13. Une âme
Cette matinée d'hiver avait été longue, interminable, éprouvante. Les minutes et les heures passaient, la neige s'accumulait sur le rebord de la fenêtre de la chambre à coucher, la ville se paralysait une fois encore. Pourtant, la scène qui se jouait dans cette petite demeure de la rue Jarvis, allait marquer la vie d'un bon nombre de personnes, en particulier le couple qui s'y trouvait depuis que le soleil s'était levé.
Un cri de douleur résonna une fois encore. Les ongles de Julia s'enfoncèrent un peu plus dans le matelas du lit. Une fois encore sa tête se perdit dans les oreillers moelleux mais trempés. Elle avait le souffle court, les cheveux barrant son front étaient trempés, sa lèvre inférieure saignait presque à force de la mordre encore et encore.
-Est-ce que…tu…vois la…la tête…Dit-elle à bout de forces tout en reprenant son souffle.
-Un dernier effort Julia et il est là, je vois ses cheveux, répondit William entre ses jambes.
Elle le regarda simplement en respirant profondément, voyant le sang imprégner les draps, glisser sur ses cuisses et sur les mains de William.
-Il aurait…déjà dû…il…
William croisa son regard paniqué et il arriva à son visage pour et prendre la parole aussitôt.
-Il n'est pas mort, d'accord? Alors encore un dernier effort chérie. Je sais que tu es à bout de forces, mais si tu abandonnes maintenant je ne te le pardonnerais pas. Bats toi, tu m'entends?
Julia acquiesça et William déposa un baiser sur son front avant de reprendre sa position. Elle sentit les mains de son époux sur ses cuisses avant qu'il n'acquiesce une fois encore.
-Vas-y Julia.
Elle rassembla tout son courage et après un dernier soupir, elle poussa de toutes ses forces dans un autre cri de douleur.
-Continue, continue, il arrive, lança William pour l'encourager, c'est bon, encore un dernier effort, un dernier petit effort et je pourrais t'aider, allez Julia.
Elle le regarda en poussant une toute dernière fois, sachant que lorsque William lui dirait que l'enfant était parfaitement sorti, elle s'évanouirait tant la douleur était insoutenable.
-Je l'ai, je l'ai, lança William en prenant le nouveau né par les épaules pour le poser sur les draps.
Julia soupira et s'apprêta à se laisser tomber une dernière fois lorsqu'un détail la paralysa sur place.
-Il...ne pleure pas, dit-elle dans un soupir, il doit pleurer William.
Celui-ci sentit sa gorge se nouer en regardant le petit être qui se trouvait devant lui, celui qui avait les yeux clos et qui restait immobile et silencieux.
-William, sanglota Julia en voulant se redresser un peu plus pour le voir, pourquoi il ne pleure pas?
Le jeune homme ne répondit pas et sans la moindre hésitation, il prit l'enfant contre lui.
-Je t'en prie, je t'en supplie, murmura-t-il, respire, respire.
A peine avait-il terminé sa phrase qu'il vit l'enfant ouvrir la bouche et qu'un cri puissant s'en échappa. William ne put s'empêcher de sourire et de lever les yeux vers Julia qui le regardait toujours. Les larmes de la jeune femme s'étaient mêlés à sa sueur, mais un sourire barrait à présent son visage. Elle se détendit alors complètement et ferma les yeux quelques instants.
-Maintenant tu dois…couper le cordon. Coupe-le et ensuite…ligature-le...Nettoie son corps…et couvre-le.
William s'exécuta et emmaillota l'enfant hurlant dans une serviette propre. Puis, il regarda une fois encore la jeune femme qui luttait pour rester éveillée.
-Tu dois…sortir le…placenta et…et…
Elle ne termina pas sa phrase, fermant les yeux, incapable de lutter une seule seconde de plus. Aussitôt le jeune homme s'éloigna pour placer l'enfant sur la poitrine de sa mère. Il porta ses mains au visage de Julia pour caresser tendrement sa peau. Puis, après leur avoir accordé un dernier regard à tout les deux, il veilla à faire ce qu'elle lui avait dit, à la nettoyer avec un peu d'eau, à retirer les morceaux de tissu remplis de sang pour finalement la recouvrir d'une couverture propre. Enfin, il revint vers elle. Il se risqua à prendre son pouls, remarquant la pâleur de sa peau et son souffle à peine perceptible. Il déposa un baiser sur son front avant de caresser tendrement celui de l'enfant qui s'était endormi contre elle.
-Bats-toi Julia, bats-toi pour nous, je t'en prie, murmura-t-il les larmes aux yeux.
Elle marchait dans ce couloir d'hôpital une fois encore. Au fond de celui-ci se trouvait une porte en bois, qui s'ouvrit dès qu'elle s'en approcha. Elle se trouvait dans cette pièce qu'elle avait vu dans ses pires cauchemars. Il y avait un berceau au centre de la pièce, juste un berceau.
Julia s'en approcha et se pencha au-dessus. Elle vit alors un nourrisson enveloppé dans un drap blanc. Ses cheveux noirs contrastaient avec le blanc immaculé tout autour de lui, ses profonds yeux bleus la regardaient intensément. Elle sourit et l'instant d'après une jeune fille apparut de l'autre côté du berceau.
-Il est adorable n'est-ce pas? Dit-elle doucement. Il a le sourire de son père et les yeux de sa mère.
-C'est un garçon? Demanda timidement Julia sans le quitter des yeux.
-Oui, c'est un garçon et il vivra.
-Mais pas moi, soupira la jeune femme en posant tendrement sa main sur le ventre du bébé.
-Eh bien, cela dépend de toi.
Julia leva les yeux vers elle et reprit la parole.
-Dis-moi qui tu es et pourquoi tu es apparue lorsque je suis tombée enceinte. Es-tu une sorte d'ange gardien pour lui?
-Un ange gardien? Julia Ogden croit aux anges? Dit elle en riant.
-J'en ai rencontré un.
-Oh oui…William Murdoch.
-William Murdoch, répéta Julia en souriant.
Elles échangèrent encore un regard avant que la jeune fille ne lui tende la main par-dessus le berceau.
-Prends ma main Julia, je vais te montrer quelque chose.
Elle hésita une seconde, lançant un autre regard à l'enfant qui se trouvait dans le berceau, avant de s'exécuter et de glisser sa main dans celle de Jane.
Aussitôt le décor disparut, et elles se retrouvèrent dans un parc gorgé de soleil. Julia regarda tout autour d'elle, avant de voir un couple enlacé un peu plus loin.
-Peter, murmura la jeune femme.
-Tu n'as pas aimé Peter, n'est-ce pas?
-Je l'ignore, j'étais jeune à l'époque et je voulais réaliser mes rêves. Peter est entré dans ma vie et nous faisons ce que tout jeunes gens font.
-Mais tu es tombée enceinte et tu ne voulais pas renoncer à tes rêves.
-Je pensais ne jamais pouvoir y arriver si je gardais cet enfant, soupira Julia sans quitter le couple des yeux, j'aurai dû le mettre au monde et le faire adopter, j'aurai dû le…
-Ne regrettes pas tes actes, coupa la jeune fille, si tu avais mis au monde cet enfant tu n'aurai pas pu l'abandonner et tu le sais. Il y a bien trop d'amour en toi pour que tu en sois capable. Tu aurais entendu son cri, tu aurai croisé son regard et ainsi tu n'aurai pas pu t'en séparer. Si tu avais gardé cet enfant, jamais tu ne serais devenue Docteur, jamais tu n'aurai rencontré l'Inspecteur Murdoch et jamais cet autre enfant serait né.
Julia croisa son regard avant de voir un ballon toucher le pied de Jane qui se baissa aussitôt pour le ramasser. Un petit garçon avança vers elles en courant. Elle croisa son regard bleu et elle reconnut son sourire à la première seconde.
-David, viens il est l'heure de rentrer, fit une voix d'homme qu'elle connaissait bien.
L'enfant lui lança un dernier regard et l'instant d'après, il repartit en courant dans le sens inverse, disparaissant derrière un buisson.
-Tu as rendu William heureux, murmura Jane en lui serrant la main tendrement, tu as sauvé des vies, un nombre incalculables de vie grâce à ce sacrifice. Mais tu as encore une vie à sauver.
-La tienne.
-Nous pouvons dire ça comme cela, murmura Jane en souriant, es-tu prête à faire encore un voyage avec moi?
-Serait-ce le dernier que j'aurai à faire?
Jane acquiesça et lui serra les mains une fois encore.
Le décor se transforma. Une chambre à coucher se dessina autour d'elles. Il y avait un grand lit, de larges fenêtres, une immense armoire, une commode, une table de chevet.
-Je connais cet endroit, murmura la jeune femme.
Elle s'éloigna de Jane et s'approcha du lit dans lequel se trouvait une jeune femme d'environ trente ans, ses cheveux blonds ondulaient sur l'oreiller blanc, ses fines lèvres étaient à peine rosies. Elle dormait.
-Te souviens-tu de ce jour? Murmura Jane dans son dos.
-Le jour où elle est morte, je…je m'étais allongée tout contre elle et j'avais fourré mon visage dans son cou pour sentir son parfum. La rose, elle portait toujours un parfum de rose.
-Et c'est ce jour là que tu as décidé de devenir Docteur. Tu voulais la rendre fière de sa fille, tu voulais sauver des vies, tu voulais changer les choses et créer un monde meilleur.
-Je n'ai pas vraiment réussi.
-Elle est fière de toi, tout comme ton père était fier de toi, tout comme je suis fière de toi.
Julia se tourna vers la jeune fille une fois encore et plongea son regard dans le sien avant que son cœur ne se serre dans sa poitrine. Jane lui sourit tendrement.
-Tu as enfin compris, dit-elle en un souffle, tu sais enfin qui je suis.
-Si je te sauvais, je me sauvais.
-Parce que je suis toi, répondit la jeune fille, toute ta vie tu t'es battue, toute ta vie tu as voulu qu'on vienne te sauver, pour te montrer qui tu étais. Mais il n'y avait qu'une personne qui pouvait le faire, toi et toi seule. Sauves moi Julia, sauves toi.
-Comment?
-En oubliant le passé, en laissant ton cœur se gonfler de bonheur et d'amour, en étant heureuse. Retourne vers lui, et vis.
A ces mots, William apparut en souriant. Il avança doucement vers elles sans quitter le regard de son épouse. La jeune fille se pencha alors sur la joue de Julia et y déposa un tendre baiser.
-Tu es devenue la femme que je voulais être, merci.
-Tu vas disparaître pour toujours alors?
-Non, bien sûr que non, je resterai toujours une partie de toi , eh puis, quelqu'un a besoin d'un ange gardien je crois, avec une mère telle que toi il risque de faire des bêtises, nous le savons toutes les deux, dit-elle en riant avec un clin d'œil.
Julia rit aussi timidement et acquiesça.
-Merci Jane.
-Tu peux m'appeler Jules maintenant, au revoir Julia.
-Au revoir…Jules.
La jeune fille disparut, tout comme le décor tout autour de Julia. Il ne restait que William, immobile, souriant.
-Julia, murmura-t-il tendrement, es-tu prête à me rejoindre?
-Je ne te quitterai plus jamais William, répondit-elle en prenant la main du jeune homme.
à suivre...encore un chapitre ;)
