avec les nuances bleu vert de l'océan, les villas fermées dont les volets battent sous les assauts du vent glacial et piquant qui...
- Et ton portable ? coupa Kyoya.
- Euh... Plus de batterie, balbutia Tamaki en détournant les yeux et rougissant jusqu'à la pointe des oreilles.
L'évidence navrante du mensonge éhonté fit renoncer Kyoya à toute forme d'investigation supplémentaire. Il resta quelques instants muet, partagé entre sa rage d'avoir échoué et sa pitié pour l'homme qui se tenait face à lui et qui tentait en vain de cacher derrière un visage jovial le fait qu'il était plus malheureux que jamais.
Kyoya n'eut cependant pas à choisir car quelqu'un d'autre s'en chargea pour lui. Un rugissement retentit depuis l'entrée de la salle, faisant se retourner les deux hommes et l'ensemble du personnel présent. Fendant la foule des serveurs d'un pas rapide, un homme se dirigeait vers eux qu'ils eurent tout d'abord du mal à identifier. Il était grand, svelte, vêtu d'un magnifique costume anthracite avec un lys à la boutonnière. Il pouvait avoir une petite quarantaine d'années, ou plus, la finesse de ses traits ne permettant pas de se montrer plus affirmatif. L'homme portait les cheveux longs, retenus en un catogan roux qui dansait sur ses épaules au rythme de son pas. La teinte particulière de sa chevelure fut l'élément qui permit aux deux amis de le reconnaître et Kyoya lui-même ne put retenir un geste de surprise alors que Tamaki balbutiait, stupéfait :
- Ranka ?
Le père d'Haruhi ne prit même pas la peine de répondre avant de lui envoyer un magistral coup de poing dans la figure. Le blond s'effondra en gémissant, la main sur sa mâchoire douloureuse. Kyoya ne fit pas un geste pour lui venir en aide, mais dit simplement :
- Bonjour Ranka. Je vois que vous avez reçu mon message.
- Bonjour Kyoya, répondit calmement Ranka, que son accès de violence avait manifestement apaisé en partie. Oui, j'étais déjà dans l'hôtel, les jumeaux y avaient déposé mon costume pour la cérémonie. Je venais de finir de m'habiller lorsque j'ai su que ce lâche était enfin sorti de son terrier.
- Je vois. Le costume vous sied parfaitement, même si je dois bien avouer qu'il est assez déroutant de vous voir vêtu de la sorte.
Ranka sourit largement, enchanté du compliment, fit un tour sur lui-même et embraya d'un ton ravi :
- Merci ! Oui, je ne suis d'habitude pas très à l'aise habillé... ainsi, mais bon, je ne veux pas mettre les gens mal à l'aise, même si Haruhi ne m'a rien demandé, bien sûr.
La mention de sa fille sembla ramener Ranka à la réalité et il darda un œil sombre sur Tamaki qui se remettait enfin debout, sidéré. Le blond esquissa un geste de recul et poussa un couinement craintif quand Ranka l'attrapa sans ménagement par le bras et grinça entre ses dents :
- Toi, tu viens avec moi, on va avoir une petite discussion.
- Mais mais... je ne peux pas ! glapit Tamaki paniqué. Je dois m'occuper de tout ! Vérifier les fleurs ! Et appeler Mori pour...
- Je me charge de tout cela, coupa Kyoya. Ranka, au premier étage il y a une série de salons qui ont été retenus en marge du mariage et dans lesquels vous devriez être tranquilles.
- Merci Kyoya, répondit le père de la fiancée en trainant Tamaki par le col de sa veste hors de la salle, sous les regards consternés de presque toutes les personnes présentes.
- Kyoya ! Ne me laisse pas avec lui ! hurla le blond avant de disparaître dans l'embrasure de la porte avec son bourreau.
Kyoya se détourna, remonta ses lunettes sur son nez et tapa légèrement dans ses mains :
- Allons, Mesdames et Messieurs, remettons-nous au travail je vous prie.
- Tu as maigri. Encore.
Haruhi soutint le regard d'Hikaru et haussa les épaules sans prendre la peine de répondre. Le jeune homme soupira et grommela :
- Il va falloir faire des retouches.
- On s'en doutait remarque, reprit Kaoru qui était toujours occupé à fignoler le maquillage de la future mariée.
- Tu vas passer ta robe, on va reprendre un peu le bustier et le haut des hanches. Je pense que cela suffira.
La jeune femme acquiesça sans un mot et les jumeaux échangèrent un énième regard inquiet. La nervosité, voire les larmes des futures mariées, ils connaissaient. Mais ce désintérêt total les laissait désarmés : Haruhi se laissait faire comme une poupée de chiffon. Ils s'étaient attendus à mille remarques sur la coiffure et le maquillage, pensaient qu'elle trouverait cela toujours trop lourd, trop chargé, trop féminin. Hikaru et Kaoru avaient pourtant opté pour un chignon d'où retombaient quelques mèches savamment bouclées et un maquillage discret, accentué sur les yeux pour mettre en valeur la profondeur du regard sombre de la jeune femme. Ils avaient tenté de cacher la fatigue sur les traits d'Haruhi et y étaient plus ou moins parvenus, à grand renfort d'anti-cerne et de fond de teint. Et Haruhi ne dit rien. Elle se laissa faire sans broncher, sans émettre un son, semblant attendre que tout cela soit enfin fini. C'est donc maquillée et coiffée qu'elle se leva pour revêtir sa robe de mariée. Kaoru proposa doucement :
- Kayla et Aylana doivent être arrivées à l'hôtel, si tu souhaites que ce soit elles qui t'aident à t'habiller...
- Non, c'est bon, vous n'avez qu'à le faire, c'est votre robe après tout.
Hikaru soupira et tendit en rougissant légèrement un superbe petit sac en tissu :
- Tiens, ce sont... les sous-vêtements.
- Ah. Merci.
Elle prit le sac sans mot dire et passa quelques instants dans la chambre, refermant le battant derrière elle. Immédiatement les Hitachin échangèrent un regard affolé :
- Elle ne va pas bien.
- Pas bien du tout.
- Elle est calme.
- Bien trop calme.
- Tu crois qu'elle veut annuler ?
- Non, sinon elle ne nous aurait pas laissés la préparer.
- Tu crois qu'elle va l'épouser ?
- Je ne sais plus. Et toi ?
- Je crains que oui.
- On peut faire quelque chose ? demanda Hikaru avec une pointe de désespoir.
Kaoru soupira :
- Non, je crois... qu'on en a déjà assez fait comme cela.
A cet instant, la porte de la chambre s'ouvrit et les deux hommes restèrent cois. Haruhi s'avança vers eux, uniquement vêtue de l'ensemble de lingerie blanche qu'ils avaient spécialement choisi pour aller avec la robe. Le bord de la petite culotte taille basse était rehaussée de quelques passementerie d'un bleu pâle qui rappelait la couleur discrète du petit nœud niché entre les deux bonnets du soutien-gorge, sans bretelle évidemment.
Deux réalisations frappèrent simultanément les jumeaux : la première était que Haruhi avait bien plus maigri qu'ils ne le pensaient, le tissu baillait sur sa poitrine et les os de ses hanches et de ses épaules étaient bien plus saillants que dans leur souvenir. La seconde réalisation était qu'elle semblait se moquer totalement de se trouver dans cette tenue devant eux, qu'elle ne prêta même pas attention à la rougeur sur leurs joues. Elle vint se placer entre eux, immobile, attendant qu'ils sortent la robe, ce que Kaoru s'empressa de faire alors que, du bout des doigts, avec des gestes parfaitement respectueux, Hikaru reprenait rapidement la couture du soutien gorge. Haruhi passa sa robe de mariée aidée par les jumeaux, dans un silence de mort et, le regard vide, attendit qu'ils aient fini les derniers ajustements.
Lorsqu'on frappa à la porte de la suite, Haruhi répondit d'une voix machinale. Les jumeaux se tournèrent en entendant le battant s'ouvrir et restèrent un instant immobiles, ne sachant que faire. Dans l'encadrement de la porte, la main encore figée sur la poignée, se trouvait Arima Kusagi dont le regard admiratif glissait sur sa fiancée. Celle-ci cligna des yeux et demanda simplement :
- Arima ? Que fais-tu ici ?
Hikaru et Kaoru bondirent alors et se placèrent devant la jeune femme alors que l'aîné s'écriait :
- Monsieur Kusagi ! Vous ne pouvez pas entrer ! Cela porte malheur de voir la mariée avant la cérémonie !
- Laissez-nous, répondit froidement l'avocat sans même leur accorder un regard, les yeux toujours fixés sur Haruhi.
Celle-ci fronça les sourcils, alertée par l'étrange sérieux de son fiancé. Elle dit doucement :
- Kaoru, Hikaru... Laissez-nous s'il vous plaît.
- Mais... commença Hikaru.
Kaoru glissa alors la main sur le bras de son frère et celui-ci se tut avant d'acquiescer et de murmurer :
- Comme vous voulez. Haruhi, Kaoru et moi attendons dehors.
- Merci.
Arima et Haruhi s'observaient en silence au milieu du salon lorsque la porte de la suite se referma doucement sur les jumeaux.
Tamaki parvint in extremis à s'arracher à la poigne de Ranka et détala dans le couloir suivi par le cri de rage du père d'Haruhi. Il ralentit pour prendre le virage, ce qui lui évita de rentrer en directe collision avec le torse de Mori. Tamaki freina brusquement, soulagé de se trouver nez à nez avec le champion de kendo et avec Honey qui l'accompagnait. Il se précipita sur eux en criant :
- Aidez-moi ! Ranka me poursuit, il est comme fou, il me fait peur !
- Tant mieux ! rétorqua derrière lui la voix de l'intéressé.
Honey ne sembla pas prêter la moindre attention aux propos de Tamaki et se contenta de sourire largement :
- Ranka ! Quel superbe costume ! Vraiment, tout vous met en valeur !
- Oui, confirma Mori.
- Merci ! répondit joyeusement Ranka en approchant.
Tamaki se blottit un peu plus contre Mori qui ne fit pas un geste puis, soudain, une terrible angoisse le saisit à la gorge et il se détacha lentement du brun, s'apprêtant à détaler à nouveau. Une petite main fine posée sur son bras l'arrêta et, lentement, Tamaki baissa les yeux vers Honey dont le regard froid le força à déglutir difficilement.
- Tamaki, où vas-tu ?
- Euh... Je... Je préfère...
- Il n'est pas poli de refuser ainsi un entretien avec Ranka.
- Un entretien ? Mais il veut me... !
- Non, coupa Honey, vraiment ce n'est pas gentil. Tu me déçois Tamaki.
Ce dernier commençait à sérieusement paniquer et, esquissant un mouvement de recul pour détacher son bras, sentit la poigne d'acier du karatéka se resserrer sur lui comme un étau. Relevant la tête, il découvrit Ranka qui souriait triomphalement, bras croisés. La voix suave d'Honey retentit à nouveau :
- Takashi ?
- Oui ?
- Je crois qu'il va falloir aider notre Tamaki à se souvenir de ses bonnes manières.
- Oui.
L'héritier des Suoh se sentit alors soulevé de terre par Mori qui l'avait saisi par les épaules et porté sans ménagement vers un salon attenant dont Ranka leur tint la porte ouverte avec un large sourire. Tamaki, projeté par Mori, s'effondra sur un canapé, la tête dans les coussins. Se redressant brutalement, il vit Ranka refermer la porte derrière ses deux soi-disant amis en criant joyeusement :
- Merci les garçons ! Je vous appellerai s'il se montre à nouveau... malpoli !
Puis le père d'Haruhi se tourna vers Tamaki et toute trace de sourire disparut de son visage. Il s'avança et brandit son poignet sous le nez du jeune homme qui recula d'un bond, se tassant dans le canapé. Ranka demanda d'un ton glacial :
- Regarde-cela. Qu'est-ce que cela signifie ?
Tamaki cligna des yeux, tenta de comprendre ce que l'autre lui montrait et balbutia :
- Euh... Que vous avez une jolie montre ?
- Abruti ! hurla Ranka en lui mettant le cadran sous le nez. Cela signifie que ma précieuse Haruhi se marie dans à peine plus d'une heure et que tu es le plus grand idiot que la Terre ait jamais porté !
Haruhi accepta machinalement la chaise que lui proposa Arima, sans même songer aux plis que cela pourrait faire sur la précieuse étoffe. Depuis qu'il était entré, un nœud s'était dénoué dans la gorge de la jeune femme et elle réalisa que le destin lui offrait une chance, une dernière chance de faire ce qu'elle souhaitait vraiment ; ou plutôt d'éviter de faire ce qu'elle ne souhaitait pas... Elle comprenait soudain les messages angoissés de son père, les manigances du Host Club, ses propres doutes, ses insomnies... Les pièces du puzzle s'emboitaient à toute allure pour la mener vers la seule et unique solution possible, la seule et unique solution acceptable... Celle qui passait par le fait d'avoir à briser le cœur à l'homme qui se tenait devant elle, dans son sublime costume de mariage, plus beau et plus élégant que jamais, mais mon Dieu tellement triste...
Haruhi avait ouvert la bouche pour parler, en vain. Une seule et unique alternative s'offrait à elle, dans toute sa glaciale évidence : se taire et souffrir ou bien parler et le faire souffrir. La première option était absurde, la seconde était abjecte.
Elle ne prêtait pas vraiment attention à ce qu'Arima disait de son côté, sans la regarder... Des paroles étranges sur l'importance du mariage, sur leur relation passée, sur le bonheur d'être avec elle, sur le futur qu'il avait imaginé, sur sa mère qui n'arrêtait pas de l'appeler et à laquelle il ne voulait plus répondre... Le flot de l'éloquence de l'avocat semblait intarissable, comme une rivière tumultueuse et pleine de méandres avant d'arriver à sa chute...
Haruhi se passa une main devant les yeux, tentant de se concentrer, de laisser un instant de côté les pensées qui l'assaillaient pour se concentrer sur cet étrange discours qui...
Ce fut le soudain silence d'Arima qui fit réaliser à la jeune femme l'importance de ce qu'il venait de dire, plutôt que la phrase elle-même. Le souffle coupé, elle ne put que cligner des yeux, incapable de réagir.
Tamaki tourna la tête, fuyant le regard de Ranka, et bredouilla :
- Oui, je sais, mais je ne vois vraiment pas pourquoi...
- Tu vas vraiment la laisser se marier ? Tu vas vraiment, sciemment, la laisser commettre cette erreur monumentale ?
Le blond fronça les sourcils et, plongeant ses yeux dans ceux du père d'Haruhi, répondit :
- Qui vous dit que c'est une erreur ? N'appréciez-vous pas Monsieur Kusagi ? C'est un homme...
- Arima Kusagi est un homme parfait ! coupa Ranka. Beau, riche, charmant, cultivé, fou amoureux de mon Haruhi, et un milliard de fois plus intelligent que toi, ça c'est certain ! Mais ce n'est pas mon choix qui prévaut, c'est celui d'Haruhi !
Tamaki pâlit et l'incertitude brilla dans ses yeux. Le père d'Haruhi se laissa tomber près de lui sur le canapé et se passa une main fatiguée dans les cheveux. Le jeune homme bredouilla :
- Ranka, j'ignore ce que les autres ont pu vous dire, mais...
- Elle t'aime.
Pour le coup, Tamaki resta bouche bée, incapable de parler, de respirer même.
- C'est toi qu'elle aime, depuis toujours.
- Pardon ? glapit Tamaki.
Le père de la future mariée se rejeta en arrière sur le canapé, les yeux mi-clos, un sourire désabusé aux lèvres.
- Haruhi, ma précieuse Haruhi, est tombée amoureuse d'un imbécile comme toi au lycée. Et, pour la seule fois de sa vie, elle-même s'est montrée stupide au point de l'ignorer elle-même, de nier ce que tout le monde trouvait évident, à part vous deux.
- Je... Je...
- Arrête de coasser. Je la connais, ma fille. Je retrouve en elle tant du caractère de sa mère. Et, hélas, je dois bien avouer que je me reconnais un peu dans le crétin qu'elle a choisi. Ce qui est à la fois source de fierté et de crainte pour l'avenir d'Haruhi.
- Mais... Vous me détestez ! Vous m'avez toujours détesté ! Alors pourquoi maintenant venez-vous me dire que...
Ranka se tourna à nouveau vers son interlocuteur et secoua la tête :
- Mais évidemment que je te déteste, que t'ai toujours détesté. Dès l'instant où je vous ai vus ensemble, elle et toi, je t'ai détesté. Parce qu'il était évident, flagrant, que je n'étais plus le centre de l'univers de mon Haruhi chérie, qu'elle avait trouvé celui qu'elle aimerait plus que moi, plus que n'importe qui d'autre, comme j'ai aimé Kotoko et que celle-ci m'a aimé.
Tamaki ferma les yeux un instant et les images et les sensations affluèrent. Le corps d'Haruhi pressé contre le sien dans la villa de Kyoya, son sourire lorsqu'ils couraient dans le labyrinthe d'Ouran, sa main tendue vers lui sur le pont... Était-il possible... Il secoua la tête violemment :
- Non, je... Nous n'étions que des adolescents... C'était il y a dix ans, elle ne peut...
- Ah, parce que toi tu as cessé de l'aimer, peut-être ? demanda Ranka d'un ton ironique.
Le blond écarquilla les yeux, soufflé par l'évidence de la réponse qu'il murmura comme pour lui-même :
- Non, bien sûr que non... J'ai essayé mais... Mais je n'aurais jamais pu...
- Alors pourquoi elle, aurait-elle réussi ? Enfin, si on fait abstraction du fait que ma fille est bien plus intelligente que toi, bien sûr...
Haruhi l'avait aimé... Haruhi l'aimait toujours... Il avait cédé l'avant-veille à ce que lui-même éprouvait depuis si longtemps, mais n'avait même pas osé imaginer que cela puisse être réciproque... Que cela ait pu être dû pour la jeune femme à autre chose qu'à l'alcool, qu'à la fatigue, qu'au stress du mariage, qu'à de vagues souvenirs. Jamais, au grand jamais, il n'avait osé imaginer qu'elle ait pu l'aimer comme lui l'aimait, et ce pour deux simples raisons. Il cria la première :
- Mais elle est fiancée ! Elle a accepté d'épouser Monsieur Kusagi !
- Elle a mis six mois à accepter une proposition qui aurait fait hurler de bonheur dans l'instant toutes les autres célibataires de la capitale ! rétorqua Ranka. Ma fille n'est pourtant pas quelqu'un qui hésite, qui diffère ses décisions ; elle sait normalement où elle va et ce qu'elle veut, toujours. Mais Arima est un homme d'affaire, il sait obtenir ce qu'il désire, il sait se montrer convaincant. Et puis il est parfait, ce garçon ! Je l'aurais bien épousé, moi ! Seulement voilà... Haruhi n'est pas moi.
- Mais elle a dit oui...
- Oui, et maintenant elle se sent prise au piège de cette réponse. Ma fille honore toujours ses engagements, tu es bien placé pour le savoir, nous en avons tous fait les frais me semble-t-il !
Tamaki cligna des yeux et comprit que l'allusion faite par Ranka l'amenait, justement, à la seconde raison qui l'empêchait encore d'y croire. Le jeune homme se redressa de toute sa hauteur et, entre désespoir et colère, s'écria :
- Elle est partie ! Elle nous a tous laissés, moi le premier, sans un au revoir, sans plus jamais chercher à nous contacter.
- Oui, murmura Ranka, le regard perdu dans le vide. Elle en a pleuré deux nuits, silencieusement, dans sa chambre. Elle a pleuré mais elle est partie.
- Pleuré ? Haruhi ?
La voix de Tamaki s'était brisée et il se laissa à nouveau tomber sur le canapé, anéanti, sans même avoir le courage de demander plus avant ce qui s'était passé, redoutant le récit que Ranka allait lui faire.
- Pas devant moi, bien sûr. Mais je l'entendais pleurer derrière la cloison. Elle m'a dit le soir-même de l'entretien avec ta grand-mère qu'elle allait partir. Elle m'a fait jurer sur la mémoire de Kotoko de ne pas vous prévenir, de ne pas vous expliquer, de vous dire de ne plus jamais la contacter. J'ai juré. J'ai respecté mon serment pendant près de dix ans, mais ta grand-mère est décédée et je m'en estime relevé. Haruhi a tout quitté pour toi. Seulement pour toi.
Le père de la jeune fille tourna la tête et soutint le regard de Tamaki, ce regard aux nuances violacées brillant des larmes qui, à présent, s'écoulaient lentement sur son visage. Ce fut dans un murmure que Tamaki répéta :
- Pour moi ?
- Tu crois vraiment que Haruhi aurait cédé aux menaces la concernant ? Tu crois vraiment qu'elle nous aurait tous quittés pour une bourse d'études, aussi alléchante soit-elle ? Elle m'a relaté son entretien avec ta grand-mère, celle-ci ne l'a pas menacée elle, elle t'a menacé toi, et ta mère également.
Tamaki tremblait comme une feuille, une main sur la bouche comme pour s'empêcher de hurler. Le cœur de Ranka se serra un instant mais il continua cependant : le temps était compté, il fallait qu'il sache. Maintenant.
- Si Haruhi ne partait pas, elle ferait renvoyer ta mère de là où elle se trouvait. Ce qui signifiait implicitement la couper des soins qu'elle recevait. Haruhi a vu sa mère mourir, qu'il t'arrive la même chose lui était tout bonnement insupportable. Je lui ai dit que ta grand-mère mentait certainement, qu'elle n'avait pas tous les pouvoirs, mais... Mais c'est un risque que ma fille ne voudra plus prendre, jamais. Ta grand-mère a visé juste, Tamaki ; elle a aussi dit qu'elle ferait tout pour t'empêcher de revoir ta mère, que jamais elle ne permettrait que tu sois l'héritier du groupe si tu te liais à une fille comme Haruhi, qu'elle te couperait de ton père lui-même s'il le fallait. Bref, si tu choisissais ma fille, ce que tu aurais sûrement fait, tu perdrais tout le reste.
Tamaki avait caché son visage dans ses mains et de longs sanglots secouaient son corps mince. Ranka se mordit la lèvre, avança une main vers l'épaule du jeune homme, puis se ravisa et la retira en soupirant.
- Tamaki, Haruhi voulait t'épargner en disparaissant de vos vies. Elle voulait que tout redevienne comme avant, avant que vous vous connaissiez.
- Que tout redevienne comme avant ? répéta le jeune homme d'une voix blanche. Mais... Mais comment...
- Elle voulait que vous l'oubliiez, et qu'elle vous oublie aussi. Elle voulait que tout continue comme avant son séjour à Ouran, avant son arrivée dans votre club.
Tamaki porta soudain la main à sa joue, là où Haruhi l'avait giflé quelques jours plus tôt, dans le petit salon du manoir. Il murmura :
- C'est pour cela qu'elle était furieuse... Parce que j'ai fermé le Host Club après son départ...
- Je ne le lui avais jamais dit jusqu'à il y a quelques jours ; je pense qu'elle se berçait de l'illusion que vous aviez repris vos vies normalement après son départ. C'était ce qu'elle souhaitait, et elle a réalisé qu'elle avait échoué.
- C'est pour cela qu'elle a dit qu'elle avait fait tout cela pour rien... Mais comment pouvait-elle croire... Comment pouvait-elle espérer que nous tirions un trait sur elle, aussi facilement ?
Ranka soupira et haussa les épaules :
- C'est typiquement elle, ça. Persuadée d'être transparente et insignifiante, persuadée que personne n'a besoin d'elle, comme elle-même pensait n'avoir besoin de personne. Elle est en train de réaliser qu'elle a eu tort, sur de nombreux sujets, et notamment sur celui-là. Elle a besoin des autres, et de toi notamment, même si cela me fait mal au cœur d'avoir à le reconnaitre.
Tamaki leva vers le père d'Haruhi un regard incrédule, les yeux baignés de larmes. Ranka sourit tristement :
- Tu doutes encore que ma fille t'aime ? Demande à tes amis. Ce que elle et toi avez tenté d'ignorer, eux et moi en sommes conscients depuis le tout début.
- Mais que puis-je faire... Comment réparer...
- Il ne s'agit plus du passé ! s'écria l'homme en bondissant sur ses pieds. Mais de l'avenir ! Et l'avenir de ma fille, c'est dans moins d'une heure maintenant un mariage avec un homme très bien, bien mieux que toi, mais qu'elle n'aime pas ! Alors bouge, crétin !
Joignant le geste à la parole, le père d'Haruhi attrapa le jeune homme par le col de sa veste et le projeta avec force vers la porte du salon. Le bruit sourd du corps de Tamaki s'encastrant dans la boiserie attira l'attention de Honey et Mori qui attendaient tranquillement à l'extérieur. Ils ouvrirent le battant, regardèrent le corps de leur ami glisser lentement au sol, et Honey demanda en souriant :
- ça y est ? Il a compris ?
- Je crois que oui, répondit Ranka en approchant d'un pas nonchalant.
Tamaki reprit ses esprits et se sentit soulevé de terre par la poigne à présent douce de Mori qui le remit debout et se permit d'épousseter rapidement le costume du blond. Celui-ci cligna des yeux et ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais fut coupé par la voix à nouveau glaciale de Ranka :
- Et alors ? Qu'est-ce que tu fais encore là ?
Tamaki resta bouche bée, alors que, petit à petit, son esprit embrumé arrivait à la conclusion qui s'imposait. Soudain, il partit en courant vers les ascenseurs. Honey, Mori et Ranka restèrent seuls dans le couloir, l'air satisfait. Le père d'Haruhi soupira :
- Vous devriez retourner à vos occupations tous les deux, on ne sait jamais.
- Pour le mariage ? demanda Honey. Vous pensez qu'il peut encore avoir lieu ?
- Avec ces deux crétins, attendons-nous à tout, grommela Ranka. D'ailleurs, je vais moi aussi me diriger vers la suite, pour m'assurer que cet imbécile va enfin faire ce qu'il a à faire.
Honey et Mori acquiescèrent et regardèrent Ranka s'éloigner à son tour d'un pas tranquille dans le couloir.
Haruhi, il vaut mieux annuler le mariage.
La phrase semblait résonner dans le total silence de la suite présidentielle et, lentement, la jeune femme tourna la tête vers Arima. Il jouait nerveusement avec l'un de ses boutons de manchette, fixant le sol d'un air absent. Un bref instant, Haruhi se demanda si elle avait bien entendu, bien compris ce que signifiait ce que son fiancé venait de dire. Mais celui-ci enchaîna d'une voix étrangement lasse :
- Je t'aime, je fais peut-être la plus grande bêtise de ma vie. Mais... Mais cette pensée ne me quitte plus, qui me dit que la bêtise, ce serait de nous marier, justement.
La jeune femme ouvrit la bouche pour parler, sans vraiment savoir quoi dire, mais Arima leva la main pour l'arrêter et continua, plongeant son regard dans celui d'Haruhi :
- Je souhaiterais avoir tort, je souhaiterais me tromper, je t'aime toujours et je pense que cela va durer encore un certain temps mais... Haruhi, dis-moi juste que c'est de moi que tu es amoureuse, désespérément amoureuse, comme moi je le suis de toi. Dis-moi que tu n'aimes pas Tamaki Suoh, et je sortirai de cette suite et serai ravi de te retrouver devant l'autel. Mais j'ai besoin que tu me le dises, tout de suite.
Quelques mots, à peine une phrase. Le choix de toute une vie.
Elle connaissait Arima, elle savait son amour, son honnêteté.
Connaissait-elle encore vraiment Tamaki ? Neuf ans s'étaient écoulés qui les avaient profondément changés, tous les deux. Il était horripilant, bruyant, narcissique, souvent stupide et d'un romantisme écœurant. Ils n'avaient rien en commun, elle n'avait aucune idée de ce qu'une relation avec lui pourrait donner... Pourtant ces instants étaient encore brûlants dans sa mémoire, instants où il l'avait serrée contre lui en lui murmurant tout ce qu'elle avait toujours voulu qu'il ne dise qu'à elle.
Arima Kusagi, c'était la sécurité, un amour véritable mais calme et mesuré ; tout ce que pensait avoir toujours souhaité Haruhi Fujioka.
Tamaki Suoh c'était... Tamaki Suoh.
Instinctivement, Haruhi ferma les yeux, cherchant dans son esprit si cartésien une réponse logique à une question qui ne l'était pas.
Pourtant la réponse vint, avec la force dévastatrice d'un souvenir d'enfance ; le sourire de sa mère, sur son lit d'hôpital, une semaine ou deux avant son décès. Son sourire alors qu'elle parlait doucement avec Ranka, pensant que leur fille ne les voyait pas, ne les écoutait pas alors qu'elle faisait sagement un dessin avec ses crayons de couleur. Mais Haruhi regardait, Haruhi écoutait, Haruhi scellait au plus profond de son esprit si brillant ces instants qu'inconsciemment elle savait déjà si précieux.
La brume des souvenirs avait estompé la précision des mots échangés, les visages étaient flous, les contours incertains... Mais l'intensité des sentiments demeurait, la douceur du regard de son père, le sourire de Kotoko, sa main qui serrait celle de son époux et ses lèvres pâles qui lui assuraient, avec la vibrante certitude des condamnés, qu'elle était heureuse grâce à lui et que jamais, jamais, elle n'avait regretté les choix qu'elle avait faits.
Haruhi Fujioka avait sa réponse.
Refusant de baisser les yeux, car elle devait à Arima de répondre en le regardant en face, elle murmura simplement :
- Je suis désolée.
Arima resta quelques secondes parfaitement immobile, s'obligeant à réaliser ce qu'elle avait dit. Puis un sourire triste passa sur ses lèvres et il ferma un bref instant les yeux, crispant ses paupières sur les larmes qu'il ne laisserait pas couler, ni maintenant ni jamais. Un rire amer passa ses lèvres :
- Pardon je... J'avais beau l'avoir compris, j'avais encore un espoir, un... C'était stupide.
Les épaules d'Haruhi s'affaissèrent et, se levant, elle franchit l'espace qui les séparait et prit la main d'Arima dans la sienne, la serrant de toutes ses forces :
- Ne dis pas cela, ce n'était pas stupide, c'est moi qui ai été stupide et aveugle au point que ce soit toi qui aies à me faire prendre cette terrible décision.
- Tu m'aurais épousé, si je n'étais pas venu te parler ?
Haruhi réfléchit puis acquiesça :
- Je pense que oui. Mais je sais maintenant que nous n'aurions pas été heureux, que je n'aurais pu te donner ce à quoi tu aspires et auquel tu as droit. Mon affection pour toi n'était pas feinte, c'est seulement que... je me mens à moi-même depuis longtemps, je crois.
Arima détacha doucement sa main de celle de la jeune femme. Celle-ci remarqua alors la bague qui brillait toujours à son doigt et l'ôta vivement, la tendant à Arima :
- Elle ne m'appartient plus désormais.
- Tu ne l'as jamais aimée, de toutes façons, répondit-il en glissant le bijou dans sa poche.
Ils se sourirent tristement puis Haruhi inspira profondément et déclara :
- Je passerai dans la semaine récupérer mes affaires au cabinet.
- Je pense que cela vaut mieux, même si je te t'oblige à rien. Je perds du même coup la femme de ma vie et l'un de mes meilleurs collaborateurs.
- Je suis dé...
- Je sais, tu l'as déjà dit, moi aussi.
Il l'avait coupée avec douceur, incapable d'en vouloir à la jeune femme et en même temps bouleversé de devoir refermer ce qui resterait l'une des plus belles pages de sa vie. Il ajouta :
- Je te ferai moi-même toutes les lettres de recommandations dont tu auras besoin. Ils vont tous se battre pour te récupérer.
- Je pense qu'avant tout... je vais me reposer.
- Tu en as besoin, c'est peut-être ce qui m'a fait comprendre en premier lieu que... ce mariage n'était pas ce que tu désirais. Ton épuisement, ta pâleur... Plus notre mariage approchait et moins je te reconnaissais.
Haruhi baissa la tête et ne répondit rien. Arima passa une dernière fois son regard sur celle qu'il avait tant voulu épouser et sourit :
- Mais il faut bien avouer que les Hitachin sont très doués, tu es sublime. Cela ne m'a pas aidé, d'ailleurs.
- Arima, je...
- Je vais aller trouver Monsieur Ootori et tout annuler.
- Je peux m'en charger si tu le souhaites, proposa Haruhi.
- Non, je préfère le faire moi-même.
La jeune femme acquiesça et ils restèrent quelques secondes immobiles en face l'un de l'autre, mal à l'aise, ne sachant comment en finir avec cet instant inéluctable. C'est finalement Arima qui plongea une dernière fois dans le regard sombre d'Haruhi et dit :
- Je te rends ta liberté, Haruhi. Je suppose... que c'est mon cadeau pour ton anniversaire. J'avais plutôt prévu t'offrir ce soir un ravissant collier mais... Mais le destin en a décidé autrement.
- Tu n'as pas à me rendre ma liberté, Arima. Je ne me suis jamais sentie prisonnière, si ce n'est de ma propre stupidité. Cet anniversaire gardera un goût amer, crois-le bien.
Ils se sourirent à nouveau, avec une étrange sérénité cette fois, puis Arima, après un rapide hochement de tête, gagna rapidement la porte de la suite et sortit sans se retourner.
Hikaru et Kaoru, qui attendaient dans le couloir, virent l'avocat leur passer devant sans un regard, les lèvres pincées, les yeux dans le vide, blême. Les jumeaux renoncèrent au même instant à lui poser la moindre question et préférèrent se précipiter dans la suite. Ils y trouvèrent Haruhi, debout là où ils l'avaient laissée. Les jumeaux s'approchèrent alors qu'elle s'asseyait machinalement. En chœur, ils demandèrent doucement :
- Haruhi... Que s'est-il passé ?
Elle leva vers eux des yeux étrangement brillants et répondit simplement :
- Nous avons rompu. Il n'y aura pas de mariage. Arima est parti prévenir Kyoya.
Les jumeaux retinrent in extremis le hurlement de joie qui leur brûla les lèvres et s'abstinrent de tout commentaire. Haruhi croisa soudain son propre regard dans la glace professionnelle que les jumeaux avaient installée pour coiffer et maquiller la future mariée. Celle-ci écarquilla les yeux, stupéfaite de l'image que la surface polie lui renvoyait. Elle sembla soudain découvrir ses yeux charbonneux, la feinte perfection de son teint, la magnifique complexité de son chignon et les longues mèches qui glissaient en savantes volutes le long de son visage émacié.
Les longues mèches...
Elle cligna des yeux, puis demanda :
- Hikaru ? Kaoru ?
- Oui Haruhi ?
- Dites... Pourriez-vous me couper les cheveux ?
Les deux frères, estomaqués, échangèrent un regard stupéfait, puis se tournèrent à nouveau vers la jeune femme et répétèrent :
- Te couper les cheveux ? Comment cela ?
- Comme... Comme avant. S'il vous plaît.
Ils comprirent, instantanément, et un immense sourire étira les lèvres des jumeaux qui répondirent d'une voix claire :
- Avec grand plaisir !
Tamaki tacha de retrouver son souffle dans l'ascenseur qui montait à toute allure vers l'étage de la suite. Seul dans la cabine, il croisa son propre regard dans le miroir qui ornait une des parois de la cabine et se sourit à lui-même. Il disciplina d'un geste machinal sa chevelure dorée et un bref éclat de rire passa ses lèvres. Son cœur battait la chamade, d'impatience et de bonheur, alors que dans quelques minutes il pourrait enfin la serrer dans ses bras et la garder à ses côtés pour l'éternité, durée qui lui semblait soudain à peine suffisante. Le jeune homme resserra son nœud de cravate tout en se demandant s'il devait demander Haruhi en mariage dès maintenant, ou attendre quelques jours. Soit, il pouvait attendre un peu. Il lui chanterait sa demande, en s'accompagnant au piano alors que, divine dans une robe bleue pale légère, sa chevelure soulevée par la brise marine – oui, ils seraient à la plage. Il emprunterait la villa de Kyoya. Parfait ça – elle le couverait d'un regard éperdu d'amour. Ou bien il l'emmènerait à Paris et la demanderait en mariage un genou à terre, sur le parvis de Notre Dame... ou bien sur le Pont des Arts. Non, ils retourneraient dans les jardins d'Ouran ! Là, au milieu des roses, il lui avouerait son amour ; il aurait caché la bague au cœur de la plus belle fleur, qu'il offrirait à Haruhi. Elle verrait le diamant scintiller sous les pétales et fondrait en larmes. Kyoya serait son témoin, et après tout elle pouvait demander aux jumeaux d'être les siens. Ils se marieraient à l'hiver prochain, sous la neige, et partiraient après la cérémonie, blottis l'un contre l'autre dans un traineau tiré par de superbes chevaux blancs. Non, attendre l'hiver suivant était inacceptable ! Ils se marieraient dès le printemps, dans quelques mois, sous une pluie de pétales de roses, au milieu des cerisiers du parc du manoir. Haruhi porterait une superbe robe immaculée, ses traits juvéniles dissimulés sous un voile de fine dentelle. Même Shima pleurerait et Antoinette elle-même porterait dans sa gueule un panier empli de pétales de fleurs.
Brutalement rappelé à la réalité par le tintement de l'ascenseur, Tamaki réalisa qu'il était arrivé à l'étage et, un sourire béat sur le visage, détacha son regard de son propre reflet et se tourna vers les portes désormais ouvertes de l'ascenseur.
Dans l'encadrement se trouvaient deux hommes, parfaitement inconnus, dont les costumes sombres accentuaient les impressionnantes carrures. L'un d'eux demanda froidement :
- Tamaki Suoh ?
L'intéressé cligna des yeux sans comprendre, avant de répondre naïvement :
- Euh... Oui, que puis-je pour vous ?
Avec un ensemble parfait, les deux hommes montèrent dans la cabine de l'ascenseur, saisissant le jeune homme chacun par un bras. Celui-ci, réalisant qu'on voulait l'empêcher de voir Haruhi, tenta tout à coup de se dégager avec l'énergie du désespoir mais n'était pas de taille contre la poigne de fer des deux hommes. L'un d'eux appuya sur le bouton d'un des étages et Tamaki, voyant les portes se refermer devant lui, ne put que hurler en vain le prénom de la jeune fille.
Son cri, étouffé par les épaisseurs des murs et des tentures, ne parvint jamais aux oreilles d'Haruhi.
- Voilà.
Haruhi leva les yeux vers le miroir et s'observa longuement. Hikaru et Kaoru, de chaque côté, leurs ciseaux et peignes à la main, n'osèrent briser le silence mais leur sourire radieux en disait long sur leur émotion. Haruhi se passa doucement la main dans sa chevelure, glissant dans les mèches courtes, passant son doigt entre les cheveux qui lui tombaient sur le front. La même coupe, exactement, que celle de ses années de lycée. Ses traits étaient plus marqués, son visage plus mûr, mais le reflet la projetait quand même des années en arrière, à une époque où, paradoxalement, elle avait été vraiment heureuse.
Les jumeaux échangèrent un regard et, délicatement, Kaoru tira en arrière le fauteuil de la jeune femme alors qu'Hikaru se penchait vers elle et susurrait :
- Maintenant, il faut que tu ailles le trouver.
- Kyoya nous a envoyé un message, il est dans l'hôtel.
Tamaki. Oui, il fallait qu'elle voie Tamaki.
Haruhi se leva et acquiesça simplement, avant de se tourner vers la chambre de la suite. La main du cadet sur son bras l'arrêta :
- Et où vas-tu par là ?
- Dans la chambre, pour me changer.
Les deux frères se placèrent tranquillement entre elle et la porte de la chambre et s'entre-regardèrent :
- Elle veut aller se changer.
- Mettre un truc informe, du type pantalon et chandail.
- Pour courir après l'homme de sa vie.
- Alors qu'elle est en robe de mariée.
- Hikaru... Kaoru... gronda Haruhi, sourcils froncés.
Ils continuèrent sans sembler prêter la moindre attention à la jeune femme devant eux :
- Alors... soit on la laisse se changer... soit on l'en empêche.
- Soit elle court après Tamaki en pull informe... soit en robe de mariée.
Ils se tournèrent simultanément vers Haruhi et, avec un sourire arrogant, conclurent :
- Tu ne poseras pas un pied dans cette chambre. Tu ne te changeras pas. Il est hors de question que tu nous prives d'une scène pareille.
- Non ! rétorqua-t-elle, furieuse. Ce qui est hors de question, c'est que... Eh !
Glissant un bras sous ceux d'Haruhi, ils soulevèrent la jeune femme, la conduisirent à la porte de la suite malgré ses protestations, la posèrent dans le couloir et, avant qu'elle ait pu se retourner, ils claquèrent la porte derrière elle. Fulminant de rage, elle toisa le battant clos, renonçant à frapper, parfaitement consciente que ces deux démons resteraient sourds à ses menaces ou supplications. Haruhi respira profondément, saisit à deux mains le tissu de sa robe pour la remonter légèrement, et partit au pas de course vers les ascenseurs.
- Je viens d'avoir votre message à l'instant, Monsieur Kusagi, j'espère ne pas vous avoir fait attendre.
L'avocat, qui regardait par la fenêtre depuis l'un des salons réservés pour la réception, se retourna. Kyoya Ootori venait d'entrer dans la pièce et refermait la porte derrière lui. Arima s'efforça de sourire :
- Pas du tout, je viens à peine de vous laisser le message.
- Parfait. En quoi puis-je vous être utile ?
Arima avala sa salive, se détourna à nouveau et déclara d'une voix posée :
- Je désire annuler la cérémonie et la réception. Je viens de parler à Haruhi. Le mariage n'aura pas lieu.
Le visage de Kyoya ne trahit aucune émotion.
- Comme vous voulez. Nous nous chargeons de tout.
- Merci.
Le président de HC Inc composa un numéro à toute allure.
- Je suis avec Monsieur Kusagi. Le mariage est annulé. Faites en sorte de prévenir les invités en priorité.
Il referma son téléphone rapidement, afin qu'Arima n'entende pas les cris de joie d'Honey à l'autre bout du fil. L'avocat soupira :
- Je vous règlerai bien évidemment tous les frais afférents aux dépenses engagées.
Kyoya hésita un instant : il pouvait acquiescer, saluer Arima Kusagi et disparaître de sa vie. Mais, quelque part, cet homme avait le droit de connaître la vérité. Le troisième fils Ootori s'éclaircit la gorge et remarqua :
- Mademoiselle Fujioka avait raison. Vous auriez du mieux lire le contrat.
Arima se retourna vivement, sourcils froncés, et demanda sèchement :
- Comment cela ? Qu'est-ce que cela signifie ?
- Que vous ne nous devez rien. L'ensemble des frais engagés pour l'organisation de la cérémonie et de la réception est entièrement et définitivement à la charge de HC Inc.
Pour le coup l'avocat écarquilla les yeux, soufflé. Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais aucun son ne sortit. Kyoya ne bougea pas, laissant l'homme brillant qu'était Arima Kusagi faire lui-même les déductions qui s'imposaient. Et en effet, il ne lui fallut que quelques secondes pour murmurer d'une voix blanche :
- C'est ce que vous vouliez. Depuis le début, c'est ce que vous aviez prévu.
- C'est ce que je souhaitais, oui. Mais soyez assuré que ma société avait cependant parfaitement planifié ce mariage, comme tous les autres, et que s'il avait eu lieu nous aurions rempli tous nos engagements à votre égard.
Les deux hommes se toisaient, immobiles, sans qu'aucun ne baissât les yeux. Arima tenta de déceler une trace de fierté et de suffisance sur les traits de Kyoya, en vain. Ce dernier détourna finalement la tête et s'avança à son tour vers la baie vitrée, remontant machinalement ses lunettes et reportant son regard au loin, sur l'immense capitale. Il demanda :
- Monsieur Kusagi, aimez-vous être redevable à quelqu'un ?
- Non, évidemment. Mais je ne ...
- Moi non plus, vous vous en doutez, coupa doucement Kyoya. Les hommes tels que nous se sont fait seuls, ou presque, et savent que toute dette envers autrui est une faiblesse.
Arima plissa les yeux et décida de laisser Kyoya continuer, ce qu'il fit après un silence.
- Je suis redevable envers Tamaki Suoh. Je lui suis redevable de choses qu'il me serait absolument impossible de monnayer, ou même de quantifier. Je ne compte pas m'étendre, mais en résumé je lui dois tout ce que je suis aujourd'hui, dans ma vie professionnelle et dans ma vie personnelle. Cet idiot n'en est nullement conscient, et n'y attacherait de toutes façons pas la moindre importance, continua Kyoya avec un léger rire. Mais cela m'était... difficilement supportable.
- De lui devoir votre bonheur et de le voir, lui, malheureux ?
Le président de HC Inc tourna la tête vers Arima et acquiesça simplement. L'avocat murmura :
- Il aime Haruhi. Depuis tout ce temps, il n'a cessé de l'aimer, et vous avez fait en sorte de les réunir.
- Je n'ai pas fait grand chose, croyez-moi. Le peu que j'ai tenté, et je déteste avoir à le reconnaître, a échoué.
- Haruhi l'aime également. C'est à cause de cela que j'ai voulu tout annuler. Plus ce mariage approchait, et plus je la sentais... perdue. Or Haruhi n'est pas femme à perdre le contrôle d'elle-même. Lorsque j'ai discuté avec elle tout à l'heure, il m'a presque semblé qu'elle venait presque de réaliser qu'elle était amoureuse de lui, de Monsieur Suoh.
Un sourire amer passa sur les lèvres de Kyoya qui, le regard à nouveau porté sur le lointain, soupira :
- Dix ans pour réaliser ce que nous tous savions depuis toujours. Tamaki, lui, l'avait compris au départ d'Haruhi pour les États-Unis.
- Trop tard, donc, conclut Arima.
- Oui.
- Et vous, Monsieur Ootori, vous le saviez depuis le début ?
- Oui. C'était une évidence, ils étaient pathétiques de transparence.
- Et donc, toutes ces années, sans même le savoir elle-même, Haruhi n'a aimé que Tamaki Suoh ?
Après un temps, Kyoya répondit simplement :
- Oui.
L'avocat plissa les yeux, observant le profil fin et altier du président de HC Inc. Il chercha un bref instant à identifier l'étrange impression que lui laissait cette conversation, le sous-entendu qu'il ne parvenait pas encore à saisir et qui... Il se figea, stupéfait par la réalisation soudaine de ce qui aurait du être évident bien avant. Il s'écria :
- Alors que vous-même étiez amoureux d'elle, Monsieur Ootori !
Kyoya ne bougea d'abord pas, puis un fin sourire se dessina sur ses lèvres et il corrigea calmement :
- Nous étions amoureux d'elle. Nous étions tous amoureux d'elle.
- Pardon ? balbutia Arima.
Kyoya se tourna lentement vers l'avocat, sans cesser de sourire, et remonta ses lunettes avant de continuer d'un ton égal :
- Tamaki Suoh, les frères Hitachin, Monsieur Morinozuka, Monsieur Haninozuka, moi-même, et bien d'autres encore, étions amoureux d'Haruhi Fujioka, jadis, à Ouran. Je ne vais pas abuser de nos temps respectifs en vous expliquant pourquoi, vous n'en êtes que trop conscient. Haruhi a alors bouleversé nos vies, comme plus récemment elle l'a fait avec la vôtre.
Arima se tut, stupéfait de ce qu'il réalisait soudain et de l'étonnante sincérité de cet homme qui semblait à première vue si secret et renfermé, Kyoya Ootori. Ce dernier continua :
- Je ne suis pas coutumier de ce type de confidence, mais il me semblait que vous aviez le droit de connaître le début d'une histoire dans laquelle vous jouez vous-même, bien à contre-cœur, un rôle.
- Je vous remercie de votre sincérité. Mais dites-moi... Haruhi, elle...
- Cela n'a été que Tamaki, depuis le tout début, même si, croyez-moi, l'idée lui aurait semblé absurde. Elle a tout risqué pour lui, tout quitté pour lui, sans même avoir réellement conscience de ce qui la poussait à agir ainsi.
- Ils auront été aussi aveugles pendant... dix ans ?
- Pour ainsi dire, oui.
L'avocat se laissa tomber dans un large fauteuil, sonné par toutes ces révélations. Il aurait aimé pouvoir en vouloir à quelqu'un, mais se sentait surtout vidé de toute énergie, de toute volonté. Il réalisait qu'il n'avait été qu'un figurant dans une histoire qui le dépassait depuis longtemps, dans une relation qui ne l'avait, en fait, jamais vraiment concerné. Il ne doutait pas de la sincérité d'Haruhi, elle l'avait aimé, mais... pas suffisamment. Pas comme elle l'aimait lui, depuis le lycée. La voix calme de Kyoya le tira de ses pensées :
- Je suis sincèrement désolé pour vous, Monsieur Kusagi, croyez-le bien. Je dois vous avouer que, si vous aviez fait vos études secondaires à Ouran et non en Angleterre, nous vous aurions accepté avec plaisir au sein de notre club.
Un rire amer passa les lèvres d'Arima qui déclara avec une grande ironie :
- Je remplissais vraiment toutes les conditions pour en faire partie !
- Hélas oui.
Arima ferma les yeux un instant, mais la sonnerie de son portable retentit à ce moment. Machinalement il décrocha :
- Mère ? Non, je suis avec Monsieur Ootori, je lui ai fait part d'une décision que... Pardon ?
L'avocat bondit sur ses pieds et Kyoya fronça les sourcils, les sens en alerte.
- Mère, je t'en prie, dis-moi où je peux vous rejoindre ! Non, il faut que je t'explique, il faut que... Dis-moi où vous êtes !
Il écouta quelques instants, puis referma son portable et jeta un coup d'oeil à Kyoya qui, comprenant le message d'instinct, acquiesça simplement. Les deux hommes s'élancèrent dans les couloirs de l'hôtel.
