Alors j'annonce tout de suite, si vous cherchez le mot genre dans ce texte, vous ne le trouverez pas. Je me suis inspirée de l'expression « se donner un genre », « faire genre ». Dans ce sens là, ce mot se traduit en russe par « slosov ». (Je vous fait grâce du cyrillique.)
Thème: Genre
Fandom: Yuri On ice
Contexte: Episode 10, Otabek aperçoit Yurio qui cherche à échapper à ses groupies...
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Slosov
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Au loin, la silhouette blonde s'engouffre dans la porte cochère et disparait. Otabek plisse les yeux. Cette allure, cette stature, il la reconnaitrait entre mille. Un sourire incertain frôle ses lèvres. Si seulement... Mais l'oserait-il ? Loin dans les méandres de ses souvenirs, une scène se joue.
Il a quatorze ans, mais il est déjà bien charpenté. Plus grand que tous les autres garçons présents, plus vieux aussi. Ses épaules sont plus larges, sa statures plus ferme. Contrairement aux autres jeunes russophones qui ont eu la chance de pouvoir intégrer le stage de Yakov Feltsman, sa musculature est déjà bien avancée pour son âge, et sa souplesse s'en ressent déjà. Engoncé dans son académique, il tire sur sa jambe récalcitrante, en pointe, les bras alignés, le front en sueur. Et contrairement aux autres, pour qui cet exercice frôle la promenade de santé, il peine à élever sa jambe à la perpendiculaire. Il est musculeux, pas gracieux. Il le savait déjà, bien sûr, Seosong Nim Yi le lui a déjà dit à plusieurs reprises, qu'il ne pourrait jamais prétendre à faire les mêmes choses que les autres. Pourtant il n'en a jamais autant pris conscience qu'aujourd'hui. Son cœur lui pèse, dans sa poitrine, et il serre les dents. Il l'a déjà ressentit, ce sentiment d'impuissance mêlé de honte. Une fois, il y a si longtemps. C'était lors de sa première compétition, à l'âge de cinq ans. Une chute sur un salchow, une seconde d'hésitation sur un simple petite pirouette, et il avait pris conscience qu'il ne gagnerait pas, et qu'il ne ferait la fierté de personne. Cette rancœur, ce goût amer dans sa bouche il le connait déjà. Il sait aussi de quelle manière y remédier. Serrer les dents, s'entraîner plus, plus longtemps. Il est plus fort, de par sa taille, mais part son mental aussi. Aucun des fils à papa alignés là devant le miroir n'a donné le quart de ce qu'il a fait pour en arriver là et il le sait. Otabek entrouvre les lèvres et inspire. L'air entre dans ses poumons, glisse dans son sang, irrigue ses organes. Déjà la peur refoule, submergée par la rage de vaincre. Le combat, Otabek le connait, il en a fait un allié précieux avec les années. Il serre les dents, ravale sa hargne et étire encore la jambe, plus haut, toujours plus haut, et relève la tête avec fierté.
C'est à cet instant qu'il le voie. C'est peut-être le garçon le plus jeune du groupe, le plus frêle. Et peut-être même l'enfant le plus mince qu'Otabek ai jamais vu. Une grâce toute féminine anime ce visage angélique de jeune premier, alors que sa jambe s'étend dans un angle droit parfait, son pied en pointe et son corps entier gainé avec une déconcertante facilité. Mais son regard exprime tout autre chose. Derrière la supériorité, il dit la rage, la lutte, la discipline. Les dents serrées parlent du temps qu'il a fallu pour obtenir ce résultats, les privations. La faim peut-être ? Ce regarde là, cette bouche là racontent la vie, la vrai, celle qui prive, qui opprime, qui lacère, et qui n'autorise que les meilleurs à se relever.
Le garçon le regarde sans le voir, et Otaek sent sa pomme d'Adam descendre dans sa gorge. Très bien. Un jour, ces yeux là le regarderont pour ce qu'il est, son reflet. Une âme taillée dans le même bois, coulée dans le même métal. Et ils le verront. Otabek s'en fait la promesse.
La scène s'efface et Otabek rajuste ses lunettes de soleil. La dureté qu'il avait dans l'âme, il l'a étalé partout autour de lui, de manière à ce que personne ne puisse plus l'ignorer. C'est un dur à cuire, un coriace, un bosseur, tout le monde le sait désormais. Partout où il passe, il inspire la crainte, parce qu'on sait qu'il atteint toujours ses objectifs. Ce n'est pas pour rien s'il fait partit des meilleurs aujourd'hui. Alors, il est temps que ces yeux le voient, enfin.
D'une pression sur le guidon, il fait vrombir son moteur et pousse sa moto en avant. Un jet de pierre, une fraction de seconde, et il a pris sa décision. Il ne cherche pas à réfléchir, cette fois, sinon, il sait déjà qu'il fera machine arrière. Otabek freine d'un coup, son pneu arrière dérape légèrement et son pied se pose en pivot. D'un geste souple, il ouvre son coffre arrière, et sort un casque.
En face de lui, Yuri Plisetsky reste interloqué.
- Monte, lui lance-t-il de sa voix grave, en relevant ses lunettes noires, lui lançant au passage l'un de ses regards hautain dont il a apprit à user. Pas facile de faire tomber le masque, lui-même s'en rend compte.
- Toi ? Répondit Yuri en reconnaissant son adversaire.
Au bout de la rue, les groupies de Yuri se font entendre. Le regard du blond fait un rapide va-et-vient entre la rue et la moto. Le calcul est simple, il n'a plus vraiment le choix. Il attrape au vol le casque que lui lance le jeune Kazakh.
- Tu viens ou pas, le relance Otabek, d'un ton plus doux cette fois.
L'éternelle colère dans les yeux de Yuri semble disparaitre, tandis qu'il s'installe derrière son adversaire. Peut-être que lui aussi parviendra à laisser tomber les apparences.
