Chapitre 13 : Quand la crise d'Adolescence aime se faire attendre…
Assise dans mon lit, le dos contre la tête de lit, je regarde ma chambre qui m'avait manquée pendant tous ces mois à vivre dans ce château de sorciers stupides. A la base, c'était le grenier mais j'ai voulu y mettre mon lit, mon armoire et tous mes livres, et me voici, depuis bientôt neuf ans, à peine sous les tuiles de notre toit. Son sol et ses murs qui se confondent au plafond sont en bois clair, mais la seule lumière vient d'une petite fenêtre ronde.
Ici, je me sens bien. Je me sens tranquille et je ne souris plus. Je ne souris plus parce que je n'en ai plus besoin tout est à moi tout est pour moi. Il n'y a plus Poudlard et je suis plus près du ciel que de mon quartier. Et quand ma famille y monte, elle sait que c'est mon antre, mon territoire et qu'ici, je suis moi et qu'il faut respecter ça. C'est surement le seul endroit qui peut me correspondre autant. Il fait toute la dimension de la maison et la nuit, j'entends les oiseaux nocturnes se poser sur la toiture, je vois la lune s'aligner à la petite fenêtre ronde. Je lis mes livres d'horreur et d'angoisse, j'écoute du Jazz et je m'allonge sur le plancher doux et rêche à la fois, et je pense sans réfléchir des heures de suite. Je me coupe de la rumeur de la maison et je regarde ma vie dans le blanc des yeux. Pendant des heures, je la fixe. Dans son insipidité, dans son inutilité et je me demande ce que je vais bien pouvoir devenir.
Ma chambre doit avoir comme un pouvoir sur moi. Elle doit m'ensorceler, ou m'empoisonner avec son atmosphère de grenier à peine requinqué. Elle peut me faire oublier tout cynisme, toute ironie d'esprit et me plaquer avec force contre le mur froid de ma réalité. Qui suis-je, au fond ?
Et quel rêve puis-je atteindre ?
Ma chambre me donne envie d'avoir des rêves à pourchasser, à abolir ma soif de tranquillité pour toucher mes étoiles. Mais je n'en ai aucun. La vérité, c'est que je n'ai aucun rêve. Et ça me rend si triste, parfois. Je réentends Slughorn me dire que je pourrais faire bien mieux, Milie que je pourrais faire des rencontres superbes et m'amuser, profiter de la vie, mon frère que l'amour est tout ce qui importe et Tommy qu'il veut faire le tour de la Terre. La plupart du temps, je me moque ouvertement d'eux tous, avec leur attitude de professeur moralisateur ou d'adolescent pleins d'illusions, seulement bons à briser. Mais… et si j'avais tort ?
Ma chambre me fait rêver d'avoir des rêves et ça me fait peur, bien plus peur que toutes les ignominies que je pourrais lire dans toute ma vie. Ça me fait peur de ne pas me suffire, de vouloir plus et de perdre mon assurance que je suis très bien comme je suis.
Et j'en ai marre ! Marre de n'avoir aucune réponse ! De nager en pleine indécision, en pleine eau trouble ! Je veux savoir ce que je vaux, ce que je peux accomplir ! Je veux savoir ce que je veux vraiment ! Et, même si ça ne me ressemble pas, en théorie, de me chercher… même si je ne me reconnais pas dans tout ça, je sais que c'est la seule chose à faire. Je n'ai pas avancé de toute ma vie, toujours collée à ma tranquillité.
Je regarde le calendrier collé à l'un des murs et je souris. Je me lève et m'arme d'une plume pour y marquer en grosse lettres de capitale, en travers des jours qui s'alignent :
« JE SUIS… »
J'ai deux mois. Deux mois pour trouver la fin de cette phrase.
xOxOxO
-Tu vas où, Cass' ? s'exclame Milie, en bondissant du canapé du salon.
Les rires des filles du quartier cessent. Elles se sont surement jetées sur Miliana en apprenant qu'elle était rentrée de notre lycée privé où nos parents prétendent qu'on étudie, avec Chace, aux Etats-Unis, près de Washington. Ces filles sont à peu près du même niveau intellectuel que Mikaela… c'est dire ! Je me dis souvent que ma cousine a des goûts bien étranges, question amitié. J'en viens même à admettre que July remonte le niveau c'est une garce égocentrique mais, au moins, elle a un tant soit peu de plomb dans la cervelle !
Je remonte mon sac à main sur mon épaule, je laisse en suspens ma main au-dessus de la poignée de la porte d'entrée et enfonce un peu plus profondément ma baguette, dans ma poche. Comme nos parents sont des sorciers adultes, Chace, Milie et moi pouvons user de la magie, à la maison comme on le souhaite puisque les autorités n'y font pas attention. C'est assez pratique, je dois dire, bien qu'on n'ait quand même pas le permis de transplaner… mais, au moins, ça nous permet d'aiguiser notre flemmardise, à coup de Accio.
-Oh, salut, Cassandra ! fait Michelle, la plus grande du groupe.
-Ah ouais, salut, Cassandra ! reprennent en chœur les deux autres.
Je sais, c'est épuisant. A Poudlard, je suis une salade de fruit, ici, je suis Cassandra. Je devrais peut-être envisager de me tatouer « Cassis » sur le front, ça m'éviterait de m'entendre apostropher au grès des envies de cette masse d'idiots. Ou, alors, je me fais rebaptiser… Elisabeth, Catherine ou Victoria, histoire de simplifier les choses et d'avoir la paix. Mais ma tante me tuerait, elle qui voue un culte à mon prénom, bien qu'elle a fait la gueule à mon père pendant des semaines après ma naissance parce qu'il lui avait promis de m'appeler Tulipe. Quand on me rappelle cette histoire, je me dis que, toute Cassis que je suis, j'ai tout de même échappé belle… j'aurais vécu un véritable enfer et on m'aurait servi des « Pissenlits », « Coquelicot » et « Margueritte » à qui mieux-mieux ! Alors que, franchement, Tata a une fille aussi, à ce que je sache, et elle ne l'a pas appelée Tulipe ! Ma famille a vraiment une dent contre moi, c'est de l'ordre de la certitude !
-Alors, Cassandra, tu t'es trouvée un beau ricain ? minaude Ellie.
-Et non ! Toujours pas ! répond ma cousine, avant que je n'ai pu le faire moi-même.
-Oh… c'est bête, commente Michelle, en faisant virevolter ses cheveux. Moi, je suis avec Robert, depuis un mois !
-Toutes mes félicitations, dis-je, hypocrite à souhait.
Comme si j'en avais quelque chose à faire, de son Rob. C'est un macho, vedette de l'équipe de baseball du coin et qui ne passe pas une semaine en cours, sans se faire coller. Bref, un cas social de la pire espèce mais il se trouve que c'est le beau-gosse du quartier. Un petit Sirius Black, du côté moldu, et avec quelques cases en moins… rien de bien original, en fait.
-Merci ! ronronne-t-elle. On fait une fête, d'ailleurs, demain soir ! Tu viendras ?
-Arrête ! ricane Kelly, avec mépris. Elle sort jamais !
-Kell' ! Tu crois toujours connaitre les gens par cœur…, lui reproche Miliana, suavement, avec un sourire d'ange. Mais tu vois, tu ne connais absolument pas Cassie alors la juge pas.
Kelly ravale sa rancœur, ne me jette aucun regard mais foudroie Milie dés qu'elle se tourne vers moi pour me sourire. Ellie rit de bon cœur à la gifle verbale que vient de se prendre son amie et Michelle se contente de sourire, assez gênée. Je reste, quant à moi, tout à fait impassible bien que ce besoin répété qu'a ma cousine de me défendre face à tout le monde m'a toujours étonnée. Elle n'a aucun scrupule pour me manipuler ou m'humilier en m'asservissant dans le but que je réponde au moindre de ses désirs mais elle ne supporte pas qu'autrui l'imite. Elle a sans doute trop besoin de moi pour me prêter. Je suis sa poupée, son jouet, son esclave et Madame ma Maîtresse est trop possessive. Cette pensée me fait crisser des dents.
-Je viendrai, répondis-je à Michelle. Merci pour l'invitation.
-Génial ! Et vous verrez, les filles, Papa a fait creuser une immense piscine donc apportez vos bikinis…
-Quoiqu'on pourra s'en passer…, plaisante Ellie, tandis que Kelly rumine ses pensées noires, juste à côté.
-Rho, Ellie ! fait Milie, en riant.
Bon, au moins, je sais que je ne suis pas une mijaurée écervelée, c'est déjà un point d'éclairci. Lassée de ces futilités, je prends l'initiative de prendre congés.
-Tu vas où ? répète ma cousine.
-Juste me promener, mentis-je. A tout à l'heure.
-Oh, je viens avec toi !
-Je ne préfère pas, Miliana, dis-je, le plus gentiment dont je me sens capable. Ce sera ennuyant, reste avec les filles. A tout à l'heure.
J'ouvre la porte, ignorant la lueur de déception qui brille dans les yeux chocolat de Miliana et m'agace profondément. Je vis assez mal qu'elle soit ma voisine et que chaque miette de ma vie soit empoisonnée par sa présence, pour ne pas supporter qu'elle m'accompagne où que j'aille. Je ne peux pas m'y soustraire, impossible d'y échapper. Elle a toujours été là. Ma vie est collée à la sienne et plus ça dure, plus je la déteste. Je ne la supporte plus. J'ai besoin qu'elle s'en aille, qu'elle disparaisse de mon existence, qu'elle me laisse respirer… qu'elle me lâche ! Elle m'asphyxie.
Je passe la porte et me retiens à temps pour ne pas la claquer de toutes mes forces. Un jour, tu me payeras ton jeu pervers, Miliana O'Connel ! Je t'ai assez longtemps fait crédit.
xOxOxO
-Tout d'abord, bonjour, chers et chères artistes qui ne s'ignorent pas ! Ça me fait à chaque fois si chaud au cœur de voir combien de jeunes et de moins jeunes se connaissent un talent pour le dessin… merci à tous ! déclare le professeur.
Je fixe la grande rousse, au fond de teint vulgaire et aussi épaisse qu'un cure-dent. Son sourire béat en dit long sur sa sincérité… elle est donc véritablement émue qu'il y ait une quinzaine de personnes, diverses et variées, à sa démonstration gratuite de cours de dessin. Remarquable.
Je pose mon sac sur l'une des tables rondes, où sont déjà assises deux adultes et je les salue le plus simplement possible. Histoire de ne pas écoper de regards noirs qui veulent dire « encore une sale peste mal-élevée qui ne sait pas dire bonjour aux grandes personnes… » alors que, soyons objectifs, leur âge ne les dispense pas de saluer en premiers. Satisfaites, les deux mères de famille me congratulent d'un « bonjour, mademoiselle ». Youpi, j'ai passé le test ! J'ai le droit à une petite mention ?
Je prends donc place sur une chaise et regarde autour de moi. La salle de dessin est dans les tons blancs et très lumineuse, des tableaux et des simples feuilles de dessin agrémentent chaque mur, et des traces de peinture rouge sur un coin du sol en parquet. Un vrai antre d'artiste, je suppose. Pour ce que je connais de l'art… mis à part l'art littéraire qui parle de foi perforé et d'intestincts répandus un peu partout. Alors, que fais-je là, me direz-vous ?
Et bien, je ne sais pas si vous vous en souvenez mais j'ai eu la génialissime idée d'écrire une phrase inachevée sur un calendrier, suite à un délire passager… et comme je suis la seule personne à respecter Cassis O'Connel comme elle le mérite –oui, oui, parler de soi à la troisième personne est le propre des génies-, je dois me tenir aux décisions que j'ai prise et qui sont ô combien sensées, sinon quoi je sens que l'image que j'ai de moi-même va être entachée à jamais. Donc, je me suis conçue un petit agenda avec diverses activités pour ma sympathique quête d'identité… la moitié d'entre elles ne me donnant pas du tout mais pas du tout envie… mais je n'ai pas vraiment le choix. On pourrait croire que je l'aie mais c'est un leurre ! Si je ne réalise pas ce que je me suis mise en tête d'accomplir alors rien ne sera plus pareil… Etant, je le répète, la seule consciente de mon véritable potentiel, je ne peux pas me permettre de m'auto-décevoir. C'est logique et tout à fait sensé. Ça n'a rien de schizophrène ou de psychodérangé. Oui, je sais, ça en a l'air… mais pas la chanson !
Mouais, non, gardons les jeux de mots musicaux pour le cours de tambour africain.
Si je parle à quelqu'un de mon projet, on va me croire complètement folle, ne pus-je m'empêcher de penser en remarquant une fille avec une crête bleue dressée sur sa tête. J'imagine leurs têtes, à tous, si je reviens avec la même coupe…
Je me retiens de rire, n'écoutant pas un seul mot de la présentation futile du professeur d'Arts plastiques jusqu'à ce qu'elle rétablisse plus ou moins le silence qui faisait défaut dans la salle, avec les discussions bruyantes de ses prétendus élèves.
-Je vais vous présenter un thème d'inspiration et vous me ferez le grand honneur de dessiner sur celui-ci ! Vous êtes prêts ? s'enthousiasme-t-elle.
Une flopée de réponse fit écho à sa question. Elle se retourna vers le tableau et y inscrivit avec une craie blanche les mots « La peur qui vous réveille la nuit ».
Réfléchissons. Quelle est la frayeur qui me réveille la nuit ? Les ronflements de Samantha ? Les crises de nerfs nocturnes d'Evans ? Les aventures pathétiques de Samara Yushika ? Ou, peut-être, le Soleil ? Et comment suis-je sensée dessiner ça, moi ? Surtout qu'à mon humble avis, je pense que la rouquine anorexique, qui attend nos créations avec une jubilation un peu trop révélée, voudrait du morbide, du ténébreux, de l'inexplicable, du sanguinolent…
Bon, jouons le jeu. De quoi ai-je peur ? Quel cauchemar viendrait-il hanter mes nuits ? Je ne me rappelle que très rarement de mes rêves, bons comme mauvais. Au réveil, il y a juste cette sensation d'insécurité qui subsiste et me laisse, figée, les yeux pointés fixement sur le tissu pourpre de mon lit à baldaquin. Les seuls cauchemars dont je me suis souvenues, j'étais soit une sorcière du Moyen-âge attachée au bucher pour un petit barbecue de village, soit j'étais seulement la cousine de Miliana quand elle me lançait ses sourires faux, quand elle sautait dans les bras de Papa, quand elle ouvrait mes cadeaux de Noël, quand elle montrait à la famille son bulletin trimestriel. Et le bucher me semblait presque accueillant à côté d'elle. Miliana est mon cauchemar. Un cauchemar vrai, vivant, avec de beaux cheveux châtain et des yeux de biche, et un rire de chérubin.
Je me lève sèchement de ma chaise, faisant lever les yeux des deux femmes de famille. La gorge serrée, je me sens tout bonnement incapable de les saluer. Je renfile ma veste, reprends mon sac et prends la direction de la sortie.
C'était idiot. Je ne sais même pas dessiner.
xOxOxO
Assise dans le magicobus, je me tiens fermement au dossier du siège de devant, me traitant de tous les noms d'oiseaux qui me viennent à l'esprit. J'ai fui ! J'ai littéralement pris les jambes à mon cou, c'était d'un pathétique… J'allais tellement vite pour sortir de la pièce que j'ai failli me prendre la porte dans le nez, en l'ouvrant, quand le professeur de dessin m'appelait derrière mon dos pour me retenir.
J'ai toujours cru que j'étais bien trop intelligente et terre-à-terre pour avoir une phobie, pour devenir hystérique devant une quelconque chose, sans me rendre compte que j'ai eu peur toute ma vie. Les araignées me font ni chaud, ni froid, et j'aime le noir. Les zombis me font rire à gorge déployée et je rêve de rencontrer des lycanthropes. Je préfère la nuit au jour, les feuilles mortes aux fleurs, les fantômes aux vivants, les cimetières aux manèges, le gris au rose, les crucifix aux ours en peluche… mais j'ai une peur bleue de ma cousine. Elle excelle là où j'échoue, elle est adorée par les gens qui m'ignorent ou ne connaissent même pas mon existence, elle a une place de choix là où je rêve inconsciemment d'en avoir une. Elle a mes cheveux en plus éclatants, mon nez en plus adorable et mes yeux en plus profonds. Et j'ai toujours rêvé de me venger de tout ce qu'elle me prend, de tout ce qu'elle garde pour elle égoïstement… des toutes petites choses insignifiantes comme une poupée quand on était petites une friandise mes crises d'adolescence qu'elle étouffait dans l'œuf car les siennes étaient bien trop exubérantes pour que les miennes, bien plus fragiles, soient comprises… mais bien plus importants, elle s'est accaparée mon père et mon frère. Et je n'ai jamais été capable de lui faire face. Bien sûr, je ne suis pas d'un caractère très belliqueux et expressif mais je me cachais derrière mon bien trop exagéré amour pour la tranquillité pour ne pas prendre conscience de ma faiblesse. Toutes les choses que je lui ai concédées avec allégeance, tout. Tout !
Mes phalanges deviennent blanches sur le dossier. Il a fallu que j'aille à un maudit cours d'Art pour que j'arrête de fermer les yeux, apeurée sans le savoir ! C'est scandaleusement pitoyable ! Quand je pense que mon subconscient me faisait oublier mes cauchemars… Je suis vraiment tordue dans mes excès d'amour-propre. C'est évident que ça fiche un sacré coup à mon égo…
Avoir une peur phobique d'une petite capricieuse expansive, ça… craint. Je peux chercher tous les termes littéraires que je veux, conjuguer le verbe « craindre » convient parfaitement à la situation.
Je crains.
Mais ça ne va pas se passer, comme ça ! Oh non, il est hors de question que je persiste dans mes faiblesses. J'ai dû supporter ses crises d'adolescences, ses caprices puérils et toutes les répercussions qui les accompagnaient pendant tout ce temps… elle va devoir subir les miennes. Et, évidemment, les crises d'adolescence d'une philosophe tordue de seize ans, qui se trouve être très rancunière et acide comme le Cassis dont elle porte le nom, risquent d'être une expérience quelque peu…
Amère.
