Démons, 3e opus
La Prophétie
« Il est des moments où l'on croit ne plus pouvoir
avancer. Où il semble que quoi que l'on fasse,
on ne fait que des erreurs. Où il semble plus sage
d'arrêter de prendre des décisions plutôt que
de chaque fois prendre la mauvaise. Il n'y a rien
de plus faux. Ne pas prendre une décision, c'est déjà
en prendre une. Ne plus avancer, c'est chercher une
autre direction. Faire une erreur, c'est apprendre. »
Mémoires de Gallach
Chapitre 13 : Mort programmée
Les mains serrées autour du bâton tremblaient, tremblaient sans que leur propriétaire puisse rien y faire. Face au ciel, le regard obstinément rivé sur les dalles du palais, comme s'il pouvait ce faisant nier la réalité des évènements qui s'enchaînaient sans qu'il n'ait plus aucun contrôle dessus, Dendé tremblait. Autour de lui s'étaient rassemblés tous ceux qui n'avaient pas accompagné le Dr Brief et C18 à l'intérieur.
Aucun d'entre eux n'osait parler. Ils attendaient, tendus, que le jeune dieu leur donne des informations. Leur explique son trouble. Mais il demeurait muet. Incapable de prononcer le moindre mot. Incapable de leur avouer quelle somme d'erreurs il avait pu commettre pour que la situation dégénère à ce point. Oui, la situation avait dégénéré, et le mot était faible.
Sur la terrasse du palais céleste, tous avaient compris qu'il se passait quelque chose de grave. Non seulement à cause de l'attitude de Dendé, prostré, les bras et les épaules agitées de soubresauts, mais aussi par le malaise qu'ils ressentaient tous. Même Mira, qui se savait bien loin de l'aptitude extraordinaire de Yamcha et ses amis à ressentir les choses grâce à leur entraînement, avait conscience de ce trouble qui s'était installé depuis quelques minutes. Comme un souffle étrange, dérangeant, qui cacherait une origine abominable, à peine concevable.
Soudain, Mira eut peur. Terriblement. Pour Yamcha, pour la Terre. Elle ne savait pas ce qui se passait là-bas, ne pouvait l'imaginer. Elle avait déjà, en quelques mois, découvert tant de choses insoupçonnables. Mais cette sensation abjecte, insidieuse, comme une poigne glacée lui étreignant le cœur après l'avoir caressé pour écarter tout soupçon… Elle avait peur, terriblement. Et ce malaise profond empira lorsqu'elle vit Dendé tomber à genoux.
Non… Comment cela pouvait-il encore être plus terrible ? Il avait commis plusieurs erreurs d'appréciation, de fatales erreurs. Quelques oublis, de fatals oublis… Il n'avait pas vu le risque à laisser Oob sur Terre, à le laisser si près de forces démoniaques qui, il s'en était rendu compte bien trop tard, ne pouvaient que réveiller ce terrible écho au fin fond de l'être du garçon, ce résidu d'une vie antérieure, celle de Boo. Il n'avait pas écarté Oob, mais il avait écarté Piccolo. Il avait anticipé le risque d'écho à son ancienne vie chez son ami namek, mais pas chez Oob. Et il avait stupidement omis l'idée d'un retour précoce de Piccolo. Alors que les forces issues de la conjonction étaient au fait de leur puissance, Sangoku avait ramené le Namek.
Et tout avait basculé. Comme si cela ne suffisait pas, Sangoku était à présent… mort ?
Qu'est-ce qui se passait ? Il arrivait souvent que quelques éléments échappent à sa compréhension, et d'habitude, cela ne le dérangeait pas plus que ça… mais là…
Piccolo s'était jeté sur lui comme un enragé. Il l'avait abreuvé de coup et il lui avait fallu quelques secondes et deux ou trois coups bien placés pour rétablir la situation. Mais rien n'était gagné… Piccolo semblait habité par une force démesurée et incontrôlable. Alors qu'il essayait de parer les coups du Namek, sans encore s'être décidé à lui en rendre, Sangoku se souvint, en un éclair, où il avait déjà ressenti une force semblable. Sur cette plaine, lors de leur face à face avec l'autre Piccolo…
La révélation fut suivie par l'intervention d'Oob, qui expédia Piccolo dans les ruines avec une facilité déconcertante. Sangoku jeta un coup d'œil à son élève, et manqua un battement de cœur. Le temps de réaliser, Piccolo était déjà de retour et fonçait sur eux. Sangoku esquiva un coup, puis deux, tandis qu'Oob parvenait à asséner un coup de pied à l'épaule du Namek, celui-ci lui rendant œil pour œil en le frappant au niveau du genou. Les deux combattants émettaient une aura semblable, comme entachée par une force néfaste, pleine de colère, d'amertume, de rage…
Et soudain, alors que Piccolo et Oob s'affrontaient, de nouveaux acteurs vinrent se joindre à la danse. Au nombre de quatre. Deux d'entre eux se jetèrent sur Sangoku. Alors qu'il recevait, et rendait cette fois-ci, une série de coups, le Saiyen se demanda d'où pouvait venir ces nouveaux adversaires, qui dégageaient une impression particulière. À bien y réfléchir… même si la réflexion sur ce genre de sujet était rendue difficile par la concentration que demandait le combat… À bien y réfléchir, le déluge semblait s'être interrompu…
Krilin n'en croyait pas ses yeux. Les quatre « seigneurs » avaient stoppé leur affrontement titanesque pour se jeter dans cet autre combat tout aussi incongru entre Piccolo, Oob et Sangoku… Ten Shin Han et Yamcha étaient aussi désemparés que lui. Chaozu prononça la question que tout le monde se posait.
« Mais… mais qu'est-ce qui se passe ? »
Ten Shin Han avait les yeux rivés au ciel.
« On dirait que… Piccolo et Oob s'affrontent… tenta-t-il d'expliquer. Et les quatre, là… se sont divisés… Deux d'entre eux sont aux côtés de Piccolo… les deux autres ont rejoint Oob. Et Sangoku. »
« On devrait en profiter, non ? Maintenant qu'ils sont… séparés, on a peut-être notre chance ? » Ten Shin Han acquiesça à la question de Yamcha. Il se tourna vers Boo et C17.
« On y va ? »
Et dans un tonnerre de poussière, les combattants s'arrachèrent au sol et plongèrent au beau milieu de l'affrontement.
Ten Shin Han avait choisi l'un des quatre. À en juger par ses attaques, celui qui maîtrisait le vent. En quelques coups, aidés de C17, ils l'isolèrent du groupe. Krilin et Yamcha avaient choisi la même méthode avec l'un des autres seigneurs.
Oob sentit sa rage décupler quand le gros Boo entra dans son champ de vision. Sans savoir au juste pourquoi, simplement guidé par sa haine, il se jeta sur lui. Il ne savait pas ce qu'il avait contre lui. Il savait juste qu'il devait mourir. Il frappa, frappa, rencontrant ce corps gélatineux et informe, tandis que l'autre, ne comprenant pas ce brusque revirement, tentait de parer.
À travers les minuscules fentes que dessinaient ses yeux, le gros Boo cherchait à comprendre. Non pas pour le besoin d'éclaircir ce qui se passait, il n'en avait pas grand-chose à faire, mais plutôt parce que ce drôle de garçon, là, soudain, s'était mis à lui ressembler. Il n'avait pas changé de tête, non, mais l'énergie qu'il dégageait, déjà familière auparavant, lui était devenue presque familiale. Comme si le garçon était un morceau de lui-même. Et c'était intriguant… Très intriguant…
Sangoku n'avait d'autres choix que d'esquiver. Face à Piccolo et à l'un des quatre types, qui lançait d'étranges salves d'eau surpuissantes, il n'arrivait plus à placer un seul coup. Il ne comprenait pas d'où Piccolo tirait sa force, ni pourquoi il s'en prenait à lui. Chaque fois qu'il essayait de lui parler, le Namek ne semblait pas l'entendre. Et il ne comprenait pas non plus comment faisait l'autre pour être aussi fort. L'énergie qu'il dégageait n'avait rien d'habituel, et il était presque impossible de prévoir ses attaques tant sa manière de se battre était unique. Au loin, il voyait que Krilin, Yamcha, Ten Shin Han et C17 les avait rejoints.
Un violent coup de Piccolo le toucha à l'épaule, suivi d'une attaque déferlante de son autre adversaire qu'il ne put éviter. Frappé de plein fouet, il peina à rétablir son équilibre, juste le temps de voir le genou de Piccolo envahir son champ de vision. Il entendit un méchant craquement, synonyme de nez brisé. Une autre série de coups, sans qu'il puisse deviner duquel de ses ennemis ils venaient, le toucha en divers endroits du corps, tous plus douloureux les uns que les autres. Soudain, avec une rapidité déconcertante, la main de son étrange adversaire vint se plaquer sur son visage. Et il perdit sa respiration. Son nez, déjà empli de sang, fut inondé d'eau, tout comme sa bouche. Ses poumons cherchait l'air et commençait à le brûler. Il frappait, frappait son ennemi, mais chaque fois, l'autre esquivait, par un étrange mouvement semblable au flux et au reflux des marées. Plusieurs violents coups de poing s'enfoncèrent dans son estomac.
Au bord de l'étouffement, il créa une boule d'énergie au creux de sa main gauche, ne sentant plus son bras droit, et l'envoya en direction du visage de son adversaire. Celui-ci l'évita, l'abreuvant toujours de coups. La vision de Sangoku commençait à se draper de rouge. Il ne restait qu'une chose à tenter. Une chose qu'il avait vu faire des années auparavant, sur Namek lui semblait-il… Il concentra à nouveau son énergie, au creux de son estomac. Et la relâcha d'un coup, la laissant remonter le long de sa gorge et l'expulsa par la bouche. Et la seconde d'après, il fut libre. La première goulée d'air lui arracha les poumons. Elle était douloureuse, mais profondément salvatrice. Néanmoins, les dégâts étaient importants. Il pouvait sentir les brûlures de son œsophage, de sa gorge et de sa bouche provoquées par le passage de l'énergie. Mais il était sauf.
Pour combien de temps, nul ne pouvait le dire… Piccolo et l'ennemi d'eau s'étaient à nouveau jetés sur lui. Encore sonné par l'attaque précédente, il peinait à contrer les coups venant de deux adversaires à la fois. Il lui fallait réagir.
L'attention prise par la nécessité de reprendre le dessus, sa capacité de concentration entamée par la quasi noyade de l'attaque précédent, il ne vit que trop tard l'attaque arriver derrière lui. Elle le faucha au niveau du bras. La douleur fut fulgurante et lui arracha un hurlement de douleur. Il venait de passer au second stade du Super Saiyen. Mais la surprise et la puissance de l'attaque avaient suffi. Il sentit l'univers basculer, perdit l'équilibre et amorça une chute incontrôlée vers le sol. Devinant, à travers le voile rouge sang qui avait envahi sa vision, que Piccolo et l'autre se lançaient à sa poursuite, il ressentit à nouveau une violente douleur au dos. Un coup d'une puissance terrifiante l'avait cueilli avant qu'il ne rencontre le sol, et le précipita dans les ruines, à plusieurs mètres de là. C'était un troisième adversaire, plus de doute là-dessus. D'où venait-il ? Pourquoi ne l'avait-il pas senti ? En proie à ces questions, Sangoku sombra dans une semi inconscience.
Il fallait tenir. Profiter de ce répit pour prendre le dessus… À ses côtés, C17 venait de recevoir une puissante rafale de cette énergie si particulière et intimement liée au vent, qui le prit de plein fouet et l'expulsa à plusieurs mètres. Ten Shin Han profita de l'infime laps de temps où son ennemi relâchait sa défense après l'attaque pour le cueillir d'un coup de poing sous le menton. Il enchaîna par une série de coups de pieds, dont quelques-uns touchèrent au but et, après un léger mouvement de recul, aiguisa sa concentration à l'extrême, ramena puissamment ses bras en arrière. Son adversaire fut fauché par cette attaque invisible, une de celles que Ten Shin Han avait apprises sur le continent caché, grâce à sa nouvelle perception des choses, qui lui permettait de contrôler des énergies en dehors de son propre corps.
Son adversaire parut ébranlé. Il parvint néanmoins à reprendre le dessus après avoir encaissé plusieurs coups de poing que Ten Shin Han vint lui loger dans les côtes. Il esquiva le genou de l'homme aux trois yeux, lancé vers lui à toute vitesse, et recula. Il fit volte-face, cueillit d'un coup de pied en plein visage l'autre homme, le brun aux yeux de glace, qui revenait à la charge, et après l'avoir de nouveau rejeté au loin, revint à l'homme aux trois yeux. Il l'observa en silence un moment.
Pourquoi le seigneur des vents n'attaquait-il pas ? Ses yeux le détaillaient, semblant chercher quelque chose.
« Ta technique est étonnante… lança-t-il d'une voix qui semblait épouser le souffle de l'air. Où l'as-tu apprise ? »
« En quoi cela t'intéresse-t-il ? » répliqua Ten Shin Han, sur ses gardes. Méfiant, il ne relâcha pas le moindre de ses muscles.
« Parce que ces forces que tu utilises… tu les puises au même endroit que moi. »
« Au même endroit que toi ? » L'homme aux yeux aussi translucides que l'air sourit en coin.
« Tu ignores d'où vient ton apprentissage, n'est-ce pas ? Tu ignores que les techniques que tu utilises sont interdites ? Que c'est leur usage qui nous a créés ? »
Ten Shin Han sentit un doute terrible s'insinuer en lui. Son adversaire n'essayait pas simplement de le perturber. Il semblait savoir précisément de quoi il parlait.
« Nous sommes le vice et la corruption de la nature, reprit-il. Nous sommes nés à cause de la folie de ceux qui t'ont appris à te battre ainsi. Nous sommes la blessure que les ancêtres de tes maîtres ont infligé aux éléments. »
Alors que Ten Shin Han encaissait ces paroles, essayant de leur trouver un sens, son ennemi tourna brusquement la tête vers les autres combats. Que s'était-il passé là-bas ? La bataille semblait s'être interrompue également…
Restant sur ses gardes, Ten Shin Han détourna une partie de son attention sur ce qui se déroulait là-bas. Il avait bien senti, aux abords de sa conscience, que l'aura de Sangoku avait brusquement et dangereusement diminué. Son ami gisait là-bas, dans les ruines, Oob à son chevet. Et Piccolo, qui était resté un moment figé, s'était lui aussi approché de Sangoku. Le Namek avait l'air complètement perdu. Et surtout… Toute cette haine qui débordait de lui quelques secondes auparavant, cette énergie dérangeante qui émanait de son aura avait disparu. Comme chez Oob…
Ten Shin Han entendit alors très clairement le seigneur des vents murmurer :
« Elle est partie… elle n'est plus en eux… »
Puis il regarda tour à tour ses trois congénères. Et, en à peine le temps d'un battement de cœur, les quatre seigneurs déchirèrent le ciel, fonçant les uns vers les autres au-dessus de la tête des combattants. Et le déluge reprit…
Chichi avait mis les enfants bien à l'abri dans la maison, puis Ani et elle avaient aidé Videl à marcher jusqu'au salon. La blessure à la jambe de cette dernière était assez vilaine, la lame qui l'avait causé étant mal aiguisée. La plaie n'était pas nette, la chair avait été déchirée plus que coupée.
« Je ne pourrai pas recoudre ça… Il faut aller chez Dendé… » finit par dire Chichi, après avoir examiné la blessure. « Ani ? Pourras-tu porter Videl jusque là-bas ? »
« Oui, je pense… répondit sa belle-fille. Mais je ne vais pas vous laisser ici seule avec les enfants… » Chichi posa sa main sur le bras d'Ani.
« C'est gentil, Ani, mais ne t'en fais pas… » Elle tourna ses yeux vers la fenêtre, où la grosse masse noire d'Ekki se tenait comme un gardien devant la maison. « Je suis sûre que nous sommes bien à l'abri ici, avec un tel protecteur… »
Ani hocha la tête. Aidée de Chichi, elle soutint Videl, qui grimaçait et tremblait de plus en plus, jusqu'à l'extérieur. Puis la jeune femme passa doucement un bras sous les jambes de Videl, la soutenant de l'autre au niveau des épaules.
« Ne t'en fais pas, je vais aller le plus vite possible. On sera bientôt chez Dendé… » Puis, Videl calée dans ses bras, elle se tourna vers Ekki, qui la regardait d'un air curieux. « Quant à toi… Je te confie la maison. Veille sur les enfants comme tu l'as fait tout à l'heure. Je compte sur toi… »
En réponse, Ekki secoua ses babines, remua l'embryon de queue qu'il avait et se roula sur le dos. Une goutte de sueur coula sur la tempe d'Ani.
« Gros bêta… »
Puis elle prit son envol, concentrant au maximum son énergie, comme Goten le lui avait appris.
Soudain, le monde s'écroula. Oob sentit l'aura de son maître subir un brusque et anormal reflux. Il avait été touché ! Sérieusement touché ! Sans plus réfléchir, Oob quitta son propre combat et fonça au sol, là où gisait, aux portes de l'évanouissement, Sangoku. Lorsqu'il se posa, Oob s'aperçut que toute colère l'avait quitté. Il avait été submergé, comme dans le désert, lors de l'épisode du mirage, par cette résurgence monstrueuse dont il n'avait osé parler à personne, même s'il avait compris que Dendé avait deviné. Il s'était laissé envahir, malgré ces jours passés enfermé dans la Salle de l'Esprit et du Temps. Il avait échoué… Il se sentait vidé, d'un coup. Dépassé par son propre échec.
Il s'agenouilla, prit la mesure de l'étendue des dégâts. Plusieurs côtes brisées, sans nul doute. Et surtout… le bras droit de son maître était sérieusement amoché. La chair, à l'endroit de l'impact, n'était plus que bouillie, et l'os avait été brisé en quatre ou cinq points au moins. Il avait été surpris, n'avait pas senti l'attaque arriver. Relevant la tête, Oob chercha du regard le responsable. Ce ne pouvait être ni Piccolo devenu fou, ni l'un de leur quatre ennemis… alors qui ?
Et la silhouette se dessina, émergeant peu à peu d'un nuage de poussière. À chaque pas, Oob se sentit un peu plus mal à l'aise. Alors qu'il n'y avait plus aucun doute sur l'identité de l'agresseur, il ne comprenait toujours pas. Pourquoi ce robot, qui les avait aidés tout à l'heure, s'en était-il pris à son maître ?
Pourquoi C16 avait attaqué Sangoku ? Cette question, qui frappa Piccolo de plein fouet lorsqu'il découvrit le cyborg, en entraîna une foule d'autres. C16 ? Que fichait-il ici ? Et… et par tous les dieux, que lui était-il arrivé ? Le violence du choc, la sensation de l'aura décroissant à une vitesse alarmante de Sangoku, avaient eu l'effet d'un électrochoc. Et ça… s'en était allé. Ce qu'avait été « ça », Piccolo n'en avait pas la moindre idée. Il s'était senti repoussé au fond de lui-même par une force colossale, par une colère terrifiante qui l'avait privé de tout contrôle sur son propre esprit. Le plus angoissant était que « ça », il le savait, venait de lui. Du plus profond de lui-même, un sentiment amplifié, vicié, qui avait submergé sa volonté, rendu son esprit obscur.
Lentement, Piccolo descendit à son tour. Au-dessus des ruines de la Capitale du Centre, tous les combats s'étaient arrêtés. Ses pieds touchaient le sol, désormais, et son regard croisa celui d'Oob. Le garçon était comme lui… il avait été dépassé par cette force inconnue, terrible. Cette force qu'il avait ressentie, il y avait quelques mois à peine… Chez son père… Son alter ego… Son pendant démoniaque… Un peu de lui-même…
Il ne put pas pousser plus loin ses réflexions. Au-dessus de leur tête, les quatre étranges guerriers avaient recommencé leur combat. L'immense sphère aux contours floues réapparut. Piccolo se sentait étrangement vidé. Il n'avait pas compris ce qui avait bien pu lui arriver. Ou ne voulait pas le comprendre. Dendé avait eu ses raisons de l'envoyer dans l'espace. Quelles qu'elles fussent, elles étaient sans nul doute très bonnes, finalement…
Piccolo s'efforça de se placer devant le corps de Sangoku, alors que C16 approchait. Il entendit plusieurs personnes se poser à ses côtés. Yamcha, qui semblait mal en point lui aussi. Ten Shin Han, dont il pouvait ressentir le trouble. C17. Gros Boo. Chaozu, qui n'avait pas participé au combat, blessé lui aussi, mais qui se rapprochait. Et Krilin. Krilin qui fit quelques pas en direction du cyborg.
« Pourquoi as-tu fait ça, C16 ? » demanda le petit homme. La voix de Piccolo s'éleva derrière Krilin.
« Il l'a fait parce qu'il est toujours programmé pour tuer Sangoku… N'est-ce pas, C16 ? »
Là-haut, le déluge avait repris. De violentes bourrasques soulevaient la cape de Piccolo. Sous leur pieds, les ruines tremblaient par à-coups. Des vagues d'une chaleur intense les atteignaient parfois, entrecoupées de bouffées d'air saturé d'humidité. Piccolo s'efforçait de garder sa concentration focalisée sur le cyborg.
C16 lui adressa un hochement de tête imperceptible pour toute réponse. Krilin arriva à hauteur du colosse.
« C16... C'était il y a des années… Le Dr Gero est mort depuis longtemps, sa vengeance n'a plus de raison d'être… » tenta Krilin. Le cyborg lui adressa un demi sourire.
« Je ne fais pas ça pour le Dr Gero. Ni pour la vengeance. Je suis programmé pour tuer Sangoku, c'est tout » affirma-t-il.
« Mais enfin… C'est idiot ! pesta Krilin. Libère-toi de cet ordre, C16 ! »
« Je n'ai pas le choix » se borna à répondre le cyborg.
Les effets du cyclone se firent plus puissants. Et soudain, le monde chavira.
Une intense explosion de maelström les faucha, retournant le paysage, bousculant les ruines, projetant les corps dans tous les sens comme des poupées de chiffon confiées au vent. Un vent déchaîné, alourdi de particules de pierre et de terre, tour à tour brûlant ou glacial, porteur de fines gouttelettes d'eau. Lorsque Krilin retrouva le sens de l'équilibre, il chercha à se repérer. Le déchaînement d'éléments se calma peu à peu, et il retrouva l'usage de ses sens. Dans un bruit assourdi, le monde redevint tel qu'il était. Les ruines retombèrent au sol, l'air redevint un peu plus respirable. Au-dessus de leur tête, la sphère au cœur de laquelle les quatre seigneurs se battaient était toujours bien là. Krilin repéra d'abord Ten Shin Han, Piccolo et Oob grâce à leur aura. Puis la silhouette de C17. Et enfin, celle de C16.
C16 dont l'unique bras entourait puissamment les épaules de Sangoku.
Il n'y comprenait vraiment plus grand-chose… Voilà qu'à présent, celui que les autres appelaient Dendé, qui était apparemment ni plus ni moins le Dieu de la Terre, était tombé à genoux sur la terrasse du Palais. De ce qu'il avait pu saisir, un terrible combat avait lieu là-bas. Il pouvait d'ailleurs en ressentir, presque imperceptiblement, les effets. Des sensations qu'il n'avait jamais éprouvées jusqu'alors. Kyo était comme tous les autres. Perdu. Attendant que Dendé les informe de ce qui se passait.
Le jeune dieu tremblait, sans pouvoir contrôler les mouvements compulsifs de ses épaules, sans chercher à les contrôler. Tout lui avait échappé. Il avait été si confiant, si orgueilleux. Désormais, la situation était hors de contrôle, et c'était sa faute. Sangoku était aux portes de la mort, prisonnier d'un C16 qui ne pouvait lutter contre sa propre nature. Piccolo et Oob avaient été submergés par leurs propres démons, et ils menaçaient à tout moment de retomber dans un accès de rage destructrice. Et les quatre seigneurs des éléments avaient repris leur lutte surpuissante, qui finirait par annihiler toute vie autour d'eux.
Dendé entendit des pas trottiner vers lui. Quelqu'un venait à sa hauteur. Bra. Elle avait échappé aux bras protecteurs de sa grand-mère.
« Dendé ! l'interpella la petite fille. C'est tonton Goku ! Son aura baisse, il est en train de mourir ! Qu'est-ce qui se passe ? »
Péniblement, Dendé releva la tête et tourna son regard vers elle.
« Il… C'est… La situation m'a… échappé… »
Bra le dévisageait, comme s'il était devenu fou. Puis elle eut cette expression incroyable, héritée de son père. Son visage de petite fille se changea en celui d'une princesse saiyenne. Et avant que Dendé ait eu le temps de faire le moindre geste, elle s'était jetée dans le vide, malgré les cris de sa grand-mère.
Vite ! Vite ! Il fallait qu'elle se dépêche, qu'elle aille plus vite ! Ou tonton Goku allait mourir !
Elle n'avait aucune idée de ce qui se passait là-bas. Elle se souvenait d'une incroyable explosion d'énergie, de s'être sentie ballottée comme une feuille morte, puis elle s'était réveillée chez Dendé. C18 était avec son papy, qui allait la réparer. C16 était reparti là-bas. Oob et le gros bonhomme rose devaient toujours y être. Elle sentait d'autres auras. C'était dur de se concentrer pour les reconnaître, mais il lui semblait avoir perçu celles de Ten Shin Han et du papa de Maron. Et puis tonton Goku et Piccolo… Mais celle de Piccolo était devenue bizarre, d'un coup. Et celle d'Oob avait fait la même chose, juste après.
Elle ne comprenait pas ce qui se passait là-bas, et Dendé n'avait rien voulu dire, ou n'avait pas pu… Il avait l'air d'être complètement dépassé par les évènements, et ça fichait un peu la trouille parce qu'elle ne l'avait jamais vu comme ça. Il n'avait même pas réagi quand elle avait dit que Sangoku était en train de mourir…
Parce que son aura baissait et baissait encore. Il avait reçu plusieurs attaques violentes, mais certaines qu'elle n'avait pas clairement comprises. La seule chose dont elle était certaine, c'était que tonton Goku allait mourir… Et qu'elle était trop lente, beaucoup trop lente !
Soudain, à mesure que sa colère grimpait, une vague d'énergie nouvelle afflua en elle. Sa vitesse redoubla et elle se sentait étrangement bien. Elle était une Super Saïyenne.
Ten Shin Han n'en croyait pas ses trois yeux. Le cyborg maintenait fermement Sangoku contre son corps. Il avait été incroyablement rapide, avait profité de l'explosion pour les prendre de vitesse. Il était nettement plus fort que le C16 qu'ils avaient rencontré des années auparavant, et qu'il avait vu combattre Cell. Il ne savait toujours pas d'où le robot avait surgi. Il ne savait pas qui était ces quatre seigneurs qui semblaient avoir repris leur combat, sans la moindre préoccupation pour eux, comme s'ils ne comptaient pas. Ne comptaient plus… Parce qu'ils s'étaient arrêtés, l'espace de quelques minutes, s'étaient jetés sur eux… Puis avaient repris leur danse à quatre, comme si de rien n'était…
Il n'avait pas non plus compris un traître mot de ce qu'avait dit le seigneur des vents. Certaines de ces phrases résonnaient dans sa tête, lourdes de menaces à peine masquées, mais il ne parvenait pas pour autant à leur trouver le moindre sens. Il n'avait pas compris non plus ce qui était arrivé à Oob et à Piccolo, pourquoi leur aura avait soudain pris cette dimension néfaste, avant que le phénomène ne semble s'évanouir de lui-même… Et voilà à présent qu'un cyborg surgi du passé était sur le point de terminer une mission qui n'avait plus aucun sens aujourd'hui…
Tout cela était absurde. Et pourtant, le fait était là… C16 tenait la vie de Sangoku entre ses mains, et ne tarderait pas à accomplir ce pourquoi il avait été conçu. Ten Shin Han s'apprêtait à bondir, à tenter quelque chose, même d'insensé, pour sauver Sangoku lorsqu'il sentit l'aura en approche. Il fronça les sourcils… Bra ? Et cette puissance qui se dégageait d'elle… Aucun doute… Elle était passée au stade du Super Saiyen. À ses côtés, Krilin s'était relevé lui aussi, et tenta une nouvelle fois de convaincre le robot qui leur faisait face.
« Allons C16... Tu vois bien que tout cela n'a pas de sens ! Nos ennemis sont là-haut ! Tu es de notre côté ! »
« Vous n'êtes pas mes ennemis. Je ne veux pas vous faire de mal » répondit le cyborg. Il parut hésiter, quelques secondes, et Krilin eut comme un sursaut d'espoir, réduit à néant la seconde d'après. « Je vais activer la bombe qui se trouve dans mon corps. Vous ne devez pas rester dans les parages, vous risqueriez de mourir. Et je ne veux pas que vous mouriez… »
Krilin allait protester quand il vit Bra surgir à une vitesse incroyable. Il l'avait sentie arriver, avait compris lui aussi qu'elle était devenue Super Saiyenne, mais voir de ses yeux la fille de Végéta entourée d'un crépitement doré, les cheveux relevés et ondulants sous la densité de l'énergie qu'elle dégageait, n'avait pas d'équivalent.
À la manière dont elle dévisageait C16, entre stupeur et colère, Krilin comprit qu'elle avait entendu les dernières paroles du géant roux. Elle serra la mâchoire et son énergie s'accrut encore. Avant qu'aucun des combattants présents n'ait eu le temps de réagir, elle avait foncé vers le colosse et…
Et rien. Instinctivement, Krilin s'était protégé le visage, mais aucun choc, aucune déflagration ne l'avait atteint. Seuls les effets du combat, là-haut, se faisait ressentir. Il leva les yeux vers l'endroit où se tenait C16. Sangoku, inconscient, était toujours retenu par le bras restant du colosse. Et Bra était accrochée à ses épaules. Elle entourait de ses deux bras le cou du Saiyen et ses yeux d'un turquoise presque translucide était planté dans le regard impassible du cyborg.
« Si tu veux exploser, si tu veux tuer Sangoku, tu devras me tuer aussi » asséna-t-elle avec une conviction stupéfiante pour une fillette de son âge.
Un silence de mort écrasa le petit groupe. Personne n'osait plus bouger, ni prononcer le moindre mot. Seules les déflagrations et les brusques changements de pression dus au combat qui faisait rage au-dessus d'eux venaient perturber la scène.
Krilin déglutit. C16 ne bougeait pas d'un pouce. Il avait les yeux rivés sur le visage de Bra. Ses traits étaient imperturbables, ne trahissant aucune pensée, pas la moindre hésitation ni le plus petit tressaillement. L'aura de Bra crépitait, lançant parfois des étincelles dorées. Son regard était dur et Krilin y reconnaissait l'éclat de celui de Végéta. Cette petite était décidément aussi surprenante que ses deux parents réunis…
De longues minutes passèrent, à tel point que Ten Shin Han eut le sentiment que le temps lui-même s'allongeait. Qu'une minute à cet instant durait plus longtemps qu'une minute en temps normal. Le cyborg et la petite ne se lâchaient pas des yeux. C16 était impassible, Bra inflexible. Entre eux deux, Sangoku était toujours inconscient, son aura à peine perceptible, comme la flamme d'une bougie menaçant de s'éteindre au moindre coup de vent.
La tension était palpable, presque solide. Oob avait l'impression que s'il essayait, à ce moment-là, de faire un pas dans la direction du géant qui emprisonnait son maître, l'air lui-même lui semblerait plus dense. Et soudain, la tension accumulée se relâcha, en écho à l'unique bras du colosse, qui desserra son étreinte. Le corps de Sangoku tomba au sol comme une feuille morte. Bra l'avait relâché elle aussi, et lévitait à présent devant le robot, son visage à hauteur du sien.
« Je ne peux pas te tuer, petite fille, déclare C16, toujours aussi impassible. C'est toi qui m'as réveillé. »
Et avant qu'aucun des guerriers présents n'aient eu le temps de réaliser que la situation venait d'être désamorcée, Bra sauta au cou de C16. Le robot ne bougea pas, tandis que les autres se précipitaient au chevet de Sangoku, Boo et C17 exceptés. Le frère de C18 gardait les bras croisé, son éternel sourire blasé collé sur le visage, et Boo suivait des yeux une souris qui avait eu la témérité d'émerger des ruines.
« Merci C16, merci ! » répétait Bra en boucle.
Piccolo examina rapidement Goku. À première vue, c'était son bras droit qui était le plus touché. Il était quasiment impossible de différencier la peau de l'os et du vêtement tant le membre était abîmé. Il n'avait pour ainsi dire plus de main, et il semblait que le coude était articulé dans le mauvais sens. On pouvait vaguement repérer une ouverture béante trouvant naissance à l'épaule, où la chair ressemblait à une bouillie calcinée.
« Il faut l'emmener chez Dendé » déclara le Namek. Ils perçurent alors un faible murmure. Sangoku respirait, cherchait l'air… non, il essayait de leur dire quelque chose.
« Oob… Oob, approche toi… » souffla le Saiyen d'une voix presque inexistante.
Obéissant, le disciple se pencha, approchant son oreille de la bouche de son maître.
« Tu dois… aller au-dessus de l'océan… le plus loin possible de la moindre terre habitée… Fonce… Ne pose pas de… questions… fais-moi confiance… »
Prononcer ces quelques mots avait représenté un effort titanesque. Sangoku sembla retomber dans une semi inconscience. Oob garda le regard posé sur lui un instant, puis se leva et traversa les cieux dans un tonnerre supersonique, laissant derrière lui des guerriers remplis d'incompréhension.
