Bonsoir à tous ! Voici enfin, après plusieurs mois sans update, la fin du chapitre Décalage, marquant ainsi la fin de la troisième partie de cette histoire, mais aussi la fin du canon. Je ne sais pas encore quoi dire à ce sujet, donc je développerai un peu plus ma pensée dans l'épilogue qui j'espère n'arrivera pas trop tard, ainsi qu'un autre petit quelque chose que je prépare depuis quelques temps. J'espère très sincèrement que cette fin vous plaira.

Pour ce troisième chapitre, quelques petits points :

1. Comme je l'avais prévu, ce chapitre est donc le plus long écrit depuis le début de l'histoire. Pour vous donner une idée de la longueur, il fait le double du précédent. Pourtant, je n'ai pas voulu le couper car le rythme est fait ainsi, et ensuite car il s'agit pour moi d'un tout. Je comprendrais que vous ne puissiez pas tout lire d'une traite, et s'il vous paraît indigeste, tant pis.

2. Un de sujets abordés sera davantage expliqué dans un post du livejournal prévu à cet effet. J'espère ne pas avoir fait trop d'erreur dessus.

3. J'aimerais pouvoir dire que j'ai écrit des personnages assez IC mais au vue de la fin de l'histoire, je pense qu'il est plus juste de dire « J'espère que j'ai écrit des personnages dont mon interprétation sera restée logique jusqu'au bout ».

N'hésitez pas à laisser des commentaires, ou bien ici, ou mon compte Formspring et finalement même par MP, je répondrai le plus rapidement possible.

Je souhaite une bonne lecture.

LES ENFANTS DE LA RAISON

Il y eut un petit bruit qu'il n'entendit pas très distinctement. Ce fut comme une sorte de coup donné contre le mur, un bruit sourd et bref. Il ne releva pas la tête de son jeu et continua d'assembler les différentes allumettes qui constituaient la première tour. Il lui manquait encore le renforcement des champs de bataille mais il savait qu'il n'aurait pas assez de boîtes pour cela. Dehors, il faisait déjà noir et les deux lampes qui fonctionnaient encore cliquetaient parfois, émettaient un grésillement et la lumière vacillait, presque mourante. Il avait gardé sur ses épaules la couverture du canapé, bien qu'il n'en avait pas le droit.

Il y eut un autre bruit, plus fort. Il continua à jouer.

- Assez ! Assez, ça suffit !

Le tintement d'objet se brisant au sol retentit brutalement, rompant la ligne de calme qui régnait dans la maison. Il se redressa brusquement, et ses doigts dans un sursaut firent tomber l'allumette qu'il avait taillée pour en faire une lance.

Il hésita, retira la couverture de ses épaules et inconsciemment porta sa main droite à son front, où une douleur pulsante venait de faire son apparition. Il n'entendit plus rien une nouvelle fois. Juste un léger bruit qui s'en fut, comme de l'eau qui coulait et dont le trop-plein avait fini par devenir des ruisselets. Il déglutit, s'avança et dans sa poitrine, il y eut une sensation étrange, qu'il connaissait, mais qu'il ne pouvait tout à fait exprimer.

La porte de la cuisine n'était que légèrement entrouverte.

-… Maman ?

Personne ne lui répondit.

Ses doigts étaient glacés quand il les pressa contre le bois clair.

« Je ne veux pas voir mais c'est si tentant, je ne peux pas m'arrêter… »

Il s'avança finalement et ce qui le frappa en premier fut la lumière, beaucoup plus éclatante que dans le salon. Il leva la tête, sentit alors l'odeur de brûlé, une petite effluve qui commençait tout juste mais qui n'allait pas tarder à être suffocante si personne n'éteignait le feu à temps, puis enfin, la table où reposait une nappe tachée –depuis combien de temps l'avaient-ils ? Il l'avait toujours vue sur la table, jamais elle n'avait été changée-, un verre, une assiette, et une fourchette.

Quand il fit un pas de plus, il sentit alors de l'eau entre ses orteils. Il vit des débris de verre sur le carrelage d'une teinte brun terni et ne bougea plus, tremblant de froid, une douleur rendant ses paupières brûlantes.

Debout devant l'évier, les mains dans l'eau, Lian Lawliet considérait le vide devant elle sans bouger. L, depuis son point d'observation, ne parvint pas à voir exactement l'expression du visage de sa mère, caché en partie par ses longs cheveux noirs mais il n'avait pas besoin de se rapprocher pour savoir que sa mère venait tout simplement de se perdre.

Il ne l'appela pas, attendit qu'elle retrouve son chemin. Cela prenait parfois cinq minutes, parfois deux heures. A présent, elle pouvait se perdre pendant dix-huit heures d'affilée. Il était arrivé à L de plier les membres de sa mère, et enfin la mettre dans une position plus confortable, car quand Lian se perdait, elle ne bougeait plus du tout. Ce n'était qu'après son retour qu'elle réalisait alors qu'elle était restée debout pendant une demi-journée, et que son corps, tout engourdi, demandait grâce.

L se pencha, attrapa dans sa paume droite les débris de verre qu'il pouvait trouver. Il ne savait pas encore exactement de quel objet il s'agissait. Sa mère était immobile. Il alla éteindre le feu sous la poêle, ne put reconnaître à l'odeur ce qui cuisait –une odeur sèche, de grillé comme du pain mais pas tout à fait ça non plus.

Sa mère émit enfin un son, un gémissement étouffé. L la regarda. Lentement, Lian sortit les mains de l'eau, les contempla comme si c'était la première fois qu'elle les voyait, puis en plongea une encore une fois dans l'évier pour saisir ce qu'elle avait fait tomber. C'était un large éclat de verre, dont la forme cylindrique évoqua soudainement chez L le souvenir d'un vase qui trônait auparavant sur la cheminée. Il n'avait même pas vu qu'il n'était plus à sa place depuis la dernière fois. Les objets qu'il pensait sûrs de rester à leur place disparaissaient souvent dans la maison pour réapparaître dans des lieux plus improbables. Lian perdait un sens secondaire de l'orientation et de la logique au fur et à mesure des années, et ne savait plus où ranger tel objet quand elle retrouvait son chemin.

Elle se tourna vers son fils, tenant toujours ce qu'il restait du vase. Son expression était parfaitement indéchiffrable. Ses yeux, qu'elle avait très noirs, étaient ternes mais perçants à la fois, comme si elle concentrait toute son énergie à regarder un horizon connu d'elle seule. Maigre, d'une peau trop blanche, encore assez jolie, elle donnait l'impression de flancher sous son propre poids, terrassée par une force que L ne voyait pas, mais qu'il percevait tout autour d'elle, une sorte de torsion qui venait parfois jusqu'à lui, provoquant une douleur dans tout son crâne.

Elle baissa la tête vers ce qu'elle serrait dans sa main et brusquement, dans un geste que L n'eut pas le temps de prévoir, elle fit un nouveau pas et jeta de toutes ses forces ce qu'il restait du vase contre la porte de la cuisine. L ne put protéger son visage à temps et fut heureux un bref instant de ne pas être resté sur le seuil, évitant ainsi de se prendre des éclats. Un peu d'eau de l'évier dégouttait à présent sur le bois à la teinte pâle de la porte de la cuisine, rejoignant le ruisseau qui constellait le carrelage.

- Je ne vous le donnerai pas… Non, je ne vous le donnerai pas, vous ne l'aurez jamais, jamais, JAMAIS !

Lian releva soudainement la tête, les dents serrées et sa voix rauque comme un animal blessé. Ses mains s'ouvrirent, se refermèrent, comme des mécanismes indépendants de son corps. L ne bougea pas.

- Je ne vous donnerai pas mon nom ! Brûlez-moi la cervelle comme la dernière fois mais je ne dirai rien ! Mon nom est un miracle !

Elle vit volte-face, chercha quelque chose dans l'eau de l'évier, et ses mouvements provoquèrent des vagues qui trempèrent complètement le gilet gris informe qu'elle portait ce jour-là, et le haut de sa jupe noire où L voyait sur les hanches et sur le bas des traces blanches, comme de la farine ou de la poussière, il ne savait pas exactement.

- Mon nom est un miracle ! UN MIRACLE !

Elle se tut aussi soudainement qu'elle avait commencé à parler et tout son visage, crispé dans une colère noire, absolument sincère et totale, se décomposa sur le champ. Non, rectifia mentalement L, sans la quitter des yeux de la même manière qu'un spécialiste de cobras observe un spécimen particulièrement agressif et instable, pas décomposer… tomber. Son visage tomba brutalement comme un masque, dévoilant une émotion toute aussi réelle que la précédente. La durée d'une émotion ne signifiait absolument pas sa véracité et L savait parfaitement que Lian était pure dans toutes les émotions qu'elle éprouvait, aussi fugitives soient-elles.

- Maman…, dit L et dans le lourd silence de la cuisine, sa voix lui parut démesurément forte. Qu'est-ce que tu fais ?

Elle contempla son fils avec une tristesse déchirante. Jamais L de toute son existence ne verrait sur un autre visage une telle tristesse, ni un tel désespoir. Pas même A et son monde transparent qui lui hurlerait dans tout l'esprit il n'y avait que sa mère et cette impression de se perdre, de se noyer dans un puits ou bien de descendre les marches d'un escalier pour atteindre un abyme incommensurable.

- Je voulais faire des toasts, répondit-elle d'une voix étrangement frêle, légère, comme si ce n'était pas elle qui parlait. Je me suis dit que tu devais avoir faim, et qu'il y avait du pain dans le placard…

Elle laissa sa phrase en suspens, le regard vide. Elle s'était de nouveau perdue.

« Ca lui arrive de plus en plus souvent, ces temps-ci », songea L, impassible.

Il regarda le placard à moitié ouvert au-dessus de la gazinière. Il n'y avait jamais eu de pain en réserve à l'intérieur. L le savait et sa mère aussi. Pourtant, quand bien même cette pensée demeurait ancrée en elle, elle finissait par sombrer, telle une pièce plongée dans de la boue, disparaissant presque totalement.

-… Mais je n'ai pas réussi à en trouver dans le placard, reprit-elle alors comme si elle ne s'était pas interrompue. Je n'ai pas trouvé, alors j'ai voulu faire autre chose. Mais… Mais j'ai oublié entretemps.

Sa voix se brisa et L, tétanisé, vit sa mère s'effondrer en larmes. Ce n'étaient pas des pleurs mélancoliques et déçus, mais d'atroces sanglots qui révélaient bien plus des troubles mentaux de sa mère que n'importe quelle autre déclaration. Et L réalisa, alors que sa mère pleurait sans pour autant bouger, ni essuyer ses joues, que cela faisait exactement dix mois qu'il ne l'avait pas vue de bonne humeur. Dix mois exactement qu'elle ne lui avait rien dit de son père, que tous deux avaient joué ensemble, ou simplement être tous les deux dans le salon, quand ils ne faisaient rien de particulier. Et ce fait, plus que tout le reste, fut ce qui glaça L de l'intérieur.

Elle allait mal. Vraiment très mal.

- Maman…

Il s'aperçut que sa voix avait pris un accent plaintif, et il s'en voulut pour ça.

- Maman… Tu…

Il baissa les yeux.

- Tu saignes à la main.

Elle battit des paupières, et lentement baissa la tête pour constater qu'elle s'était entaillée profondément la paume de la main droite. Sûrement avec le vase, mais L n'était plus du tout sûr. Le sang gouttait entre ses doigts, tombait et se diluait dans les petits ruisselets d'eau qui coulaient de l'évier. L s'approcha de sa mère, lentement, comme pour ne pas l'effrayer. Elle ne semblait pas se rendre compte qu'elle s'était blessée, pourtant en vue de l'entaille cela devait être très douloureux. L espéra que rien n'avait été trop profondément touché et sans laisser le temps de sa mère de bouger, il lui prit la main, la regarda.

Lian avait cessé de pleurer, et de nouveau, son visage « tomba » pour laisser place à une tendresse si forte, si puissante, que L ne put se protéger du sentiment qu'il éprouva aussitôt. Ce sentiment de lien filial qu'il ne retrouverait plus, mais qui, pour l'instant, faisait partie de lui. Les jambes de sa mère finirent par fléchir, et elle se laissa choir sur le sol humide, entraînant son fils avec elle, le prenant sur ses genoux.

L ferma les yeux, entendit sa respiration, trouble et pourtant harmonieuse, presque paisible à sa façon. Les doigts de Lian caressèrent ses cheveux, glissèrent jusqu'à son cou, le couvrant distraitement et enfin ses lèvres l'embrassèrent sur l'oreille droite, pour le faire rire.

- Tu es né de mon ventre comme un miracle. Ton nom est un miracle. Ton nom restera un secret entre nous deux, d'accord ? Rien que nous deux…

Il soupira, se laissa faire, profitant de l'instant. Sa mère était triste, à un degré même de tristesse difficilement explicable, mais cela faisait depuis trop longtemps qu'elle ne l'avait pas touché. Il se rappelait encore de la veille où pleurant de la cuisine, elle avait menacé de le frapper si jamais il venait la voir. Elle était restée enfermée toute la nuit et L, affamé, avait dû attendre dans le salon, incapable de dormir, incapable de réfléchir. Juste attendre que cela passe, comme cela passait toujours.

Il respira l'odeur de sa mère, et cette dernière l'embrassa sur le front, ployant la nuque jusqu'à ce que ses cheveux tombent en une masse légère sur le visage de son fils. Ce fut un simple baiser tiède, et L faillit pas sentir alors ce qu'on lui mettait sur la gorge.

Il rouvrit soudain les yeux pour voir la lame d'un couteau de cuisine, posé juste sur sa jugulaire. Sa mère, tel un enfant, avait blotti son front contre l'épaule de son fils, et L perçut ses murmures, glaçant, s'enfonçant dans sa chair et jamais il ne les oublia.

- Et si nous devenions des miracles… Toi et moi, nous irions ailleurs, nous deviendrions des miracles et plus personne ne pourrait nous faire du mal…

« Elle le pense vraiment », songea L, un début de terreur lui contractant l'estomac. « Elle le pense… »

C'était ce qui l'avait blessée, il en était à présent persuadé. Il ne l'avait pas vu prendre le couteau pour la simple raison qu'il n'avait pas fait attention, qu'il n'avait pas voulu faire attention car comme à chaque fois, il avait pensé que ça passerait. Malheureusement, tandis que Lian continuant de murmurer contre son épaule, l'embrassant même entre deux paroles, L se rendit compte que cela ne passerait plus jamais.

Sa mère venait de se perdre tout à fait.

- Nous serons tous les deux ensembles, mon chéri. De l'autre côté, ça doit être merveilleux. Ils ne me brûleront plus la cervelle, ils ne me feront plus de mal, et toi non plus, ils ne te feront plus de mal. Je les en empêcherai, je te protégerai car c'est moi qui t'ait fait naître. Moi seule. Moi seule, et nous sommes des miracles, on peut pas faire du mal à des miracles comme nous.

Il ne répondit rien, tétanisé. Il était au-delà de l'amour, au-delà même de l'angoisse. C'était une peur diffuse, instinctive, qui le fit claquer des dents.

Sa mère l'embrassa de nouveau sur le front. Si sa main blessée empoignait le couteau toujours aussi fermement, déposant des traces poisseuses de sang sur le manche, sa main gauche continuait de caresser les cheveux de son fils, lentement, comme pour l'inciter à s'endormir.

- Oh, tu as si froid… Et je n'ai rien vu. Tu avais si froid, et moi, je n'avais rien remarqué. Mais j'ai oublié tellement de choses. Tout s'embrouille dans ma tête, j'oublie tout. Mais pas assez.

Elle se remit à pleurer, sans faire un bruit.

- Je n'oublie pas assez. J'aurai voulu oublier, mais je n'ai pas pu. Je ne peux pas. Et ils m'ont brûlé la cervelle. Alors tout ne peut pas être oublié.

L déglutit, leva une main vers le manche du couteau. Il toucha la trace sanglante qui gouttait sur le bois, effleura les doigts de sa mère, des doigts qui ne tremblaient pas. La mort ne représentait rien d'autre pour d'elle qu'un changement d'état, une étape nouvelle qui lui ouvrirait les portes d'un autre monde. Un monde dont elle voulait faire profiter son fils.

- Maman…, appela-t-il. Maman…

- C'est si dur, pleura-t-elle. C'est trop dur. Je suis fatiguée. Je suis trop fatiguée pour continuer…

- Je t'aiderai à continuer, répliqua doucement L, les yeux rivés sur la lame qui devenait tiède contre sa gorge. Nous continuerons tous les deux. Comme avant.

Sa mère eut un bref rire qui fit tressaillir le corps de L contre elle.

- Quel « avant » ? Quel…

Elle se tut. S'était-elle de nouveau perdue ? L l'ignorait encore. Il crispa ses doigts sur ceux de sa mère. Enfin, avec une rigidité qui n'était pas sans rappeler celle des cadavres, il repoussa légèrement le couteau. Il avait la main poisseuse de sang à force de serrer le manche. Sa mère ne fit rien pour l'empêcher de faire cela. Elle ne bougea pas, resta aussi inerte qu'une statue. Même la main qui deux secondes auparavant caressait les cheveux de L avait cessé son mouvement. Lentement, L se releva, les genoux à demi-fléchis, mais ne parvint pas à se mettre debout. Une vague d'adrénaline brut venait de lui paralyser les membres et continuant de claquer des dents, les joues glacées, il s'aida grâce au bord de l'évier qu'il agrippa. Il ne sentait plus ses jambes.

Lian, toujours appuyée contre le meuble, fixait le vide, la bouche légèrement entrouverte. Sa jupe noire était devenue plus sombre sur les hanches et le devant, trempée par l'eau. Sa main blessée reposait sur le carrelage, et continuait encore de saigner. L attrapa le couteau, le mit dans l'eau sale de l'évier, fit disparaître les traces de sang. Ses mains étaient parcourues de spasmes nerveux.

« Je dois le cacher », songea-t-il, et cette simple pensée le terrifia par le fait même qu'il était mortellement sérieux. « Je dois le cacher, pour qu'elle ne le retrouve pas. »

Bien qu'il pensa un instant au danger que l'arme pourrait lui faire, cette idée disparut dès l'instant où il se tourna de nouveau sa mère, toujours inerte. Elle était plus en danger que lui.

- Je ne crains rien, dit-il à voix haute, réalisant que c'était le cas.

Il attrapa un torchon qui reposait près des assiettes, l'humidifia à l'eau du robinet. Tendrement, assis en s'appuyant sur ses genoux, il prit la main blessée de sa mère, imprégna le tissu du sang, tenta de faire un bandage. Lian n'articula qu'un bref gémissement, sans pour autant que l'expression de son visage ne change. Elle regardait un monde inconnu de son fils, hypnotisée, perdue, loin de tout. L aurait pu lui entailler le corps qu'elle n'aurait rien dit, qu'elle ne se serait pas réveillée. Elle était juste là.

Il serra le torchon, eut peur de faire saigner davantage la plaie et finalement ne toucha plus à rien. Il dévisagea sa mère, ses yeux qui ne cillaient pas et voulut l'aider. L'aider à se relever, à se changer pour ne pas avoir froid, la mettre dans son lit, et attendre qu'elle se réveille. C'était pourtant impossible pour lui. Une colère lourde s'insinua dans son corps et il regretta amèrement de n'être qu'un enfant, quand son esprit, pulsant dans les parois douloureuses de son crâne, criait qu'il était plus qu'un enfant, plus qu'un adulte, un être à part entière.

- Maman ?

Elle ne répondit pas, comme il s'y attendait.

Il effleura son visage, ses pommettes saillantes, puis son menton. Aucune réaction non plus.

Alors fermant les yeux, il l'enlaça.

CHAPITRE III

DECALAGE

Acte II

[Choix. Garder le reste.]

18 Décembre 2009, Japon, île de Honshu, région du Kanto, Tokyo.

Mello dormait depuis trois heures. Matt buvait sa cinquième bière.

Il venait tout juste de l'entamer qu'il savait déjà que la sixième allait suivre avec un engouement désinvolte et léger qui accompagnait toujours ses beuveries solitaires. Les bouteilles vides traînaient sur le sol, éparpillant un reste de mousse qui finissait par s'estomper à mesure que le temps passait. Matt soupira, but une nouvelle gorgée. Appuyé contre le dosseret du lit, il lança un coup d'œil à Mello qui dormait à côté de lui, allongé sur son flanc intact, tourné dans sa direction. Il serrait son oreiller entre ses mains et sa respiration était lente, profonde. La partie brûlée de son visage était cachée par ses cheveux, et une de ses épaules, en-dehors des couvertures, était d'une pâleur blême, presque malade.

Matt détourna les yeux, amena la bouteille à ses lèvres avant de la reposer entre ses cuisses, prenant alors son paquet de cigarettes. Il lui en restait seulement huit.

Il exhala bruyamment, lâcha ensuite un rot. La bière tiédissait entre ses jambes et il se dépêcha d'en boire une autre gorgée. Il n'avait pas réussi à trouver une marque étrangère, et il fallait bien avouer que la bière japonaise était absolument infecte cela ne l'empêchait pas pourtant d'en boire deux packs entiers en l'espèce de trois jours, entre deux siestes et quatre recherches informatiques pour Mello. L'alcool n'avait jamais réussi à l'abrutir, et il restait en général en contrôle quand bien même les bouteilles vides s'accumulaient à ses pieds. Tout en réprimant un ricanement, il se demanda si entre un père alcoolique et une mère elle-même assez pochtronne, il n'avait pas déjà profité des effets de la boisson avant même de naître.

Mello esquissa un mouvement du bras à côté de lui mais ne se réveilla pas. Matt savait qu'il ne se réveillerait pas avant encore deux bonnes heures. Encore une pensée automatique qui faillit le mettre de mauvaise humeur. Quatre ans avaient eu beau passer, Matt savait encore parfaitement comment Mello gérait ses cycles de sommeil, à quel moment pouvait-on le réveiller sans s'attirer ses foudres, quand il faisait un cauchemar –ce qu'il niait parfaitement quand Matt au tout début lui faisait la remarque avant d'arrêter, réalisant que son meilleur ami se sentait bien plus honteux que fâché, ou encore lorsqu'il parlait dans son sommeil, chose assez rare.

Matt bailla. La bière ne le rendait pas soûl, mais somnolent. La pièce ne tournait toujours pas autour de lui, aucun vertige. Juste cette sensation de chaleur qui lui montait dans le buste en une sorte de vague à rebours, asséchant sa gorge pour l'inciter à boire davantage. Une goutte de sueur coula dans sa nuque, et il sentit la peau de son torse devenir moite. Soufflant, il passa une main sous son t-shirt, essuyant la transpiration. Son pouce, en redescendant, effleura une ligne lisse sur le côté droit de son ventre, vers l'aine. Matt releva le tissu, regarda.

La cicatrice n'était pas exceptionnellement longue, elle n'avait rien d'une blessure de guerre –Mello était à côté de lui un champion toute catégorie, mais n'importe qui doué d'un peu de bon sens pouvait voir qu'il ne s'agissait pas d'un vieux souvenir de crise d'appendicite. Matt, songeur, tira sur sa cigarette. Le goulot de la bouteille de bière lui engourdissait légèrement les doigts.

Il avait bien entendu raconté à Mello son incarcération à Philadelphie, sans toutefois rentrer dans les détails. Il y avait dans ces moments-là un échange de regard légèrement appuyé et alors Matt sous-entendait que « des choses arrivaient ». Mello ne cherchait pas à en apprendre davantage lorsque Matt passait sous silence certains évènements. Quatre ans à vivre de l'autre côté de la barrière l'avaient doté d'une compréhension subtile, et assez d'expérience pour deviner ce qu'on ne pouvait dire. Matt n'avait pas raconté la fois où on lui avait cassé deux doigts de la main gauche –des choses qui arrivaient plus souvent qu'il ne l'aurait cru avant d'atterrir en prison, et également que le plâtre avait été si mal serré qu'à présent la deuxième et troisième phalange de son majeur déviaient légèrement en courbe vers son index. Ce n'était évident que pour lui, mais sans vraiment s'en empêcher, Matt avait commencé à porter beaucoup plus souvent ses gants, même quand il n'était pas dehors. Mello avait peut-être vu, peut-être pas, mais Matt était soulagé de ne recevoir aucun commentaire lancé à voix basse comme savait si bien le faire son meilleur ami.

L'épisode des doigts cassés avait suivi un évènement encore moins joyeux. Pour être exact, les doigts cassés avaient été ce que Josh avait appelé un « retour à l'envoyeur », si la formule pouvait réellement désigner ce qu'il s'était produit entre eux. Matt n'avait pas vraiment menti à Mello quand il lui avait dit qu'hormis se faire planter une fois, rien de pire n'avait pu lui arriver. Les doigts cassés, et le passage à tabac qui avaient suivi n'avaient pas atteint le degré d'horreur qu'il avait éprouvée la toute première fois –et il espérait également la dernière de sa vie, où on lui avait planté quelque chose dans le ventre.

Tout ce que Matt avait pu lire, regarder, suivre dans les médias de ce qui se déroulait en prison ne valait rien à la réalité. Quand il arriva à Philadelphie, il fut surpris de réaliser à quel point la prison ressemblait à un orphelinat pour adultes. Tous les gamins qu'il avait connus à Khabarovsk étaient à présent des hommes agressifs et sombres, n'attendant plus rien de la société, ni même de leur propre existence. Il ne lui fallut pas longtemps pour que « des choses arrivent », mais Matt ne pouvait rien y faire. L'intelligence n'était pas ce qu'on voyait automatiquement chez lui, et à l'époque, il était beaucoup moins endurant que maintenant. Il dut se résigner à chercher quelqu'un avec qui survivre, et trouva en un temps record le petit groupe de russes du pénitencier. Plutôt se faire malmener par ceux de son propre pays quand on voyait à quel point il était facile de finir le corps tout usé et la volonté de vivre en berne. Ce fut Kostja qui le prit avec lui. Il avait beau n'avoir qu'un rang médiocre dans son organisation, il attendait patiemment la fin de sa peine pour retourner voir son chef. La prison n'avait été qu'une preuve de sa loyauté. Agé de soixante-deux ans, la voix éraillée, il ressemblait à un vieil aigle qui avait trop bu. A ses côtés, et avec les autres du groupe, Matt parla sa langue maternelle bien plus intensivement qu'en dix ans. Les choses arrivaient, de moins en moins violemment au fil des mois et de façon plus tacite. Matt n'en était pas fier, surtout quand il entendait des réflexions graveleuses à son sujet, mais il ne faisait que survivre. Il le faisait depuis son enfance, et si ceux autour de lui étaient des adultes, leurs réactions ne changeaient en rien de celles des garçons qui venaient voir ce qu'il valait à l'époque de l'orphelinat.

Josh faisait partie de ceux que les prisonniers appelaient « les tâteurs de marchandise ». Matt n'était pas stupide, Kostja non plus. On ne touchait pas à la possession de ceux qui avaient une certaine réputation, et malgré toutes ses tentatives, Josh ne parvint pas à mettre la main sur Matt. Ce dernier, de plus en plus confiant, commença à l'aide de Kostja à se faire des relations avec les autres groupes de détenus. Beaucoup vinrent lui poser des questions sur toutes sortes de sujet et Matt, imperturbable, assis près de Kostja qui contemplait les allées et venues, écoutait puis donnait des indications en échange de toute sorte d'objet, et même de l'argent. Sans rien dévoiler de ses émotions, attentif, il conseillait d'une voix assurée et face à son intelligence, peu de détenus étaient en mesure de contre-attaquer. Matt évoluait dans son meilleur domaine et personne ne pouvait l'en détrôner.

Matt avait été imprudent ce jour-là, tout juste cinq mois après le début de son incarcération. Kostja également mais Matt ne pouvait pas lui en vouloir. Tout était allé très vite pendant les dernières minutes avant qu'ils doivent regagner leurs cellules pour la nuit, et à peine Matt avait croisé le sourire goguenard de Josh accompagné de sa bande qu'il avait senti quelque chose de désagréable dans son corps. Il ne comprit pas tout de suite, pas même quand Josh le fixa, exhalant un souffle infect sur ses joues, la main tendue vers son ventre, et enfin, souriant toujours, amusé et même –Matt le vit aussitôt avoir lu cette expression sur le visage de dizaines d'autres hommes, sexuellement excité. Matt cligna des yeux, la douleur se fit plus forte et enfin, il réalisa ce qu'il était en train de se passer. Ses doigts, comme aveugles, touchèrent la main de Josh, glissèrent jusqu'à ses phalanges, et enfin le contact froid d'une petite lame qui avait pénétré sa chair.

« Oh merde… Oh merde oh merde oh merde ! » commença à faire son esprit, submergé par la panique.

Josh émit un grognement satisfait, fit un pas en arrière mais Matt attrapant ses doigts, l'empêcha de retirer la lame.

- C'est rien à côté de ce que je compte te fourrer, dit-il à voix basse, pleine de cette excitation brûlante et animale qui n'arriva même pas à atteindre Matt, trop horrifié par le fait qu'il avait une putain de lame dans le ventre.

Ses doigts agrippèrent plus fort les doigts de Josh et enfin, avec un effort dont il ne serait jamais cru capable d'accomplir un jour, il le repoussa violemment, gardant enfin un contact sur la lame. Il trébucha, glacé d'effroi, n'entendant pas les ricanements autour de lui. La douleur n'était même plus si importante, reléguée dans une partie de son cerveau. C'était une sorte de grand pincement, tiraillant sur des muscles durs, et Matt faillit éclater de rire, un peu comme quelqu'un qui se voit arracher le bras gauche mais qui éclate en sanglots de soulagement car il est droitier. Un peu de sang tâchait la lame, mais pas beaucoup : elle faisait office de bouchon sur la blessure et Matt, hagard, leva les yeux vers Josh qui le dévisageait. De là où ils se trouvaient, et par la position même de Matt, il était impossible de voir la petite lame dépassant de son vêtement à peine sale.

« Connard », fit mentalement Matt. « Connard, connard de merde, connard ! »

C'était insoutenable. Impossible à supporter, même si la douleur était telle que Matt restait parfaitement conscient on lui avait planté une putain de lame dans le ventre, et ça ne valait absolument plus tous les sacrifices, ni toutes les souffrances qu'il avait endurés dans sa vie. C'était l'humiliation de trop. Et continuant toujours de fixer Josh, bien que son visage demeurait blême de douleur et les yeux vagues, Matt entendit une voix qui n'était pas la sienne, qui ne lui avait jamais appartenue mais les mots apparurent en lettres brûlantes d'éclat dans son esprit et il les lut avec une ferveur sauvage :

« JE VAIS TE TUER, TE TUER DE MES PROPRES MAINS! JE TE FERAI BAIGNER DANS TON SANG AVANT DE T'ACHEVER, ORDURE ! »

Il n'eut même pas conscience de ses doigts retirant la lame, son corps se redressant d'un seul mouvement. Il sentit un contact lisse et tiède, puis une chaleur s'épanouissant jusqu'à son bas-ventre en un léger flux, le visage de Josh de trois-quarts changeant progressivement d'expression, passant de l'amusement à un étonnement furtif avant de pousser un rire pitoyable, montant crescendo en un hurlement glapissant. Il se recroquevilla brusquement, la main sur son œil droit, et Matt, le souffle court, vit briller la lame plantée juste sur la paupière, tranchant l'humeur en un liquide pâle. Les autres détenus, trop interloqués, demeurèrent les bras ballants devant Josh qui se mit à gémir, jurer et pleurer entre ses mains crispées sur son œil d'où coulaient des larmes et d'autres fluides oculaires dont Matt se contre-fichait.

Il éclata de rire, ses doigts sur la plaie qui s'était mise à saigner. Il avait beau avoir mal, le sang avait beau couler sur son ventre, il riait, et fixant Josh qui abasourdi s'était tourné vers lui l'œil rouge et brillant et la joue humide, il lui fit un doigt d'honneur, se mettant presque à hurler.

- C'est moi qui te baise ! JE T'ENCULE, JE T'ENCULE PROFOND ! TU COMPRENDS CA ? JE TE BAISE JUSQU'A L'OS !

Il eut presque trop mal, contractant trop les muscles de son ventre à force de rire, mais il n'y pouvait rien. Il continua à rire pendant tout le temps enfermé au mitard, et même après quand Kostja s'en prit à lui pour avoir commis un tel acte, l'obligeant à redoubler de prudence.

Dans les romans, son geste aurait été salué en tant qu'action courageuse et héroïque. Cependant, ce fut pour beaucoup une folie furieuse qui valut alors à Matt le fameux passage à tabac dans les douches, un mois après. Josh envoya plusieurs de ses hommes faire le boulot à sa place, lui-même étant encore trop faible –et des rumeurs circulaient sur la perte potentielle de son œil droit. Matt fut retrouvé avec une pommette sanglante et brisée, des bleus sur tout le corps, protégeant sa main aux doigts cassés contre son torse endolori. Encore maintenant, il se rappelait du bruit qu'avaient produit son index et son majeur quand on les avait écrasés à l'aide d'un tuyau en plomb: un craquement de branches de bois sec, percutant comme une gifle, avant que la douleur ne lui coupe le souffle. Même la lame dans le ventre n'avait pas causé une souffrance aussi continue, et pourtant, cela avait été pire. Matt avait gardé des ecchymoses pendant près de trois semaines, mais en croisant Josh avec son bandeau, il se disait, tout en attendant la fin de sa peine, que toute cette douleur avait bien valu ce grand moment où il avait ri jusqu'à en pleurer, hurlant et insultant comme seul un garçon de son âge savait le faire.

Il cligna des yeux. Sa cigarette s'était consumée pratiquement toute seule, la cendre tombant sur son ventre. Somnolent, il lui fallut plusieurs secondes avant de réaliser que ce qui l'avait tiré de sa rêverie était le vrombissement sonore d'un téléphone portable mis en mode vibreur. Pas le sien, apparemment. Il se tourna vers Mello, s'attendant à le voir se lever d'un bond pour fouiller ses affaires et s'emparer du téléphone, mais finalement son meilleur ami ne fit rien. Trop profondément endormi pour entendre quoi que ce soit autour de lui.

« Il doit être épuisé », songea Matt avant de se lever, tenant toujours sa bouteille de bière à la main gauche.

Il retrouva le téléphone dans la veste en cuir posée sur une des chaises de l'appartement. Après avoir réprimé un léger sourire en voyant le design de l'appareil –il n'osait plus questionner Mello sur ses goûts car il savait que cela le vexerait pour de bon, il souleva le clapet.

- Allô ? fit Matt après un instant d'hésitation.

A l'autre bout du fil, il y eut un long silence pesant.

- … Qui êtes-vous ?

C'était une voix de femme. Matt sourit.

- Je vous retourne la question.

- Vous n'êtes pas Mello, continua la jeune femme, et sa voix prit une intonation à la fois agacée et inquiète. Où est-il, qu'avez-vous fait de lui ?

- Du calme, ma belle, répondit Matt, reparti chercher une cigarette qu'il alluma, calant le téléphone contre son oreille et son épaule. Mello est avec moi. Il se repose pour le moment.

-… Qui êtes-vous ? répéta la femme, semblant soudainement furieuse.

Matt ricana, s'éloigna du lit pour ne pas déranger Mello.

- Vous êtes Lidner, c'est ça ?

- Que…

- Comment va Near ? continua Matt. Toujours ce caractère atroce? J'espère que vous n'oubliez pas de changer ses couches toutes les trois heures, sinon il est grognon pour le reste de la journée.

- Arrêtez donc.

Matt se mordit la lèvre pour ne pas rire.

- Mon nom n'a aucune importance, mademoiselle. Je suis juste un ami de Mello. Il est très fatigué là donc le mieux serait de lui laisser un message. Je le lui transmettrai à son réveil.

La méfiance de Lidner était si évidente et tenue que Matt aurait presque pu la toucher.

- Je n'ai pas confiance en vous, dit-elle comme si cela était d'une importance capitale.

- Comme vous voulez, ma belle. Je m'en fous qu'on ait ou non confiance en moi. Vous voulez laisser un message ?

- Je voudrais vraiment parler à Mello, insista Lidner d'une voix glaciale. C'est très important.

Matt jeta un bref coup d'œil au lit. Mello ne bougeait toujours pas et rien dans la position de son corps n'indiquait qu'il était réveillé. Une colère froide s'empara de Matt et par une sorte de réflexe, il effleura du pouce gauche la cicatrice sur son ventre.

- Je pense que vous ne comprenez pas très bien ce qu'il se passe, aussi je ne vais pas essayer de vous expliquer. Mais si vous êtes un agent travaillant pour Near, vous devez avoir assez de bon sens pour deviner que ce n'est pas le bon moment. Ou alors Near est devenu très con et ne sait plus choisir ses agents, ajouta-t-il précipitamment d'une voix songeuse.

Il y eut de nouveau un silence aussi long que pesant.

- Near demande à voir Mello, fit brusquement Lidner, comme si chaque mot qu'elle prononçait lui faisait mal à dire, comme si elle crachait des éclats de verre.

- Le voir ? répéta Matt, soudainement sérieux. Comment ça ?

- La date n'a pas d'importance, c'est à Mello de choisir s'il veut ou non le voir. Il n'aura qu'à me contacter pour me donner sa réponse, et je lui transmettrai les coordonnées pour parvenir au SPK.

Matt tressaillit.

« Near… »

Ce n'était pas possible…

Il se rendit compte que ses doigts étaient devenus glacés et que toute la somnolence provoquée par la bière avait disparu. Il se sentait brutalement et violemment dégrisé comme si on lui avait fichu la tête dans un seau rempli d'eau froide.

-… Il y a un problème ? demanda Lidner, n'entendant plus Matt.

Matt avait un goût acide dans la bouche.

- Non. Non, non, aucun. Je le dirai à Mello.

Il lui sembla que Lidner lui disait encore quelque chose quand il raccrocha mais cela ne provoqua rien chez lui. Il fixa le téléphone, vérifia les messages envoyés par Lidner, rabattit le clapet avant de tout ranger dans la veste de Mello.

Il crut l'entendre soupirer dans son sommeil, un bruit léger dans l'espace et Matt, désorienté, se tourna pour le regarder.

Lui qui n'avait jamais eu mal au cœur en buvant de l'alcool, il se sentit pris d'une nausée fulgurante.


-… Richard et Annick Lawliet.

Il leva la tête du dossier et ne dit rien pendant quelques secondes. Ce n'était pas qu'il ignorait quoi répondre, mais il ne savait pas comment le formuler clairement. Elle lui retourna son regard et ses yeux étaient presque timides, comme ceux d'un enfant qui croit subitement qu'il a donné une mauvaise réponse.

- Annick ? répéta-t-il.

Elle eut un très léger soupir de soulagement.

- Oh… Ma mère était française. Elle a quitté sa famille pour rejoindre mon père à Londres. Ma mère a coupé les ponts avec ses parents et j'ignore encore si quelqu'un est encore… vivant.

- Quel était le nom de jeune fille de votre mère ?

Elle secoua la tête.

- Je ne sais pas. Elle… Elle ne me l'a jamais dit.

- Et les papiers ?

Il ne parvint pas à cacher sa stupéfaction et elle l'entendit dans sa voix.

- Ils ont été brûlés, avoua-t-elle. Mon père a eu une nouvelle… crise, si c'est comme ça que vous appelez les choses, et ma mère n'a pas eu son mot à dire. Mon père a brûlé tous les papiers officiels et je dois bien avouer que je n'ai pas cherché davantage.

Il approuva de la tête bien qu'il n'avait absolument rien à rajouter.

- Votre père était suivi par le docteur Hollings depuis l'affaire du chantier, n'est-ce pas ?

- Non, même avant, rectifia-t-elle d'une voix étrangement éraillée tout d'un coup. Il… Il a effectué plusieurs séjours ici. Ma mère aussi. Deux fois, ajouta-t-elle avant de baisser les yeux.

- Si j'en lis le rapport que m'en a fait le docteur Hollings, Richard Lawliet a été interné ici pendant plus de trois ans suite à l'agression faite sur le contremaître du chantier qui était en cours sur l'un des bâtiments publiques de Saint-Austell. Il s'agit donc de la deuxième fois ?

-… La cinquième…

Elle releva la tête et il sentit un frisson passer le long de son échine, comme une cascade d'eau glacée.

- Enfin, je le pense, se reprit-elle. Il m'en parlait quand j'étais plus petite. Il voulait se protéger.

« Comme la fois avec le contremaître ? », pensa-t-il avant de nouveau lire le dossier.

C'était arrivé trois ans avant que Richard Lawliet, âgé de cinquante-deux ans, ne meure d'une rupture d'anévrisme. Il travaillait à l'époque sur les chantiers comme second du contremaître pour le compte d'une entreprise privée. Un jour, Richard avait été pris d'une bouffée délirante et alors que son supérieur se tournait vers lui pour lui présenter le plan d'un nouvel étage à aménager pour un bâtiment publique, Richard avait attrapé un tournevis dans une de ses poches de travail et de toute la force puissante et nerveuse de ses bras avait étranglé le contremaître complètement abasourdi avant de tenter de le frapper à plusieurs reprises avec son arme de fortune. Ce fut seulement parce que des collègues étaient présents non loin d'eux que Richard ne commit pas l'irréparable. Il fut interné après un procès expéditif, déclaré non responsable de ses actes pour cause de démence.

Tout le monde savait que Richard prenait des médicaments et qu'en dehors de quelques fois où sa paranoïa avait fait surface dans des moments importuns, il n'avait jamais attenté à la vie de quiconque. Ce ne fut que bien plus tard que sa femme découvrit qu'il ne prenait plus son traitement depuis des semaines.

- Et je vois que votre mère est morte…

- Il y a un an de cela. Elle était épuisée.

Il fronça les sourcils « épuisée » était un terme aussi exact que de dire d'un homme pendu à un arbre qu'il était « parti rejoindre un monde meilleur » mais tout en songeant à cela, il referma doucement le dossier avant de le poser sur un coin de son bureau. Il tendit une main, puis remit correctement sur une ligne parallèle avec ses stylos plumes le petit calendrier que sa femme lui avait offert pour Noël, qu'elle avait agrémenté de phrases personnelles pour le réconforter à chaque fois que son travail lui pèserait. Son fils avait rajouté un « Bonne Année, papa », sur le 1er Janvier 1976.

Il la dévisagea quelques secondes mais l'instant sembla s'étirer, jusqu'à qu'il n'y ait plus qu'une ligne de tension froide entre elle et lui. Elle croisait les mains sur ses genoux, silencieuse, presque farouche. Elle portait une robe noire qui lui tombait sur les épaules comme si le vêtement était tout aussi fatigué qu'elle, usé sur les manches et les coutures au niveau du col. Elle ne s'habillait pas comme les autres filles de son âge, et peut-être n'en avait-elle pas les moyens, mais il sentait également qu'elle n'avait pas de sens logique en question de mode. La première fois qu'elle était venue le voir, elle portait un manteau et une jupe dont les couleurs l'une sur l'autre juraient tant qu'il n'avait même pas pu les regarder tant le sentiment qu'il avait éprouvé était proche de la nausée, comme si on l'avait forcé à regarder un film avec des lunettes spéciales.

Elle était plutôt jolie, mais de cette joliesse triste et pâle qui n'était pas appréciée par tout le monde –lui-même n'était pas intéressé, mais il se rappelait encore de certains de ses camarades à l'université qui avaient eu un faible pour ce genre de filles graves et rêveuses écrivant des poèmes en prose sur la difficulté d'être soi-même dans une société aussi étriquée que la leur elle avait des lèvres étrangement sensuelles, qui n'allaient pas avec ses yeux noirs et brillants comme des éclats de fièvre, et un cou à l'ossature fine et presque gracieux comme celui d'une danseuse. Ce jour-là, elle avait attaché ses cheveux à l'aide d'une pince, ce qui lui donnait un air trop sérieux pour ses dix-huit ans.

Elle s'humecta les lèvres, ce qui donna chez lui une envie irrépressible de la regarder un peu plus attentivement, et enfin se décida à parler.

- Si je suis venue aujourd'hui, Docteur Linnberman, c'est…

Elle se tut.

- Votre traitement, n'est-ce pas ? souffla-t-il, ne pouvant s'empêcher de se sentir touché.

- O-oui.

- Ne serait-il pas mieux d'en parler avec le docteur Hollings ? Après tout, il vous suit et a également suivi votre mère car c'est un spécialiste de votre maladie. Vous comprenez bien que je ne peux pas me permettre de changer aussi brusquement de traiteme-

- Vous ne comprenez pas ! s'écria-t-elle d'une voix si désespérée que le reste de sa phrase mourut dans un souffle sourd. Vous… Vous ! Vous n'avez aucune idée de ce qu'il m'arrive, ajouta-t-elle, la gorge serrée. Le docteur Hollings a changé plusieurs fois mon traitement mais… mais rien ne marche.

- Vous n'êtes sûrement pas habituée à votre tout dernier traitement. Il vous faut un petit temps d'adaptation.

- N-Non ! Non, je… Je ne peux pas attendre !

Il leva la tête. Des larmes s'étaient mises à couler mais pourtant son visage n'avait pas changé d'expression. Lorsqu'elle se tut, elle ne fit pas mine de s'essuyer les joues, comme si elle n'avait pas conscience qu'elle pleurait.

- Je ne sais plus à quoi m'attendre, murmura-t-elle après un long moment de silence. Si je me tourne vers vous, docteur, c'est bien parce que je ne peux plus le demander au docteur Hollings. Alors je…

« Je ne veux pas finir comme ma mère », dit soudain son regard et cette pensée fut troublante, si glaçante que ce fut comme si on lui injectait de l'azote liquide dans les tissus pulmonaires.

Il soupira, retira ses lunettes. Elle attendait, fébrile, se tordant les mains. Il entendit un bruit de conversation dans le couloir, puis enfin le silence. Il lui sembla que le ciel venait de s'obscurcir subitement, d'un gris uniforme, et les yeux qui le fixaient étaient si troubles et noirs qu'ils donnaient l'impression d'être de petits animaux furtifs, ce qui lui fit presque peur.

- Je peux vous proposer deux solutions, Mademoiselle.

Elle se pencha légèrement en avant et il vit alors mieux la courbe élégante de sa mâchoire, et sa peau était très blanche dans la pénombre précoce de l'après-midi.

- Je peux accéder à votre demande et changer votre traitement –à condition à ce que je procède à quelques analyses auparavant, mais cela signifie alors que ce traitement puisse ne pas vous convenir. Et changer de traitement aussi souvent risque d'être néfaste pour votre état de santé. Ou bien…

- Ou bien ? Dites-moi.

Il retint un léger sourire.

- Avez-vous déjà entendu parler de l'ECT ?

- De…

- Ou si vous préférez de la sismothérapie, ajouta-t-il. C'est une technique médicale qui vous permettrait de vous aider. Et sur le long terme.

Elle cligna des yeux, ne sembla pas comprendre.

- Une technique médicale ? répéta-t-elle d'une voix éteinte.

- Il s'agit d'un procédé qui ne dure pas très longtemps, et ne vous inquiétez pas, vous serez endormie pendant toute l'opération.

Elle blêmit.

- Une opération ? Je… Non, je ne…

Il inclina légèrement la tête, étonné.

- Si vous préférez changer de traitement, c'est tout à fait possible. Après tout, je n'émettais qu'une hypothèse.

Elle pinça les lèvres, ce qui la rendit presque belle.

- En quoi cette opération consiste ?

- C'est une opération complètement indolore. Et vous serez prise en charge par l'hôpital avant et après le processus. Vous n'êtes pas majeure mais d'après votre dossier, vous vivez seule dans la maison de vos parents, c'est cela ?

- C'est grâce à mon grand-père, murmura-t-elle et il entendit presque dans la honte dans sa voix. La maison est un héritage… Nous avons toujours vécu dans cette maison.

- Personne dans votre famille ne peut remplir les papiers ?

- Je… Non. Je suis toute seule. Mais je gagne un peu d'argent, je travaille. C'est difficile car à cause de mes… de mon traitement, je dois faire attention.

« Votre père vous a collé une sale réputation », pensa-t-il, impassible.

- Fort heureusement, pour ce type d'opération, la responsabilité peut être prise par l'hôpital. Il vous suffirait de remplir quelques papiers que je peux vous procurer.

Elle demeura silencieuse, indécise.

- Cette opération… est-ce que c'est efficace ?

Il lui sourit doucement.

- Les résultats sont extrêmement positifs, aussi bien sur le court que le long terme. Il faut savoir que le temps de récupération est très bref et vous pourrez reprendre votre travail quelques jours après votre opération. Nous continuerons à vous administrer des médicaments adéquats mais moins forts que votre traitement habituel.

- L'opération va m'aider, murmura-t-elle.

- Oui, bien sûr, répondit Linnberman alors qu'elle n'avait pas posé de question.

- Mais… en quoi consiste-t-elle vraiment ?

Les yeux étaient si noirs et brillants qu'il en émanait une lueur indescriptible, qui le mit mal à l'aise. Cette impression se dissipa légèrement, mais elle resta présente, comme des doigts glacés sur son épaule.

- Si je vous explique les étapes, changerez-vous d'avis ? demanda-t-il très sérieusement.

- Changer d'avis ? répéta-t-elle, étonnée.

- La sismothérapie est une opération très efficace, mais qui demande donc un procédé tout aussi rapide et efficace. Et cette efficacité peut se manifester sous une approche très brutale. Soudaine, indolore pour le patient, mais jugée brutale. Et cette opération doit être renouvelée un certain nombre de fois. Dix tout au plus. Il s'agit après tout d'une thérapie.

Il baissa la tête, prit quelques dossiers et après quelques instants où il fit quelques recherches, il retrouva la feuille dont il avait besoin. Silencieusement, il posa la feuille sur le bureau, en direction de sa patiente, puis un stylo plume, juste sur le côté. Elle leva la tête, à la fois affolée et curieuse, et il vit dans son regard un conflit muet mais terriblement violent. Il ne la connaissait pas assez pour la comprendre, mais il devinait, sous la surface, un esprit malade et désemparé, mais surtout fragile comme celui d'un enfant. Depuis ses vêtements jusqu'à sa façon de croiser les mains sur ses genoux, elle était encore si jeune que cela le gênait presque.

« Elle n'a que dix-huit ans », songea-t-il gravement, soutenant son menton de ses doigts joints.

- Si vous voulez cette opération, il me faut votre nom, et votre signature sur ce papier. Il donne à l'hôpital l'autorisation de procéder à l'opération. Quant à moi, je me porterai garant de votre état de santé et je serai responsable de vous ici. Nous pouvons régler tous les détails en très peu de temps.

Elle ne répondit pas. Il se permit alors un nouveau sourire poli.

- C'est une façon rapide et parfaitement sûre de vous débarrasser de vos tourments. Mais encore une fois, je ne vous force en rien.

Il y eut un autre bruit de conversation qui se dissipa tout aussi vite dans le couloir. Il eut conscience qu'ils étaient juste tous les deux, et le silence fut pesant et froid comme les doigts sur son épaule, une présence qu'il ne faisait que s'imaginer –et à laquelle il ne voulait plus penser, mais alors qu'elle se penchait légèrement en avant comme pour s'assurer de quelque chose, il crut sentir comme un contact sur tout son esprit, les doigts allant de son épaule jusqu'à lui glacer le front et brusquement, il voulut vomir. Il ne dit rien, son visage n'exprima aucune émotion mais face à elle, silencieuse et troublée, il se sentit terrifié. Puis, aussi soudainement qu'elle était apparue, cette terreur inexplicable s'évanouit.

Lian Lawliet considéra longtemps le papier sans bouger.

Et Linnberman pensa que jamais il n'avait vu quelqu'un d'aussi désespéré.

Et aussi naïf.


Pour de nombreux historiens, l'existence de Kira fut un catalyseur de toutes les tensions et les peurs des plus grandes puissances mondiales, un concentré des vérités les plus difficiles à assumer, tout cela dans un laps de temps incroyablement restreint. Si Nelson Schultz a parfaitement réussi à résumer ce sentiment dans son ouvrage de 2009 Kira ou le fantasme du monde de verre, c'est l'historien Georges Robin, spécialiste des Etats-Unis, qui touche de façon très pertinente les problèmes politiques et sociaux liés à la domination progressive de Kira sur la justice. Il nous a par ailleurs aidés à rassembler les différents textes qui nous serviront pour les autres pages de notre dossier.

C'est dans une revue spécialisée que Georges Robin publie en Juillet 2009 son article intitulé Le sentiment coupable, soit trois mois avant la parution de l'ouvrage de Schultz ironiquement c'est par la polémique provoquée par Schultz que Robin se fera connaître pour son article publié antérieurement. La notion du « sentiment coupable » est une des clés de réflexion de Robin dans toute son analyse sur les Etats-Unis.

Pour mieux comprendre l'extrait que nous allons vous proposer, il faut savoir au préalable qu'une première vague de protestations s'était soulevée dans le pays depuis le 15 juin 2009 suite la proclamation de pas moins de quinze états reconnaissant officiellement Kira comme juge universel et bienfaiteur des Etats-Unis.

Extrait de l'article Le sentiment coupable du Magazine USA History :

Qui peut juger un homme sans se juger soi-même ? Cette question est finalement très difficile à interpréter aujourd'hui. Il est encore plus dur d'y répondre compte tenu des évènements des dernières semaines. Qui peut juger ? Ceux qui en ont le pouvoir, répond le monde. Qui a raison ? Celui qui a assez de pouvoir pour que ce même pouvoir soit perçu comme une vérité, répondons-nous encore une fois. Je conviens qu'il s'agit d'un résumé extrêmement simpliste de la situation. Toutefois, que se passe-t-il lorsqu'un être apparaît soudainement sur la scène publique pour proclamer son pouvoir de vérité ? Il y a confusion, inquiétude, angoisse et enfin, la peur.

Mais encore une fois, il serait idiot de simplifier toute la relation des Etats-Unis à Kira par la peur. Les plus grandes puissances sont les plus névrosées, et les plus angoissées. C'est par la conquête et la force –militaire, économique, culturelle- qu'elles parviendront toujours à avancer, jusqu'au moment où cette névrose finira par être si palpable qu'elle les brisera entièrement. Les attentats du 11 septembre ont révélé cette névrose et cette angoisse, Kira n'a fait que les exacerber.

Kira ne cherche pas à juger les criminels, mais à faire évoluer la société par un système de culpabilité très habilement mené. C'est une logique très basique, après tout. L'homme moyen ne verra pas le visage du criminel exécuté. Il ne verra jamais les méfaits accomplis et enfin jugés par un moyen aux limites du divin. La seule chose qu'il contemplera sera son propre visage et cette question que Kira lui posera par ses actions : Peux-tu juger un homme alors que tu ne peux te juger toi-même ?

A cette question, il n'y aura en retour que la culpabilité. Et par la culpabilité, l'obéissance.


Les lieux étaient encore plus petits que les précédents. Cela n'avait jamais vraiment dérangé Near mais il espérait secrètement qu'ils n'auraient plus à quitter une nouvelle fois leur QG pour un autre endroit car il devinait qu'il n'aurait alors plus assez de place pour y déposer ses affaires et y avoir son espace pour jouer et réfléchir.

Il était devenu si difficile de trouver un immeuble vide à Tokyo que Near avait dû chercher plusieurs heures dans les papiers officiels du Projet Wammy et passer quelques coups de fil à plusieurs politiciens soutenant encore officieusement le SPK pour parvenir à mettre la main sur ce qui avait été l'immeuble d'une entreprise qui avait fait faillite cinq ans auparavant, au moment où Yotsuba gagnait en influence, avant qu'elle-même ne tombe en faillite. Il aurait été peut-être plus commode et rapide de reprendre l'immeuble construit pour L en 2005 mais Near ne tenait pas à se retrouver dans un endroit qui était à présent l'un des trophées de Kira, et surtout dans lequel L avait vécu.

Les distances se réduisaient, lui semblait-il, et cela ne lui plaisait pas.

Ecouter du japonais toute la journée avait tendance à le rendre nerveux –cela ne forçait en rien sa concentration mais le japonais était une langue qu'il n'aimait pas du tout, bien qu'il fût obligé de l'apprendre à la Wammy's House, comme la plupart des enfants. Rester, Lidner et Giovanni avaient suivi une formation exemplaire mais leur japonais était cependant moins bon que celui de Near. A deux reprises, Near avait dû faire quelques corrections sur différents dossiers et avait aidé Rester sur une émission de Sakura TV, tant le présentateur était rapide et mâchait ses mots.

Il prit la poupée qu'il n'avait toujours pas peinte, la retourna. Il ne savait pas quoi en faire sur tout le set qu'il avait déjà fini depuis deux semaines mais il ne pouvait pas la jeter. Pas encore tout à fait. Silencieux, il la déposa à ses pieds avant d'attraper une feuille coincée sous une voiture de police miniature. Il déplia le papier tellement froissé qu'il était à présent le seul à pouvoir le lire. Il bloquait encore sur un calcul, quand bien même la logique de l'énigme finissait par devenir non pas facile, mais tout au plus surmontable. Il n'avait pas progressé sur l'Héritage, pour la simple raison qu'il avançait enfin sur l'affaire de Kira.

En gros plan sur le troisième écran du mur principal, Teru Mikami fixait la scène du Royaume de Kira, le visage étrangement impassible. Near releva la tête, tenant toujours entre ses doigts glacés par une fatigue subite la feuille de ses calculs. « Etrangement impassible » n'était pas tout à fait la description adéquate de ce qu'il voyait à la télévision dont la luminosité était telle que ses yeux en devenaient douloureux, mais il ne parvenait pas à trouver quelque chose plus à même de coller à ce qu'il ressentait en voyant l'homme silencieux applaudir avec le reste de la foule. On aurait dit qu'on venait de lui faire une pique de novocaïne sur les joues et le front, donnant alors à son visage une sorte de flou émotionnel, comme fermé à double-tour de l'intérieur. Les lèvres pincées dans un léger demi-sourire, Teru Mikami reprit place avec les autres spectateurs, croisa les bras. Il regardait droit devant lui, mais Near nota à l'absence de mouvement de ses pupilles qu'il ne s'intéressait pas à l'émission elle-même. Il avait l'air d'écouter, mais rien dans sa posture ne montrait un engouement particulier. Les reportages sur le thème de la sécurité au Japon ne provoquèrent chez lui qu'un bref frémissement de curiosité, surtout lors de la brève interview d'un juge des affaires pénales.

Rester arriva à cet instant au QG, glissant son téléphone portable dans la poche avant de son imperméable. Il croisa le regard de Near, perçant et indifférent à la fois, et leva la tête vers l'écran de télévision.

- Teru Mikami, demanda-t-il bien qu'il n'y avait pas de vraie intonation interrogative dans sa voix.

- Toujours à son poste.

« Son poste… », répéta-t-il intérieurement.

Un frisson le parcourut soudain, d'abord dans ses épaules, puis ses bras et enfin, comprenant qu'il avait de nouveaux tremblements, il crispa ses doigts sur la feuille, la froissa encore plus, tant que ses mains prirent une teinte blême du poignet aux ongles, s'engourdirent pour ne devenir que des objets agités de soubresauts. Il ressentit au fond de sa gorge une émotion étrange, métallique comme du sang et brûlante comme une gorgée d'eau et les yeux brûlés par la luminosité trop forte de l'écran, il s'en détourna.

- Near ? fit Rester mais sa voix semblait lointaine, étouffée.

« Pas encore… »

Il battit des paupières, réalisant après coup qu'il avait porté ses doigts sur son front. L'ombre de son bras semblait se distordre sur le sol, et un flux de sentiments monta en lui, cessa de lui être propre pour finalement prendre la forme de deux yeux noirs impénétrables et dangereux.

Va-t-en. Tout de suite.

Il eut l'impression que son esprit exerça une violente poussée, comme s'il cherchait à faire « reculer » quelque chose, vision et tremblements tout d'un ensemble et la respiration sourdement haletante, presque grave comme celle d'un animal, il rouvrit les yeux, se redressa légèrement. Ses deux mains étaient à présent chaudes, comme ayant empoigné une fièvre.

- Near, vous allez bien ?

Quelle tristesse, tu ne peux même pas faire semblant…

« Tais-toi, tout de suite. »

- Pourriez-vous régler la luminosité des écrans, commandant Rester ? A force de les regarder, cela finit par me faire mal aux yeux.

Rester dévisagea Near comme si ce dernier venait de lui dire quelque chose de compromettant. Sa réaction semblait presque disproportionnée par rapport à la demande, et Near, surpris, ne répondit pas.

- Oui, bien sûr, Near. Tout de suite, dit enfin Rester après un moment de silence aussi bref qu'embarrassant.

Near s'allongea à plein ventre, défroissa la feuille de calculs mais soudain, l'esprit trop lourd et fatigué, il ne pensa plus, pressant sa joue contre le sol froid, dissipant ainsi la brûlure de son corps et de la douleur de ses membres engourdis et tremblants.

« Viendra-t-il… viendra-t-il avant que tout ne se passe ? »

Sur sa droite, la poupée le dévisageait sans le voir, tel Teru Mikami au Royaume de Kira. Ne regardant rien d'autre que lui-même, patient.

A l'écoute.


- As-tu peur de mourir ?

Il lui sembla que le visage de L, tourné vers lui, était impassible. Pourtant, quand il tendit la main pour le toucher, il crut sentir comme une sorte de tressaillement, de mouvement intérieur et L s'éloigna légèrement, sa voix très basse dans le silence qui les enveloppait tous deux.

- Logiquement ? fit-il, comme s'il ne comprenait pas très bien la question.

Mello cligna des yeux.

- Comment ça, logiquement ?

L avait comme un sourire dans sa voix.

- Il existe une peur logique, et une crainte irrationnelle. Bien entendu, j'ai peur de mourir. C'est logique d'avoir peur, tu ne crois pas ?

- Je…

Mello se tut, baissa la tête. Il lui semblait encore sentir le souffle de L sur sa bouche, cette façon étrangement déterminée de l'embrasser, prenant sa nuque entre ses mains tièdes. Assis contre le mur du couloir, cachés dans la pénombre, ils chuchotaient et Mello se demanda, tandis qu'il tendait de nouveau la main vers L, pourquoi il avait oublié tout ça, pourquoi il ne pouvait pas se rappeler de quelque chose d'important et crucial.

- Tu n'as pas peur, Mello ? demanda L, et il semblait vraiment amusé à cette idée.

- Je ne peux pas avoir peur, je ne sais pas ce que c'est, répondit enfin Mello, et sa main effleura enfin l'épaule de L qui eut comme un sursaut à ce contact. Je ne sais pas ce que c'est la peur de mourir.

L soupira.

- Je pensais que tu le savais…

Mello comprit l'insinuation et sentit comme une main froide lui enserrer la cage thoracique.

- La mort me fait peur. Mais je n'ai pas « la peur de mourir ». Je ne me suis jamais retrouvé confronté…

Il laissa sa phrase en suspens, indécis. L hésita, et finalement après un long moment où il ne bougea pas, il se redressa, mettant les mains dans ses poches. Il avait beau faire noir, Mello sentit ses yeux sur lui, ce regard ni grave ni factice et de nouveau lui vint à l'esprit cette impression forte, brute d'un oubli qui le désorienta.

- J'ai cru mourir une fois, murmura L, ne quittant pas Mello des yeux. J'ai cru que j'allais mourir et j'ai eu peur. Logiquement.

Il sembla de nouveau sourire.

- Peut-être que tu connaîtras un jour ce sentiment.

- J'ai peur pour toi, avoua brusquement Mello, et il ne parvint pas à se sentir gêné malgré l'hardiesse de ses paroles. J'ai peur pour toi, je ne veux pas que tu meures.

Il y eut de nouveau un silence, mais dénué de tension, ou de sentiment ambigus. Le corps de L s'éloigna de Mello qui se remit debout à son tour, et les bruits de pas étaient légers dans le couloir. L évoluait dans un silence furtif, une ombre qui n'avait pas d'emprise et cette impression de transparence, d'immatérialité angoissa soudain Mello, tentant de le rattraper. Il était en train d'oublier quelque chose et il sut que plus L s'éloignerait de lui, moins il parviendrait à s'en souvenir.

Ses doigts effleurèrent l'épaule de L, l'obligeant à ralentir et enfin, le détective s'arrêta de marcher, se retourna pour regarder Mello. Ses yeux brillaient dans la pénombre, mais une brillance impersonnelle, détachée de tout. Mello ne voyait que son reflet dans ses yeux imperturbables, puissants d'une force dont il ne pouvait que deviner l'étendue.

« Réponds-moi… Réponds, tu sais très bien ce que je veux dire, tu le sais très bien alors réponds… Réponds car je vais oublier, je vais oublier quelque chose d'important et je refuse d'oublier quoi que ce soit. »

- L…, murmura Mello.

Les doigts de L le prirent brusquement par la nuque et Mello éprouva soudain toute la force nerveuse et souple du détective, réprimant une exhalation de surprise. Fermant les yeux, il sentit le souffle de L sur ses lèvres, sur ses joues, son front, comme si L évaluait quelque chose dont il n'avait pas conscience. Lentement, avec réticence, Mello serra entre ses mains les avant-bras forts de L le tenant toujours, comme pour l'empêcher de fuir. Une chaleur était en train de monter en lui, cette chaleur indicible qui ne serait ensuite qu'une immense douleur et un manque incommensurable à la mort de L, mais à cet instant cette chaleur en forme de vague était agréable, pleine d'une faim toute particulière, exacerbant tous les sentiments qui se battaient férocement dans son corps, avant de le laisser hagard et épuisé.

Il ne put retenir un soupir quand L l'embrassa, et une impression de terreur le submergea, une panique qui déferla, s'empara de la joie, du soulagement, de l'affection qu'il éprouvait et son corps se mit à trembler comme celui d'un enfant. Au lieu de se sentir honteux, il répondit férocement au baiser, et la bouche entrouverte de L était tiède, pleine d'une effluve sucrée et riche qui lui tournait la tête, lui faisait perdre pied avec le peu de réalité qu'il parvenait encore à effleurer. Il lâcha les bras de L, tendit ses mains pour étreindre ses épaules maigres et puissantes, le contact de ses os sous la chair, les muscles qui se contractaient à ses gestes, puis ses hanches, et la peau tiède de son ventre qu'il devinait sous son haut blanc. S'il avait été capable de se fondre dans le corps de L, il l'aurait fait sans hésiter.

Il sentit alors le changement dans le contact de L, et ses doigts bientôt quittèrent sa nuque, caressèrent ses omoplates, puis le saisirent par la taille, le rapprochant de lui et Mello sentit contre ses lèvres la bouche de L s'ourler de ce sourire sans signification particulière, un sourire un peu rêveur et distant qui prenait tout son importance en cet instant précis.

- L…, dit-il dans un chuchotement fébrile, lui demandant implicitement de faire quelque chose, n'importe quoi.

- Ce n'est plus possible, Mello…, murmura alors L à son oreille.

Mello effleura son visage d'une main, et soudain ce ne fut plus l'obscurité autour de lui, mais une lumière éclatante, crue, et ses pupilles n'eurent pas le temps de se dilater que déjà L lui souriait de façon hideuse, un sourire tordu qui ne rappelait que trop bien à Mello la vérité, et il sut qu'il venait d'oublier, que c'était trop tard, qu'il ne pourrait plus jamais se souvenir.

Le visage de L était plein de sang, pressant ses lèvres au goût métallique sur sa bouche, la couvrant comme une gueule d'animal sauvage, et Mello sentit alors quelque chose de froid lui couler dans la gorge, faisant fondre ses entrailles, brisant ses côtes, brûlant son visage, détruisant ses jambes.

Il ne s'entendit pas hurler.

Il se réveilla complètement au moment où il réalisa qu'il était mi-assis, mi-allongé dans le lit, la respiration sifflante. La douleur de son corps s'était ravivée en une flamme dévorante, le rendant faible et parcouru de spasmes. Il vit la table et l'écran noir de l'ordinateur portable de Matt, ainsi que quelques feuilles sur lesquelles son ami avait noté les résultats de ses recherches, la chaise sur laquelle était posée sa veste en cuir, la pénombre mauve de la fin d'après-midi et sentit dans l'air l'odeur des cigarettes fumées quelques temps auparavant.

Il se tourna, les mains tremblantes, cherchant son flacon de Codeis mais ne parvenant pas à le trouver.

- Merde… Merde, souffla-t-il, paniqué.

Il n'y arrivait pas. Il n'y arrivait plus.

As-tu peur de mourir ?

« Tais-toi. Ce n'est pas ma peur… »

La main de Matt le saisit doucement à l'avant-bras. Surpris, Mello baissa les yeux. Matt, allongé sur le flanc, le fixait de ses yeux mi-clos, encore tout engourdi d'un lourd sommeil. Mello sentit dans son souffle le relent tiède et aigre de la bière, et cela le rassura pour une raison qu'il ne put expliquer.

- C… va ? chuchota-t-il d'une voix pâteuse et si faible que Mello réussit surtout à comprendre grâce aux mouvements de sa bouche.

- Oui.

Matt se rendormit aussitôt. Mello était persuadé qu'il ne se souviendrait même pas de s'être réveillé. Ses doigts finirent par retrouver le flacon de Codeis sous les draps, et sans hésiter, il avala deux pilules. L'amertume même de la codéine lui procura un sentiment si fort de soulagement que cela lui en coupa presque les membres. S'appuyant au dosseret du lit, il contempla d'un œil vague sa veste en cuir posée sur la chaise.

Le visage en sang de L.

Rien ne s'était déroulé comme prévu. L l'avait raccompagné jusqu'à sa chambre, sans le toucher une nouvelle fois après cet unique instant où, surprenant Mello, il l'avait embrassé en faisant preuve d'une détermination inconnue, prenant un chemin nouveau, dépassant les limites. Cette conversation sur la mort n'avait fait que l'angoisser encore plus et L avait semblé sourire, comme si Mello ne pouvait pas comprendre. L n'avait pas tenu sa promesse, et était mort sans le revoir.

Le désespoir qu'il ressentit en cet instant fut presque douloureux physiquement. Les doigts de Matt étaient tièdes sur son avant-bras.

Retenant un gémissement, il appuya ses mains sur son visage, pressant la partie lisse et brûlée.

Il aurait fait n'importe quoi pour revenir en arrière. Absolument n'importe quoi.


Extrait de L'ombre L (p.298) :

Si nous avons déjà fait allusion aux méthodes employées par L, nous devons à présent nous pencher sur ce qui fait son succès. Le plus intéressant est sans conteste le paradoxe fondamental qui fait de L un détective allant à l'encontre du milieu dans lequel il travaille : il ne choisit que les affaires qui l'intéressent.

Un détective est par définition un homme qui est engagé pour son professionnalisme et cette règle observée par tous dans ce milieu : il doit toujours rester impartial. Ce qui fait l'efficacité d'un détective est avant tout sa capacité à garder de la distance vis-à-vis des sujets et des objectifs demandés. Cette notion varie selon chaque individu et il est possible d'être efficace et rapide tout en étant touché, influencé par l'affaire en question. L'exemple le plus flagrant serait Sam Bennerburg qui dans les années cinquante a participé à une affaire de contre-espionnages ayant fait polémique en URSS. Toujours est-il que la réputation d'un détective repose sur sa capacité à être méticuleux, efficace et détaché de son enquête. Certains se spécialiseront dans un domaine, d'autres seront plus aptes à diversifier leur champ d'action, le tout étant que le sentiment d'un détective ne doit pas compter dans le rapport qu'il donnera ensuite au client. Il n'est là que pour recueillir des témoignages, des preuves, des choses matérielles qui ne doivent en aucun cas l'influencer.

L, en choisissant les affaires qui l'intéressent, brise dès le départ cette règle. Ce qui serait une sécurité émotionnelle devient alors un gage de qualité et donc de motivation supplémentaire pour le détective. Dès l'instant où L fait un choix, il y a alors subjectivité et finalité personnelle.

Il serait difficile de trouver une explication à cette pratique mais peut-être peut-on y voir l'envie de L d'être impliqué, et d'être reconnu pour ce qu'il est, un détective influencé par ses propres objectifs, mais qui parviendra néanmoins à résoudre les affaires les plus pénibles.


La porte s'entrouvrit sur un visage fatigué. Et absolument pas japonais.

- Je ne veux rien acheter, fit l'homme en regardant Matt d'un air soupçonneux.

- Joseph Croshaw ?

Il eut un temps d'hésitation et dans ses yeux éteints brilla soudain un éclat de panique. De toute évidence, on ne l'avait plus appelé comme ça depuis bien longtemps.

- Vous vous trompez, dit-il alors en anglais, dans un chuchotement furieux. Vous faites erreur, au revoir.

Au moment où il voulut refermer la porte, Matt coinça son pied dans l'espace qu'il restait. L'homme, exaspéré, le regarda.

- Vous pouvez toujours essayer une nouvelle fois, dit Matt en souriant narquoisement. Mais vous savez, je suis très douillet donc si vous me pétez un os en tentant de refermer votre porte, attendez-vous à ce que je gueule comme un putois jusqu'à qu'on vienne voir ce qu'il se passe.

Matt appuya ses doigts gantés sur la tranche de la porte et exerça une pression pour empêcher son interlocuteur de refermer une nouvelle fois.

- Ca ne prendra que quelques minutes.

Après un silence qui sembla durer une éternité, Joseph Croshaw soupira bruyamment et s'éloigna. Matt, soulagé, entra dans le minuscule appartement en désordre, nota un cendrier sur la table salie de taches de dessous de verre puis s'appuya contre le comptoir qui séparait la cuisine du salon. Croshaw s'était assis dans le canapé-lit défait et le fixait avec méfiance. Matt devina qu'il pouvait traverser la salle en moins de huit pas, et sentit soudain un sentiment de claustrophobie l'envahir. Il n'était absolument plus à l'aise dans ce genre d'endroit exigu.

- Alors, qu'est-ce que vous voulez ? Pour qui travaillez-vous ? lança brusquement Croshaw.

Matt cligna des yeux, pensif.

- C'est une bonne question, en fait. Mais je pense qu'il faudrait mieux dire… « avec qui » je travaille, non ?

Il réfléchit quelques secondes avant de rire. Croshaw le regarda de travers, de plus en plus soupçonneux.

- C'est pas grave, répondit Matt en souriant toujours. Je ne suis pas important. Par contre, vous, vous l'êtes.

- Moi ?

- Je vais donc vous poser ma question : qu'est-ce qu'un ancien agent de la CIA fait à bosser avec le SPK ? Ou plutôt, un truc clandestin qui n'est justement plus le SPK, puisqu'il a été officiellement dissous ?

Malgré l'éclairage misérable de l'appartement, Matt vit parfaitement le visage déjà pâle de Croshaw perdre le peu de couleurs qui lui restait.

- Vous travaillez pour la CIA, c'est ça ? demanda-t-il d'une voix qu'il tenta de maîtriser.

Matt ricana, et son interlocuteur, perturbé, eut un léger mouvement de recul.

- CIA, SPK, FBI, et pourquoi pas le KKK, qu'est-ce que j'en ai à branler ? avoua-t-il, hilare. Non, vraiment, vous occupez pas de moi.

Il tourna la tête, trouva une chaise et s'assit à califourchon dessus, appuyant son menton sur ses bras croisés. A travers le verre de ses lunettes, il fixa longtemps Croshaw.

- Je sais que vous mourrez d'envie de sortir votre flingue, dit Matt dans un murmure, le corps tendu par la concentration. Vous pouvez toujours le faire si ça vous rassure, je m'en fous. Je vous le dis, je ne suis pas là pour vous causer d'ennuis.

Sans quitter Croshaw des yeux, il fouilla dans une des poches de son manteau et sortit son paquet de cigarettes qu'il posa en évidence sur la petite table. Il sentit alors, subtilement, la position de Croshaw devenir plus souple et comme il l'avait deviné, l'homme sortit de sous sa chemise un Glock de 9 mm, mais le garda en main, le canon en direction du comptoir. De sa façon de s'assoir, Matt comprit qu'il ne lui faudrait qu'une demi-seconde pour tourner le bras et le toucher en pleine tête.

Allumant sa cigarette, puis remettant son briquet dans son manteau, il observa encore une fois Croshaw. Très mince, les traits tirés par une fatigue nerveuse, il avait des cheveux blonds courts et une bouche mince, presque féroce. Il avait l'air de quelqu'un de profondément rancunier, même si Matt ne parvenait pas à s'expliquer cette impression.

« J'ai vu trop de gueules de ce genre à Philadelphie », pensa-t-il avant se redresser légèrement.

- Je suis venu vous proposer un marché.

- Un… marché ? répéta Croshaw, méfiant.

- Rien de très génial, mais qui pourrait vous aider.

Il y eut un léger silence. Matt tira sur sa cigarette, exhala.

- Les gens sont cons, vous trouvez pas ? dit-il d'un ton songeur. Non, je dirai plutôt qu'ils ne sont pas curieux. Enfin, si je me base sur ma définition, je peux dire que je suis plutôt con, moi aussi. Mais pas vraiment, finalement, puisque j'aime bien regarder des choses sur Internet. Des trucs pas forcément légaux. Mais des fois, les trucs légaux me branchent.

- Où voulez-vous en venir ? demanda Croshaw, exaspéré, son bras tenant l'arme ayant comme un léger geste de menace.

- Peu de personnes l'ont remarqué. Vous savez, ce truc absolument tordant qu'a été l'application 318.

Le visage de Croshaw s'assombrit.

- Ce…

- Oh rien de bien officiel, n'est-ce pas. Mais ça a causé un beau bordel pendant un mois ou deux avant que le vieux Sairas oublie un instant d'être débile et fasse disparaître cette application.

Matt leva la tête, la cigarette entre les lèvres.

- Je me souviens pas des mots exacts mais bon grosso modo…

- Tout agent de la CIA réprouvant Kira de manière ostentatoire, allant jusqu'à influencer ses compétences et son professionnalisme sera suspendu ou même renvoyé, l'interrompit Croshaw d'une voix glaciale.

Matt sourit légèrement.

- Le zèle de certains de vos supérieurs vous a coûté votre place. Pourtant, j'ai épluché votre dossier et je dois dire que vous m'impressionnez pas mal. Un type brillant. Vous aviez même fait partie des Forces Spéciales. Quel dommage.

Matt tapota sa cigarette au-dessus du cendrier avant de regarder Croshaw.

- Et maintenant, vous revoilà au Japon. Pourquoi avoir quitté notre beau pays des Etats-Unis, monsieur Croshaw ?

Croshaw ne répondit pas mais ses yeux devinrent froids, tout à fait impénétrables. Lentement, après un long silence pesant, il tendit le Glock dans la direction de Matt qui ne bougea pas d'un millimètre sur sa chaise bien qu'il sentit nettement toute sa peau devenir aussi dure et insensible que du marbre.

- Je vous souhaite bien du courage pour cacher mon corps, murmura-t-il, une sueur froide coulant dans son dos, tout en essayant de donner à son visage un semblant d'expression calme.

- Quel est ce marché ? demanda Croshaw sans le quitter des yeux.

- Continuez à me pointer cette saloperie sur la gueule et vous pouvez être sûr que je risque pas d'aligner un mot cohérent avant un petit moment.

Croshaw le dévisagea encore un instant avant de poser le Glock bien en évidence sur la table, à portée de main. Dehors, Matt entendit une voiture de police, puis une musique provenant de l'appartement d'à côté.

- Kira a tué un de mes amis, répondit enfin Croshaw. Il travaillait pour le FBI et avait été envoyé au Japon pour enquêter sur Kira. Il s'est fait tuer par cette ordure et on m'a viré car j'avais refusé de dénoncer à mon supérieur hiérarchique un de mes collègues sur ses tendances… anti-Kira, ajouta-t-il d'une voix amère. On m'a foutu à la porte… juste pour ça !

Matt écrasa sa cigarette dans le cendrier avant de reprendre son paquet. Par une sorte de mimétisme typique d'un fumeur, Croshaw sortit ses propres cigarettes et s'en alluma une à son tour.

- Et vous avez été contacté par le SPK, reprit Matt, fronçant les sourcils.

- Pas tout à fait. Ce n'est pas le chef du SPK qui m'a appelé mais un ancien collègue. Dès que la dissolution du SPK a été confirmée par le Président, j'ai reçu un appel.

Croshaw eut un rire bref et sans joie.

- Le SPK est un organisme minable, déclara-t-il avant de tirer sur sa cigarette. Mais j'ai pas pu m'empêcher d'y croire. Je pense que j'ai toujours aimé ce genre d'énergie désespérée.

Matt rit à son tour.

- Le chef du SPK vous semble désespéré ?

- Pourquoi vous me posez cette question ?

Matt secoua la tête, baissant les yeux sur l'extrémité rougeoyante de sa cigarette.

- Ca fera rire quelqu'un que je connais. Donc, reprit-il comme si son intervention n'avait jamais eu lieu, quelqu'un travaillant au SPK vous a contacté.

- Je n'ai pas été le seul, il y a eu un grand appel partout. Toute personne pouvait aider le SPK. Bien sûr, certains ont ouvert leur grande gueule à ce sujet. Et d'autres en ont profité pour dénoncer. Au final, le seul grand coup du SPK a été lorsqu'il a pu se barrer du bâtiment, avant que Kira ne le trouve.

Matt inclina légèrement la tête vers la fenêtre d'où il devinait les lumières de Tokyo.

- L'énergie désespérée, hein.

- Si vous m'avez trouvé, vous savez alors quel est mon travail, conclut brusquement Croshaw.

- Evidemment. C'est pour ça que je suis venu vous voir.

Matt lui adressa un sourire froid.

- Je veux acheter votre poste.

Croshaw le dévisagea sans véritablement comprendre. Il exhala une bouffée de sa cigarette puis se redressa.

- Acheter mon poste, répéta-t-il, impassible.

Matt fouilla dans la poche intérieure de son manteau avant de laisser tomber sur la table une liasse de billets. De la cendre se dispersa sur la table, tomba sur le sol du salon mais aucun des deux hommes n'y fit attention, continuant de se regarder.

- Ce n'est pas grand-chose pour l'instant mais ça devrait pouvoir payer votre billet d'avion pour retourner à New York.

- Vous n'êtes pas sérieux, répondit Croshaw dans un rictus.

- Vous croyez que ça me plaît de faire ça ? rétorqua Matt d'une voix égale.

Croshaw haussa les épaules.

- Je ne fais pas ça pour l'argent. Enfin, pas tout à fait.

Matt soupira, prit un temps de réflexion puis soudain éclata de rire. Il tira sur sa cigarette avant de se remettre à rire, manquant de s'étouffer à cause de la bouffée qu'il venait d'inhaler. Stupéfait, Croshaw le jugea silencieusement du regard.

- C'était donc ça, finit par dire Matt, amusé.

Croshaw ne répondit pas.

- Le chef n'en sait rien, pas vrai ? Il ne sait pas que vous bossez auprès de Takada. Pas la moindre chance qu'il soit au courant. Donc, si vous bossez pour le compte du SPK mais que le chef n'en sait rien, c'est qu'un de ses agents vous a demandé de le faire pour lui.

Croshaw grogna sourdement.

- Le SPK est foutrement minable, ça, je suis bien d'accord avec vous. On peut vite faire le calcul : sur les trois pauvres clampins qui restent, lequel vous a demandé de venir au Japon ?

Croshaw ne dit rien. Matt, de plus en plus intéressé, exhala et les volutes grises de la cigarette s'épanouirent dans l'air lourd et pesant de l'appartement.

- Tant pis, concéda-t-il avant d'hausser les épaules. On s'en fout de son nom. C'est quand même drôle. Les agents ne font pas assez confiance à leur chef et veulent en apprendre de leur côté ? J'ai encore du mal à y croire… ah ! Non, raté, reprit-il en voyant Croshaw grogner de façon presque imperceptible. Je m'en doutais.

Il soupira une nouvelle fois.

- Vous devez protéger un agent, c'est ça ?

- Je pense que ça suffit, répondit sèchement Croshaw, visiblement à bout de nerfs. Vous n'avez rien à me proposer.

- Vous plaisantez ? répliqua doucement Matt sans se départir de son sourire intéressé. Je vous fous dans les bras votre seul moyen de survie, mon gars.

Le visage de Croshaw ne changea pas d'expression.

- Survie ? répéta-t-il comme si Matt avait parlé d'une voix trop basse pour comprendre ce qu'il avait vraiment dit.

Matt tira sur sa cigarette, les yeux baissés vers l'argent sur la table.

- Si vous restez à votre poste, vous allez crever. C'est tout bête, répondit-il d'une voix légère. Si moi, alors que je ne vaux pas grand-chose, sais qui vous êtes, Kira le sait aussi. Oh et j'y pense, je parie que le chef du SPK également. Ou alors il est vraiment, vraiment devenu con, ajouta-t-il plus pour lui-même que pour son interlocuteur.

- C'est une menace ?

- Bordel, vous êtes con ou quoi ? lâcha enfin Matt, agacé. Je cherche à sauver votre peau.

Croshaw eut un rire sec qui ressembla presque à un aboiement.

- Vous pensez que ça me fait peur ? J'ai bossé dans des trucs bien plus dangereux et croyez-moi, je ne crains pas ce poste-là. Si c'était le cas, je ne serai jamais venu ici.

Matt ne répondit pas aussitôt. Il regarda Croshaw, puis l'argent posé sur la table une nouvelle fois.

- Vous allez vous faire tuer si vous restez à votre poste, et ça, personne dans le SPK ne le saura, reprit-il d'une voix glaciale. Ce ne sera pas par moi, car je ne m'intéresse pas à ça, mais bientôt vous vous réveillerez dans un sac de toile qui finira tout au fond de l'eau.

Il se tut, tourna la tête vers l'arme toujours posée dans sa direction.

- Vous êtes trop visible. Et ça ne fera de bien à personne.

Croshaw pinça les lèvres. Matt, sentant qu'il ne pourrait pas aller plus loin, se leva à ce moment, sans un dernier regard pour la liasse de billets.

- Vous pouvez toujours en parler au SPK, mais ce sera déjà trop tard pour vous, vous n'intéresserez plus personne. Vous pouvez également rester à votre poste et continuer votre travail mais au final, vous n'y gagnerez rien. Et puis vous finirez par crever car vous n'aurez pas cessé de gesticuler en brassant de l'air.

- Qu'est-ce que vous feriez avec mon poste ? demanda Croshaw d'une voix étrangement calme comme s'il n'avait pas écouté Matt quelques secondes auparavant.

- Moi ? sourit Matt.

Il cessa de sourire quand il croisa le regard implacable de son interlocuteur.

- Oh. Moi, rien. Je vous l'ai dit, je suis pas important. Si je peux vous empêcher de faire des conneries, je serai déjà bien content.

- Vous ne savez pas à qui vous parlez, rétorqua Croshaw, mais il était difficile de savoir s'il était énervé ou non.

- Je l'ai jamais su. Mais j'aime bien avancer comme ça, sans savoir. Pas savoir, c'est mieux qu'en savoir trop.

Croshaw avait allumé une nouvelle cigarette et la fumait les yeux fermés.

- Il y a un avion pour New York ce soir, ajouta Matt avant d'ouvrir la porte. J'ai oublié l'heure du vol, mais de toute façon ce n'est pas à moi de vérifier.

Croshaw ne répondit pas et Matt quitta l'appartement.

Il n'y avait plus que le couloir mal éclairé qui l'attendait et les jambes encore tremblantes, la respiration soudainement troublée, Matt se mit en marche, encore abasourdi par ce qu'il venait d'accomplir.

Pas à refaire tous les jours, mais stupéfiant.


Erald Coyle et Deneuve étaient si différents l'un de l'autre que cela en était presque comique. Dans le milieu des détectives, leur rivalité était connue par tous et les journaux ne comptaient plus les échanges de propos haineux entre les deux hommes. On ignorait beaucoup de choses à leur sujet –un gage de qualité pour un détective, ce n'était pas l'homme qui importait, mais celui qui travaillerait avec rapidité et minutie, mais quelques informations avaient circulé, permettant au public de dresser un portrait minimaliste.

Erald Coyle était ce qu'on appelait un « de la vieille école », et exerçait depuis vingt ans avant que L n'apparaisse sur la scène publique en 1994. Sa spécialité était l'enquête sur les entreprises, l'espionnage industriel et tout ce qui peut comporter un enjeu économique mondial. Il devint l'ennemi des grandes sociétés, car il avait pour motivation de dévaliser quiconque le paierait assez cher pour cela. Son nom finit par devenir récurrent et lorsqu'une société commençait à devenir très importante, elle pouvait être sûre que le nom de Coyle, d'une manière ou d'une autre, allait lui être néfaste. Ses honoraires étaient astronomiques, connus par tous, toujours tenus et payés d'avance. Si un classement des détectives les plus riches du monde avait un jour été publié, Coyle aurait pu se placer dans les dix premiers.

Deneuve avait commencé en 1985 sur l'affaire du président du Conseil de cette même année, dévoilant des informations capitales sur un détournement de fonds qui aurait pu servir à l'armée. Il frappa fort, mais après ce coup d'éclat décida de rester plus secret sur son travail. Son champ d'actions était un peu plus large que celui de Coyle, et il était très bon pour les conflits politiques et militaires, à la manière de Sam Bennerburg, mais en plus discret. On ne savait rien de lui, à part qu'il était d'origine canadienne, et qu'il était sans aucun doute plus jeune que Coyle. Les deux détectives s'étaient évités tant que possible malgré la haine manifeste qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre – Coyle détestait Deneuve pour ses méthodes qu'il jugeait beaucoup trop « sournoises » Deneuve ne supportait pas Coyle pour sa «mégalomanie chronique »- jusqu'à tomber sur la même affaire en 1995, une affaire de meurtres qui avait marqué toute la côte Ouest des Etats-Unis, prenant même une dimension internationale lorsqu'une femme provenant d'Europe fut retrouvée morte, devenant alors la cinquième victime.

De nombreux détectives décidèrent de se pencher sur cette affaire, et L en fit partie. En 1995, il avait déjà résolu plus d'affaires que Coyle et Deneuve réunis et sa réputation gagnait en importance de jour en jour. Plus secret que Deneuve, et d'un tempérament plus agressif encore que celui de Coyle, L devenait une valeur sûre du milieu. Il finit par s'intéresser à l'affaire plus tardivement que les autres, et le gouvernement américain lui proposa même un contrat pour travailler pour eux sur une période de dix ans, avec de nombreux avantages diplomatiques si L menait et réussissait son enquête.

L refusa le contrat mais fit passer le message du gouvernement aux autres détectives, Coyle et Deneuve compris. A cette période, Coyle et Deneuve détestaient et jalousaient L pour son rapide succès amplement mérité et décidèrent alors de provoquer le détective sur son propre terrain. Ainsi, en secret, les trois détectives prirent contact et se posèrent tous les trois un défi: celui qui résoudrait l'affaire gagnerait le contrat du gouvernement, mais également l'identité des deux autres perdants ainsi que toute sa clientèle.

L réussit à attraper le meurtrier en février 1996. Le jour où il vint symboliquement prendre les codes de Coyle et Deneuve, il décida à la dernière minute de ne pas demander à Quillsh d'y aller à sa place et, après avoir choisi un endroit sans aucun risque pour lui, il réunit les deux détectives pour la remise des codes.

C'était un hôpital de campagne laissé à l'abandon, à quelques dizaines de kilomètres d'une ville perdue du Texas, et ce soir-là, L était venu armé. Une arme à feu réglementaire, comme n'importe quel officier en service, une arme qui lui avait paru incroyablement légère tout le temps du trajet jusqu'au point de rendez-vous.

- Je ne sais pas pourquoi tu fais ça, que veux-tu te prouver ? avait demandé Quillsh avant de le laisser partir. Tu as gagné, tu pouvais très bien demander qu'on envoie les codes d'une toute autre façon.

L avait souri, claquant la portière. Malgré le froid, il ne portait toujours pas de chaussettes et ses talons étaient déjà glacés. Les mains dans les poches de son manteau, il avait fait un dernier salut de la tête.

- C'était un défi. Et mon honneur était en jeu. Quand le nom est mis en jeu, il faut alors toujours se comporter comme si notre vie en dépend.

Quillsh avait soupiré, et son corps s'était comme voûté sous l'afflux d'une fatigue brutale.

- J'oublie parfois que tu n'es encore qu'un enfant, L.

L avait haussé les épaules, ressentant soudain comme une pointe de tristesse et d'ennui. Ce n'était pas facile à expliquer, pas même pour lui et pourtant c'était ainsi. L'hiver était une pointe de douleur, une image qu'il avait du mal à oublier, et qui finirait par s'estomper, sans jamais réellement s'effacer de sa mémoire.

- Quinze ans ans, ce n'est plus être un enfant. Je trouve…

- Oui ?

Il avait souri une nouvelle fois.

- Je me sens déjà trop vieux.

Et sur ces mots il s'était dirigé en direction de l'hôpital. Il faisait encore trop froid à cette période de l'année, et L avait passé au préalable le lieu au peigne fin, pour éviter d'y trouver quiconque d'indésirable à son rendez-vous. Il brandit sa lampe torche devant lui, tandis que ses pieds craquaient sur les débris de verre de ce qu'il restait des fenêtres principales. Dans l'ombre, il crut voir des armoires vidées, aux tubes de médicaments éparpillés, leur contenu depuis longtemps pillé ou alors écrasé au sol, répandant un mélange de poudre et de poussière.

- Qui va là ? demanda une voix très grave et rocailleuse dans le deuxième couloir à gauche de l'accueil.

L ne répondit pas, leva un bref instant sa lampe torche et la lumière blême vint frapper pendant quelques secondes un visage aux rides très marquées, et aux joues piquées d'un début de barbe grise. Puis la silhouette s'éloigna, sifflant furieusement de s'être faite découvrir ainsi. Il entendit le déclic caractéristique d'une arme que l'on chargeait et ne bougea plus. La lune était haute, et le ciel dégagé, laissant apparaître un peu de lumière à travers les fenêtres. L leva une main, aperçut son ombre. Il était exposé.

- … Coyle, dit-il à voix basse.

L'homme se rapprocha de quelques pas, et L devina qu'il pointait une arme sur lui. La sienne reposait toujours dans son manteau, l'autre main tenant la lampe torche éclairant le sol.

- Qui t'es ? Deneuve ?

Il ricana, toussa. Il devait fumer beaucoup, nota L, ne bougeant toujours pas.

- Bien sûr que non, reprit soudain Coyle comme s'il ne s'était pas vraiment adressé à L. Deneuve n'est pas aussi con. Mais L l'est encore moins que lui. Alors qui t'es ?

L releva la tête. Même dans l'obscurité, il sentit les yeux de Coyle plonger dans les siens. Ce fut une sensation légère, comme une main an contact d'un métal chauffé à blanc, et L ressentit dans tout son corps une tension instinctive, un réflexe qu'il ne pouvait mettre sur le compte que d'une intelligence animale, que ni lui ni Coyle ne pourraient expliquer.

- Je suis qui vous voulez, répondit-il d'un ton léger. Je suis L si vous le voulez, ou bien je peux être seulement quelqu'un qui a été envoyé par L.

Il sortit son autre main, délaissant ainsi son arme dans la poche, la paume ouverte. Coyle ne baissa pas son bras pour autant, et amusé, L ne lui en tint pas rigueur. Après tout, il n'avait pas précisé dans sa demande de rendez-vous que les détectives viennent sans être armés.

- Je suis venu prendre les codes.

Coyle grimaça. L l'entendit plus qu'il ne le vit et lentement, fit remonter le faisceau de lumière de sa lampe torche jusqu'au ventre de Coyle. Il vit un manteau épais, l'arme qui était un Smith&Wesson d'un calibre tout à fait commun, et ses doigts qui éclairés donnaient l'impression d'avoir été sculptés dans du marbre.

- Tu as l'air foutrement bizarre, mon garçon, lança soudain Coyle d'une voix songeuse, et L retint un rire en notant le décalage entre les mots utilisés et le ton qu'employait le détective pour s'adresser à lui. Assez bizarre pour que je pense vraiment que tu sois L, et ça, c'est vraiment une idée saugrenue.

- Vous avez l'air d'y croire. Encore une fois, vous avez le choix.

Coyle ricana une nouvelle fois.

- Je pourrais te tuer et laisser ton corps ici. Le temps qu'on te retrouve, je serai déjà bien loin.

- Oh je ne pense pas, fit une voix plus douce dans le dos de L. Il faudrait alors faire disparaître tous les témoins gênants.

L se retourna. Levant les mains au-dessus de la tête comme si c'était lui que Coyle menaçait de son arme, le ciel clair de la nuit jouant sur sa silhouette mince, Deneuve lui souriait. De là où il se trouvait, L parvint à mieux voir son visage. Il discerna des cheveux sombres, très bien coiffés, des traits sans aucun doute plus jeunes que ceux de Coyle, mais des rides étaient très présentes au coin des yeux, ce qui faisait que Deneuve avait l'air de toujours sourire. Il portait un blouson en cuir au col mouton, et des jeans.

- Vous voulez toujours prendre la meilleure part du marché, Coyle, reprit Deneuve et L perçut dans sa voix son accent canadien, très léger, mais impossible à dissimuler complètement. Ou bien je vous aide à tuer ce garçon, et nous ferons comme si ce défi n'avait jamais eu lieu. Puis nous finirons par nous revoir et nous nous entretuerons.

Coyle grogna, incapable de cacher son dédain pour le détective.

- Vous avez assez de fierté pour ne pas faire ça, continua Deneuve. Je respecte ça chez vous.

- C'est bien la seule chose que vous respectez chez moi, blanc-bec.

- Si vous le dites, se contenta de répondre laconiquement Deneuve.

L s'était éloigné de trois pas sur la droite et à présent à distance égale, les trois détectives se dévisageaient en silence. L tendit une nouvelle fois sa paume ouverte.

- Tu es envoyé par L, hein ? demanda Deneuve, ne se souciant même pas de le considérer comme un adulte. Ma foi, je le vois bien faire ça. Tant mieux, tu me diras.

- Je peux être qui vous voulez, répéta L, légèrement vexé bien qu'il n'en montra rien.

Deneuve le considéra pensivement, les bras croisés. Il avait des yeux très clairs, peut-être bleus, même si L n'en était pas tout à fait sûr. Il devait avoir un peu plus de quarante ans.

-… Très bien, murmura-t-il. Je suppose que nous n'avons pas le choix.

- Vous…, commença Coyle d'une voix furieuse avant de laisser sa phrase en suspens.

Deneuve fouilla dans sa veste et en sortit la pochette d'un CD.

- Tout est là-dessus. Mes codes de sécurité, mes rapports d'enquête. Tout ce que m'ont demandé mes clients et tout ce que j'ai pu prendre aussi sur eux.

- Une assurance, hein ? fit L, plus amusé qu'agacé. Je vois.

- Vraiment ? rétorqua Deneuve et L entendit comme de la moquerie dans sa voix. Si vous pouvez être qui je veux, alors je veux seulement que vous ne soyez absolument personne.

- Vous ne me croyez pas, sourit L. Peu importe.

Il sortit son arme et à la même seconde, plus vite qu'il ne l'aurait cru, Deneuve avait fait de même, tenant adroitement la sienne de la main gauche, le CD toujours dans la main droite.

« Un gaucher… En agitant ainsi le CD, il a voulu m'induire en erreur… », songea L, intéressé.

Coyle pointait toujours son arme sur lui mais il n'en soucia pas.

- Vos codes, fit froidement L.

- Vous n'êtes pas L, je n'ai donc aucune raison de vous donner ceci, dit Deneuve d'une voix presque polie.

-Vous croyez ? Je tiens tout de même à vous dire qu'une voiture se trouve à une centaine de mètres de là. Si vous ne remplissez pas votre part du marché, cette même voiture s'en ira et avant même que vous ne vous en rendiez compte, toutes vos informations seront vendues à la presse.

- Mais bien sûr, rétorqua Coyle, dédaigneux. Si c'était le cas, pourquoi nous demander nos codes ?

Il se tut, et soudain, laissa échapper une exhalation horrifiée.

- Ce salaud n'aurait pas osé… !

Deneuve tenta de sourire mais cela se transforma rapidement en un rictus peu convaincant.

- Depuis le début, dit-il, la voix soudain pincée par la colère. Depuis le début, il savait.

- Je le savais, dit L, et malgré eux, les deux autres hommes le fixèrent comme si c'était la première fois qu'ils le voyaient vraiment. Mais…

Il abaissa son arme, tendit de nouveau la main libre.

- L est un détective. Et il existe encore des règles qu'on ne peut pas encore tout à fait enfreindre.

Coyle soupira une nouvelle fois.

- L mérite d'aller se faire pendre, voilà tout.

Dans un bruit sourd, il fit tomber au sol ce qui dans la pénombre semblait être une disquette. L ne bougea pas, attendant que Deneuve lui donne le CD.

- Pour quoi faire ? demanda ce dernier sur un ton songeur.

- Vous auriez dû vous poser cette question avant, répliqua L d'une voix impassible.

- De toute façon, nous serons toujours là, lança Coyle, toujours aussi furieux. Vous ne pourrez pas nous faire disparaître comme ça.

L se tourna enfin vers lui et sourit.

- Bien sûr, répondit-il calmement. Vous êtes toujours des détectives. Ca ne changera rien.

Les doigts de Deneuve effleurèrent les siens, et le CD en main, L s'éloigna encore une fois de quelques pas.

- Vous avez peur, dit brusquement Deneuve.

Il y eut un bref silence.

- Je vous demande pardon ? lança L.

- Vous avez peur que cela vous arrive aussi, continua Deneuve, rangeant son arme dans sa veste. Perdre votre identité. Et oui, je veux bien vous le dire : c'est atroce.

Coyle grommela quelque chose d'inaudible avant de s'avancer jusqu'à la porte.

- Vous vous défendez en attaquant le premier, conclut Deneuve, et ses yeux, bien que froids, semblaient sourire. Mais vous avez raison, ça ne changera rien. Peut-être parce que vous n'en avez aucune depuis le début, d'identité.

- C'est bien triste, se contenta d'ajouter Coyle avant de s'en aller d'un pas lourd.

- Tenter de rendre le gagnant misérable est aussi une bien triste façon de cacher sa rancœur de perdant, murmura L d'une voix atone.

Deneuve le fixa un court instant et eut un rire bref et presque sincère.

- Nous sommes des hommes, c'est normal. Mais je doute que tu le comprennes encore.

L cligna des yeux. Deneuve se détourna de lui et s'en fut rejoindre Coyle à l'extérieur. Lentement, tenant toujours son arme, il ramassa la disquette et le souffle se dissipant devant son visage en une brume froide, il resta ainsi, accroupi, les genoux contre la poitrine, observant les deux silhouettes sous le ciel d'hiver s'éloignant lentement l'une de l'autre, irrémédiablement ennemies, réduites à l'anonymat.


Mello descendit de la moto de fonction qu'on lui avait assigné. C'était un modèle japonais, une Yamaha XJS 1200 comme les six autres qui constituaient le reste de la garde à moto de Takada, mais il commençait à s'y faire. C'était une grosse cylindrée, extrêmement puissante et qui demandait énormément de contrôle pour être maniée correctement. Mello était plus habitué à des modèles plus petits, plus nerveux également mais après plus de deux semaines, il prenait même un certain plaisir à piloter ce modèle, quand bien même son travail demeurait tout aussi dangereux, ingrat et paradoxalement aussi vide.

Matt avait été imbuvable les cinq premiers jours. Furieux contre Mello et étrangement contre lui-même, il avait demandé, supplié, jusqu'à enfin ordonné d'une voix glaciale que Mello cesse de faire partie de la garde de Takada, car ce n'était pas à son meilleur ami de le faire, mais bien lui.

- Si j'ai pris des risques auprès de Croshaw, c'était bien pour t'épargner ça, avait-il fini par avouer, exaspéré par le refus de Mello, ayant déjà récupéré les papiers que Joseph Croshaw avait fini par envoyer à l'adresse que lui avait indiqué Matt. Tu es recherché, Mello. Et encore plus maintenant. Si tu veux tellement crever, laisse-moi au moins te préparer une pancarte avec marqué dessus « JE SUIS UN CRIMINEL ANTI-KIRA » et te la foutre autour du cou, ça ira bien plus vite que de jouer au chien de garde pour cette Takada.

- Croshaw renseignait un agent du SPK, avait répondu Mello, n'arrivant même pas à être agacé contre son ami. Tu as réussi je ne sais comment à le persuader de laisser tomber ce boulot mais tu ne dois pas oublier l'essentiel.

- Et quoi donc ?

- Tu sais conduire une moto ? avait demandé Mello, d'un sourire cruel.

Matt, décontenancé, avait grommelé que oui, plus ou moins, qu'il avait besoin de s'y remettre mais que cela n'empêchait rien.

- Que ce soit toi ou moi, l'agent du SPK doit déjà être au courant que Croshaw a laissé tomber son poste. Croshaw devait sûrement avoir plus peur qu'il ne le laissait croire, pour partir aussi vite après ton bluff de la dernière fois.

- Raison de plus. Il devait sentir que quelque chose n'allait pas. Ce type a fait partie des Forces Spéciales après tout.

- Mais un gamin comme toi a su le dérouter, avait dit Mello en mettant son blouson de cuir.

- Laisse tomber, tu veux ? avait brutalement répliqué Matt d'un ton cassant. Oublie ce coup de chance et redescends sur Terre une minute : qui te dit que personne dans la garde de Takada est au courant, hein ?

- Tu l'as dit toi-même : Croshaw était un étranger, les autres gardes ne faisaient pas attention à lui et puis il ne s'est jamais techniquement approché de Takada. Cinq autres gardes font exactement le même travail que lui dans la semaine, donc les risques sont encore moins élevés pour la sécurité. Changer le groupe de manière régulière, tout en gardant le même noyau professionnel autour de Takada est pour eux la bonne façon de faire.

Matt l'avait fixé, désabusé.

- On dirait que tu cherches à te rassurer, avait-il murmuré avant que Mello ne quitte leur planque.

« C'est peut-être le cas », songea Mello, laissant la moto sur le parking qui était réservé à la garde personnelle de Takada.

Il était seulement dix-sept heures et demie mais le soleil se couchait déjà et malgré le verre teinté de son casque, Mello parvenait à voir encore très bien tout autour de lui. Près de la porte principale des studios de la NHN, quelques agents de la sécurité discutaient tout en fumant une cigarette. Le groupe du soir n'allait pas tarder à les remplacer mais Mello savait qu'ils ne relâcheraient pas leur attention jusqu'au dernier moment, et vit le renflement discret de leur arme sous leur veste.

Mello passa de l'autre côté de l'immeuble, pour éviter de les croiser. Bien que Croshaw ne se soit jamais mêlé à eux, il était difficile à présent pour Mello de s'approcher davantage, à cause de sa cicatrice. A partir d'une certaine distance, même le verre teinté de l'écran de son casque finissait par trahir son visage. La douleur était toujours présente, des picotements fugaces qui passaient sur sa peau comme de brefs courants électriques. Travailler pour garder un œil sur Takada avait au moins un mérite : celui de lui donner un emploi du temps particulièrement bien rempli, l'obligeant donc à rationner ses doses de Codeis par tranche de quatre heures, deux au grand maximum quand la fatigue, le stress et la douleur étaient trop fortes, ce qui lui était déjà arrivé trois fois en deux semaines. Ses horaires étaient très cadrés, mais il n'avait jamais refusé de faire des heures supplémentaires –par ailleurs refuser lui aurait valu un rapport, et deux refus pouvaient même inciter le chef de la sécurité à chercher un remplaçant, ce qui l'obligeait parfois à faire les deux services consécutifs, de sept heures du matin jusqu'à deux heures du matin suivant.

Il ne pouvait pas téléphoner à Matt dans la journée car les téléphones portables personnels étaient interdits. Chaque agent de sécurité était muni d'un téléphone portable donné par le chef du groupe afin d'être toujours en contact pour diverses opérations. Mello était donc sur écoute et chaque agent connaissait sa position sitôt qu'on suivait son téléphone sur un radar. On l'avait heureusement très peu appelé depuis le début de son travail et Mello s'efforçait toujours de garder le silence. On ne lui demandait pas de tâches extraordinairement compliquées : il suffisait de prendre part au voyage du matin, puis celui du retour, et également patrouiller dans les environs pour diminuer le risque d'une quelconque tentative d'agression ou d'acte terroriste à l'encontre de Takada et par extension quelqu'un d'important pour Takada autour de la NHN.

Il ne devait pas avoir énormément de monde à cette heure-ci dans la section de sécurité, située à l'arrière des studios. Mello sentit une odeur tenace de transpiration et de vêtements ayant mal séché dès lors qu'il entra dans le couloir. La troisième porte à gauche était ouverte, comme il l'avait prévue et sans même frapper, il l'ouvrit.

Lidner se retourna dès l'instant qu'elle l'entendit mais elle ne sembla pas étonnée.

C'était une salle de repos strictement réservée à la garde personnelle de Takada. Quatre bancs contre les murs, une table et quatre chaises, un distributeur de boissons et quelques casiers pour y mettre des affaires de rechange complétaient les lieux. Il n'y avait qu'une petite fenêtre munie de barreaux située trop haut pour qu'on puisse y voir l'extérieur. Les lumières étaient éteintes, et un éclat ocre et orange se diffusait péniblement dans la pièce, accentuant les traits marqués par la fatigue du visage de Lidner. Elle se tenait debout, près de la fenêtre ouverte, fumant elle aussi une cigarette. Il était convenu dans son contrat qu'elle ne pourrait fumer qu'à ses temps de pauses, en général lorsque Takada serait à l'antenne et prise en charge par la production.

Elle tenait son bras gauche contre sa poitrine, soutenant le coude de la main droite qu'elle portait à ses lèvres pour fumer sa cigarette. Mello ne l'avait pas vue depuis un mois mais il lui semblait qu'elle avait maigri, bien que ce fait ne provoqua chez lui aucune émotion particulière. Avec son tailleur noir et ses chaussures à talons plats, sa masculinité latente en ressortait grandie.

- Sors d'ici, lança-t-elle après un temps de silence.

- Pas de caméra, pas de micro, c'est une situation rêvée, rétorqua Mello d'une voix très calme.

Lidner se surprit à sourire. Elle était très légèrement maquillée, mais avec la lumière de l'extérieur, elle semblait presque trop jeune, comme une adolescente.

- Dans ta bouche, cela sonne bizarrement.

- Je n'ai rien dit.

- Peu importe. Va-t-en. Si tu veux discuter, attends que je te recontacte plus tard dans la soirée.

Mello la vit tirer sur sa cigarette encore une fois, avant d'exhaler presque délicatement et de s'appuyer contre le mur. Elle était tournée dans sa direction, et même à travers le verre de l'écran du casque, Mello devinait qu'elle le regardait sans ciller, implacable, presque furieuse sans qu'il ne puisse expliquer pourquoi.

- Tu m'en veux pour Croshaw ? demanda-t-il en souriant.

Elle haussa les épaules mais il y eut comme une raideur nerveuse dans ce geste.

- Ce n'était pas toi qui l'avais contacté pour le travail.

- Non ! lança Lidner presque trop sèchement. … Non, ce n'est pas moi, répéta-t-elle d'une voix plus douce. Je ne lui avais pas demandé…

Mello soupira. Il commençait à avoir chaud à garder son casque aussi longtemps mais il ne pouvait pas l'enlever maintenant.

- Qu'est-ce que Near pense de tout ça ? demanda-t-il plus pour lui-même que pour Lidner. Il doit aimer recevoir des coups de couteau dans le dos.

- Ce n'était pas moi, répliqua Lidner, agacée. Et c'était une idée stupide dès le début.

- Ce gros balourd me semblait plus intelligent, dit Mello, moqueur.

Lidner leva la tête, laissa échapper un ricanement.

- Rester n'est pas stupide. Il voulait être sûr que je ne risque rien.

- Ce type est plus sexiste que je ne le pensais alors, répondit Mello.

Lidner haussa une nouvelle fois les épaules, puis grimaça. Elle avait des courbatures à force de rester debout toute la journée.

- Nous sommes trop peu nombreux, dit-elle alors mais il y avait dans sa voix une sorte d'intonation presque creuse, comme si elle ne croyait pas tout à fait à ce qu'elle disait. Nous ne pouvons pas nous permettre une seule erreur.

- Croshaw est une belle erreur. Il est parti sans un regard pour le SPK dès qu'il en a eu l'occasion.

- Par ta faute.

Mello ricana.

- Non, pas la mienne. Il lui a suffi d'une petite tape sur l'épaule pour comprendre qu'il n'avait pas sa place ici. N'importe qui d'assez doué aurait su le convaincre.

Lidner le dévisagea étrangement. La lumière de l'extérieur déclinait à vue d'œil et de l'éclat ocre commençaient à succéder les teintes mauve et bleutée de la nuit.

- N'importe qui… comme ton ami ?

Mello ne répondit pas.

-… Je me suis inquiétée quand il a décroché à ta place, tu ne peux pas m'en vouloir, ajouta-t-elle plus faiblement, comme si elle avait peur que quelqu'un d'autre que Mello ne l'entende.

- Je suppose que tu l'as dit à Near.

Ce n'était même pas une question.

- Je n'ai rien dit, Mello. Ca ne concerne pas l'affaire, ni le SPK. C'est toi qui es recherché, pas lui. Ce que tu fais est dangereux.

- Tu es bien plus proche de la mort que moi, Lidner. Takada sait qui tu es, et sait qui est Kira. Je prends peut-être des risques, mais je ne suis pas un pion dont Near et Kira se jouent tout en prenant en compte la stratégie de l'autre.

Il y eut un silence pesant.

- C'est que tu veux croire, répondit Lidner d'une voix presque plate, détachée de la conversation. Mais ça ne me regarde pas.

Elle tourna légèrement le poignet gauche pour regarder sa montre.

- Je dois y aller, Takada a bientôt fini sa réunion avec la production. Je t'appellerai ce soir avec mon téléphone personnel, mais s'il te plaît ne viens plus me voir comme ça. On risquerait de nous surprendre. Tu n'es pas censé te trouver ici.

Elle se tut brusquement quand elle réalisa que Mello s'était rapproché d'elle, tenant entre ses doigts gantés un bout de papier plié en deux. Elle le regarda comme s'il s'agissait d'un objet étrange, qu'elle n'avait jamais vu de sa vie.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Donne ça à Near. En réponse à sa demande de me voir. Tu peux le lire, si tu en as envie, précisa-t-il quand il lut dans ses yeux une lueur de curiosité. Ca me dérange pas, ça n'a rien de personnel.

Lidner eut l'air amusé.

- Ca a toujours été personnel entre vous deux.

- Explique-moi ça, vu que tu as l'air de si bien nous connaître, Near et moi.

- Je n'ai jamais dit ça. Je ne peux pas l'expliquer. Ca se voit, c'est tout.

Mello baissa les yeux. Lidner, avec ses chaussures à talons plats, faisait toujours quelques centimètres de plus que lui mais ça ne le gênait plus tant que cela à présent. Il devina le bracelet en cuir noir de la montre à son poignet gauche, puis sa cigarette qui finissait par se consumer, tenue entre l'index et le majeur de la main droite si proche du mur que ses phalanges l'effleuraient. Les yeux de Lidner étaient presque incolores dans la pénombre teintée de rouge de la pièce, attentifs, presque intéressés. Mello n'aimait pas cette impression, elle lui était mauvaise et douloureuse comme un souvenir désagréable. Le souvenir d'une table jonchée d'armes à feu dans une cave, les jambes lourdes et le cœur battant à tout rompre, fermant à tout prix les yeux pour coller une autre image à la réalité.

Tu cherches à te rassurer, avait dit Matt.

Cela n'avait jamais été aussi vrai qu'à cet instant.

Les yeux de Lidner s'écarquillèrent quand Mello attrapa sa cigarette mais elle ne fit rien pour l'arrêter. Mello considéra pensivement l'extrémité rougeoyante.

- Tu m'as l'air fâché.

- Je ne le suis pas.

- Est-ce que tu couchais avec Croshaw ? demanda-t-il soudain, presque amusé.

Lidner le dévisagea, sourit.

- Non, répondit-elle sincèrement. Tu crois vraiment que j'ai le temps pour ce genre de choses ?

- Je ne crois rien du tout.

- Pourquoi tu me demandes ça ?

Mello releva la tête. Il eut comme une impression de lourdeur à la nuque. Sûrement à cause du casque.

- Ca ne te travaille pas ?

Le sourire de Lidner s'épanouit.

- Est-ce qu'en savoir plus sur ma vie sexuelle t'aidera dans ton enquête ?

- Cette question… elle m'est vraiment adressée ? J'aurais presque cru que tu te la posais à toi-même.

Le corps de Lidner se raidit subtilement quand Mello avança la cigarette jusqu'à son visage. La fumée, âcre, presque épicée –Mello n'en avait jamais senti de pareil, l'odeur des cigarettes de Matt étant plus lourde mais moins piquante, s'éleva, atteignit les yeux de Lidner qui fit une grimace, battit des paupières jusqu'à ce que des éclats de larmes apparaissent, donnant une brillance floutée à son regard. Son souffle devint plus ténu, presque chaud contre le casque de Mello, comme une légère buée qui s'en fut aussitôt.

- … Si ce que je suis en train de te faire te met dans cet état-là alors je pense que je comprends mieux que toi ce qui te travaille, murmura Mello, sans se départir de son sourire amusé.

Lidner ferma les yeux, les rouvrit. Mello reconnaissait cette expression, horriblement humaine, fragile, mise à nu, et la voir sur le visage d'une femme dont il parvenait pas encore à déterminer ce qu'il pensait d'elle le terrifiait.

Il écrasa la cigarette contre le mur, à cinq centimètres du visage de Lidner, mais ne s'éloigna pas aussitôt. Il tendit l'autre main en possession du papier et sans dire un mot, le lui déposa dans une des poches de sa veste. Le visage de Lidner s'assombrit.

- Si tu ne sais pas ce que tu veux, cesse donc, dit-elle à voix basse. Tu t'approches toujours des choses dont tu me méfies.

Mello eut l'air étonné, bien que Lidner ne le vit pas à travers le verre teinté de l'écran de son casque.

- Si je ne le fais pas, qui le fera ?

Il se détourna d'elle, et sans rien dire d'autre, quitta la salle de repos.

Lidner expira bruyamment, et lentement étreignit ses propres bras, comme si elle était prise d'un frisson. Il faisait quasiment nuit et dans le bruit des voitures tout autour du studio, elle entendit le grondement caractéristique de la moto de Mello, un vrombissement qui finit par s'estomper dans le brouhaha de la ville.

Elle s'écarta du mur contre lequel elle s'était appuyée, sortit le papier de sa poche, le déplia. Elle ne dit pas un mot mais après un moment qui lui sembla extrêmement long, elle tourna la tête et observa la sombre brûlure du mégot, semblable à un insecte mort.


Déjà les choses deviennent brumeuses

Et ô Dieu que ces nuages m'effraient !

Ce labyrinthe menaçant est si tortueux et confus

Et brisé en mille éclats oubliés

Un sentiment d'horreur dont l'origine n'est plus.

Notre traitement est insuffisant

Encore des trajets à travers ce couloir

Difficile d'en dire combien

Et ça pourrait ne pas marcher

Le désespoir et l'agonie se prolongeraient

Être pire, ou retourner au point de départ

Il y a tellement de risques à prendre

Et personne ne m'a laissée le choix.

La pièce est vide à présent

Mais la peur est toujours là

Elle imprègne le lieu en souvenirs troubles

Pour ceux qui ont regardé cette pièce vide

Pour ceux qui en ont fait l'expérience.

Anne Mueller, The Room, Berkeley Community Health Project Newsletter, Californie, Décembre 1974.

- Je pense que ce n'est pas une bonne idée. Non, c'est même une très mauvaise idée.

Il ne fit même pas attention au regard nerveux que lui lança Quillsh tandis qu'ils se rapprochaient de l'hôpital.

- Les mauvaises idées sont plus révélatrices que les bonnes, Quillsh, répondit-il calmement.

L'inventeur soupira mais ne répondit pas. Le chauffeur gara la voiture sur le parking, puis sortit et ouvrit leur portière. L eut un temps d'hésitation devant le bâtiment blanc et la main légère et tiède de Quillsh lui effleura le poignet pour le rassurer. Un simple contact sur le poignet qui lui insuffla comme une sorte de pensée presque paisible. Le chauffeur lança un regard à Quillsh, lui demandant silencieusement quoi faire mais ce dernier se contenta de sourire.

Encore assis sur la banquette arrière, les genoux contre la poitrine, il fixait l'hôpital sans bouger, les yeux grands ouverts comme s'il se trouvait dans un autre monde. Quillsh observa la courbe de sa mâchoire très pâle, ses épaules un peu raides et ses mains, furtivement, qui tremblaient, crispées sur ses jambes. Il n'avait pas manifesté un tel trouble depuis qu'il était entré pour la première fois de sa vie à la Wammy's House.

Après un temps, L déplia les jambes et sortit enfin de la voiture, rejoignant Quillsh qui avait déjà fait quelques pas en direction de l'hôpital. Il faisait frais pour un mois d'avril et L avait dû porter sur l'ordre de Wammy un manteau et une écharpe car le vent était très froid dans la région. Lorsqu'il s'avança, il tint l'écharpe du bout de ses doigts, la regarda un court instant avant de la poser sur ses épaules, sans même l'enrouler autour de son cou. Ses chaussures étaient mal lacées, son manteau mal boutonné, mais rien dans sa posture ne donnait l'impression qu'il s'en souciait.

- Laisse-la donc, murmura Quillsh, légèrement amusé, avant de lui prendre délicatement l'écharpe lui battant les côtes à chacun de ses pas. Il fera bien assez bon à l'intérieur.

L hocha de la tête, détourna les yeux. Il avait beau faire plus âgé que ses douze ans, il semblait étrangement vulnérable, presque perdu et Quillsh sentit une pointe de tristesse lui blesser la poitrine.

- Je n'aurai jamais dû accepter, dit-il à voix basse.

- Exact, répondit L et dans sa voix Quillsh entendit une ironie mordante, presque féroce qui n'allait pas avec son regard troublé. Ne t'en fais pas, Quillsh. De nous deux, je serai celui qui aura le plus de regret.

L'air était d'une chaleur presque étouffante après le froid de l'extérieur. L sentit aussitôt cette odeur propre et aseptisée de l'hôpital, et une effluve de désinfectant, si faible, si ténue, mais présente dans tous les couloirs, s'accrochant aux vêtements, aux mains et aux cheveux de tous. Quillsh marchait devant lui, son écharpe enroulée dans son bras, la tenant comme un objet fragile. Il était déjà venu ici car il n'hésitait pas un instant, prenant le couloir de droite sans un regard pour celui de gauche, ne vérifiant pas une seule fois quelle était la section dans laquelle il se trouvait. Il avait des chaussures toutes neuves d'un noir brillant, remarqua L, le suivant sans mot.

Le sol était d'un blanc écru, en linoleum, les murs d'une teinte légèrement plus sombre, bien que cela n'était guère visible à cause de l'éclairage un peu trop jaune, et L devina des traces de roues de fauteuil roulants, ailleurs encore la semelle d'une chaussure provenant de l'extérieur –il avait plu une heure ou deux avant qu'ils ne parviennent jusqu'ici. Les sons étaient étouffés, mais presque trop forts et cela l'étonna, n'étant pas habitué à voir autant de personnes circuler d'un pas aussi pressé que Quillsh.

- Alexandre, l'appela Quillsh, et L se hâta de le rejoindre.

Il lui semblait à présent que les infirmières et les aides-soignants étaient encore plus rapides, mais tout aussi occupés que dans les autres sections.

- Je l'ai vu il y a bien longtemps, dit Quillsh dans un murmure, même s'il donnait l'impression qu'il récitait un texte pour se convaincre de quelque chose et non pas qu'il s'adressait à L. Oh il était encore jeune, mais maintenant…

L tourna la tête. Une infirmière venait de quitter une pièce aux portes blanches battantes se refermant lourdement après son passage. Pendant un bref instant, il vit une silhouette crayeuse lui tournant le dos, assise sur une chaise puis plus rien.

- Oh, c'est vous, que je suis content de vous voir ! fit un homme s'avançant dans leur direction.

L cessa tout mouvement. Bien des années plus tard, il se rappellerait encore de ce qui allait suivre, et les images resteraient très nettes, d'une telle précision photographique qu'il lui suffirait par la suite de seulement fermer les yeux pour tout revoir sans oublier un détail. Dans la lumière trop jaune du couloir, Quillsh avait tendu la main vers l'homme en face de lui et fait un dernier pas, claquant ses chaussures d'un noir brillant que L ne lui avait jamais vu aux pieds auparavant. L, surpris dans son observation de la salle aux portes blanches, n'avait pas vu tout de suite aperçu le visage de l'homme mais du coin de l'œil avait deviné la couleur gris taupe de son pantalon, sa chemise, et enfin sa blouse blanche, tandis qu'il pressait contre son flanc gauche un dossier à la couverture bleue sur lequel L ne put lire le numéro. Puis il avait levé la tête, immobile, les bras ballants, croisant le regard de celui qui s'était adressé à Quillsh.

Lorsqu'ils se regardèrent, L eut l'impression d'entendre un bruissement dans l'air, une sensation de suffocation qu'il n'avait jamais éprouvé aussi intensément, et il réalisa que ce n'était pas lui mais bien l'homme lui renvoyant son regard qui était dans un état aussi soudain qu'étrange. Ses yeux, qu'il avait d'une couleur trop pâle pour être concrètement nommée, furent en une seconde vides de toute confiance, de toute certitude professionnelle et humaine et se mêlant progressivement à sa sincère bonne humeur, une expression de doute et même de peur vint jusqu'à assombrir les traits de son visage. Il contempla L depuis ses chaussures mal lacées jusqu'à ses yeux noirs et pendant un instant si bref que L crût le rêver, il ouvrit la bouche, prêt à dire quelque chose dans un murmure qu'il serait le seul à entendre, quelque chose qui était une pensée si frêle qu'elle disparut sans même passer ses lèvres, déjà réprimée et refermée à double tour.

Puis il leva la tête pour regarder de nouveau Quillsh, et enfin le bruissement dans l'esprit de L se tut, aussi brutalement que si quelqu'un l'avait giflé pour lui faire reprendre conscience.

- Howard, ravi de vous retrouver, répondit Quillsh comme si rien n'avait eu lieu, serrant fermement la main de l'homme. Vous n'êtes plus tout jeune, mon cher ami.

- Je n'oserai vous dire la même chose, Quillsh. Quand j'ai su que vous passeriez aujourd'hui, j'ai tout fait pour libérer un peu de temps pour vous.

Il se tourna vers L mais ce fut si fugace qu'il n'eut le temps de rien dire. De toute évidence, l'homme évitait de le regarder dans les yeux.

- Et qui est ce jeune garçon ? Votre fils ? ajouta-t-il comme s'il s'agissait d'une plaisanterie.

Il avait une voix très douce mais d'une intonation ferme qui était indéniablement celle d'un homme ayant un poste à responsabilités. L les reconnaissant tous. Il portait des lunettes à verre rectangulaire et une monture très fine, quasiment transparente. Il ne devait pas être très vieux, moins de cinquante ans assurément, mais il était de ces hommes dont le visage reste le même jusqu'au dernier moment de leur vie, avec quelques rides seulement plus marquées à chaque nouvelle décade.

- Oh non, il s'agit d'un des enfants dont je m'occupe, répondit Quillsh, habitué au même mensonge depuis déjà deux ans. Il s'appelle Alexandre.

- Je me rappelle encore de vos projets, c'était quelque chose de fantastique.

Quillsh se tourna vers L et souriant toujours, désigna l'homme de la main.

- Je te présente Howard Linnberman. C'est le directeur de l'hôpital de St-Austell. Nous nous sommes connus il y a plus de dix ans.

- Quinze ans, déjà, non ? rectifia en souriant Linnberman.

- Et vous étiez déjà plein d'avenir. Je vois que je ne me suis jamais trompé à votre sujet. Un brillant psychiatre.

Il y eut pourtant dans la voix de Quillsh une intention ouverte, un peu traînante mais Linnberman n'eut pas l'air de la remarquer. L ne disait toujours rien. Une douleur venait de le frapper entre les deux yeux, une migraine soudaine et puissante, le forçant à focaliser son attention sur tout autre chose que le visage de Linnberman. Il semblait plus vieux que sur les photos qu'il avait trouvées de lui, mais il avait exactement cette même expression, d'une prévenance et d'un sérieux tels qu'on ne pouvait les ignorer très longtemps.

- Alexandre, murmura soudain Linnberman mais son ton fut étrange, craintif et moqueur à la fois.

L porta deux doigts à son front, laissant le froid de sa peau calmer le début de fièvre qui le prenait. Il sentit Linnberman s'approcher de lui, puis enfin sa main sur son épaule tout son corps se raidit, et il repoussa mentalement l'homme de toutes ses forces. Linnberman le regarda, sembla chercher quelque chose en lui, et ses doigts furent une brève seconde comme des tenailles. Tout en souriant doucement, ses ongles se plantèrent dans le manteau épais de L, une pression presque menaçante tandis qu'ils continuaient de se dévisager.

« Je sais ce que tu as fait et tu n'en parleras pas, pas devant moi… mais je n'ai pas besoin de te le demander », pensa L, le visage blême de fatigue, impénétrable.

Il le savait déjà. Cependant les doigts de Linnberman remontèrent légèrement jusqu'à sa nuque, la prenant en coupe, et d'une force que L ne lui soupçonnait pas, il lui fit faire quelques pas jusqu'à Quillsh qui, nerveux, avait assisté à la scène sans rien dire. Quand bien même il aurait voulu intervenir, il n'aurait pas pu.

Tu ne devras rien faire si jamais quelque chose se produit. Ce n'est pas à toi de regretter, Quillsh.

- Je trouve que cet enfant a l'air fatigué, dit Linnberman d'une voix amicale. Avez-vous fait un long voyage ?

- Oh, plusieurs heures de route, mais je m'en voudrais de vous gêner. Vous devez être très occupé.

- J'ai une réunion dans une heure. Je peux encore…

La voix de Linnberman devint progressivement basse, comme étouffée dans un tissu épais et L, clignant des yeux, réalisa qu'il était loin de la conversation, loin de cet endroit. Ce fut comme s'il s'apprêtait à s'évanouir, les oreilles chaudes et le front douloureux mais pourtant, il n'éprouva rien qui s'apparentait à un malaise. Rien d'autre que cette émotion qu'il n'avait plus connue depuis des années, un mélange de terreur et de curiosité qui le fascinait autant qu'il le redoutait et de nouveau à travers la conversation à peine audible, il crut entendre le bruit cristallin d'un objet se brisant au sol, le ruissellement de l'eau gouttant de l'évier au carrelage…

Il fit demi-tour et malgré l'appel de Quillsh, puis la réponse paisible de Linnberman, il s'éloigna, s'avançant sans hésiter jusqu'aux épaisses portes blanches battantes. Il crut sentir un tremblement dans ses jambes quand il entra dans la pièce et, silencieux, il vit enfin ce qu'il avait depuis toujours refusé d'admettre.

C'était une grande salle aux fenêtres donnant vue sur le jardin de l'hôpital, mais le temps s'était de nouveau dégradé depuis que L était entré et le ciel était devenu très sombre, tandis que les branches des arbres se retrouvaient secouées par un vent violent et froid. On avait allumé les lumières, et le tout donnait une atmosphère triste de fin d'après-midi en hiver.

Trois adultes étaient assis à une table, jouant aux cartes. Ce fut ce que crut L au début avant que l'un des joueurs, une femme, se repose les cartes sur la table dans un bruit mat, avant de se mettre à pester contre le deuxième joueur assis en face d'elle, un homme âgé de la quarantaine. Sa voix était molle, presque pâteuse, mais toute l'intention y était. Le troisième joueur ne disait rien. Il fixait son jeu sans vraiment le voir, laissé à la vue de tous, ce que les deux autres joueurs ne semblaient pas remarquer.

Un peu plus loin, un homme âgé était assis dans un fauteuil roulant, les mains jointes sur le ventre. Il avait les yeux mi-clos, la tête légèrement inclinée en arrière. Il émettait des expirations s'atténuant pour devenir de temps en temps plus forts, tandis que des larmes coulaient sur son visage marqué ça et là de tâches de vieillesse. Une jeune fille murmurait pour elle-même, enroulant des mèches de cheveux autour de son index, s'accoudant à un livre ouvert. Il y avait encore deux autres personnes d'un âge que L ne put définir avec exactitude assis à une autre table, les yeux baissés, s'ignorant mutuellement.

De la musique classique passait en un fond sonore si discret, si léger que L ne parvint pas à deviner d'où il provenait. Il ne reconnut pas l'air, se demanda si c'était quelque chose de connu et réalisa que personne dans cette pièce ne devait s'en soucier. Une femme assise dans un des rares fauteuils –le reste étant surtout des chaises autour des tables, tentait de faire du tricot tandis qu'un infirmier lui montrait de temps en temps en lui prenant son ouvrage des mains. A chaque fois, la femme se mettait à gémir, comme une petite fille qui se voyait retirer son jouet, et dès qu'elle le reprenait, son visage s'illuminait de soulagement et enfin de fierté quand elle réussissait à faire plusieurs mailles à la suite. Elle ne devait pas avoir plus de quarante ans.

Assez ! Assez, ça suffit !

« Sors d'ici », fit une voix autoritaire dans sa tête. « Sors d'ici tout de suite. Sors d'ici, tu n'as pas à te rappeler ça. »

J'oublie tout. Mais je n'oublie pas assez.

Il la vit, toute seule, observant le jardin par la fenêtre qui se trouvait le plus près de lui. Une de ses épaules était appuyée contre le verre, et les doigts de sa main droite frottaient la peau de son avant-bras gauche, comme si elle tentait de se réchauffer. Elle avait les cheveux gris, emmêlés, et L aperçut ses veines, très épaisses sous la peau blanche, en longs chemins bleus et verts sur sa gorge et le dos de ses mains. Ses yeux n'étaient ni vagues, ni vides, seulement perdus, regardant au-delà du jardin. Elle avait le corps d'une femme normalement mince mais qui avait pris très rapidement quinze kilos sans rien y faire, et cela s'en ressentait surtout dans les traits bouffis de son visage, rendus compact par l'hébètement dû à la dose de médicaments journaliers.

Elle ne semblait pas remarquer que quelqu'un la regardait. Ses doigts continuaient de frotter la peau de son avant-bras, si profondément que L entendait même le bruit du mouvement, apercevant la rougeur prononcée, même saignante, tant et tant elle accomplissait le même geste.

Elle inclina légèrement la tête vers la fenêtre, comme si quelque chose venait de s'en aller et qu'elle était la seule capable de le voir.

- La chaleur…, souffla-t-elle d'une voix étonnamment frêle, qui n'allait pas avec son physique. La chaleur est mauvaise…

Elle se mit à répéter ces mots sans jamais arrêter de frotter son avant-bras. L'infirmier, pourtant de l'autre côté de la pièce, l'entendit au bout de la dixième fois et laissant l'autre patiente avant son tricot dans les mains, s'en alla la voir. Il s'approcha, sans tenter de la toucher, mais se penchant vers elle comme il l'aurait fait avec une personne ayant de véritables blessures physiques.

- Mme Brigson…

- La chaleur, il faut que je m'en éloigne… Mon garçon, elle devient très gênante ici, elle se permet de venir jusqu'à moi alors que je lui ai formellement interdit de le faire.

Tout en parlant, elle n'avait cessé de frotter sa peau, pas tout à fait inconsciemment, mais avec une énergie distante, comme si elle faisait quelque chose d'important dont elle avait l'habitude. Son élocution était très claire, mais sa voix si légère que L crut qu'elle allait finir par s'effondrer en larmes d'un moment à l'autre.

- Elle aime passer par la fenêtre, alors je la surveille. Mais elle finit toujours par atterrir jusqu'ici. Et je ne veux pas qu'elle vienne me déranger, ou même qu'elle dérange les autres, vous comprenez ?

Elle leva la tête, s'arracha à la contemplation du jardin et ses yeux s'ancrèrent dans ceux de L, tétanisé.

- Vous comprenez, n'est-ce pas ? dit-elle de cette voix vibrante, s'adressant à lui.

Il ouvrit la bouche, ne trouva rien à répondre. C'était impossible.

- L… L, tu ne dois pas rester là ! fit soudain la voix de Quillsh, puissante, tonnante même, et L n'entendait même plus la musique classique diffusée dans la salle, ou cette voix qui ne cessait de le tourmenter, ni même le bruit du vase éclatant en morceaux contre la porte.

Les doigts de Quillsh le prirent par l'épaule, un geste brusque mais plein d'inquiétude à la fois et L ferma les yeux, ne chercha plus à discuter et le suivit. Sa tête lui faisait mal à en hurler.

- Ce n'était pas une bonne idée, murmura Quillsh tout en marchant d'un pas rapide. Ce n'était pas une bonne idée. Qu'avais-tu donc à gagner ?

L s'arrêta. Quillsh, surpris, fit de même.

Il lui sembla que les portes battantes se refermaient lourdement derrière eux.

- Y avait-il quelque chose à gagner dès le départ? rétorqua L d'une voix égale.

Quillsh ne répondit pas.

Personne n'en aurait été capable.


Après la deuxième sonnerie, Mello raccrocha son téléphone portable. Il n'avait pas envie de laisser un message sur le répondeur de Matt et pour la première fois depuis qu'il l'avait retrouvé, il ne se sentit pas fâché contre lui parce qu'il ne lui avait pas répondu. Il devait avoir ses raisons, et malgré tout ce qu'il pouvait dire, il était sûrement l'une des personnes les plus prudentes que Mello connaissait. Qu'il eût fait de la prison, du trafic, ou quoi d'autre encore Matt était juste Matt.

Rester l'attendait sans en avoir l'air. A présent qu'il avait le temps de l'observer sans être consumé par la rage –sa première rencontre avec l'agent du SPK avait failli aboutir à une fusillade dans le QG, il voyait que ses larges épaules étaient tendues par une contraction nerveuse, mais son visage demeurait inexpressif. Mello ne dit rien. L'holster de Rester n'était pas visible sous son imperméable, mais son attitude était telle que Mello pouvait le deviner comme dessiné en traits lumineux dans son esprit. Une brève image de L vint le surprendre dans sa réflexion. Ce fut un écho distant, et il se souvint du détective soulevant une arme, la déposant devant lui tandis qu'il continuait de lui expliquer la différence entre un homme dangereux en possession d'une arme à feu et un autre homme qui saurait se servir d'une arme. «Il n'y en a aucune précisément, car l'un comme l'autre dégaineront leur arme à la même seconde. Ce qui fera toute la différence sera le dixième de seconde supplémentaire et la minuscule pression de l'index car un homme qui sait se servir d'une arme saura pourquoi il tire, l'homme dangereux saura pourquoi il tue. »

De toute évidence, Rester avait voulu voir Mello avant de le laisser entrer. Pour être sûr qu'il ne fasse rien de dangereux, sûrement, bien que cela semblait à Mello aussi ridicule qu'inutile puisqu'il portait son Colt dans une poche de son blouson, et Rester ne l'avait pas fouillé. Ils entrèrent dans l'immeuble, et Mello, toujours aussi silencieux, n'enleva pas son casque de moto. Rester eut comme une sorte de sourire, même si l'intention n'y était pas.

- Il n'y a pas de caméra ici. Nous avons passé tout le bâtiment au peigne fin, il est complètement sûr.

Mello dut se mordre l'intérieur des joues pour réprimer la remarque sordide qu'il s'apprêtait à lancer. Le QG de New York avait été lui-même déclaré bâtiment complètement sécurisé, mais cela n'avait pas empêché Mello d'y faire entrer un espion avant de se débarrasser des trois-quarts des agents qui constituaient le SPK. Cependant, il ne répondit pas, le corps soudain lourd d'une fatigue physique et mentale ayant enfin fini par drainer le reste d'énergie qu'il lui restait. Il venait tout juste de finir son service chez Takada et n'avait pas eu le temps de se reposer un peu avant de repartir.

« Non », rectifia-t-il mentalement. « Je n'en avais pas envie, voilà pourquoi… »

Il n'y avait pas d'heure, pas de jour précis. Il aurait pu ne jamais venir, ignorer la demande de Near, à la rigueur en jouer pour l'inclure dans ses plans. Depuis leur dernière rencontre, Lidner avait tout fait pour l'éviter. Cela n'avait pas été extrêmement ardu car elle était quasiment en permanence aux côtés du porte-parole de Kira.

« Peut-être a-t-elle eu honte », pensa Mello tandis qu'il suivait Rester dans un long couloir aux murs noirs et à la moquette d'un bleu sombre.

- Mello ?

Il releva la tête. Rester s'était arrêté à quelques pas d'une porte métallique fermée à l'aide d'un code à la place de la poignée. Mello fixa son attention sur les chiffres, se demanda combien de minutes il lui faudrait pour déverrouiller le système de sécurité. Pas assez pour s'enfuir avant que les agents ne le découvrent. Trop peu pour se sentir déçu.

- Je ne sais pas pourquoi Near a demandé à te voir, et je pense que je n'ai pas envie de le savoir non plus.

Mello sourit cruellement sous son casque.

- Tu aimes parler pour ne rien dire ou bien tu comptes me raconter quelque chose d'important ? Tu as peur que je dénonce Near ?

Bien qu'il y eût une intonation interrogative dans sa voix, Mello l'avait pensée comme une affirmation. Le visage de Rester était aussi impénétrable qu'auparavant. Il savait maîtriser ses tics nerveux et ses micro-expressions, mais Mello avait appris depuis longtemps à les lire L avait tenu à ce qu'il ait une formation exemplaire. Même à travers le verre teinté de son casque, il parvint à deviner les minuscules plis entre les sourcils de Rester et les tendons de son cou apparurent un bref instant en lignes doubles sous la peau, tandis qu'il comprimait ses muscles pour garder une posture neutre.

- Je me moque royalement de ce que tu peux penser de moi, lança Rester d'une voix dénuée d'émotions. Peu importe que Near t'ait défendu la dernière fois, tu serais déjà mort si on m'en avait laissé l'occasion.

- Je reconnais bien là la logique des Forces Spéciales, répondit Mello sans se décontenancer. Tu meures d'envie de me descendre, hein ? Tu n'es pas le seul.

Son sourire s'élargit, et il fut persuadé que Rester le vit.

- Mais même mort, je vaudrais toujours bien plus que toi.

Rester ne répondit pas, ce qui l'amusa. Un homme plus stupide et plus nerveux ne s'en serait pas privé. Mais pas Rester.

« Near sait quand même choisir ses agents », songea Mello et il ne sut déterminer si cela l'agaçait ou non.

- Si j'étais un danger pour Near, il ne m'aurait jamais contacté. Et s'il était un danger pour moi, je ne serai jamais venu. En plus, pourquoi le tuer maintenant ? précisa-t-il en haussant les épaules. A quoi bon gagner si le perdant ne peut pas assister à ma victoire ?

- Comment peux-tu prendre ça à la…

- Je crois que Near m'attend, l'interrompit froidement Mello, ayant compris ce qu'avait voulu dire Rester. Si tu as encore quelque chose à déclarer, fais-le maintenant.

Rester se contenta de le dévisager et Mello sentit tout le mépris à son égard passer sur son corps comme des coups, mais cela ne le fit pas fléchir une seconde. Cela n'était rien comparé à ce qu'apprêtait à répondre Rester, et il savait que si jamais l'agent avait fini sa phrase, tout son calme, tout son sang-froid, tout ce en quoi il avait cru pour enfin arriver jusqu'à cet immeuble aurait volé en éclats. La barrière de ses émotions aurait été détruite et rien n'aurait pu l'arrêter, pas même la minuscule idée logique et saine de ne pas tuer Rester sur le champ, sans le moindre état d'âme.

Personne ne pouvait comprendre à quel point il était sérieux.

« Si tu veux voir le visage en sang de L à ma place, je te le laisse avec plaisir », pensa-t-il férocement tandis que Rester activait la porte. « Alors peut-être que seulement à ce moment-là, tu comprendras que je ne pourrai jamais prendre ça à la légère. »

Ce fut l'éclat blafard des écrans qu'il vit en premier. Des dizaines de lumières tout autour de lui, et des dizaines de visage différents qui continuaient de parler sans que le moindre son ne se fasse entendre. Sur des constructions métalliques, les écrans étaient disposés jusqu'en haut des murs, et aussitôt Mello se sentit étouffé, mal à l'aise. Il n'aimait pas cet endroit, il ne parvenait pas à…

« Oui, je cherche à me rassurer… Je le sais, Matt, je le sais bien. »

Au centre de la pièce, recroquevillé, Near jouait et lui tournait le dos.

Encore une fois Near lui tournait le dos et au malaise succéda la colère, une colère presque rassurante par sa banalité, et il reconnaissait même ce mélange de jalousie et de frustration, ces émotions infantiles qui contrastaient avec les sentiments qu'il éprouvait aujourd'hui. Les épaules frêles de Near, sa nuque, et ses mains qui lui avaient toujours paru froides mais pourtant tièdes et agiles qui étaient là, devant lui il le vit reposer la figurine de super-héros au sol pour enfin, après un temps de silence, relever la tête et le regarder.

Trois mois séparaient leur dernière rencontre, aussi brève qu'embarrassante et indésirable, mais ce laps de temps sembla se tordre, se briser et disparaître et ce fut comme s'ils se revoyaient pour la toute première fois en quatre ans. Il fallut à Mello quelques instants pour réaliser que Near, tout comme lui, avait grandi. Ce n'était guère visible, à cause de sa position, pliant ainsi ses jambes sous lui, mais il y avait pourtant quelque chose de nouveau était-ce le fait qu'il lui semblait plus mince, plus pâle, ou encore plus distant, mais cela déstabilisa Mello.

S'il avait bien une chose qu'il ne supportait pas de voir changer, c'était Near. Il devait absolument rester celui qu'il connaissait depuis toujours, exactement le même, ou bien…

« Ou bien ça n'aurait plus aucun sens… »

Rester posa son manteau sur l'un des bureaux et le bruit faillit faire sursauter Mello. Il avait l'impression que cela faisait déjà une éternité qu'il regardait Near. Une voix dans sa tête, paniquée, lui intimait de partir, de s'en aller vite, ce n'était pas une bonne idée…

« Ce n'est pas ma peur », se força à penser Mello. « Ce n'est pas ma peur, ce n'est pas la mienne, ça suffit. »

Il retira enfin son casque et l'air tiède, renfermé de la salle le frappa de bien fouet. Les lumières étaient si pâles, si blêmes que la peau de Near en paraissait presque diaphane, et des cernes se dessinaient en ombres larges sous ses yeux, tandis que ses paupières étaient veinées de mauve, trace d'une fatigue et d'un manque de sommeil chronique. Il n'y avait que ses yeux qui n'avaient pas changé, toujours aussi froids et indifférents, regardant sans vraiment voir, et Mello de nouveau éprouva cette émotion qu'il avait toujours refusé d'admettre, cette émotion de violence, de colère, de rage même et son visage s'assombrit, s'efforçant d'oublier les images qui le hantaient, incohérentes et confuses.

Rester, de toute évidence mal à l'aise, s'éloigna pour aller sur un ordinateur au fond de la pièce. Mello attendait. Pas question pour lui de parler en premier.

Near émit une sorte de soupir et lentement, se mit debout. Il avait effectivement grandi, mais il restait malgré tout très petit pour son âge. Le voir sur ses deux pieds fut une image étrange, et Mello crut un instant se retrouver à la Wammy's House, et cette idée, terrifiante, dangereuse, fut aussitôt refoulée comme une vague indésirable. Il ne parvenait plus à demeurer celui qu'il était à présent son autre lui-même de quatorze ans refaisait surface, et toutes les émotions, tous les sentiments qu'il avait enfouis pour avancer sur le chemin qu'il avait choisi de prendre réapparaissaient tout d'un ensemble, plus forts encore, rongés par ce qu'il lui subsistait de culpabilité.

Même le bruit de frottement des pieds de Near au sol lorsque ce dernier s'éloigna de Mello pour atteindre un couloir sur sa droite lui fut intolérable. Les mâchoires serrées à un point que cela lui faisait mal, Mello suivit Near du regard, le vit ouvrir une porte et s'en aller. Rester, tout au fond, n'avait pas bougé mais Mello l'entendit émettre une sorte d'exhalation grave, à la fois comme un soupir et une expression d'étonnement. Si Mello était lui aussi surpris, il n'en montrait rien.

La porte était restée entrouverte. Tenant son casque sous le bras, empêchant ses doigts de trembler sous un flux de colère, Mello entra à son tour, avant de refermer la porte. Plongé dans la pénombre, il aperçut après quelques secondes la fin du couloir à dix mètres de lui, mais à seulement quelques pas sur la droite une strie de lumière sous une autre porte.

Tu t'approches toujours des choses dont tu te méfies.

Il avait toujours vécu ainsi.

La porte grinça quand il l'ouvrit, et la première chose qu'il vit, dans un coin de la pièce, fut une boîte de carton blanc, juste à côté d'une table nue. Des jouets de toute sorte jonchaient le sol, certains rangés en un tas bien spécifique, d'autres éparpillés comme si quelqu'un y avait donné un coup de pied. Une impression de déjà-vu lui retourna l'estomac et se sentant soudain nauséeux, il releva la tête. Dans la lumière ténue et dorée d'une lampe de chevet, Near le regardait, assis sur un lit dont les draps n'avaient pas été défaits. La chambre avait une odeur lourde de renfermé, les fenêtres closes et Mello devina que s'il arrivait à Near de dormir, ce n'était sûrement pas dans cette pièce. Malgré les jouets qui s'y entassaient, elle semblait inoccupée depuis des semaines.

Near avait enroulé autour de son index une mèche de ses cheveux, la tirant et la retournant comme autrefois. Il avait une jambe repliée contre sa poitrine, et dans la lumière, ses yeux étaient d'un noir étrangement brillant. Ce n'était que la lueur de la lampe se reflétant dans ses pupilles et cet éclat factice rassura Mello, lui donna une certaine contenance. Rien n'avait changé, rien n'avait pu changer entre eux.

- Tu es venu, dit Near à voix basse.

Mello, surpris, faillit éclater de rire. Il ne s'attendait pas à une phrase aussi vaine, et aussi dérisoire de la part de Near. Il se reprit très vite, le visage impassible.

- Je te l'ai déjà dit, je ne compte pas travailler avec toi.

- Je le sais bien, répliqua Near.

Sa voix était froide mais sans vraie énergie. C'était comme si Near suivait mentalement une chaîne de mots et les récitait les uns après les autres sans vraiment y faire attention.

- Je voulais te voir pour discuter de quelque chose, ajouta-t-il toujours de cette même voix basse. Quelque chose qui ne concerne pas Kira.

Mello ne répondit pas, les mâchoires serrées.

- J'ai retrouvé des biens de L. Je pense qu'il les a laissés pour toi.

- Quoi ?

Near soupira. Il semblait agacé et cette impression de condescendance hérissa Mello, et de nouveau il crut être son autre lui-même de quatorze ans, prêt à frapper celui qui lui avait pris sa place. Il serra sa main libre en un poing compact, menaçant.

- Pourquoi tu ne me le dis que maintenant ? Qu'est-ce que tu comptais en faire ?

- Si tu crois que je les ai volés, c'est bien stupide, répliqua Near sèchement.

Le visage de Mello s'assombrit.

- Je te permets pas, Near. Si tu veux poursuivre ton enquête, je te conseille de te taire. Deux dents en moins ne te gêneront pas pour continuer à faire le malin.

Near le dévisagea, tenant toujours une mèche de cheveux autour de son index. Après un temps de silence, il sourit. Ce fut moins encore qu'une ébauche de sourire, mais Mello le vit parfaitement, malgré le peu de lumière dans la chambre.

- Je suppose que tu as retrouvé Matt, dit-il enfin.

Mello garda le silence.

- Je ne pensais pas le dire un jour, mais… tu parles comme lui. Tu as la même intonation sur certains mots. Avant, c'était lui qui t'imitais et maintenant, c'est lui qui t'influence. Je ne savais pas que ça pouvait être possible.

- Ca suffit, dit brusquement Mello. Si tu as des choses qui appartenaient à L, c'est qu'elles te reviennent, puisque tu es officiellement son successeur. Si tu n'as plus rien à me dire, je m'en vais.

« Va-t-en », fit la voix dans sa tête. « Oublie ce que tu as vu autrefois, pars tout de suite. »

A force de rester debout la douleur de son genou commençait à être difficilement supportable. Quant à son visage, certaines parties de son front et sa joue gauche étaient d'une chaleur désagréable, comme engourdies par la fièvre. Il sentait dans son blouson le flacon de Codeis mais il refusait de le prendre en face de Near. C'aurait été avouer une de ses faiblesses, et s'attribuer volontairement une humiliation de plus. Ses blessures et ses souvenirs suffisaient.

Near se remit debout. Mello, appuyé contre la porte, ne le quittait pas des yeux. Il sentait ses doigts trembler d'une colère banale, apaisante même, car c'était à présent la seule émotion qu'il reconnaissait comme authentique et vraie auprès de Near. Il ne voulait plus rien voir d'autre. Et surtout pas le visage en sang de L.

- A quoi pensais-tu quand tu t'es infligé ça, murmura Near, s'approchant de lui.

Il était difficile pour Mello de réellement comprendre ce qu'il avait voulu dire. Sa voix était si plate que mille insinuations auraient été envisageables, et pas une d'entre elles ne l'aurait satisfait. Mello baissa la tête, réfléchit. La sortie était si proche, si concrète qu'il n'avait qu'à ouvrir la porte mais pourtant, il ne parvenait pas à bouger un muscle.

As-tu peur de mourir ?

« Non, ce n'est pas ma peur, ce n'est pas cette peur-là… »

Les doigts de Near s'approchèrent de son visage et furieux contre lui-même pour s'être laissé prendre au dépourvu, Mello lui attrapa brutalement le poignet. Malgré le cuir épais de ses gants, il sentit la fragilité des os, le tremblement furtif du bras tandis que Near, s'efforçant de ne pas montrer sa surprise ni sa douleur, essayait de se dégager de la prise de Mello. Mello vit dans ses yeux une brève lueur de peur qui vacilla avant de s'éteindre, et il s'en délecta, retrouvant ses repères. Il amoindrit quelque peu la pression de ses doigts mais ne lâcha pas la main de Near, comme s'il l'en menaçait.

- Arrête, gronda-t-il. Ne me touche pas.

Near le regarda sans dire un mot. Ses yeux brillaient d'une lueur que Mello ne reconnaissait que trop bien, qu'il fuyait tout autant, et déjà la douleur de son visage lui parut décupler, le rendre fou. Il aurait préféré devenir fou à cause de cette douleur plutôt que de faire face à ses pires souvenirs, pleins d'une émotion rouge et noire comme deux visions diamétralement opposées. Il se mordit la langue, s'efforça de rester impassible mais il n'y parvenait plus, tout son visage assombri et brûlant d'une colère et d'une peur indissociables. Seulement de la colère et de la peur, seulement ça.

Near tendit son autre main vers son visage, et Mello ne bougea pas. Impossible. Le contact des doigts tièdes sur son front douloureux fut comme retourner au temps où cela n'avait pas autant d'importance, où il n'y avait pas besoin d'explication. Il crut entendre l'orage et la pluie battant les fenêtres mais il n'y avait que le silence, recouvrant jusqu'au souffle de Near près de lui, un souffle aussi tiède que ses doigts et tout aussi vivant.

Ne m'appelle pas. Ne m'appelle pas à venir vers toi.

Le pouce, l'index et le majeur, comme en sorte de tenaille, effleurèrent alors la courbe de sa mâchoire brûlée, remontèrent à la ligne froncée séparant ses deux yeux, puis enfin, sous son œil noir, sur la peau lisse et chaude, constellée ça et là de plis et de vagues comme des froissements anciens d'autres mains. C'était un geste sans pensée déchiffrable, et dans un coin de sa tête, Mello voyait encore Near prendre ses jouets de la même façon. Curieux, intéressé mais sans passion.

« Suis-je ainsi ? Suis-je vraiment vu ainsi ? »

Les yeux de Near ne reflétaient rien d'autre que le visage de Mello, et ses doigts touchèrent le cou d'où la brûlure s'étendait, appuyèrent sur la gorge, légèrement et ce simple geste mit Mello si mal à l'aise, comme conscient d'un danger pour sa vie –il aurait fallu d'une simple pression sur la zone appropriée et Mello serait mort étouffé, qu'il tressaillit, et lâcha la main de Near qu'il tenait pour repousser celle qui touchait son cou. Near, surpris, eut un léger mouvement de recul.

- Je ne sais pas ce que tu fais, mais arrête, dit Mello et sa voix lui parut trembler sous un flux de rage et de panique, le mettant encore plus en colère.

Near le dévisagea.

- Ce que je fais…, répéta-t-il d'un ton d'où perçait une sorte d'ironie froide.

Il ne poursuivit pas sa phrase. Ses doigts étaient toujours sur le cou de Mello, le pouce sur le col du blouson de cuir. Son autre main s'avança, toucha l'épaule droite, puis le bras qui tenait le casque de moto. Mello sentit sa gorge se serrer, sa peau devenir plus chaude encore, et la douleur de son visage et de son genou était telle qu'il n'arrivait plus à faire quoi que ce soit. Il avait l'impression de sombrer au bas fond de sa conscience et de toute sa culpabilité qui semblait lui ouvrir les bras pour mieux l'emprisonner. L'image de L dans son esprit était aussi grise qu'auparavant, solide et implacable, et pourtant le visage du détective lui parlait et il n'entendait rien, rien d'autre que le souffle de Near et ses yeux qui fouillaient en lui pour mieux lui rappeler –quoi donc, songea Mello, avant de repousser cette idée.

L'émotion crue et humaine qui l'habitait, tapie dans sa mémoire, jaillit en une fois lorsqu'il sentit plus qu'il ne vit, les yeux mi-clos, Near se tendre jusqu'à lui, ses doigts étendant sa présence sur tout son corps. Il ne sut jamais lequel des deux fut celui qui s'avança le premier mais il perçut la tiédeur sèche de la bouche de Near, pas tout à fait sur ses lèvres, juste légèrement comme une tentative et son sang ne fit qu'un tour. Ce fut le déferlement d'une panique sans nom, une peur innommable, et soudain il vit sous ses paupières le sang qui coulait sur le visage de L, le fixant sans rien dire, l'accusant même, et retenant à grand-peine un gémissement, il leva ses mains et repoussa de ses forces le corps frêle de Near.

« Je dois partir », se dit-il avec toute la force qu'il lui restait. « Je dois partir, je ne dois pas… »

Il entendit l'exhalation surprise de Near, et le souffle court, troublé, il reprit correctement son casque à deux mains, prêt à le mettre avant de quitter cette chambre, le SPK et toutes les images de son passé qui lui criaient néanmoins de revenir. Il avait un goût métallique dans la bouche, trop proche du sang et du déjà-vu qu'il était en train d'expérimenter et il passa ses doigts sur son visage, essuya ses lèvres mais elles lui semblaient trop chaudes, presque brûlantes et douloureuses.

Cesse de m'appeler. Ne m'appelle plus, je ne veux plus t'entendre. Ce n'est pas…

Near s'était rassis sur le lit, le visage teinté d'une colère glacée et paradoxalement humaine, fière comme celle de n'importe quelle autre personne. Mello voyait sa poitrine se soulever d'un souffle plus précipité qu'il tentait de contrôler malgré tout. Le bruit de l'orage dans son esprit était assourdissant.

Near posa une main sur son propre torse, et Mello ne comprit que trop bien ce qu'il voulait dire.

- Tu comptes encore t'enfuir ? demanda-t-il dans un chuchotement qui fut pourtant aussi clair et définitif que si Near l'avait hurlé de l'autre bout de la pièce.

« Tais-toi… Tais-toi ! »

Les mots ne lui vinrent pas aux lèvres, demeurèrent trop lourds dans sa gorge. Il n'avait qu'à se détourner, ouvrir la porte, partir retrouver Matt et ses remarques sarcastiques, appeler Lidner pour les dernières nouvelles. C'était si facile, aussi facile que de réaliser qu'il n'y avait plus rien à faire lorsqu'il oubliait enfin quelque chose d'important, mais qu'il devait vivre sans. L'absence était ce qui l'avait porté jusqu'au sommet, avant de le blesser définitivement dans sa chair. C'était l'oubli qui le terrorisait et c'était par l'oubli qu'il parvenait à survivre. C'était en ne possédant pas ce qu'il désirait le plus qu'il résistait à tout.

Y compris sa propre vérité.

Avant même de s'en rendre compte, il avait balancé son casque au sol –le son mat du choc ne lui parvint pas, étouffé par le bruit de la pluie dans sa tête, traversé l'espace qui le séparait de Near et ses mains gantées lui avaient emprisonné la gorge. Il cligna des yeux, hébété, et le souffle court et rauque comme celui d'un animal plein de fureur, il resserra sa prise, ses deux pouces appuyés sur la trachée afin de bloquer l'air plus vite. Near n'eut pas le temps de se débattre et ses yeux sombres s'écarquillèrent, ses pupilles se dilatèrent emporté par son élan, Mello l'avait renversé au travers du lit, bloquant ses jambes. Les mains de Near se tendirent au-dessus de ses épaules, se crispèrent sur son cou, plantant leurs ongles dans le peu de chair que laissait à découvert le blouson de cuir. Mello perçut un gémissement bref, comme une supplique, et à travers la brume rouge de sa vision, vit les lèvres de Near s'entrouvrir, cherchant à respirer, tandis que ses yeux regardaient jusqu'au fond de lui.

Mello relâcha la gorge, juste un peu, et aussitôt que Near eût avalé une grande goulée d'air, les traits de son visage tordus en une expression trouble et fragile, il plaqua sa bouche contre la sienne, insufflant sa propre respiration, maintenant sa force sur son corps. Ce fut comme s'il recevait des coups à l'intérieur de lui-même, une succession de douleurs, de regrets et de remords qui passèrent en lui comme des dizaines et des dizaines de souffrances aux résonnances différentes. Il était à la Wammy's House sans y être, il n'y avait pas d'orage mais la lumière blême des éclairs vibrait sous ses paupières, et Near était là contre lui, faisant preuve d'une énergie qui contrastait avec tout ce qu'il avait pu imaginer de lui, une énergie désespérée et anxieuse, ponctuée d'un désir pareil au sien.

« Désespérée ? »

Les doigts de Near s'accrochèrent à lui, et il sentit vaguement, comme si ce n'était pas son corps, qu'on lui dézippait son blouson, laissant ses épaules nues, et son rosaire retomba, en une simple ligne entre Near et lui. Cette expression désespérément humaine qu'il voyait…

Les yeux noirs de L. Sa façon de l'embrasser. Il s'en souvenait encore quatre ans après, et cette absence lui était aussi déchirante qu'indispensable. Encore aujourd'hui ses doigts cherchaient à travers le tissu les os des hanches de L, l'odeur de sa peau et le goût de sa bouche. S'il les perdait…

Il se figea, tenant les poignets de Near au-dessus de sa tête. La respiration trouble, Near le regarda, ne pouvant cacher sa surprise et même sa déception. Mello voyait tout sur son visage, c'était un grand éclat de lumière se diffusant à travers une porte ouverte, cette lumière terrifiante qui lui avait fait détester Near encore plus qu'avant. Une peur du changement que tout cela pouvait annoncer.

« Je veux le voir, laisse-moi le voir… »

Il l'entendait l'appeler, de sa voix grave et douce qui semblait dire tant en si peu de mots. Il s'en souvenait encore, et cela avait beau être douloureux, c'était encore une fois une absence nécessaire.

Ce n'est plus possible, Mello.

« Si, si c'est encore possible… Je n'ai pas tout oublié… Je peux encore… »

- Mello…

Il sursauta. Des yeux de L, il n'y avait plus que les pupilles de Near, dilatées par l'excitation, et sa gorge d'où palpitait une veine, aux traces légèrement roses qu'avaient laissé les doigts de Mello. Il gémit faiblement, comme une plainte, appelant Mello à faire quelque chose, n'importe quoi.

Il pouvait encore s'enfuir. Tout recommencer et s'enfuir, le brisant une nouvelle fois. Détruire ce que la porte avait laissé à sa vue, avant même qu'il ne puisse se défendre. Il pouvait le faire et ne pas le regretter, car encore une fois, L serait présent dans son esprit, le seul à l'être, et il ne penserait plus à cette expression démunie qui le rongeait de l'intérieur.

Il ne le voyait plus.

Il fit taire Near en l'embrassant, mordant sa langue, ses lèvres, glissant ses mains sur ses épaules et sa gorge, avant de lui cacher les yeux de sa paume gauche. Ce fut étrange, alors qu'il était consumé, désorienté par un mélange de panique et de désir. Les doigts de Near étaient à présent chauds, vifs, ayant perdu de leur maladresse. Il eut un goût sans saveur dans sa bouche, un goût humain, et une odeur de peau et de cheveux contre lui.

Il n'avait plus quatorze ans, n'était plus à la Wammy's House mais ses sentiments étaient intacts. Il fut tout aussi déboussolé quand il entendit Near gémir à voix basse, fut aussi nerveux quand il le mordit à la jonction du cou et de l'épaule. Ses doigts griffèrent les flancs de Near, comme des injures, comme des promesses. Il aurait voulu le frapper, le tuer même pour ne pas oublier, mais c'était trop tard, il était déjà perdu.

« L… L, je t'en prie… »

Il n'y eut aucune réponse, aucun murmure. Et crispant ses doigts sur les draps qui n'étaient pas défaits, il ne vit que Near, son visage tendu vers le sien pour l'embrasser un visage aux yeux clos, les joues et le front brûlants d'un corps qui dans un soupir réprimé sembla dire quelque chose quand Mello le posséda.


- Nous passons à 70, à présent, prévint Linnberman.

-… Vraiment ?

Il la regarda en souriant doucement.

- Je peux comprendre que vous ayez peur, Mademoiselle.

Une infirmière avait rapproché les machines puis commencé à les régler. Une autre, d'un air sérieux et distant, avait pris les cheveux de Lian et les lui avait attachés d'un geste rapide, comme si elle l'avait fait des milliers d'autres fois le même jour. Lian, anxieuse, s'était laissée faire mais ses épaules, au contact des mains sur sa nuque, s'étaient raidies et elle avait jeté un coup d'œil paniqué à Linnberman qui relisait une dernière fois les fiches des précédentes séances.

- Ca fait toujours aussi peur, docteur, avoua-t-elle à faible voix. Toujours autant.

- C'est compréhensible. Ne vous inquiétez pas, cela passera tout aussi vite que la dernière fois et vous ne vous rappellerez de rien. J'ai préféré vous en faire des modifiées, vous me semblez trop fragile pour supporter les non-modifiées.

L'anesthésiste s'était avancé jusqu'à Linnberman.

- Très bien, nous allons commencer. Lian, allongez-vous, je vous prie.

Elle tendit une main vers lui. Sans y réfléchir à deux fois, il lui saisit le poignet et le garda entre ses doigts. Les yeux de Lian étaient brillants d'angoisse. Ses cheveux attachés laissaient à nue la courbe gracieuse de ses mâchoires, son cou très fin et Linnberman, soudain mal à l'aise, se détourna de la moue qui tordait les lèvres de sa patiente.

- Je voudrais reporter l'opération, murmura-t-elle soudain. S'il vous plaît.

Linnberman inclina légèrement la tête, les sourcils froncés.

- La reporter ne serait pas bénéfique pour vous. Ce serait même dangereux. Reporter cette opération vous donnerait aussi envie d'arrêter, et je vous le déconseille. Essayez de vous détendre, je sais que c'est difficile mais…

Elle soupira gravement, et il vit tout espoir de le faire changer d'avis disparaître de ses yeux. Linnberman remarqua les infirmières lui tourner le dos pour aller chercher ce qu'il leur manquait et, une impression de terreur glaciale, troublante le submergea, comme des doigts l'appelant à s'approcher. Après un temps d'hésitation, il posa son autre main sur le front de Lian, légèrement, comme une caresse sans être tout à fait cela.

- Je suis responsable de vous, chuchota-t-il à son oreille. Fermez les yeux, vous ne sentirez rien. Nous en avons bientôt fini.

La perfusion était prête et l'anesthésiste, silencieux, vérifia que le produit agissait. Lian, les paupières lourdes, avait reposé sa main le long de son corps.

- Docteur…

Il lui sourit.

- A tout de suite, dit-il en lui mettant les compresses dans la bouche pour lui protéger les dents, tandis qu'elle s'endormait.

Le curare fut administré et le corps de Lian, immobile, endormi, monitoré, fut pris en charge pour l'opération. Linnberman, attentif, qui avait eu quelques instants les yeux fixés sur l'électroencéphalogramme avait pris la place d'une autre infirmière et avait appliqué lui-même le masque à oxygène sur le visage de Lian, d'une blancheur dure et insensible. Les électrodes crâniennes avaient été appliquées, maintenues par une bande à cran, et de l'autre côté de la table d'opération, une autre infirmière avait fait les derniers réglages de l'appareil qui avait été allumé en premier. C'était une machine carrée, qui ne faisait que quinze centimètres de largeur comme de longueur, posée juste à côté des autres appareils. L'infirmière tourna l'une des manettes sur le chiffre adéquat puis attendit.

Linnberman leva la tête, fit un seul signe de la main et on enclencha l'appareil. Des impulsions électriques de 70 hertz furent directement envoyées dans le cerveau depuis les électrodes, chacune espacées de deux millièmes de seconde pour un total de quatre secondes maximum. On surveilla le rythme cardiaque, la tension artérielle. Le corps de Lian fut secoué de convulsions mais Linnberman, concentré, continuait la ventilation manuelle pour assurer l'oxygénation. De là où il se trouvait, il vit les membres de la jeune fille se contracter, sa poitrine secouée de tremblements et tout en entendant les bruits de l'électroencéphalogramme, patient, calcula le temps exact pour arrêter la crise convulsive que provoquaient les impulsions électriques.

Cela dura en tout deux minutes et quinze secondes, et enfin, le corps de Lian cessa de se contracter et de trembler, toujours inconscient. Sa poitrine semblait encore s'agiter de légers soubresauts mais cela finit par également s'arrêter. Linnberman baissa les yeux vers Lian. Dans la lumière, son visage semblait presque beau malgré l'impression de lourdeur que l'anesthésie produisait sur les muscles faciaux.

Il ne dit rien, attentif à la ventilation manuelle, mais pendant un instant, une de ses mains effleura le cou de Lian.

« Je prendrai soin de vous. », pensa-t-il. « Je prendrai soin de vous et vous serez guérie.»

Cela n'éveilla pourtant en lui qu'un terrible sentiment de néant.


Il prit les quelques feuilles, referma la boîte. Dans la pénombre, il ne parvint à voir que le rouge et le noir sur le papier, les autres couleurs trop claires pour qu'il puisse les déchiffrer. Il n'avait cependant plus besoin de les lire. C'était comme s'il les avait toujours su, appris par cœur, aussi logique que n'importe quel autre fait logique qu'on lui avait enseigné dans son enfance.

Il ressentit une douleur en pleine poitrine, et cela le mit en colère.

T'aurais-je volé quelque chose ?

Il se releva, considérant toujours d'un œil distrait les calculs qu'il avait rédigés. Il n'y avait pas touché depuis qu'il avait toute une autre quantité de feuilles à analyser. Et des noms, énormément de noms.

« Mikami… »

Il reposa les feuilles sur le bureau qu'il n'avait jamais utilisé, ne bougea plus. Effleurant de ses doigts le bord de la table, il tourna la tête vers la lampe de chevet diffusant toujours cette faible lumière qui l'avait poussé à ne jamais dormir dans la chambre. L'éclat des écrans, le vrombissement des ordinateurs et parfois même la présence de Rester se déplaçant de sa démarche lourde mais calme dans le QG lui suffisaient pour se reposer. Peu importait, dès l'instant qu'il s'allongeait au sol, et fermait les yeux.

Il s'avança jusqu'au lit, s'y assit, la respiration lente, maîtrisée.

Le visage de Mello était tourné vers l'obscurité, et quand Near se pencha vers lui, il vit sa propre ombre se dessiner sur l'épaule nue et blessée, une brûlure s'étendant jusqu'à l'omoplate en une trace qui faisait penser à une flèche. Sa nuque était découverte, laissant apparaître quatre perles rouges du rosaire.

- Tu ne dors pas, dit-il dans un murmure.

Sa voix était légère, sans aucune intonation particulière mais il eut l'impression que cela eut malgré tout l'effet d'agacer Mello. Dans le silence de la chambre, Mello soupira, changea de position pour faire face à Near. Sa brûlure au visage était d'une teinte dorée à la lumière, et les froissements semblaient plus légers, comme effacés.

- Je dormais, avant que tu ne me parles, répondit Mello d'une voix rendue rauque par la fatigue.

Near sentit passer sur lui les yeux sombres de Mello, un regard qui lui brûla tout le corps et tout l'esprit comme pour lui faire mal. Ce fut une émotion tangible qui le parcourut, vaine, solitaire et pourtant puissante comme des coups dans tout son crâne, à la manière de l'appel qui avait toujours résonné en lui comme en Mello. Il ne l'avait jamais voulu mais cela avait été inéluctable.

Son ombre sur le corps de Mello lui fut désagréable à regarder et pour ne plus la voir, il ferma les yeux. Sa douleur à la poitrine était inexprimable, à la limite du supportable mais elle ne faisait que renforcer cette impression de réalité qui lui avait échappé pendant longtemps. Lorsqu'il rouvrit les yeux, Mello semblait de nouveau assoupi mais un seul regard à la raideur de ses épaules et le froncement de ses sourcils suffisait à prouver le contraire.

Et ça, tu aimes ?

Son visage s'assombrit. Lentement, avec une certaine crainte, il tendit une main pour effleurer la brûlure de Mello. Ce dernier ne le repoussa pas, ne l'insulta pas mais un rictus apparut sur ses lèvres, à la fois comme une moquerie et une trace de colère inflexible.

- Tu es complètement subjugué, dit-il dans un souffle.

- C'est vrai, avoua-t-il d'une voix monotone.

Mello ouvrit l'œil gauche, et dans la lumière, Near vit une sorte de plissure sur le bord de la paupière ce fut quelque chose de si petit qu'il crut un instant l'avoir rêvé. Il y eut un long moment de silence, chargé d'une tension qui semblait à Near presque normale, et même apaisante en un sens. La colère de Mello, sa frustration, sa rancune à son égard étaient comme les pierres d'un chemin ancien, indispensables, inévitables, et Near savait que cela ne pourrait jamais changer. Pas même après ce qu'il s'était passé.

Le corps de Mello était chaud contre sa peau quand il se pencha pour embrasser la brûlure, juste sous cet œil à la paupière blessée. La sensation de ses propres lèvres sur la chair lui procura une autre émotion, plus forte, mais tout aussi anonyme, qu'il ne voulut pas s'expliquer. Il perçut en lui cet amas de sentiments lui ronger le corps, un mélange de terreur et d'autre chose, tel un triomphe qu'il ne divulguerait à personne. Il eut conscience de mille désirs et de mille envies passant dans son corps en vagues compactes, douloureuses et amères mais il les recueillit toutes en lui afin de ne pas les perdre. Ces choses qui n'appartenaient qu'à lui et qu'il préserverait comme il le pourrait.

Ses doigts étaient légers, réticents. Mello, silencieux, semblait réfléchir à la meilleure façon de réagir sans que cela n'ait l'air une faiblesse. Son souffle était lourd, aussi chaud que son corps, d'une haleine riche, et l'odeur de sa peau était de même, de chocolat et de sueur, de cheveux, de tout ce qui le composait. Near, fermant les yeux, l'embrassa sur les lèvres, entendit une exhalation qui tenait plus du rire que du grondement de menace. Les souvenirs étaient lourds dans son esprit, incapables d'être relégués dans une partie de son crâne, de tout refermer pour ne plus y songer.

La main de Mello prit ses joues en tenaille, si fermement, contrastant tant avec cette fatigue distante qu'il affichait quelques instants auparavant que Near rouvrit les yeux, le fixant sans dire un mot.

- Qu'est-ce que tu veux vraiment ? demanda alors Mello.

Il n'y avait pas de rage, ni d'exaspération dans son regard et cela perturba Near. C'étaient des yeux pleins d'orgueil et d'un certain amusement un peu cruel. Near reconnaissait ce regard et une nouvelle sensation envahit sa poitrine en une chaleur sourde, si particulière qu'il ne sut si elle lui était désagréable ou non. Peu importait sa brûlure, Mello était toujours Mello.

Near baissa les yeux vers la gorge de Mello, son ventre, releva la tête pour voir la lumière sur ses bras nus, la ligne de ses veines sous la chair, et le tracé de ses clavicules sur lesquelles reposaient les perles rouges du rosaire.

- Je n'ai jamais su ce que je voulais, répondit-il, la force des doigts de Mello sur ses mâchoires l'empêchant de bouger.

Mello laissa échapper un bref rire sans joie.

- Toi ? Ne pas savoir ? Laisse-moi en douter.

Near ouvrit la bouche pour répondre mais d'un mouvement aussi fluide que rapide, Mello rapprocha tant son visage du sien que leurs bouches respirèrent d'un même souffle. Il y eut une nouvelle ligne de tension entre eux, tel un courant électrique, et Near sentit son visage redevenir impassible tandis que le mépris de Mello, indestructible, faisant partie intégrante de lui, recouvrait jusqu'à la plus petite expression de moquerie et d'amusement.

Les dents de Mello lui blessèrent la lèvre inférieure, comme une punition, et Near gémit faiblement, les traits de son visage frémissant sous la douleur. Il perçut les yeux de Mello sur lui, pleins de cette émotion contradictoire qui le caractérisait, de rage et d'envie, de vouloir le frapper tout en cherchant à attirer son attention.

« Tu aurais pu me briser un bras pendant qu'on le faisait. Tu me l'aurais brisé, et tu l'aurais regretté ensuite, mais tu l'aurais fait sans hésiter si tu en avais eu l'occasion. »

Tu mens, Near. Tu as toujours su…

- Tais-toi…

- Quoi ? fit soudain Mello dans un murmure.

« Va-t-en, L… Va-t-en. »

Il crut entendre la voix dans sa tête, et ouvrant un œil, la lèvre chaude d'une douleur se diffusant jusqu'à l'intérieur de sa bouche, il devina par-dessus l'épaule de Mello, sur le mur, son ombre recroquevillée, tapie, le jugeant silencieusement. Sa gorge se serra, et il eut la sensation d'une main lui broyant la cage thoracique, brisant ses os. Il ferma les yeux, très fort, ses doigts crispés sur la nuque de Mello, les muscles tendus de son cou et ses épaules, si raides, contractées, et pourtant ses mains étaient souples dans leurs mouvements, assurées, comme vivant leur propre vie, ignorant tout des sentiments de Mello.

L'impression pesante du regard de L dériva, s'estompa au fur et à mesure que Near laissait faire son propre corps, guidé par l'instinct. La menace d'une silhouette accroupie dans le noir disparut lentement, comme une vague qui reflue, et Near perçut sous ses doigts la détente progressive des muscles de Mello, sous sa langue la pulsion de sa gorge où se dessinait la brûlure d'une teinte rouge. La bouche de Mello sur la sienne fut presque fraîche, calmant la douleur de la morsure, le goût du sang laissant place à une saveur plus douce, de chair et d'eau, et respirant profondément, Near caressa la brûlure, laissant glisser ses mains sur la peau, effleurant les côtes – le visage de Mello, inconsciemment, se crispa en une légère grimace d'appréhension que Near fit mine d'ignorer. Il redessina du pouce l'os de la hanche droite, et il discerna, distraitement, le bord du drap sur son poignet, suivant la ligne de l'aine. La chaleur le fit exhaler contre l'oreille de Mello, un son trouble et haché qu'il n'aurait jamais cru faire quelques heures auparavant, et alors ses lèvres entrèrent brutalement en contact avec celles de Mello, ce dernier ayant tourné la tête pour atteindre sa bouche. Il y eut un baiser douloureux, féroce, et leurs dents se cognèrent par deux fois, provoquant un sursaut aussi désagréable qu'étrange dans leurs corps. Ce fut pour Near la sensation qui révélait sous toutes ses couleurs sa relation avec Mello quelque chose de déplaisant car trop rare, un contact dur que l'on repoussait aussitôt, et dont on ne souvenait plus de la singularité jusqu'à la prochaine fois, si prochaine fois il y avait.

Et soudain ses mains se mirent à trembler.

Il n'eut pas le temps de contracter ses muscles que ses mains, l'une sur la nuque de Mello, l'autre sous les draps, furent parcourues de spasmes si violents qu'ils remontèrent jusqu'aux avant-bras, lui nouant les épaules. Aussitôt il s'éloigna de Mello, plaquant ses mains tremblantes contre son torse. Il n'avait pas senti la vague venir, alors qu'il avait toujours su la devancer. Il éprouva une émotion brûlante, douloureuse, et il lui fallut croiser les yeux noirs de Mello pour comprendre de quoi il s'agissait.

De la honte.

Les doigts de Mello lui prirent sans aucun effort le poignet droit. Fermement, sévèrement, et Near ne parvint pas à le repousser.

- Near…

- Ce n'est rien. C'est de la fatigue.

Mello lui lança un regard furieux.

- Te fous pas de moi.

Il lui prit l'autre main, la reposa dans sa paume. Le tremblement perdura quelques secondes, se transformant en brefs soubresauts qui s'arrêtèrent aussi brutalement qu'ils étaient apparus. Mello leva la tête, et Near pour la première fois de sa vie ne sut déterminer quelle était son expression. Cela le mit mal à l'aise, à la manière d'un homme qui perd le sens de l'orientation.

- Depuis quand ? demanda Mello d'une voix catégorique.

- Quelques mois.

Mello se redressa, lâchant les mains de Near. Encore une fois son visage était crispé en une expression indéchiffrable, à mi-chemin entre la surprise, la colère, et autre chose que Near ne put définir, beaucoup trop nuancé, dilué dans ses traits pour être reconnaissable.

- Tu as ça depuis des mois et tu n'as rien fait ?

Near ne répondit pas. Il sentit une émotion glaciale le submerger, dissoudre tout ce qui avait constitué ses désirs, et ses sentiments, et il accueillit tout cela avec une sorte de soulagement neutre. Mello le dévisagea un instant avant de ricaner.

- Je le savais, tu n'as vraiment pas changé. Toujours à te moquer des autres.

Il se leva du lit à la recherche de ses vêtements. Near eut le temps de voir sa brûlure, s'étendant sur toute son épaule, avant que Mello, d'un mouvement rapide, ne remette son haut en cuir, remontant la fermeture éclair. Il sentit passer un frisson sur sa nuque puis ses bras nus et ne bougea plus. Il lui semblait qu'une éternité venait de s'écouler depuis le tremblement de ses mains, et pourtant il subsistait sur sa bouche la morsure tiède des dents de Mello ainsi que son odeur sur sa peau.

- Ce n'est pas important, lança Near d'une voix sans inflexion particulière. Ce n'est que de la fatigue.

Mello se tourna vers lui, une ébauche de sourire froid aux lèvres.

- Qui es-tu en train de rassurer ? Moi ou bien toi-même ?

- Je n'ai pas le temps avec Kira, répliqua Near.

Les yeux de Mello brillèrent d'un éclat de fureur sourde. Il y eut un silence pesant avant que Near ne détourne le regard, soudainement épuisé, le corps engourdi.

- Qu'est-ce que tu crois ? dit Mello dans un grondement féroce. Tout le monde s'est trompé à ton sujet, on dit que tu es le plus intelligent, mais au final, tu es le plus bête de tous. Libre à toi de te laisser bouffer par cette saloperie. Tu ne m'en dis rien, mais je vois le reste, ajouta-t-il d'une voix plus contrôlée, mais Near entendit cependant un léger sifflement de colère à son égard, et cela le rassura pour une raison qu'il ne put s'expliquer. Ce n'est pas à moi de te dire ce que tu dois faire.

- Tu aimerais, pourtant, répliqua Near d'une voix plate.

- Ferme-la, déclara Mello d'un ton lourd de menace. Bordel, comment ai-je pu oublier une seule seconde que tu étais aussi chiant ?

Near eut un léger sourire qui disparut presque aussitôt. Il avait tourné la tête en direction du carton, non loin du bureau, et les feuilles sur la table.

- Je ne te mens pas, Mello. L a bien laissé des affaires pour toi.

Mello, remettant ses gants en cuir, laissa échapper un bref ricanement.

- Ah, ce n'était pas seulement un prétexte, alors.

Ce fut si soudain, si lourd d'ironie que Near ne sut quoi répondre. Ou pour être tout à fait exact, il ne sut comment le dire sans que cela, d'une quelconque manière, ne le mette dans une position de faiblesse. Mello aimait frapper de ses mots et de ses poings toute personne qui le méritait mais qu'il préférait était d'achever ses adversaires. Blessure physique ou remarque mordante, le résultat était toujours le même.

- Si tout ça est en ta possession, je ne vois pas en quoi ça me concerne. S'il avait vraiment voulu me laisser quelque chose, je l'aurais su. Mais je ne suis pas son successeur, déclara-t-il sans parvenir à cacher tout à fait son amertume.

« Tu m'as laissé faire, mais c'est que L avait deviné depuis le début », pensa Near. « Car L sait tout depuis le début et il en joue, mais ça ne t'a jamais dérangé car c'était L, tout simplement. »

- Crois-tu vraiment que tu aurais pu l'être, Mello ? osa-t-il demander après un temps de réflexion.

Mello tressaillit, comme si une main invisible venait de compresser ses côtes douloureuses.

- Tu cherches à me provoquer ?

Il n'y avait pas d'agressivité dans sa voix, mais un écho d'émotion opaque, et Near dans la faible lumière crut voir le jeune garçon d'autrefois, sa brûlure s'estompant avec le reste de sa peau en une unique teinte ocre.

- Non, je te pose juste la question.

- Tu n'as pas à le savoir, répondit aussitôt Mello. Tu as eu ce que tu voulais. Pour le moment, précisa-t-il d'un ton définition, comme s'il mettait Near au défi de le contredire. Je te l'ai déjà dit, Near : notre destination est la même. Seuls nos moyens diffèrent.

- Gagner contre Kira ne ramènera pas L, poursuivit Near, les yeux baissés.

Le visage de Mello se crispa dans une grimace d'exaspération.

- Je ne sais même pas pourquoi je réponds à tes questions stupides. Surtout dans ce contexte.

Near prit entre ses doigts une mèche de ses cheveux, tirant dessus, la tournant et retournant et le simple geste lui permit d'avoir un certain appui, à la fois physique et mental, dans la conversation. Les yeux de Mello avaient beau l'avertir, son corps tendu et nerveux avait beau le menacer, la figure sombre et rude du détective hantait tout son esprit telle une brume froide.

- Tu ne gagneras jamais contre Kira si tu continues comme ça, dit enfin Near d'une voix qui lui parut étrangement lointaine, comme si ce n'était pas lui qui parlait. Ce n'est pas une question de moyens, qu'ils soient bons ou mauvais. Ce n'est pas non plus une question de comportement. Tant que tu n'auras pas fait la différence entre ce que tu désires obtenir, et ce que tu veux réellement posséder, jamais tu ne pourras gagner contre Kira.

Il y eut un nouveau silence, chargé de tensions mais Mello ne fit pas un mouvement en direction de Near. Son corps s'était raidi en une posture de rejet total, les yeux froids et méfiants.

- C'est toi qui me donnes des leçons ? dit-il enfin, la voix soudainement éraillée comme s'il retenait tout au fond de sa gorge les insultes adressées à Near. Tu t'es toujours pris pour quelqu'un d'important et maintenant tu oses me donner des leçons ? Et sur L, qui plus est ? s'exclama-t-il brusquement d'un ton percutant. Oh bon Dieu, ferme-la Near ! Tu ne sais rien de L, et tu ne sais absolument rien de moi !

- Et toi que sais-tu à propos de toi-même ? répliqua Near d'une voix égale, et cela le surprit presque. Et de L ? Tu crois qu'il t'a suffisamment laissé de lui pour que tu le connaisses comme tu le prétends ? C'est stupide, ajouta-t-il, cachant sa soudaine colère derrière un ton beaucoup plus froid.

- Tu viens de dire que j'étais stupide ? gronda Mello, menaçant.

- Non, rétorqua calmement Near, sa colère s'évanouissant aussi vite qu'elle était apparue. Non, je n'ai jamais dit que tu étais stupide. C'est vrai, je n'ai pas changé, Mello. Mais toi non plus. Tu en es toujours au même point.

- Vous allez être encore combien à me dire ça ? Ca suffit, je m'en vais. Je n'aurais jamais dû venir ici.

Tout le corps de Mello tremblait à présent de rage mais Near ne s'arrêta pas de parler pour autant. Il réalisa soudain, alors que Mello prenait son casque dans les mains, son rosaire retombant sur sa poitrine en un éclat ténu dans la chambre, que c'était ce qu'il avait toujours recherché. Aller aux limites de celui qui le considérait comme son rival, dans une agressivité passive qu'il tairait à jamais.

- Tu n'as jamais fait le choix de la personne à venger. Tu n'as jamais fait le choix pour ton deuil de L. Que cherches-tu à obtenir, Mello ?

- La victoire, répondit Mello, implacable. La tête de Kira. Ma vengeance ne regarde que moi, Near.

- Qui désires-tu venger ? demanda soudain Near.

Mello tourna légèrement la tête vers lui, le considérant avec tout le mépris dont il était capable.

- Celui qui le mérite.

- Qui le mérite, Mello ? L'homme que tu as connu, ou bien le détective qui est mort sans que personne ne le sache ? Tu ne peux pas prendre deux chemins différents et espérer que tu parviendras à atteindre ce que tu considères comme une fin.

Mello ne répondit pas, comme si cela ne l'intéressait pas. Il y avait dans ses yeux une étrange lueur, quelque chose de vacillant mais qui résistait malgré son épuisement physique et même mental cet éclat de rage émerveillée, d'adoration subtile pour un seul être, n'avait pas quitté son regard depuis onze ans, la toute première fois que Near l'avait vu.

Near éprouva de nouveau cette sensation trouble dans sa poitrine, mélange de douleur et de colère ainsi que, plus furtivement, le mouvement de doigts effleurant son esprit, doux comme un rappel, ferme comme un ordre.

- … J'ai fait mon choix depuis longtemps, dit-il calmement. Il est peut-être temps que tu prennes une décision, Mello.

- Je n'ai rien à te dire, répliqua Mello d'une voix dédaigneuse. Ton choix s'est réduit à ce qu'on t'avait laissé depuis le début, Near. Nos valeurs sont différentes, elles l'ont toujours été, et c'est aussi pour ça que tu m'insupportes. Tout ce que j'ai accompli jusqu'à présent, je l'ai fait pour moi-même, pour te battre, et pour L. C'est tout.

- Mello…

Après une hésitation si brève que Mello ne remarqua rien, Near répondit. Il lui sembla que sa voix, telle une pierre tout juste posée dans un feu, était d'une faible tiédeur, mais que les mots qui sortirent de sa bouche étaient brûlants en leur centre, et sitôt qu'il les prononça, ce fut comme expulser de lui quelque chose de vieux, usé, indésirable.

- Et lui… Qu'a-t-il fait pour toi ?

Pendant un moment, Mello ne bougea pas d'un centimètre. Tenant toujours son casque de moto dans les mains, dévisageant Near de ce même regard qui était plus qu'une réponse, une vérité absolue, il ne fit pas un seul mouvement. Near eut soudain l'impression que les murs de la chambre se rapprochaient de lui, et un sentiment de suffocation l'envahit brusquement, comme si quelqu'un venait de le frapper de toutes ses forces en pleine cage thoracique. Mello, après un long silence, remit correctement son casque sur sa tête, rabattit l'écran et Near ne vit plus que son propre reflet sur le verre teinté. Il n'y avait que lui, pas d'ombre recroquevillée suivant ses gestes, et cela le mit à l'aise, bien qu'il n'en laissa rien paraître.

Quand Mello parla, sa voix ne fut qu'un murmure mais aurait-il crié, aurait-il juré en pointant son arme sur Near que l'effet n'en aurait pas été plus marquant. Il n'y avait pas de colère, ni même de frustration. Ce fut une voix atone, distante, mais qui ne laissa place à aucun doute.

- Un jour, Near… Je te tuerai.

A ces mots, il ouvrit la porte de la chambre et s'en alla d'un pas lourd sans un seul regard en arrière. Near entendit plus loin Rester dire quelque chose à Mello qu'il ne comprit pas, puis enfin, il n'y eut plus que la présence calme de l'agent retournant à son bureau.

Near ferma les yeux, exhala.

Rien n'avait changé.


Elle ne l'avait pas entendu arriver. Allongée sur le lit, le visage tourné vers la fenêtre, elle serrait doucement son ventre de ses propres bras, comme si elle avait mal. La chambre était très fraîche par rapport aux autres pièces de la maison et L eut un léger frisson, s'emmitouflant davantage dans la couverture du canapé qu'il avait traînée jusqu'à l'étage.

Ses cheveux noirs couvraient une partie de sa mâchoire et son cou. Dans l'obscurité, ses yeux étaient mi-clos, brillant légèrement entre ses cils. Quand elle réalisa que son fils la contemplait au pied du lit, bras appuyés sur le matelas, elle eut un faible sourire.

-… J'ai beaucoup dormi ? chuchota-t-elle.

Il ne répondit pas, posant son menton sur ses avant-bras. Il la fixait sans ciller, attentif, tel un médecin face à un patient en salle d'observation. Lian tendit une main vers lui, effleura son front.

- Tu as faim… ? Tu as mangé ?

Il secoua la tête, sans quitter sa mère des yeux. Elle sourit davantage, caressa la joue de L en un geste lent, délicat mais distrait comme si elle touchait autre chose.

- Il faut que je me lève, dit-elle très doucement. Mais… je ne sens plus mes jambes.

Elle eut un rire tremblant, presque au bord des larmes. Sa main était glacée, remarqua L, immobile.

- Peux-tu m'apporter de l'eau, mon chéri ? Je suis trop fatiguée pour me mettre debout. Je vais dormir encore un peu, d'accord ? Ne m'en veux pas.

Après un court silence, L se releva, et les doigts de Lian retombèrent sur le matelas, avant qu'elle ne les ramène contre son vente. Ses yeux regardaient de nouveau par la fenêtre, et L, silencieux, aperçut une larme couler sur l'arête de son nez, retombant sur l'oreiller en une tâche sombre. Ses pieds étaient nus et L ôta la couverture de ses épaules, recouvrant alors les jambes de sa mère avec. Lian ne le remercia pas, dans un état à mi-chemin entre la rêverie éveillée et la somnolence.

Il quitta la chambre à pas feutrés, traversa le couloir pour atteindre l'escalier. Il descendit la première marche, hésita, puis revint sur ses pas. Ne jetant pas un regard à la porte entrouverte, il se dirigea vers la salle de bains, alluma la lumière. Il perçut le froid du carrelage sous ses pieds, et la lumière crue lui brûler les yeux après avoir passé plus d'une heure dans le noir. Son visage dans la glace au-dessus du lavabo lui renvoya son regard impassible, très noir, et ses cernes qui lui mangeaient les joues. La douleur de son front était pulsante comme un cœur et vaguement nauséeux, il s'abaissa, à genoux sur le sol et tendit la main sous le placard à linge. C'était un espace de moins de cinq centimètres, très étroit, et L sentit comme une résistance juste au niveau de son poignet lorsqu'il continua à fouiller, ses doigts poisseux de poussière et d'humidité. Il ne pourrait plus faire cela dans quelques années.

Lorsqu'il put saisir enfin l'objet, il fit un mouvement de biais, frottant le sol, et après avoir forcé sur son poignet, il se releva, attentif au moindre bruit en provenance de la chambre de sa mère.

Il passa le couteau de cuisine sous l'eau du robinet, l'essuya sur l'une des serviettes et quitta la salle de bains, le tenant toujours d'une main ferme. Il crut entendre un faible gémissement, comme un sanglot étouffé, et se dépêcha de descendre à la cuisine. Sur le bois clair de la porte, il y avait des traces de peinture écaillée, et des échardes provoquées par l'éclat du vase que Lian avait brisé. L avait eu beau chercher, il n'avait pas été en mesure de tout nettoyer et ce fut sur la pointe des pieds qu'il alla chercher un verre, le remplit d'eau avant de le poser sur la table.

Il s'avança jusqu'au réfrigérateur, s'accroupit une nouvelle fois et d'un mouvement sec, il envoya le couteau juste dans l'espace entre la porte et le sol, espace trop mince pour qu'il puisse y enfouir la main. Le couteau se cogna contre le mur dans un léger bruit métallique, trop loin pour qu'aucune main ne puisse l'atteindre. Satisfait, L se remit debout, prit le verre d'eau et remonta jusqu'à la chambre de sa mère.

Lian s'était rendormie, les joues humides de larmes. Elle étreignait dans son sommeil la couverture que L avait au préalable déposé sur ses jambes comme s'il s'agissait d'un corps. L déposa le verre d'eau sur la table de chevet, ressentant le froid dans sa main comme une onde désagréable. Lentement, sans faire de bruits, il se remit au pied du lit, contemplant sa mère. Et dans le silence, il lui essuya le visage de sa manche, avant d'appuyer son menton sur ses bras croisés, plein d'un frémissement d'émotion qu'il pouvait tout juste réprimer.

Dehors, la neige commença à tomber.


Mello ne savait plus trop combien de temps avait passé depuis qu'il était rentré. Il se rappelait tout juste d'avoir déposé son casque sur l'une des chaises de la pièce principale qu'il partageait avec Matt, retiré ses vêtements avant d'aller se laver dans la toute petite salle de bains qu'il avait dû réparer avec peu de moyens. Il avait entendu Matt se lever, mais n'avait pas compris ce qu'il avait dit. Il avait l'impression d'avoir été trop proche d'une explosion et que ses tympans avaient éclaté, le plongeant dans un monde sourd et opaque, tout son corps engourdi et douloureux.

L'eau, d'abord brûlante, devint de moins en moins chaude puis finit par être tiède sur son corps qu'il frotta jusqu'à rendre sa peau rouge, tentant d'effacer sans succès les traces de sa nuit. Il ne se sentait pas « sale » mais définitivement et irrémédiablement « coupable ». Le mot était écrit en lettres lumineuses dans son esprit, il brûlait dans le regard de L, coulait sur son visage comme le sang, imprégnait sa peau comme les brûlures pour mieux affaiblir ses os fragiles. Tout en lui était touché par ce sentiment et pendant un instant, il se rappela de Rester, l'arme dans son holster évidente sous l'imperméable, et sa façon de le dévisager comme le pire des criminels. Toutes les actions qu'il avait pu commettre dans sa vie ne valaient absolument plus rien à présent. Il avait franchi les limites de sa propre culpabilité.

La douleur de son genou se réveilla brutalement et réprimant un gémissement, Mello s'appuya contre le mur, les yeux levés vers le pommeau de douche, les lèvres pleines d'eau. Le bruit lui rappelait la pluie, battant son cerveau, les éclairs vibrant jusque dans sa poitrine, et il aurait voulu oublier tout cela. Tout oublier depuis quatre ans, sans toutefois le renier. Il eut conscience de tout, de Kira à L, de la Wammy's House jusqu'au Japon et vacillant sous la douleur, il se laissa tomber au sol, fermant les yeux, le menton sur la poitrine, se perdant dans le bruit de l'eau. Il ne vit plus la salle commune, mais seulement deux yeux désespérés qui étaient comme les siens, tout aussi humains et vulnérables et il ne parvint pas à détester cela. Ses doigts se crispèrent sur ses côtes brisées, irradiant de souffrance, sensation compacte et réelle qui l'empêchait de se perdre dans ses réflexions. Il ne pouvait plus bouger, ne le voulait plus. Il était fatigué.

Il crut entendre sous l'eau de la douche la porte grincer, la voix de Matt ne portant pas tout à fait jusqu'à lui. Il perçut son propre nom, puis le mot « café » et de nouveau son nom, dit plus fort.

- Mello ? Tu m'entends ou pas ?

Il y eut un bref silence et quelques instants plus tard, Mello entendit un juron, puis l'eau cesser de couler. Ouvrant alors les yeux, il vit Matt accroupi près de lui, pieds nus et les manches de son t-shirt retroussées, tenant dans ses mains une serviette qu'il enroula rapidement autour de son corps. La serviette empestait d'une odeur humide et lourde, et Mello en eut l'estomac retourné.

- Mello, hé, qu'est-ce qu'il y a ?

Les doigts de Matt étaient froids comparés à toute la chaleur de la salle de bains, tapotant légèrement le visage de Mello. Sur l'un de ses avant-bras, les branches de l'arbre tatoué semblaient presque croître davantage, en une sorte de vision trouble. Mello, épuisé, soupira, soudainement engourdi par le froid. Matt se redressa légèrement, étreignant son buste de ses bras pour le forcer à se relever.

- Viens, viens, je vais t'aider, attends…

-… ondrer…, murmura Mello, d'une voix si faible que la plupart des mots se perdirent dans un souffle.

Matt, surpris, le regarda. Il n'avait pas ses lunettes et dans la lumière blême de la salle de bains, ses yeux en paraissaient plus brillants, presque ceux d'un enfant. Cela toucha Mello pour une raison qu'il ne put s'expliquer, pesant tout autant que ses autres émotions au fond de lui.

- Tout est en train de s'effondrer…, dit-il une nouvelle fois, plongeant son regard dans celui de son ami.

Matt ne répondit pas mais ses bras serrèrent plus fort le corps de Mello, comme s'il tentait de le protéger de quelque chose –« Peut-être moi-même », songea alors Mello, tentant d'ignorer la douleur pour se remettre debout. Il faisait à présent plus frais, maintenant que la porte était ouverte. Matt le soutint jusqu'au lit, le laissa alors pour qu'il puisse s'habiller.

- Tu as bossé toute la nuit, hein ? dit-il depuis la pièce principale. Je t'ai appelé pour prendre un café mais tu n'as pas répondu donc…

Matt se tut et Mello, l'esprit brumeux, finit de s'essuyer le corps avec la serviette qui sentait toujours aussi mauvais. Il n'avait pas le cœur à en faire la remarque à Matt.

- Quelle heure est-il ? demanda-t-il d'une voix si éraillée qu'il en fut lui-même surpris.

- Six heures et demie.

Une bouffée de panique submergea Mello. Il faisait partie de la garde de sept heures, accompagnant Takada depuis son domicile jusqu'à NHN.

- Je dois y aller, j'ai un service ce matin.

Matt revint jusqu'à lui, affichant une mine grave.

- Non, je vais y aller à ta place. Tu risques d'avoir un accident dans cet état.

- Y aller à ma place ? ricana Mello, s'habillant en toute hâte avec ses vêtements de la veille. Ne dis pas n'importe quoi, il faut que je m'en aille.

- Non, tu restes là, répliqua Matt d'une voix très calme.

Mello se mit debout, et son genou sembla protester contre ce mouvement brusque. Les traits crispés par la douleur, il traversa la pièce pour prendre son blouson de cuir mais Matt fut plus rapide de lui, le serrant dans des mains. Mello réalisa que son casque n'était plus sur la chaise mais posé sur la table, non loin de Matt qui continuait de le fixer avec un mélange de sérieux et d'inquiétude.

- Bouge de là, gronda Mello, sentant la colère faire disparaître ce qu'il restait de douleur dans son corps.

- Tu vas te faire tuer, répondit Matt et il y eut une sorte de tremblement dans sa voix qu'il maîtrisa presque aussitôt. Regarde-toi, tu te crois capable de le faire ? Tu n'es pas obligé d'y aller aujourd'hui.

- Pas obligé ? s'étrangla Mello, fou de rage. Non mais tu t'entends ? Si je n'y vais pas, je vais perdre des informations pour l'enquête ! Tu ne comprends pas, je dois y aller.

- Je sais me servir d'une moto. S'ils n'ont pas vu la différence entre Croshaw et toi, je doute qu'ils s'en rendent compte avec moi.

Mello le dévisagea, médusé.

- Je ne sais pas si tu es désespéré ou complètement con.

- Peut-être bien, mais je m'en fous, répliqua Matt d'une voix désinvolte.

Il fit mine de prendre le casque mais Mello, furieux, sortit son Colt de son haut en cuir et le pointa sur Matt. Ce dernier ne montra aucune surprise, ni véritable peur mais son corps se raidit imperceptiblement.

- Pose ça, ordonna Mello. Maintenant.

Silence.

- Je t'ai dit de lâcher ça, répéta Mello d'une voix plus forte.

Matt soupira, les yeux rivés sur la main de Mello.

- Je ne flippe pas parce que tu me menaces d'un flingue, Mello, déclara-t-il d'une voix posée, presque amusée même. Je flippe parce que tu as relevé le cran de sécurité et que tu trembles encore plus qu'un putain de gosse qui a essayé l'ecstasy pour la toute première fois de sa foutue vie !

La fin de sa phrase fut si violente que Mello tressaillit, avant de raffermir sa prise sur le Colt. Matt avait un léger sourire désabusé aux lèvres.

- Qu'est-ce que tu crois faire ? demanda-t-il, laissant tomber le blouson au sol. A quoi tu penses, Mello ?

- Eloigne-toi, je t'ai dit.

Matt leva les mains dans un signe de défense avant de se mettre sur le côté. Mello, après un temps d'hésitation, s'avança pour prendre le blouson. La douleur pulsait dans son genou et sur tout son visage, luttant férocement contre les émotions négatives qui le consumaient. Il ne savait plus s'il était en colère parce qu'il avait mal, ou bien l'inverse. Il avait un goût de sang dans la bouche, et soudain nauséeux, il s'appuya contre la table, la vision trouble.

Les mains de Matt le saisirent doucement par les épaules mais ce geste, au lieu de l'apaiser, décupla sa rage et il repoussa son meilleur ami comme si ce dernier s'apprêtait à l'attaquer. Le visage de Matt blêmit d'humiliation.

- Non mais ça va pas ? Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

- Rien, rien du tout. Laisse-moi, je dois y aller.

- C'est ça, lança Matt, furieux. Bien sûr qu'il t'arrive rien, il t'arrive jamais rien car tu ne veux jamais en parler. Mais enfin, parle-moi, Mello ! cria-t-il soudain, et jamais Mello n'avait entendu autant d'épuisement et de rage dans sa voix, une sorte de blessure ouverte qui résonnait dans toute la pièce. Tu me dis jamais, jamais ce qu'il t'arrive ! Qu'est-ce qu'il s'est passé cette nuit pour que tu-

Et il s'arrêta net car Mello venait de détourner le regard. Le silence qui suivit fut si lourd et pesant que Mello pouvait presque sentir ses propres poumons lui tomber dans les entrailles, et son corps, tremblant encore sous la douleur, était à présent glacé d'une sueur froide. Aurait-il continué à fixer Matt que ce dernier aurait poursuivi sa phrase, mais la fin alors serait restée inchangée car Matt aurait vu. Il aurait vu toute la vérité et bien au-delà, frappant inconsciemment de son regard tous les torts, toutes ses faiblesses de Mello et cela lui aurait été intolérable.

Des émotions passèrent sur le visage de Matt en ombres furtives, de l'étonnement, au soupçon puis à la révélation, et enfin à une horreur stupéfiée qui lui tordit les traits.

-… Sainte merde…, lâcha-t-il, presque à bout de souffle.

Face au silence de Mello, il eut un mouvement de recul. Une sorte de rictus apparut sur ses lèvres, comme s'il avait entendu une mauvaise plaisanterie.

- C'est pas vrai… Mello, dis-moi que c'est faux. Dis-moi que tu n'as pas fait ça.

Mello se redressa. Il avait mal à la tête.

- Je le savais, continua Matt de cette même voix essoufflée. Bordel je savais que ça allait finir comme ça.

- Comment ça « tu le savais » ? aboya Mello, exaspéré.

- BIEN SÛR QUE JE LE SAVAIS ! tonna Matt. Qui n'était pas au courant ici ? Qui dans cette putain de galaxie n'était pas au courant de ce qu'il se passait entre vous deux ? Tout le monde le savait, tu le savais, Near le savait, hé, je parie que même L le savait bien avant tout le monde !

Matt passa une main dans ses cheveux, se détourna de Mello. Ses épaules roulaient comme celles d'un fauve sur le point d'attaquer et ses mâchoires étaient crispées par un mélange de fureur et d'abasourdissement.

-… Pas étonnant que L t'ait mis le grappin dessus le premier, cracha-t-il avec hargne. Pas étonnant, non.

La colère vint frapper Mello comme une gifle et n'en pouvant plus, il s'avança jusqu'à Matt, le confrontant du regard.

- Je t'interdis de dire ce genre de trucs sur L, tu entends ? Qu'est-ce que tu sais de lui ?

- Oh, tu « m'interdis » ? Tu devrais arrêter de te regarder dans la glace, Mello car oui, je sais des choses sur L. Je sais des choses car j'ai toujours essayé de ne pas penser qu'à ma gueule !

- Mais qu'est-ce que ça peut te foutre ?

Matt, atterré, prit quelques secondes avant de répondre.

- Ce que ça peut me foutre ? répéta-t-il d'une voix sifflante de rage. Mais tu es complètement aveugle ! Tu te rends même pas compte de l'état dans lequel tu te trouves à cause de Near ! Tu as toujours été obsédé par lui, et quand ce n'était pas lui, c'était L, et quand ce n'était pas L, c'était toi, toi et ta réussite ! Et tu parles d'une réussite au final, hein ? ajouta-t-il méchamment, frappant exactement dans les incertitudes de Mello.

- Pourquoi ça te met autant en colère, Matt ? demanda Mello, le corps engourdi, une douleur pulsante dans les tempes.

- Mais parce que je m'inquiète pour toi, enfin ! Parce que je sais quelle emprise a Near sur toi, et celle que tu as sur lui. Je pense que tu l'as toujours su mais t'as jamais voulu te l'avouer. T'es comme ça, Mello, dit-il en voyant le regard noir que Mello lui lançait. Quand les choses ne vont pas comme tu veux, tu t'enfuis. Tu t'es barré car L t'avait pas choisi, mais ça t'empêche pas de revenir pour tenter de changer les choses. Tu l'as fait pour moi, tu l'as fait pour Near.

-… Tu ne sais rien, Matt, lança Mello, les épaules nouées par la colère.

- Non, tu as raison, concéda ironiquement Matt. Je ne sais rien du tout. Mais ça m'empêche pas de le comprendre, Mello. Je m'inquiète pour toi car tu es mon ami-

- Qui a dit qu'on était amis, hein ? explosa Mello.

A l'instant même où il prononça ses mots, une voix dans sa tête lui cria de s'excuser. Il n'y parvint pas, et plus que tout, ne se sentit pas désolé. Ce fut comme si Mello venait de frapper Matt dans l'estomac, lui broyant les organes de toutes ses forces. Matt inclina légèrement la tête sur le côté, les sourcils froncés, comme si Mello avait parlé dans une langue inconnue puis passa une main sur son visage, frottant sa bouche et son menton. Son corps s'était raidi légèrement. Mello, tremblant encore sous le coup de la colère, inspira, exhala profondément avant de tendre une main vers Matt.

Il sentit toute la souffrance et la tristesse de Matt dans le coup qu'il reçut soudain à la mâchoire, le propulsant en arrière. Ca n'avait pas été un poing tout à fait fermé mais le contact dur des phalanges de Matt, de cette main touchant son propre visage, le repoussant violemment loin de lui dans un mouvement du bras. Mello trébucha, se rattrapa à la table, le visage brûlant, sa bouche au goût légèrement métallique. En le frappant, Matt avait forcé l'intérieur de sa joue contre ses dents, finissant par causer une blessure.

- Félicitations, Mello, déclara Matt d'une voix éteinte. Tu es officiellement le plus grand fils de pute que j'ai connu dans ma vie.

Il retourna dans la chambre et Mello l'entendit prendre des affaires, mettre son manteau, mais il fut incapable de l'en empêcher. Il resta debout, le contact de la table sous ses doigts comme étant la seule chose concrète qu'il percevait autour de lui. Quelques instants plus tard, Matt traversa la pièce, ses lunettes sur les yeux, les mains dans les poches et il s'en fut en claquant la porte.

Mello eut l'impression que tout l'air présent dans ses poumons avait disparu. Effleurant sa mâchoire engourdie, il prit son blouson de cuir, son casque, avant de voir qu'une tasse de café était posée près du meuble qui leur servait à faire un peu de cuisine. Le café était froid depuis longtemps.

Mello aurait aimé penser que Matt reviendrait à coup sûr. Le plus terrible était qu'il n'en savait rien, car aujourd'hui plus que jamais, il ne savait pas à quoi pensait Matt.


Sur les trente-cinq écrans de QG, Near compta plus de cent pages différentes remplies de noms. L'écriture de Mikami était très lisible, aux lettres très rapprochées, ce qui de loin donnait l'impression d'un flot de traits, de lignes et de courbes qui ne se différenciaient pas. A plusieurs reprises, Near demanda à Rester de faire un zoom sur certaines pages pour lire quelques noms, en reconnut certains car L des années auparavant lui avait fait toute une liste des criminels incarcérés grâce à lui. Sur tous les noms, 70% étaient d'origine américaine, et il y avait environ 5 à 7% de noms japonais. Le reste était des noms dont Near n'avait pas entendu parler, provenant d'Europe, d'Asie et d'Afrique.

- Une page par jour, hein…, dit Rester, à la fois impressionné et médusé. Ce type est vraiment maniaque.

- Les bons tueurs sont les maniaques, répliqua Near d'une voix froide. C'est l'organisation qui fera toute la différence. Je ne suis pas étonné que L-Kira l'ait choisi. Regardez, il n'y a en général que cinq millimètres d'écart entre chaque nom écrit, et à raison de trente-huit lignes par page, Mikami peut tuer jusqu'à une moyenne de deux cents personnes par jour environ.

Rester soupira.

- C'est abominable.

- C'est une cadence comme une autre, commandant Rester. Mikami est quelqu'un de consciencieux.

Near se tut, le menton sur un des genoux qu'il avait ramené contre sa poitrine. Rester, assis non loin de lui, le regardait analyser toutes les pages affichées sur les écrans principaux. Il ne clignait jamais, et ses pupilles faisaient des micromouvements si furtifs qu'il donnait l'impression de tout juste s'attarder sur un nom avant d'en fixer un autre. Rester avait l'habitude depuis l'analyse des différentes vidéos de présentateurs pour trouver qui était le X-Kira.

- Maintenant que Gevanni a son bilan médical, nous pouvons avancer dans le plan que j'ai préparé, dit-il après un long moment de silence.

Il se pencha, attrapa une poupée près de lui. La posant sur l'index de sa main droite, il utilisa sa main gauche pour tremper un minuscule pinceau dans de la peinture noire. Rester, quelque peu surpris, hésita avant d'ouvrir la bouche.

- Near, j'ai confiance en vous…

- Mais ?

Near avait levé les yeux, le visage totalement inexpressif.

- Il y a toujours un « mais » quand vous vous adressez à moi, commandant Rester.

- Je…

- Je ne dis pas que vous doutez de moi, ajouta Near d'un ton monocorde. Qu'est-ce qu'il vous gêne ?

Rester secoua la tête, indécis.

- J'ai confiance en vous, Near, répéta-t-il d'une voix plus ferme. Mais finalement, ce plan est un quitte-ou-double, n'est-ce pas ?

- Et ?

Rester eut un léger rire.

- Rien en particulier. Vous prenez des risques, ça me convient.

Near, ne trouvant rien à répondre, haussa les épaules avant de reporter son attention sur la poupée. Lentement, avec précision, il déposa la peinture sur le vêtement, ajoutant des reflets. Autour du cou, les vingt points rouges brillaient encore.

Il ne restait que trois semaines avant la confrontation finale.


Quand Mello entendit la clé dans la serrure, il ne leva pas les yeux. Assis à la table, épuisé par son service de jour à la garde de Takada, il tenait toujours à la main un stylo posé sur son cahier rouge sur lequel il avait fini par noter quelques détails sur l'emploi du temps du porte-parole de Kira, des routes prises pour la semaine, de chaque information que Lidner avait pu lui fournir dès qu'elle en avait eu l'occasion. Le flacon de Codeis était à une distance égale des quelques tablettes de chocolat qu'il s'était achetées pour la journée et à quelques centimètres de sa main gauche se trouvait un cendrier dans lequel se consumait une cigarette.

Il entendit la porte se refermer, le bruit cliquetant des clés fourrées dans une poche, et après quelques secondes, lentement, releva la tête. Matt, debout devant lui, le dévisageait, son regard indéfinissable derrière ses lunettes. Il remarqua le paquet de cigarettes près du cendrier, et retint à grand-peine un éclat de rire qui se transforma en un reniflement.

- Je savais bien que je l'avais oublié quelque part.

Mello prit la cigarette dans le cendrier, l'apporta à ses lèvres. Quand il exhala une puissante bouffée grise, il réalisa qu'il souriait légèrement.

- Il était quasiment rempli. Je me voyais mal le jeter.

- Tu n'aimes pas gaspiller, tiens.

Ils se regardèrent quelques instants sans dire mot avant que Matt, agité par une certaine nervosité, ne sorte un nouveau paquet de sa poche pour prendre une cigarette qu'il alluma.

- Tu as oublié quelque chose ? demanda Mello d'une voix calme, bien qu'au fond de lui luttaient des dizaines d'émotions contradictoires.

Matt fit une légère grimace.

- C'est tout ce que tu as à me dire ?

Mello baissa la tête, soutenant son front de sa main. La présence de Matt près de lui était comme une source de chaleur désagréable, et pourtant essentielle.

- Tu es parti pendant deux semaines. Que veux-tu que je te dise ? Tu crois vraiment que tu serais resté si je te l'avais demandé ?

Matt tressaillit, détourna le regard, tirant sur sa cigarette pour se donner une certaine contenance.

-… Non, je ne serais pas resté, avoua-t-il en exhalant.

Mello soupira, referma le cahier. La codéine engourdissait sa douleur, mais intérieurement, il souhaitait qu'il existât un remède comme le malaise, la tristesse et son incapacité à dire les choses comme elles étaient. Matt avait gardé les mêmes vêtements depuis son départ, et Mello réalisa que les treize jours qui s'étaient écoulés venaient à tout jamais de disparaître. Il ne sut déterminer s'il s'agissait d'une bonne ou d'une mauvaise chose.

- Tu me poses pas la question ? lança Matt d'une voix légèrement tremblante, comme s'il tentait de rester impassible sans succès.

- La question ? répéta Mello.

Il sourit de nouveau, détacha un carré de chocolat qu'il fit fondre sur sa langue.

- Ce n'est pas à moi de la poser, répondit-il après un temps de silence. Je ne vois pas ce que je pourrais te dire à présent. Je crois que je ne l'ai jamais su.

- Tu l'as su un moment, Mello, mais tu as oublié.

Mello leva les yeux, fixa Matt.

- Quatre ans, ça vous change quelqu'un, chuchota-t-il.

Matt se contenta d'acquiescer, la cigarette aux lèvres. Il finit par s'assoir à la table, juste en face de Mello, croisant les doigts, les yeux baissés sur le cendrier comme pour y voir à travers. Dans cette position, Mello retrouvait de l'enfant qu'il avait connu à la Wammy's House et cela lui fit mal au cœur, sans qu'il puisse se l'expliquer.

- Tu aurais très bien pu repartir à Chicago, dit-il comme une tentative d'entamer –quoi ? une conversation ? une dispute ?- pour faire avancer les choses.

Matt ricana.

- A quoi bon ? Je serais pas resté indéfiniment là-bas. J'aurais bougé un peu partout dans le pays. J'aurais tourné en rond, oui, précisa-t-il, les yeux toujours rivés sur le cendrier. J'ai préféré traîner ici. J'avais de l'argent, je me débrouillais.

Il prit sa cigarette entre ses doigts, considéra pensivement le filtre.

- J'avais besoin de réfléchir. Je savais plus du tout quoi penser, quoi faire de moi-même. Je crois que je me sentais un peu perdu, murmura-t-il plus pour lui-même que pour Mello. Je veux dire… je pensais pas te revoir, Mello. Et je crois en toute honnêteté que j'en avais pas envie. Rien que de penser à toi…

Il se tut un bref instant, et quand il reprit, sa voix était lourde, rauque, comme si la vérité était encore trop renfoncée tout au fond de lui.

-… Ca faisait beaucoup trop mal. Mais il faut croire que je suis un putain d'abruti, non ? Dès que tu t'es pointé, j'ai su que j'allais être suffisamment con pour te suivre. Comme ça, dit-il en faisant mine de claquer des doigts.

Mello ne répondit pas. Matt écrasa la cigarette dans le cendrier, se penchant suffisamment pour que ses yeux à travers le verre de ses lunettes soient visibles.

- J'ai vu une fille aujourd'hui, à l'aéroport, continua-t-il. Je pensais vraiment repartir, n'importe où, je m'en foutais, mais je voulais repartir. Je savais pas quelle destination choisir et puis finalement, j'ai vu cette fille qui était au téléphone. Elle était en train de pleurer, et tout le monde la regardait car même si elle essayait d'être discrète, elle pleurait comme une folle. Elle disait des trucs du genre « Mais tu comprends pas, attends, je veux te le dire… », et pleurait encore. Un moment, elle a raccroché, et j'en ai profité. Je me suis dit que je pouvais toujours tenter ma chance avec elle, pourquoi pas, j'allais me casser juste après. Elle a dit oui et on est allés boire un coup.

Il sembla se rappeler de quelque chose et eut un léger rire.

- Je comprenais pas la moitié des trucs qu'elle me balançait mais j'en avais rien à faire. Je crois que c'était son copain, ou son père, mais je m'en foutais. Et tout en me parlant, elle arrêtait pas de tripoter son portable. J'avais jamais vu autant de porte-clés, de grigris et de gadgets aussi inutiles sur un téléphone. Il y en avait tellement qu'elle devait à chaque fois les tenir dans une main pour pouvoir regarder son écran et taper ses messages. Et j'ai pensé « Mais c'est complètement con, qui mettrait autant de bidules sur son téléphone si ça le gêne tant que ça pour l'utiliser ? ». Et je m'énervais pour rien dessus, sans rien dire, ça me gonflait vraiment… Et puis j'ai compris que j'étais au moins aussi con qu'elle. Peut-être plus. J'étais encore plus con que ce genre de filles qui dépensent des tonnes sur des gadgets à foutre sur leur téléphone, j'étais encore plus con et ça m'a tellement énervé que je me suis barré. Et je suis revenu ici.

Mello le dévisagea.

- Tu as eu une révélation grâce à une japonaise qui met trop de trucs sur son portable ? résuma-t-il, interloqué.

Matt haussa les épaules.

- Si des illuminés parviennent à voir la gueule de Jésus en 3D dans leurs cornflakes tous les dimanches matins, je peux bien trouver ma révélation où je le veux.

Il alluma une nouvelle cigarette, tira dessus et pendant plusieurs minutes, il n'y eut plus que le souffle de Matt, le grésillement de l'extrémité rouge, et Mello se rendit compte que cela lui avait manqué. Cette idée d'une présence tendre et inquiète auprès de lui, et toutes les émotions violentes qu'il éprouvait pour son meilleur ami luttèrent une nouvelle fois en lui, avant de le laisser hébété, désolé, tout et rien à la fois.

- Tu sais, Mello, reprit Matt d'une voix douce, ses traits s'estompant dans la faible lumière de la pièce. J'ai toujours regretté. Toujours tout regretté, tout que j'ai pu faire, tout ce qu'il m'est arrivé, tout ce que j'ai vu. J'ai regretté vivre à Khabarovsk, regretté la proposition de Wammy, regretté de te connaître, toi et L, regretté ton départ, regretté que tu reviennes et regretté de t'avoir suivi jusqu'ici. J'ai toujours eu des regrets pour tout, même quand je suis allé en prison alors que je l'avais voulu au départ. Ca a toujours été plus facile pour moi de poursuivre dans la même direction, même si ce n'était jamais la bonne. Faire demi-tour, ça me foutait une telle trouille… Qu'est-ce qu'il aurait pu m'arriver si je décidais d'aller contre tout ça ? J'ai jamais voulu le savoir. J'en avais trop peur.

Il déglutit, et Mello entendit comme des sanglots prisonniers dans sa voix, qui ne sortiraient jamais, trop enfouis en lui-même.

- Mais j'ai plus envie de regretter maintenant. Et je pense que si tu as fait tout ça pour me retrouver, c'est aussi parce que tu en avais envie, et pas seulement pour Kira. Je veux y croire, même un tout petit peu. Parce que l'idée, peut-être plus tard, que j'aurai toujours continué tout droit, sans avoir une seule chance d'être là auprès de toi, me fait vraiment trop flipper.

Lorsque Mello voulut répondre, il eut l'impression que sa gorge était tapissée d'éclats de verre. Il ouvrit la bouche, la referma, se contentant de regarder Matt droit dans les yeux en espérant qu'il puisse comprendre. Les mots de gratitude, de remerciement, de pardon étaient tous bloqués dans un tamis émotionnel, et il espérait, sans toutefois y croire complètement, que Matt les saisisse de sa propre main.

- Tu ne dis rien ? demanda malicieusement Matt, avant de tousser brièvement pour dissiper toutes les émotions sous-jacentes de sa voix.

Mello secoua la tête, ne parvenant pas à sourire.

- Est-ce qu'il y a quelque chose à ajouter ? dit-il enfin, parvenant enfin à maîtriser ses intonations.

Matt éclata de rire.

- Pourquoi pas « tu veux un café et un truc à manger » ? Je crève la dalle depuis ce midi.

Il était plus de deux heures du matin. Mello se leva, et au moment où il s'apprêtait à faire chauffer de l'eau, son téléphone dans la poche de son pantalon se mit à vibrer. Il décrocha, s'éloignant de Matt qui était resté assis.

Lidner ne perdit pas de temps.

- Mello, c'est important.

Il s'assit dans un fauteuil dans la pièce, attentif. Lidner, incapable de cacher une certaine anxiété, lui raconta tout ce qu'elle avait appris ce jour-là. Mello ne parvint pas à y croire.

L'échange ne dura pas plus de quatre minutes, mais lorsque Mello raccrocha, il ne sentait plus aucune parcelle de sa peau, transi de froid et d'un sentiment inexplicable. Le cœur battant à tout rompre, un flux d'adrénaline lui balayant le corps telle une tornade, il se redressa, retourna voir Matt qui faisait lui-même chauffer l'eau pour son café.

L'expression de curiosité de Matt laissa place à de l'inquiétude sourde.

-… Quoi ?

Mello resta silencieux quelques secondes.

- Il faut qu'on bouge, murmura-t-il enfin. Il va falloir qu'on fasse quelque chose.

Matt se contenta d'hocher la tête, bien qu'il n'avait pas l'air de comprendre ce que voulait dire Mello. Ce dernier retourna s'assoir, feuilleta son cahier à la recherche de ses notes. Il entendit après quelques instants les pas de Matt jusqu'à lui, l'odeur chaude et amère du café.

- Mello ?

Il leva la tête. Matt, gêné, nerveux, hésita.

- Je vais te poser la question une seule fois et après on n'en parlera plus jamais.

Silence.

- Ce qu'il s'est passé avec Near… est-ce que c'était une erreur ?

Mello inspira profondément.

- Je ne sais pas, répondit-il d'une voix blanche.

Il n'avait dit qu'un demi-mensonge. La vérité le terrifiait bien trop pour qu'il en fasse part à son meilleur ami.

Une erreur ?

Si seulement.


Plus de vingt minutes s'étaient écoulées dans le silence. L, assis dans le canapé de velours rouge, considérait le magnétophone posé sur la table basse en verre comme si c'était la première fois qu'il était confronté à ce genre d'objet. Ses mains étaient crispées sur ses genoux, et ses épaules voûtées dans une position de repli. Quillsh, un peu gêné, patienta encore quelques instants avant d'appuyer sur une touche du magnétophone, coupant la cassette. Ce fut un geste souple et discret mais qui fit tressaillir L, levant alors ses yeux noirs vers l'inventeur, le questionnant silencieusement.

- Laissons ça de côté pour aujourd'hui, déclara Quillsh d'une voix douce. Tu n'es pas concentré et je ne vais pas te forcer à me parler si tu ne le souhaites pas.

- Je n'ai jamais dit que je n'en avais pas envie, répliqua L, bien qu'il semblait soudain soulagé.

Quillsh sourit.

- Veux-tu un peu de thé et des gâteaux ?

Il n'attendit pas la réponse de l'enfant et s'en alla préparer le tout. L'orphelinat avait beau avoir à son service deux très bons cuisiniers, il avait toujours tenu à faire lui-même à manger pour L. Lorsqu'il revint, portant un plateau chargé de tartes et de gâteaux divers, ainsi qu'une théière et deux tasses, L n'avait pas bougé, fixant toujours le magnétophone d'un air songeur. Il remercia Quillsh du bout des lèvres et après avoir rempli sa tasse de plusieurs sucres, but une légère gorgée.

- Ca va mieux ? demanda Quillsh en face de lui dans le fauteuil en cuir noir.

L garda le silence un moment.

- Maintenant, tu sais toujours quand j'ai mal à la tête. A chaque fois, tu me prépares quelque chose.

- N'est-ce pas normal ? répliqua Quillsh avant de boire une gorgée de son thé. Je commence à te connaître.

L haussa les épaules.

- Moi aussi, je te connais, Quillsh. Par exemple, tu es en train de te dire « Je savais que ce voyage à Saint-Austell n'était pas une bonne idée, mais je préfère ne pas le lui faire remarquer, il le regrette suffisamment comme ça ».

Quillsh eut un léger rire, ne s'offusquant pas des manières de L pour le déstabiliser. Il en avait toujours été ainsi entre eux.

- Tu le regrettes, mais tu veux quand même en parler, dit-il d'une voix posée.

L se pencha vers la table basse pour piquer un morceau de gâteau mais son bras, trop court, ne lui permit que d'effleurer le bord de l'assiette. Souriant pour lui-même, Quillsh poussa légèrement de sa main gauche le gâteau jusqu'à ce que L puisse l'atteindre. L'enfant ne fit pas de commentaire mais Quillsh vit une sorte de moue sur ses lèvres qui se dissipa dès l'instant où il croqua dans le bout qu'il avait attrapé.

- Ah oui ? lança-t-il, la bouche pleine.

- Tu n'es pas obligé de le faire, mais… peut-être que ça te ferait du bien, conclut Quillsh.

- Est-ce que ça marche vraiment ? demanda brusquement L.

- Quoi, « ça » ?

- Parler des choses qui nous blessent pour que cela nous fasse ensuite du bien.

- Je n'aurais pas résumé les choses de cette façon mais oui, ça peut marcher, concéda l'inventeur, amusé et attendri à la fois. Tout dépend ensuite de ton envie de parler, et de la personne qui t'écoute.

L sembla hésiter, baissa les yeux vers sa tasse pour y fixer ce qu'il restait de thé.

- Tu en veux encore ? proposa Quillsh, tendant la main vers la théière.

- Je crois qu'il sait, dit soudain L, toujours les yeux baissés. Il sait qui je suis.

Quillsh ne se départit pas de son sourire. Il prit délicatement des mains de L la tasse presque vide, la remplit de nouveau avant de la poser sur la table. Il n'avait touché à sa propre part de tarte aux fruits, car il n'avait pas assez faim. Il soupira, but une gorgée de son thé. Le ciel était d'un bleu très froid par la fenêtre mais la lumière apportait de la chaleur, tombant sur les épaules et la nuque de L pour lui réchauffer le corps.

- Je me demandais bien pourquoi tu voulais en apprendre plus sur Linnberman. Je n'avais pas réalisé à quel point… A quel point tu étais concerné.

- Je n'étais pas concerné, répliqua L d'une voix sèche. Je ne l'ai jamais été.

- C'est ce que tu voudrais croire, murmura Quillsh.

L fut parcouru d'un frisson. Il semblait fatigué.

- Il n'y a jamais eu aucune preuve contre lui, poursuivit Quillsh. Il a toujours été un bon psychiatre aux yeux de tous, et il savait choisir les bons traitements pour ses patients. A l'époque, c'était normal pour lui de faire tout ça.

L reposa la tasse sur la table, crispant de nouveau ses mains sur les genoux.

- Je ne considérai jamais ça comme normal, Quillsh. Jusqu'au bout, je serai persuadé que cette technique est mauvaise. Mauvaise et dangereuse. Peu importent toutes les thèses, tous les essais positifs à son sujet, je serai toujours contre cette méthode.

- Tu ne peux pas avoir un avis objectif, et tu le sais.

L dévisagea Quillsh de son regard ni grave ni factice, semblant à la fois passionné par la conversation tout en donnant l'impression de s'en détacher totalement.

- En théorie, il n'est pas coupable, reprit Quillsh. Il n'a fait que répondre aux attentes de ses patients.

- Il en a abusé, tu le sais aussi bien que moi, Quillsh. D'ailleurs, pourquoi n'as-tu pas cherché à en apprendre davantage sur ses méthodes ? Tu aurais très bien pu le faire.

- J'aimerais te répondre « C'est compliqué » ou bien « Tu es trop jeune pour le comprendre », avoua Quillsh, un léger sourire penaud aux lèvres. Sauf que je ne le peux pas. Il faut replacer ça dans le contexte de l'époque, L. C'était une solution rapide, définitive, qui devait aider les patients.

L ouvrit la bouche, la referma, sentant que la discussion ne menait nulle part. Quillsh soupira.

- Je ne suis pas ton ennemi, L. Je ne cherche pas à te dire que ton opinion est fausse, tu n'es pas le seul à penser que cette thérapie est dangereuse. Tu n'es pas non plus le seul à soupçonner Linnberman d'avoir abusé de son autorité pour administrer ces opérations à de nombreux patients qui n'en avaient pas foncièrement besoin. A présent, on ne peut plus le prouver. Linnberman est un homme intelligent, il ne prendrait pas le risque d'entacher la réputation de son hôpital.

Il s'interrompit un instant, but une gorgée de son thé qui était devenu tiède.

- Je vais te dire ce que je pense, L, et j'espère que tu me répondras sincèrement.

- T'ai-je déjà menti ? rétorqua L dans une intonation presque provocante, ce qui fit rire Quillsh.

- Je comprends ta colère, même si tu refuses de la montrer à quiconque mais… vers qui diriges-tu cette colère ?

- Je ne suis pas en colère, dit L d'une voix très calme.

Ta vie importe plus que tes sentiments.

- Ce que je veux dire, précisa Quillsh, ignorant l'intervention de l'enfant, c'est qui cherches-tu à accuser réellement ?

L garda le silence pendant un si long moment que quand il répondit, il faillit faire sursauter Quillsh.

- … J'ai besoin de tenir quelqu'un responsable de toute cette histoire.

Il hésita, baissa la tête pour la poser sur ses genoux ramenés contre sa poitrine et Quillsh eut l'impression de retrouver l'enfant recroquevillé contre le mur, aux yeux ne dévoilant rien de lui. La lumière fut légèrement plus terne, dissimulée çà et là par des nuages, mais des éclats de soleil chauffaient toujours les épaules L, comme deux taches dorées.

- Peut-être que ça n'a jamais été la faute de personne, murmura L d'une voix sans émotion tangible. Peut-être que cela devait arriver, et qu'un moment ou un autre, ma mère serait morte sans l'aide de quiconque, sans la faute de quiconque. Mais… J'ai besoin de croire à ça. J'ai besoin de croire que ce n'était pas de sa faute, qu'elle n'y pouvait rien. Peut-être que Linnberman n'a fait qu'accélérer les choses, ou alors le fil s'était déjà rompu depuis longtemps. Je ne sais pas.

- Désigner un responsable te fait du bien ? demanda doucement Quillsh.

L le regarda.

- Si je ne le faisais pas…

Il laissa sa phrase en suspens, ferma les yeux. Quillsh, silencieux, reposa la tasse sur la table et resta ainsi, sentant lentement, avec une affection légère, que L s'endormait, son souffle frêle dans le bureau, tandis que le soleil continuait de lui réchauffer le corps.

Il eut une dernière pensée avant de sombrer complètement dans le sommeil.

« Si je ne le faisais pas, alors le seul responsable qu'il resterait serait moi-même. »


Matt poussa un juron et Mello, en l'entendant, s'arrêta de marcher.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

Matt grogna dans le noir.

- Je crois qu'une de mes bottes vient de foutre le camp.

Il y eut un léger déclic et une toute petite flamme jaillit, éclairant en partie le visage de Matt, avant de glisser jusqu'à sa chaussure gauche. On pouvait à présent voir un trou entre le cuir et la semelle. Mello ricana.

- Très classe.

- Tu parles ! lança Matt, agacé. J'ai dépensé plus de cent-cinquante dollars dans cette paire de pompes et voilà le résultat au bout de six mois.

- J'en ai déjà eu de cette marque-là. Elles sont nazes. Tu peux marcher ?

Matt marmonna quelque chose que Mello ne comprit pas, et la flamme s'éteignit brusquement, les plongeant une nouvelle fois dans l'obscurité. Cependant, au bout de quelques instants, ils finirent par mieux voir tout autour d'eux. A travers des trous dans les murs en pierre, des stries de lumière bleutée tombaient sur la voiture et la moto, garées côte à côte. Mello perçut sous ses pieds le mélange de terre et de débris de bois provenant de la charpente, et non loin de lui le corps de Matt qui semblait légèrement claudiquer à cause de sa botte.

- Je pensais pas qu'on trouverait ce truc ici, déclara-t-il alors qu'ils se dirigeaient tous deux vers la sortie, l'air frais de la nuit leur frappant le visage.

Mello leva la tête pour ne voir que le ciel au-dessus de lui. Le toit de l'église avait été pulvérisé pendant la Seconde Guerre Mondiale, et il n'en restait que quelques pierres retombant au sol à l'intérieur même du bâtiment. Il n'y avait plus un seul vitrail en état. Seule trace qui n'avait pas été touchée, la croix qui brillait d'un éclat d'argent sale, toujours aussi droite qu'avant. Mello aurait aimé penser qu'il s'agissait d'un « miracle » mais il n'y croyait plus assez pour seulement se le formuler.

Matt était à quelques mètres de lui, contemplant la vue dégagée qu'offrait le terrain. On apercevait l'autoroute en contrebas, et les quelques voitures qui circulaient. L'éclat rouge de la cigarette de Matt tremblotait légèrement dans le vent, peut-être à cause du froid, ou de l'excitation, Mello n'arrivait pas à déterminer.

- Il nous reste combien de temps ? demanda-t-il quand Mello le rejoignit.

- Six heures. La route jusqu'ici prend déjà plus de quatre heures, sans compter qu'il faut passer par Nagano. Je vais prendre l'autoroute, tu prendras le deuxième itinéraire, comme prévu.

- Ouais, plus long pour moi, donc ça te laissera plus de temps pour t'enfuir.

Mello aurait voulu sourire mais il parvint pas. La voix de Matt était d'un sérieux implacable, presque aussi froid que le vent qui leur giflait le corps. La cigarette entre ses doigts gantés se consumait presque tout seule, et lorsque Matt voulut la porter une nouvelle fois à ses lèvres, il n'en restait plus grand-chose. Il la jeta d'une pichenette, remit ses mains dans les poches de son manteau.

- Dis, Mello…

- Hum ?

- Qu'est-ce que tu feras quand tu auras gagné ?

Mello crut un instant qu'une main invisible venait de lui broyer les poumons et surpris, il ne sut quoi répondre pendant quelques secondes.

- Je n'ai pas envie de me dire ce qu'il va se passer après, répliqua-t-il d'une voix presque trop sèche.

Matt rit doucement.

- Parlons alors d'une hypothèse. Les hypothèses, ça ne concerne pas nos émotions. Vas-y, dis-moi tout.

Mello frissonna.

- Je ne sais pas si je dois trouver ta question glauque ou bien stupide.

- Tout dépendra de ta réponse alors, rétorqua Matt d'une voix égale.

Mello réprima un grognement de colère, s'éloigna de quelques pas. Ce qu'il restait de l'entrée principale de l'église formaient deux murs opposés, et Mello s'avança jusqu'à eux. Il entendit Matt le rattraper, toujours en boitillant, et il dut retenir un sourire moqueur.

-… Quand j'aurai vaincu Kira, j'irai voir Near, commença-t-il, tentant de mettre en mots les images troubles et distantes qui n'avaient pas cessé de le hanter pendant quatre ans. Alors il reconnaîtra ma victoire. Comme j'aurai gagné, je serai amnistié et je pourrai de nouveau aller où je le veux. Je continuerai à…

Il hésita, tendit une main vers une des pierres du mur.

- Je continuerai à être moi-même.

- Et pas L ? demanda Matt, enfin à ses côtés.

Mello le dévisagea, et Matt eut une sorte de sourire désolé.

- C'était pas ce que tu voulais dès le départ ? Après tout, si battre Near signifie que tu es plus fort que lui, ça veut dire aussi que tu as battu L, là où il avait échoué.

Mello soupira. Le froid avait engourdi tout son corps, y compris sa rotule, ce qui lui faisait mal à chaque fois qu'il marchait. Il avait déjà pris quelques pilules de Codeis juste avant de s'arrêter dans cet endroit, et il préférait ne pas en abuser. Surtout pas aujourd'hui.

- Je crois que j'ai toujours voulu deux choses qui n'étaient pas compatibles, expliqua-t-il d'une voix mesurée. Mais maintenant que L est mort, je sais que la chose que je désirais le plus, ce n'était pas de devenir L. C'était d'être avec L, auprès de lui. Perdre mon identité ne m'aurait pas gêné, si ça signifiait vivre ses côtés. Je voulais être le Premier, et en particulier dans ce sens-là.

Matt fronça les sourcils.

- Si tu ne veux plus être son successeur, que vas-tu faire alors ?

- Je n'ai jamais dit que je ne voulais plus être son successeur, répondit Mello, presque surpris du calme qu'il ressentait. En battant Near, je serai de nouveau le Premier, et je serai capable de succéder à L. Mais je ne veux pas le faire au sein du Projet Wammy. Je peux succéder à L en étant toujours moi-même, en reprenant ce qu'il m'a enseigné.

Il eut un bref rire sans joie.

- Le Projet Wammy est resté sur la première définition du mot « succession ». Ca ne m'intéresse pas.

- Tu vas te mettre à ton compte ?

-… Oui, c'est ça.

« Je l'espère » avait afflué à ses lèvres mais Mello l'avait retenu à temps. Pas d'émotions dans une hypothèse. Matt essaya d'allumer une nouvelle cigarette mais le vent était trop fort, peu importait sa position pour s'en protéger. Sans y penser, Mello fit un rempart de ses mains gantées tout autour de la flamme, et Matt, légèrement surpris, parvint à allumer sa cigarette dont il tira une bouffée.

- Et…, reprit Mello, réalisant que sa voix vacillait un peu. Et j'aurai besoin de quelqu'un pour m'aider dans mes enquêtes.

Il y eut un temps de silence et Matt, la cigarette aux lèvres, ne put cacher tout le flot d'émotions qui le submergeait. Ses yeux s'écarquillèrent derrière le verre de ses lunettes et il lui fallut plusieurs essais avant d'être en mesure de répondre sans que Mello ne puisse entendre l'étranglement ému qui lui saisissait la gorge –ce que Mello vit aussitôt, bien qu'il n'en fit aucune remarque.

- T-Tu es sérieux ?

- Assez, biaisa Mello, incapable jusqu'au bout de dire ce qu'il pensait réellement. Tu n'es pas bête, après tout.

Matt fut saisi d'un rire silencieux et toussa brusquement, s'étant étranglé avec la fumée de sa cigarette.

- Des fois, je reste étonné du nombre de conneries que tu peux balancer sans avoir l'air de rien, Mello.

- J'ai eu un bon professeur autrefois, répliqua Mello, amusé.

Rire lui avait réchauffé le corps et enfin il s'éloigna des murs pour de nouveau regarder l'autoroute.

Matt, près de lui, cessa de sourire, et son regard se perdit au loin.

- Mello… L t'aimait, murmura-t-il alors, prenant Mello au dépourvu.

- Ca…, je n'en sais rien

L'avouer lui avait inconsciemment voûté les épaules, en une sorte de défaite acceptée depuis longtemps.

Et lui, qu'a-t-il fait pour toi ?

« Near… L a fait ce que tu n'as pas eu le cran de faire. Tu peux toujours le regretter maintenant mais ça n'y changera rien. »

Matt hésita un instant.

- Moi, je le sais.

Mello le regarda.

- Je le sais car il me l'a dit, poursuivit Matt d'une voix soudainement plus précipitée, comme s'il tentait d'avouer quelque chose. Enfin… Il me l'a pas dit de façon explicite, mais je l'ai compris tout de suite. Il a pas réussi à me le cacher.

- Comment ça ? souffla Mello, la gorge soudain serrée par un mélange d'angoisse et de curiosité.

Matt prit la cigarette qu'il fumait et d'un geste étrangement violent la jeta au loin, comme s'il s'agissait d'une chose répugnante.

- Je… Je voulais être sûr, reprit-il, la voix tremblante, indécise comme celle d'un enfant. Je voulais être sûr qu'il soit sérieux avec toi. Je voulais pas qu'il te fasse du mal, tu comprends ? Tu l'avais pas encore vu, mais moi, j'avais senti que ce n'était plus de l'adoration que tu éprouvais pour lui, c'était autre chose. Et moi, je refusais que L joue avec tes sentiments. Alors… A-Alors je suis allé le voir et je lui ai dit.

- Tu as quoi ? lança Mello, abasourdi. Quand es-tu allé le voir ?

- … Quelques semaines avant que… avant que vous deux…

Matt s'interrompit et furieux contre lui-même, il se dirigea jusqu'à l'église, les mains dans les poches. Mello, estomaqué, le rattrapa aussi vite qu'il le put malgré la douleur persistante dans son genou. Il tendit une main vers Matt, pour le forcer à ralentir le pas mais ce dernier esquiva ses doigts comme si ce contact allait le brûler.

- Matt, mais pour-

- C'est de ma faute…

La phrase, chuchotée, fut emportée par le vent qui continuait de souffler mais Mello eut le temps de l'entendre. Il se figea, la main toujours tendue. Matt, lentement, se retourna pour le regarder et ce fut comme si des années de culpabilité et de honte avaient refait surface dans tous les traits composant son visage.

- Si je n'avais rien dit… Si je n'étais pas allé le voir, il ne se serait jamais tourné vers toi. Peut-être que tu n'aurais jamais su ce qu'il ressentait pour toi, et peut-être que tu n'aurais pas autant souffert. C'est de ma faute… C'est de ma faute, tu comprends ? cria-t-il presque avant que sa voix ne se brise.

Mello l'enlaça.

Il ne pensa à rien, pas même à toutes les émotions qu'il ne saurait jamais avouer à son meilleur ami et se contenta de le prendre dans ses bras, lui étreignant les épaules, ses doigts lui prenant ses cheveux, sentant passer du corps de Matt au sien tout un tremblement de fatigue comme une onde libératrice. Matt sursauta, émit un bruit de surprise mais Mello ne le lâcha pas, fermant les yeux.

-… Merci, Matt…, souffla-t-il après un silence. Merci…

Il ne put rien dire de plus car Matt s'était mis à pleurer. Tout son corps fut secoué de sanglots douloureux, et ses bras répondirent à l'étreinte de Mello, le serrant jusqu'à presque l'étouffer, le protéger, tout à la fois. Lentement, ses larmes se tarirent, certaines ayant fini par traverser la monture épaisse de ses lunettes pour couler sur ses joues. Il lui fallut quelques instants et, enfin il se ressaisit, frottant son visage d'une main en détournant le regard, ayant presque encore plus honte qu'avant.

- Je m'attendais pas à un « merci », Mello, marmonna-t-il, la voix encore rauque par les sanglots.

- Tu t'attendais à quoi ? répondit doucement Mello, lui tenant toujours les épaules.

Matt eut un faible rictus.

- Je ne sais plus maintenant.

Mello s'écarta de lui, mais la chaleur de Matt était toujours sur ses vêtements, comme un rempart contre le froid. Il jeta un coup d'œil à son téléphone portable. Il était presque trois heures du matin.

- On va devoir y aller. Je vais partir une demi-heure après toi, juste par sécurité.

Matt fit mine de s'éloigner mais Mello se rapprocha de lui.

- Matt, donne-moi une cigarette.

Surpris, son meilleur ami sortit son paquet et tendit une cigarette à Mello qui en mordit le filtre. Aussitôt, Matt prit son briquet mais à l'instant où il s'apprêtait à allumer la cigarette de Mello, ce dernier sortit de la poche de sa veste sa propre photo pliée en deux. Elle prit feu très vite malgré le vent et lentement, d'un geste très calme, Mello amena la photo jusqu'à sa cigarette pour l'allumer, avant de tenir du bout des doigts ce qu'il restait de son visage de treize ans. « Dear Mello » sur le verso n'était déjà plus qu'une cendre noire, se désagrégeant tout à fait pour se mêler à la terre.

Il fuma la moitié de la cigarette, ayant l'impression que toute une partie de lui-même se dissipait dans le souffle qu'il expirait et enfin, il la jeta. Il la vit retomber à quelques mètres, brasiller plus fort grâce au vent et elle s'éteignit tout à fait.

- Allons-y, dit-il d'une voix neutre.

Matt acquiesça et tous deux retournèrent dans l'église. Habitué à la pénombre, Mello ne trébucha sur aucun débris et entendit Matt claquer la portière de la voiture qu'ils s'étaient acheté quelques temps plus tôt. Assis au volant, il s'alluma une nouvelle cigarette avec l'allume-cigare. La fumée glissa par l'entrouverture de la vitre.

- Tu as pourtant un briquet, lui fit remarquer Mello, amusé.

- Vu le prix de cette bagnole, j'ai bien le droit d'utiliser les accessoires.

Il croisa les bras sur le volant, pensif.

- Tu sais… Je me demande encore…

- Quoi ?

- … Si L était en vie aujourd'hui, t'aurait-il dit qu'il t'aimait ?

Mello haussa les épaules, détourna le regard de la lueur rouge de la cigarette de Matt.

- Non, répondit-il fermement. Il m'aimait à sa façon, et je pense que même ça, ça ne regardait que lui.

- C'est bien dommage, on devrait pouvoir dire ce genre de choses sans avoir peur.

- Tu dis ça pour toi ? lui demanda Mello d'une voix moqueuse.

Matt éclata de rire.

- Moi ?

Le moteur se mit à gronder, et Matt lança un sourire malicieux.

- Je t'aime bien trop pour être amoureux.

- Comme je ne sais pas comment le prendre, je vais juste dire « merci », répliqua Mello, les bras croisés.

- C'est ça. Putain d'ingrat, va.

Mello ne répondit pas, retenant un rire. Matt alluma les phares, projetant deux grandes lumières blêmes dans le bâtiment en ruine, avant de se tourner une dernière fois vers Mello, lui faisant un signe de la main.

- A plus tard ! s'exclama-t-il avant que le bruit du moteur ne couvre sa voix.

La voiture quitta les remparts de l'église et Mello, le corps de nouveau froid à cause du vent, vit les lumières rouges de la voiture s'éloigner dans un éclat vacillant qui finit par disparaître tout à fait. Il soupira, prêt à attendre.

La terreur en lui refusait de se taire.

Cassette n°1, conversation téléphonique du 22 décembre 1986, à 05h40, Extrait :

-… Allô ? Allô ? Si c'est une plaisanterie, ce n'est vraiment pas drôle ! Nous sommes extrêmement occupés en cette période alors ou vous parlez maintenant ou je raccroche !

Bref silence. Respiration plus forte.

-… Allô ?

- O-Oui, Allô ? Alors, pourquoi ne répondiez-vous pas ? Que se passe-t-il ?

- Je… C'est bien le commissariat, ici ?

- Oh…

Légère pause, bruit d'un léger rire.

- Il y a un problème, petit ? Dis-moi.

-… Ma mère ne se réveille pas.

- Oh, eh bien… depuis combien de temps ? C'est peut-être parce qu'elle est-

- Non.

La voix est beaucoup plus froide tout d'un coup.

- Non. Je sais ce que je dis. Elle ne s'est pas réveillée depuis trois jours.

- Trois…

Un nouveau silence, quelqu'un a déposé le combiné du téléphone. Une autre personne, cette fois-ci une femme, remplace l'homme qui parlait quelques minutes plus tôt.

- Allô ? Oui, dis-moi, comment t'appelles-tu ?

- …

- Il me faut ton nom et l'adresse de chez toi. Ca fait trois jours que ta mère ne s'est pas réveillée, c'est ça ? Depuis quel jour exactement ? Où est-elle ?

Un temps.

- Elle est dans son lit. Elle s'est couchée il y a trois jours et ne s'est toujours pas réveillée.

- Très bien, donne-moi ton adresse.

Hésitation.

- Je ne la connais pas.

- Tu… quoi ? J'espère que tu ne te fiches pas moi, gamin.

- Non, je ne la connais pas. Je peux vous dire le nom de ma mère, par contre.

Bruit de papier froissé, de nouveau le combiné que l'on dépose avant qu'on reprenne la parole. C'est l'homme à nouveau.

- Dis-nous.

- Lian. Lian Lawliet.

Silence.

- Je crois qu'elle est morte, monsieur.


Bien que Kira n'existe plus –son dernier jugement remontant au début de l'année 2010-, un nombre considérable d'études, de romans, de reportages et dernièrement d'un film prouvent que Kira, plus qu'un tueur, plus qu'une entité quasi divine, fait à présent figure de mythe universel.

Nous avons donc lu une grande partie des publications à ce sujet. Cependant, le peu d'informations disponibles a eu pour conséquence de fausser les analyses des spécialistes. Ayant nous-mêmes la possibilité de posséder des preuves pertinentes, nous nous gardons de vous proposer certains extraits de ces études pour nous intéresser à l'enquête intitulée Les parts inconnues de Kira du journaliste William Sauner, publiée en 2021.

William Sauner est un des rares journalistes à avoir trouvé des éléments concrets sur Kira, mais également sur le SPK qui a été officiellement dissous en 2009. Il est notamment l'auteur de l'article Le mot en tant qu'action, qui accusait le président d'avoir donné l'adresse du SPK à Kira, afin que ce dernier puisse y envoyer ses partisans.

L'extrait que nous vous proposons est un entretien avec l'un des anciens agents du SPK, Halle Bullock –appelée Hal Lidner pour les besoins de l'affaire-, et de son implication dans l'enlèvement en janvier 2010 du porte-parole de Kira, la présentatrice japonaise Kiyomi Takada. Cet entretien, pour des raisons politiques, n'a jamais été publié. William Sauner nous a cependant donné l'autorisation d'utiliser cet entretien pour nous aider à comprendre ce qu'il s'est réellement passé ce 26 janvier 2010, lorsque Kiyomi Takada fut enlevée.

Extrait Les parts inconnues de Kira, éditions « An Open Book », (2021) :

(Le passage suivant est un entretien privé, sous formes de notes)

Halle Bullock, mariée Stevenson, accepte de me voir chez elle, à Oakland. Maison dans un quartier résidentiel, boîte aux lettres rouge avec des dessins laissés par ses deux filles. Il y a une balançoire et une petite table pour manger dehors.

Elle plaisante quand je lui fais part de ma surprise : « Je suis un agent, mais aussi une maman ».

Elle ouvre la fenêtre de la cuisine pour que nous puissions fumer à notre aise. Elle prépare du café. Elle le boit sans sucre.

Je lui demande si elle était déjà avec son mari avant de travailler au SPK.

« Nous ne devions pas avoir de relation amoureuse, c'était une des conditions. Un de mes amis, qui a été tué par Kira, était un cousin de mon mari. Nous nous connaissions déjà. »

Lorsque je lui fais part de la rumeur qui a circulé à son sujet et ses collègues, elle rit.

« Les gens regardent trop de films. Cela n'en a pas l'air mais les gens au FBI et au CIA n'ont pas une vie très drôle, alors ils s'occupent comment ils peuvent. Nous avons fait partie d'une affaire importante dans notre carrière, rien de plus. »

Elle fume des longues cigarettes. Elle accepte le magnétophone mais ne me regarde plus.

« Je n'ai jamais voulu que Mlle Takada se fasse kidnappée. Je ne savais pas ce que Mello allait faire, mais il m'avait prévenu qu'il tenterait quelque chose. »

Elle joue avec son alliance.

« On s'appelait souvent. En général pour avoir quelques informations, pour se tenir au courant. Je n'ai jamais révélé ce que Near désirait garder pour lui et je crois que Mello m'en voulait pour ça. »

Je lui demande si ses rapports avec Mello auraient pu modifier sa propre neutralité professionnelle. Elle ne répond pas tout de suite.

« Je ne sais pas. Je l'aimais bien. Il était désespéré et ça m'a touchée. »

J'ose demander si ce qu'elle ressentait n'était pas proche de la pitié. J'ai l'impression qu'elle se fâche un peu.

« Je n'ai pas de pitié. Je n'en ai jamais eu pour personne. Je pense en plus que Mello n'aurait jamais apprécié qu'on le considère avec pitié. Il n'était pas comme ça. On peut dire qu'il était aussi impitoyable que moi. »

Elle fume une troisième cigarette. Elle semble nerveuse.

« Quand je lui ai dit ce qu'il se passait, il m'a dit la veille : 'Je vais le faire' et il a raccroché. Il m'a rappelé quelques heures plus tard, juste avant que j'aille chercher Mlle Takada à son domicile pour ensuite se rendre à NHN. Il a ajouté qu'il comptait faire quelque chose, et que je devais lui faire confiance. »

Elle sort de la cuisine. Je me ressers du café et j'en bois la moitié quand elle revient avec un vieux téléphone portable.

« Je l'ai toujours gardé, je ne sais même pas pourquoi. »

Elle l'allume, appuie sur plusieurs touches puis le pose près du magnétophone. Le son n'est pas excellent mais finalement, j'entends la conversation.

- Hal, c'est moi…

- … Mello ? Mello, Mello ! Dis-moi où tu es… qu'est-ce que, qu'est-ce que tu as fait de Takada ?

Elle sourit quand elle s'entend, puis s'allume une autre cigarette. Quand elle entend la voix de Mello, elle regarde ailleurs.

- Je t'ai fait confiance quand tu m'as appelée, je t'ai laissé partir avec Takada, tu me dois maintenant des explications !

- Peux... Peux pas pour le moment.

- Mello ! Je risque ma place pour ça !

- J'ai perdu mon meilleur ami à cause de ce bordel, Hal !

Elle joue une nouvelle fois avec son alliance, gênée. Je n'ose rien dire. La voix du dénommé Mello est celle d'un jeune homme, tout juste un adulte. Et j'entends aussi sa nervosité.

- Rejoins-moi dans deux heures. A Nagano. Tu me trouveras facilement. Mais je ne veux personne d'autre, juste toi, Hal.

- Mello, pourquoi ?

- Je te fais encore confiance. Assez pour que je te laisse me rejoindre.

- Je pourrais très bien emmener toute une garde avec moi, Mello.

Il y a un silence et Halle se lève une nouvelle fois. Elle a les mains qui tremblent et croise les bras.

- Tu ne le feras pas.

- Pourquoi ça ?

- Parce que tu travailles avec Near. Et rien que ce fait là me suffit. Viens seule.

Il y a un «bip » » et je n'entends plus rien. Halle reprend le téléphone portable, le range dans une poche de son pantalon.

« Je suis venue comme il me l'avait dit. Je ne pensais pas qu'il allait me dire ça. Je croyais, juste avant qu'il ne m'appelle, qu'il voulait que je sois un témoin de la défaite de Near – c'était son but après tout. »

Elle s'arrête, regarde ailleurs.

« Je pense qu'il m'aimait bien. Enfin, assez pour me dire où il allait. Quelque part, cela n'avait plus rien à voir avec le fait que nous étions… partenaires, ou alliés, ou peu importe même le terme qui pourrait définir notre relation. Il avait assez confiance en moi, et assez de désespoir aussi, pour que je sois là. C'était son dernier coup de maître. »

Je lui demande si elle savait ce que Mello comptait faire.

« Non. Il ne m'a rien dit. Il me l'aurait dit si rien ne s'était passé à Nagano. Peut-être pas tout, car je l'aurai dit ensuite à mon supérieur. C'était mon travail. »

Elle propose de refaire du café mais finalement ne bouge pas.


Pour Matt, autrefois appelé Mail Jeevas, dix-neuf ans, la mort fut quasiment instantanée, ponctuée d'une unique douleur dont il n'eut presque pas conscience.

Il sortit de la voiture, et tenant en main le pistolet à gaz, vit les calibre 45 –automatiques, des putains d'automatique, pensa-t-il, effaré- pointés sur lui et se demanda si l'association américaine pour le port des armes aurait salué l'action par des applaudissements. Il faisait noir comme en pleine nuit, mais il était presque huit heures du matin. Ils étaient vingt, tous armés, et leurs lunettes de soleil malgré l'obscurité ne dévoilaient rien, hormis le reflet doré des réverbères et des néons du carrefour. Autour d'eux, les passants regardaient la scène, mi-effrayés mi-fascinés.

- Hé là, fit Matt et sa voix lui sembla tonitruante dans le silence lourd qui régnait à présent. Depuis quand les Japonais sont-ils autorisés à posséder de gros revolvers comme ceux-là ?

Il n'y eut aucune réaction en face de lui. Vingt canons d'automatiques le fixaient et Matt réalisa qu'il était au-delà de la peur, au-delà de la panique, mais dans un état qui était très proche de celui d'un homme traumatisé qui se persuade qu'il n'est pas éveillé et qu'il ne s'agit que d'un cauchemar qui finira bientôt. Matt leva le bras, montrant ainsi son pistolet à gaz à la vue de tous pour prouver qu'il n'était pas dangereux.

- De toute façon, je suis complice dans le kidnapping de Takada. Vous avez sûrement plein de questions à me poser.

Il crut un instant que son japonais était tellement atroce que pas un des hommes l'encerclant ne l'avait compris. Leur visage était insondable.

« Baisse la tête, ça passera », songea Matt, tirant sur sa cigarette.

- Je suis sûr que vous ne tirerez p-

Le premier coup de feu retentit, brisant non seulement le silence par sa résonnance dans tout le carrefour, mais également l'os du poignet de Matt, le poignet de la main qui tenait le pistolet. La douleur éclata dans son bras en débris de chair et d'os, et Matt, plus stupéfait que terrifié, eut tout juste le temps de voir sa main lâcher l'arme qui tomba au sol sans qu'il l'entende, puis ce qu'il restait de son poignet se tordre en un angle qu'il n'aurait jamais pensé accomplir un jour, tout juste retenu au bras par quelques tendons. Le sang se mit à couler en un flot continu et tiède de son gant jusqu'à son coude, souillant alors son haut rayé en une grande ligne rouge.

Son cerveau enregistra plus vite le fait qu'il lui manquait presque une main que la douleur elle-même et le cri qui enfla dans sa gorge ne parvint jamais à sortir de sa bouche.

La deuxième balle, suivant de très près la première, lui perfora le foie –ce qui l'aurait condamné à une mort lente et douloureuse si les gardes avaient cessé le feu à cet instant-précis, tandis qu'une troisième, un millième de seconde plus tard, lui traversa le sternum, brisant les cervicales, mettant fin à ses pensées. Il était déjà mort que le feu nourri acheva de lui percer le poumon droit, l'estomac, réduisant son corps à une cible de choix –une balle enfin le toucha au cœur, bien après les autres, perdant ainsi son honneur de causer une mort rapide. Il bascula en arrière, emporté par l'impact, cognant son crâne contre la portière encore ouverte de la voiture, et s'écroula au sol en un mouvement saccadé, comme un automate.

Le tout n'avait pas duré plus de dix secondes.

Il y eut ensuite un instant terrible, une minute qui suivit et que toutes les personnes présentes sur les lieux observèrent d'un œil à la fois horrifié et fasciné. Un adolescent filma la scène avec son téléphone portable, et cette vidéo circula sur Internet, bien que les autorités tentèrent plus tard l'impossible pour la supprimer. Les journaux télévisés n'en parleraient pas, n'en dévoileraient aucune image.

L'un des gardes du corps quitta le cercle, s'avança d'un pas lourd et sûr jusqu'au cadavre jonchant le sol. Les yeux de Matt étaient troubles, et la cigarette finissait de se consumer entre ses lèvres qui s'étaient serrées dans une dernière convulsion. L'homme sortit son arme –qu'il n'avait pas entièrement vidée, et se courbant légèrement comme s'il répugnait à s'abaisser davantage, approcha le canon de la tête.

- Ca, c'est pour Kira, dit-il d'une voix froide.

Il tira trois fois et le corps eut un bref spasme, un sursaut qui cessa tout aussitôt. Du visage, il ne restait plus rien.

Et ce fut tout.


Takada avait pleuré pendant une heure. Par à-coups, il l'avait entendue gémir, hoqueter et pleurer jusqu'à ce que cela devienne des soupirs tremblants. L'intérieur du camion était très froid, et n'étant vêtue que d'un drap, Takada avait fini par éternuer et toussoter vers la moitié du voyage. Mello n'en avait que faire.

Il était à présent incapable de ressentir quoi que ce soit.

Il avait fixé l'écran de télévision encastré dans le tableau de bord et n'avait pas su quoi penser. Il refusait de se l'admettre. Tout juste les caméras avaient-elles filmé la voiture rouge, trouée de parts et d'autres, et sur le côté, le drap sous lequel reposait le corps de Matt. Il fut presque heureux de ne pas voir à quoi il ressemblait dans la mort. Ne pas voir atténuait la douleur.

Il était presque étrange pour lui de concentrer son attention sur son vide émotionnel. Non, pas un vide, un engourdissement. Il se rappela, alors qu'il jetait un rapide coup d'œil au panneau marqué de « NAGANO », des multiples souffrances qu'il avait éprouvé tout au long de sa vie. La mort de ses parents, toujours sans voir ce qu'il était advenu de leurs corps, la mort de L, disparu après une promesse qui n'aurait pu être tenue ni par l'un ni par l'autre, et la mort de Matt, qui n'était plus qu'un cadavre sous un drap. Il aurait aimé penser « Tout est si peu de choses » mais chaque expression lui venant en tête lui semblait superficielle, si creuse et stupide, qu'il n'avait plus rien sur quoi focaliser son attention, hormis la route et les soupirs brisés de Takada à l'arrière, recroquevillée par la peur et le froid.

Il n'avait pas envie d'hurler, ni de pleurer, ni de ne serait-ce dire à haute voix ce qu'il ressentait car il n'y parvenait tout simplement pas. Son cerveau avait enregistré l'information mais le reste du corps n'avait pas suivi. Impossible.

Alors il se mit à penser à Near, car Near était le seul qui était toujours en vie. Parce que L était mort, Matt également, mais pas Near. Near avait tout traversé sans jamais bougé, point immuable qui avait su de lui-même trouver le bon chemin. L'avait-il trouvé trop tard que cela n'aurait rien changé : si Mello avait choisi le bon moyen, Near avait tout simplement pris la bonne direction.

« Promets-moi de faire attention à lui », avait dit L peu avant son départ. « Ce n'est pas grave si tu ne comprends pas. Tu verras en temps voulu. »

Mello soupira, sentant une douleur lui nouer la nuque et les épaules. Il reconnaissait la route qui menait à l'église. Le soleil lui brûlait les yeux mais il acceptait la chaleur comme une preuve tangible, concrète de la réalité dans laquelle il se déplaçait.

« L… tu savais alors », songea-t-il, le corps chauffé par la lumière, ses bras engourdis et tremblant légèrement sur le camion. « Tu savais que ça allait finir ainsi entre Near et moi... »

L'idée le rendait malade mais il dut s'y faire, digérant cette information aussi difficilement qu'il l'avait fait pour la mort de Matt. Pleurer, crier, rien n'aurait pu ramener celui qui avait su jusqu'au bout lui prouver que tout pouvait aller pour le mieux, même quand le pire était tout proche. Celui qui l'avait trop aimé, tout comme Mello avait trop aimé L et voulu haïr Near, toutes ses émotions engagées dans une seule direction pour ne pas se rendre compte de la vérité.

« Tu aurais dû moins m'aimer, Matt. Tu aurais dû tomber amoureux de moi, et tu en aurais moins souffert. »

Il aurait voulu rire de sa pensée mais encore une fois ses émotions frémirent tout juste, endormies, engourdies dans sa chair.

Bientôt, l'ombre des pierres de l'église recouvrit tout autour de lui. Il arrêta le moteur, les deux mains sur le volant. Derrière, Takada s'agita légèrement mais il n'en tint pas compte. Il lui restait encore huit heures de route avant d'atteindre sa destination. Il pensa à Near et cela le mit en colère, une colère presque apaisante, réconfortante. Il lui était normal d'être en colère en pensant à Near, en colère et terrifié, terrifié et perdu, et tels de multiples rameaux, ses émotions s'enrichirent de nuances, tant et tant qu'il ne sut alors comment décrire ce qu'il éprouvait pour celui qui l'avait toujours regardé sans le voir, pour enfin après des années le voir totalement.

Il ressentit soudain une douleur à la poitrine.

Il grimaça, et sentant la panique le submerger, comprit aussitôt de quoi il s'agissait. Tout son corps finit par se raidir, de son buste jusqu'à ses bras, et il se demanda faiblement si jamais une telle douleur pouvait exister en ce monde. Contrairement à celle causée par l'explosion, celle-ci était intérieure, personnelle, touchant jusqu'au fond de lui-même et, la vision trouble, il tenta de se redresser, sans succès. Sa cage thoracique lui brûlait et sa vue devenait rapidement de plus en plus obscure, se mêlant alors à la pénombre dans l'église.

Il perçut un léger choc à la tempe droite quand sa tête s'écroula sur le volant et faiblement, le corps saisi de spasmes, il parvint encore à lever les yeux, fixant son attention sur un point du mur en face de son visage. Il vit alors, tandis qu'il lui semblait lutter contre un courant, un éclat de lumière entre deux pierres formant une sorte d'Y, et même la signification de cette lettre perdit de son sens, tout autant que les mots qu'il espérait dire, presque, pas tout à fait, pourtant…

Puis la douleur s'arrêta brusquement, le courant l'emporta et il mourut.


Gevanni avait rapporté le cahier. Cela faisait plus de quinze heures qu'il recopiait chaque nom, chaque date et hormis deux pauses de cinq minutes le temps de boire une gorgée de café, il n'avait pas fléchi. Il était devenu blême de fatigue, le front ruisselant de sueur, mais avait continué sans relâche. Auprès de lui, Rester préparait une autre couverture noire, la passant alors à la loupe pour y connaître chaque pli, chaque tache, ainsi que le matériau utilisé.

Near, silencieux, avait observé toute l'opération. Par deux fois Rester était venu lui poser une question, par deux fois il n'avait pas répondu. Tout reposait à présent sur des capacités qui n'étaient pas les siennes. Dans la lumière blême du QG, Lidner les rejoignit à cinq heures du matin, le lendemain de l'enlèvement de Takada. A présent qu'elle n'avait plus à protéger quiconque, Near lui avait envoyé l'adresse de leur immeuble. Quand elle rentra dans la pièce principale, elle considéra pensivement Gevanni et Rester en train de recopier, puis se tourna vers Near recroquevillé tout au fond, toutes ses poupées peintes à ses pieds telle une garde rapprochée.

Elle lui fit un signe discret du menton et toujours aussi silencieux, Near se leva pour la rejoindre. Il prit le couloir, entra dans la chambre qui n'avait pas changé depuis la dernière fois qu'il y était entré. Dans la lueur jaune de la lampe de chevet, le visage de Lidner semblait grave, presque vieilli. Elle n'avait pas dormi de la nuit car elle avait dû régler les problèmes de dernière minute en tant que garde du corps de Takada.

- Ils n'ont jamais su de qui il s'agissait, dit-elle après un temps de silence, la voix lourde de fatigue. Ni pour son ami, car lorqu'ils ont fait des recherches, il y avait tellement de pseudonymes qu'ils ont préféré laisser tomber.

Elle hésita, regarda ailleurs.

- Il restait encore quelques dents capables d'être utilisées, mais ils n'ont pas poursuivi non plus dans cette voie-là.

Near ne dit rien. Lidner fouilla dans la poche de sa veste, sortit alors une pochette plastique scellée par du ruban adhésif blanc. Elle le tendit à Near qui le prit du bout des doigts et vivement, comme si elle était prise d'une douleur, elle quitta la chambre pour rejoindre ses collègues.

Near resta là, immobile. Il ouvrit la pochette, y mit sa main et ne sentant rien du tout, il fit tomber le contenu dans la paume de sa main gauche. Un demi-éclat de perle rouge, et ce qu'il restait d'un bout de métal fondu, au contact rugueux. Une odeur de fumée et de poussière s'en dégageait et lentement, Near porta sa main à ses narines pour s'imprégner de cette légère effluve.

La porte se refermait, et le feu lointain mourrait à son tour, comme il le présageait. Cependant, il prit soin de contempler une dernière fois avant de sceller tout ce qui était lui-même, toutes ses émotions sans noms qui l'avaient pourchassé pendant des années. Dans l'ombre, il entendit L, sa voix qui ne se moquait pas et pourtant odieuse.

« Tu peux garder le reste, Near. Tu peux tout garder. »

Il ne se rendit pas compte qu'il souriait, le visage aussi vide et blanc qu'un homme sur le point de s'évanouir. Ce sourire qu'il afficherait, le lendemain, lorsque Kira se tournerait vers lui pour avouer tous ses crimes. Le sourire cruel et heureux qui, plutôt de souligner sa solitude, ne ferait que rappeler au souvenir le sacrifice des morts le menant à la victoire.

Ta colère et ta haine… Je les garderai pour moi.

Car tu n'en auras plus besoin.

FIN DE LA TROISIEME PARTIE.