12
Premier jour
Quelques heures plus tard, sur Terre, Institut sud …
- Nous v'là bien avancés, rouspéta Cassios sous le regard agacé de Sion, on fait comment pour quitter cette Tour maintenant que ces putain de bestioles ont fait leur nid ?
- Parle moins fort, grogna Dohko, posté en observation sur le seuil de la cage d'escalier. Elles sont juste en bas.
- Justement, il est là le problème !
- Ok, qui l'assomme ? s'interposa Saga, énervé.
- Bah il n'a pas tout à fait tort non plus, dit Milo avec pragmatisme. On est coincé là et avec la chaleur qu'il ne va pas tarder à faire, on va vite devenir de la grillade !
- On t'a demandé quelque chose à toi ?!
- Du calme, déclara Sion avec autorité.
Tous se turent. Shun, attentif à la conversation, baissa les yeux et fixa ses pieds nus. Il ne s'était pas aperçu, dans l'obscurité de cette nuit froide, que ces pieds étaient à ce point sales, noircis sur la plante et recouverts d'une fine pellicule de poussière rouge sur le dessus. D'un geste doux, il les nettoya grossièrement, se salissant ainsi les mains. Mais la poussière reviendrait vite. Elle revenait toujours.
Il soupira par le nez, très las. Lorsque le soleil était revenu, quelques heures plus tôt, une immense joie l'avait submergé, beaucoup de soulagement aussi, car le noir de la nuit commençait à l'oppresser. Mais il avait très vite déchanté. Le soleil n'avait plus rien de rassurant, plus rien de chaleureux et de réconfortant ; disparue la lumière douce et dorée qui caressait la peau et réchauffait l'âme, il n'y avait plus désormais que cette énorme boule rouge agressive et menaçante, qui l'inquiétait au point de lui faire perdre le sommeil. Car Shun savait ce qui arrivait au soleil : il se dilatait, brûlait ses dernières réserves d'énergie, puis finirait par s'effondrer sur lui-même. Pour se transformer en supernova. L'explosion pouvait être très proche – quelques heures à peine – comme lointaine – plusieurs années – comment savoir ? Ce qui était de certain, c'est que la Terre n'y survivrait pas. Et eux non plus. L'explosion détruirait tout sur son passage, sauf, ironie quand tu nous tiens !, le soleil lui-même, car ce-dernier, transformer en naine blanche ou en étoile à neutron, commencerait dès lors sa seconde vie.
Etait-ce la raison pour laquelle ils avaient été enfermés dans cette réalité virtuelle alternative ? Pour vivre le maximum de temps possible avant la fin du système solaire, sans pour autant craindre cette explosion cosmique à tout moment ? Shun ne se souvenait de rien. Il ne se souvenait que du Sanctuaire, de sa vie en tant que Chevalier, et ici, ce genre de chose était totalement inutile.
- Tout va bien ? lui demanda Shiryu sur sa gauche.
Shun releva les yeux et lui sourit. Tout prêt d'eux, Ikki et Hyôga découpaient des vêtements afin de les rendre plus supportables. Car la température avait grimpé. Beaucoup grimpé. Ils étaient tous déjà en sueur alors que, Sion lui ayant assuré, le soleil n'était pas encore totalement levé – bien qu'il occupe déjà une bonne moitié de tout l'horizon est. Les autres, apparemment habitués à ce genre de situation, avaient rapidement ôté leur combinaison et les vêtements, ne gardant qu'un short, anciennement pantalon grossièrement découpé par un couteau de fortune. Alors les neuf nouveaux en avait fait autant, et les combinaisons, entassées dans un coin, paraissaient tristes. Gêné par le regard inquiet de Shiryu, Shun se remit à fixer ses pieds. Ils étaient déjà rouges de poussière.
- Tiens, lui lança son frère en lui tendant un short de sa propre création.
Shun sourit en voyant l'aspect misérable du vêtement – trop large, évidemment – mais s'en saisit tout de même et l'enfila par-dessous la couverture dont il s'était entouré les hanches en attendant qu'Ikki termine ses travaux de couture. Il noua la ceinture – en fait une longue bande de tissu que son aîné avait découpé – et se sentit immédiatement plus à l'aise. A ses côtés, Shiryu, occupé à se créer sa propre ceinture, lui jeta un coup d'œil et sourit.
- Quelle classe ! ironisa-t-il.
- Gna gna gna, répliqua Shun dans une grimace, attends, on verra quel aspect t'auras toi.
Shiryu sourit. La chaleur et le soleil revenant, il avait repris quelques forces, bien moins cependant que ses camarades. Pourquoi ? Son corps, amaigri et pâle, semblait avoir bien plus souffert que les autres de cet enfermement prolongé et de ce coma forcé. Shun, lui, ne se sentait pas différent. Seul le monde qui l'entourait avait changé.
Si seulement on pouvait lier les combinaisons les unes aux autres …
Shun fronça les sourcils et se mit à réfléchir. Ils étaient vingt-six en tout, il y avait donc vingt-six combinaisons abandonnées. Et si, nouées ensembles, elles pouvaient se transformer en corde de fortune pour leur permettre de descendre par une fenêtre et sortir de cette Tour ? Ce que ses camarades appelaient des Hurleurs s'étaient réfugiés au rez-de-chaussée pour échapper à la lumière du soleil, et semblaient désormais dormir. Elles s'étaient bruyamment installées, poussant des grognements et des cris stridents, avant de finalement tomber dans un silence inquiétant. Quelques grognements leur venaient parfois. Elles ne semblaient vivre que la nuit et fuir le soleil. Une chance pour eux. Mais à double tranchant. Car ils se retrouvaient désormais enfermés.
Faire des nœuds avec les manches, ce serait trop risqué …
Shun releva les yeux et fixa les combinaisons. Les nœuds risqueraient de lâcher et ils étaient tout de même au cinquième étage. La chute serait rude, mais il n'y avait pas d'autres choix. Certes, les Hurleurs dormaient, mais un bruit de trop et ils se rendraient compte de leur présence. Le résultat serait alors sanglant. En parler à Sion sembla à Shun l'une des seules solutions ; après tout, l'homme était manifestement le meneur du groupe, et tous se fiaient à ses décisions et son jugement – quoi que, pas tous, puisque Sirius, Algol et Dante, semblaient faire bande à part, sans parler d'Aiolia qui supportait mal de recevoir des ordres. Shun parcourut alors l'étage du regard. Sion n'était pas bien loin, assit en compagnie de Dohko, Saga, Aioros et Albiore. A eux, ils pourraient juger si son idée était la bonne. Mais avant, qu'avait-il fait de son aiguille ?
Le garçon leva la main droite et tâtonna sur son torse à la recherche de … de quoi ? Son geste lui parut soudain absurde. Une aiguille, quelle aiguille ? Lentement, il baissa son bras, les sourcils froncés. Etrange. Tout ce à quoi il venait de penser ces dernières minutes lui échappait. Comme … comme un film qu'il aurait vu sans le voir, ou comme si quelqu'un d'autre lui avait fait part de ses réflexions. Est-ce qu'il était en train de devenir dingue, ou est-ce que c'était ce monde et cette chaleur qui lui faisait perdre la tête ?
Un mouvement sur sa droite l'interpela et Shun regarda Aiolia se lever. Comme à son habitude, il s'était isolé légèrement à l'écart des autres ; il n'avait pas ouvert la bouche depuis des heures et s'était contenté de regarder ailleurs sans se soucier d'autre chose. Mais à présent, il tâtonnait dans la gibecière accrochée sur son torse, dont l'anse passait sur son épaule gauche et sous son bras droit, manifestement à la recherche de quelque chose. Shun déglutit. Il avait eu le même geste que lui. Les yeux écarquillés, le garçon regarda Aiolia sortir de son sac une grande aiguille tordue et rouillée, tenter de la redresser, puis la remettre à sa place, soulagé. Une aiguille … Sans penser à son geste, Shun, de sa main droite, toucha son torse, comme si quelque chose lui manquait. Pourquoi avoir pensé à cette aiguille alors qu'elle ne lui disait absolument rien et ne lui appartenait manifestement pas ?
Aiolia, qui ne se doutait absolument pas du trouble qui venait de submerger Shun, slaloma entre les groupes et s'installa sans mot dire au milieu de celui de Sion. Le garçon ne le quitta pas des yeux durant quelques instants, troublé. La chaleur et le manque de soleil lui faisait perdre ses repères. C'était sans doute ça.
- Est-ce qu'ils le savent, à ton avis ? lui demanda Shiryu dans un murmure.
Shun fronça les sourcils, inquiet. Son ami avait-il remarqué son étrange manège ?
- A propos de quoi ? demanda-t-il, sur ses gardes.
- Du soleil, lui répondit Shiryu d'un ton encore plus bas. Ce sera bientôt une supernova, on l'a tous remarqué. Enfin, pas tous … j'veux dire, Ikki et Hyôga le savent, et les cinq autres aussi mais … pas les Ors ni les Argents. Sion lui-même ne semble pas le savoir, c'est étrange. Aucun d'eux ne s'inquiète du soleil.
- Ils sont ici depuis longtemps, ils s'y sont peut-être habitués.
- Shun, on ne s'habitue pas à la présence d'une étoile qui fait vingt fois sa taille normale et qui est à deux doigts de s'effondrer sur elle-même, s'incrusta Ikki de sa voix grave. On la craint. On la surveille. Sion n'est pas idiot, loin de là, il aurait dû nous mettre en garde avant que le jour se lève, mais il ne l'a pas fait.
- Il n'a peut-être pas voulu nous inquiéter, tenta son petit frère sans vraiment croire lui-même à ses propres paroles.
- Il n'est pas comme ça. Il ne cache rien.
- Pourquoi il ne nous l'a pas dit alors ?
- Parce qu'il n'en sait rien lui-même, répondit Shiryu avec douceur.
- C'est impossible, souffla Shun en regardant son frère et son ami tour à tour. Comment …
- Il ne s'est pas souvenu pour la glace, répondit Hyôga, prenant part lui aussi à la conversation. Et je l'ai entendu dire que le chocolat était apparemment dangereux puisque ça avait rendu Milo malade.
- Quand on en mange trop ça rend malade.
- Mais ça n'est pas dangereux.
- Shun, ils ne se souviennent que du principal, du vital, lança Ikki avec autorité. Boire, manger, dormir, lire, se protéger du soleil, éviter les carnivores … ils ne se souviennent que de ce qui est inné. Tout le reste, tout ce qu'on apprend au court de la vie, ils l'ont oublié.
Shun fronça les sourcils. Lui aussi s'en était rendu compte, mais il avait refusé de l'admettre. Ces hommes n'étaient plus comme avant. Ils ne semblaient d'ailleurs même pas se poser les bonnes questions. Ils n'avaient gardé presque aucun souvenir du Sanctuaire, ne se souvenaient pas davantage de leur vie précédente, et se contentaient d'essayer de survivre. Quelques-uns se posaient sans doute des questions, mais cela ne les obnubilait pas au point qu'ils en discutent entre eux. Qui avait osé faire ça ? Qui avait effacé de leur mémoire tout ce qu'ils avaient appris ?
- Il a dû se passer quelque chose de grave, reprit Shiryu d'une voix toujours aussi basse. Manifestement, le soleil est sur le point de mourir, on se trouve donc très loin dans le futur. Mais qu'est-il arrivé à la Terre ?
- On dirait qu'elle a été ravagée par une guerre nucléaire, répondit Hyôga sur un ton conspirateur.
- Le point positif c'est que l'humanité a survécu, manifestement, contra Ikki, sans ça je ne vois pas qui nous aurait enfermé dans ces caissons à la con.
- Où est-elle alors ? demanda Shun en fronçant les sourcils. Y'a plus personne ici.
- Elle a dû coloniser …
- Bon on écoute ! lança Dohko en se redressant, s'attirant tous les regards. On va tenter une sortie, Aiolia a eu une idée.
Shun, Shiryu, Ikki et Hyôga se turent et écoutèrent. Shun savait que ses camarades avaient raison, mais il ne voulait pas y croire. Si la Terre avait été détruite, d'une façon ou d'une autre, pourquoi aucun d'entre eux ne s'en souvenait ?
- Pourquoi c'est toujours lui qu'a les bonnes idées ?! ronchonna Cassios.
- Arrêtes de râler, lui répondit Dohko.
La curiosité titillé, Shun fronça les sourcils et fixa Aiolia. Cassios avait raison. Aiolia réfléchissait différemment des autres, il semblait même utiliser une connaissance … ce genre de connaissance acquise uniquement par un apprentissage adéquat. Il semblait avoir gardé ce que ses camarades avaient perdu.
Ne me regarde pas …
Shun sursauta. Aiolia le regardait. Et il ne semblait pas particulièrement content qu'il le regarde lui-même. Le garçon détourna le regard, un peu effrayé, mais aussi amusé. C'était comme si Aiolia était resté ce lion impulsif, fougueux et impétueux, qu'il avait connu au Sanctuaire. Cet homme avec du feu dans les yeux et le sang qui partait au quart de tour. Un homme … un homme … un Chevalier qu'il …
Quelque chose traversa l'esprit de Shun, mais ce fut si fugace que la sensation disparue aussitôt venue.
- Hey c'est hyper dangereux votre truc ! lança Milo, pas rassuré. Si un nœud se défait, on va se casser la gueule !
Shun releva la tête, étonné. Quoi ? Quel nœud ?
- Moins fort, ordonna Sion en se levant à son tour. On sait bien que c'est dangereux, mais on a que ça comme solution.
- Moi j'm'y risquerais pas ! répliqua Cassios. Hors de question que je me balance comme un singe au bout d'une corde sur le point de se rompre !
- C'est quoi un singe ? lui demanda Milo, un sourcil arqué.
- J'en sais rien, me casses pas les couilles.
Shiryu et Ikki avaient raison : quelqu'un leur avait tout effacé tout en leur laissant le langage. Ils en étaient réduits à utiliser des mots dont ils ne se rappelaient pas la signification. Mais quelque chose d'autre retenait tout l'attention de Shun : à moins qu'il ne se trompe, Aiolia avait eu la même idée que lui, c'est-à-dire relier toutes les combinaisons par la manche et s'en servir comme une corde.
- Pour que ce soit moins dangereux, on va descendre à partir du troisième étage, reprit Sion avec autorité, mais comme on sera plus proche des Hurleurs, il ne faudra faire aucun bruit.
- M'en fou j'le ferais pas, grogna Cassios en croisant les bras sur sa poitrine.
Geist lui jeta un regard agacé.
- Trouillard, lança-t-elle, ce qui fit rire Milo.
Incapable de s'en empêcher, Shun se désintéressa de la suite et regarda de nouveau Aiolia. Ce-dernier, sans qu'il s'en aperçoive, s'était éloigné de Sion et son petit groupe et s'occupait déjà des combinaisons. Shun le fixa un instant alors qu'il nouait deux vêtements entre eux. Les souvenirs qu'il avait d'Aiolia étaient peu nombreux mais très précis : son arrivée à l'hôpital de la Fondation, son bref combat contre Seiya, son état hypnotique dans la maison du Lion, son désarrois et sa colère à la mort de Shaka, sa détresse face à Rhadamanthe, son arrivée avec Milo et Mû devant le Mur des Lamentations. C'était un combattant puissant, un homme éprit de justice mais aussi incroyablement impulsif. Mais ensuite ? Ensuite, rien. C'était tout. Il se souvenait d'Aiolia et il l'appréciait comme il se souviendrait et apprécierait un personnage de jeu vidée ou de série télé. Qu'avait-il ressentit pour lui ?
Un gouffre sentimental s'ouvrit alors en Shun. Qu'avait-il ressentit pour Mû ? Pour Milo ? Pour Dohko ? Ou encore pour Hyôga, Shiryu, Ikki ou Seiya ? C'étaient des compagnons de route, des frères d'armes, oui, des amis … mais ces sentiments lui paraissaient creux.
Manifestement, ce monde virtuel ne leur avait pas seulement enlevés leurs souvenirs, il avait également annihilé leurs sentiments. Une panique aigüe fit battre son cœur plus fort. C'était impossible. Ikki était son frère, Hyôga et Shiryu ses meilleurs amis et Seiya … Seiya avait disparu mais … il était incapable d'être inquiet, ou même d'avoir peur. Incapable de s'en faire pour lui. Pourquoi ?
Sans qu'il s'en aperçoive, les yeux d'Aiolia avaient accroché les siens. Shun retint son souffle. Toute colère avait disparu du regard du Lion, remplacée par une tristesse un peu agacée. Dans sa tête, le garçon entendit alors :
Dohko et Sion.
Il tourna la tête et fixa les deux patriarches du groupe. L'un avec l'autre, ne se quittant jamais, ils étaient en train de désigner ceux qui pourraient aider Aiolia à nouer les combinaisons, et ceux qui monteraient la garde au troisième étage. Shun les avait déjà vus, une fois, durant cette longue nuit, se tenir l'un contre l'autre pour se réchauffer mutuellement. Et il y avait tellement de tendresse dans leur proximité.
Milo et Camus.
Shun regarda alors, non loin de lui, Milo en train d'attacher, à l'aide d'un élastique, les longs cheveux de Camus ; Camus fit ensuite de même avec ceux de son compagnon. Ils se souriaient. Et il était évident que certains de leurs gestes n'étaient pas vraiment utiles : une caresse sur l'épaule, une main posée sur un avant-bras ou une cuisse, leurs épaules qui se touchaient.
Shun sentit un soulagement intense le gagner, et dans sa tête il entendit :
Pas annihilés. Endormis.
...
Quelques instants plus tard, sur Terre, Institut nord …
- Le contact a-t-il été rétabli ?
- Oui Docteur, répondit un tutélaire, l'énergie des satellites est restaurée à cent pourcent, nous pouvons avoir les premières images.
- Bien. Montrez-moi.
Les premières images furent floues. Puis, très vite, la stabilité ordinaire de la retransmission en temps réel par satellite revint, et la couleur rouge avec elle. La Terre avait retrouvé son aspect diurne. Des volutes de poussière s'élevaient déjà en tourbillon sous les rafales de vent chaud, mais l'image ne s'en retrouvait nullement affectée. Les satellites fonctionnaient au meilleur de leur capacité.
Sous le regard impatient du Docteur Solo et celui, agacé, du Docteur Jonasson, le tutélaire Nielsen entra les coordonnées souhaitées. L'image bougea rapidement, glissant sur la terre comme si un géant, du doigt, avait fait tourner la planète comme s'il s'agissait d'un globe terrestre posé sur un bureau. Puis s'immobilisa. La Tour détruite de l'Institut sud apparut, seule au milieu du paysage rouge et aride. Aucun mouvement ne s'y devinait.
- Image thermique, ordonna le Docteur Solo.
Aussitôt, la terre et les pierres devinrent noires, et des lumières rouges incandescentes s'allumèrent à l'intérieur de l'édifice.
- C'est impossible ! s'écria aussitôt le Docteur Solo avec colère. Ils ne devraient pas être tous en vie, pas avec cette température que nous avons provoqué !
- D'après la signature thermique monsieur, il s'agirait de Banshees, déclara le tutélaire Nielsen. Elles ont dû s'introduire dans la Tour pour se protéger de la lumière du jour …
- Ou bien elles y sont entrées pour dévorer ces Produits défectueux dont nous cherchions tant à nous débarrasser ! coupa le Docteur avec une joie manifeste. Vous voyez Jonasson, il était inutile de s'inquiéter, tout a fonctionné à merveille.
L'interpelé releva la tête, le visage rouge de colère. Le Docteur Solo ne s'embarrassait même plus des titres et s'adressait à lui comme s'il était son subordonné.
- Nous avons du mouvement Docteur, l'interrompit brutalement le tutélaire Nielsen.
Les deux hommes derrière le bureau fixèrent de nouveau l'écran. Effectivement, hors de la Tour, à seulement quelque pas de distance, quelque chose avançait en serpentant. Probablement rien. Il fallait que ce ne soit rien !
- Agrandissez ! ordonna sèchement le Docteur Solo.
Le sol noir se rapprocha. Des silhouettes rouges palpitantes se dessinèrent jusqu'à devenir des corps en mouvement. Des hommes qui avançaient rapidement pour s'éloigner du bâtiment.
- Impossible ! s'écria le Docteur Solo avec colère. Combien sont-ils ?!
L'image thermique disparut, le sol redevint rouge, et des points blancs apparurent au-dessus de chacun des Produits identifiés par le satellite afin de les dénombrer.
- Vingt-six monsieur, répondit le tutélaire.
Eberlué, le Docteur Solo se retrouva, pour la première fois de sa vie, totalement muet. La température avait tellement chuté cette nuit suite à ses directives qu'eux-mêmes, à l'Institut nord, avaient utilisé presque la moitié de leur réserve d'énergie solaire pour se chauffer convenablement, ce qui avait sous-alimenté les serveurs et provoqué l'arrêt définitif de trois d'entre eux. Alors comment ces Produits, livrés à eux-mêmes et perdus au milieu des Banshees ultraviolentes, avaient pu survivre ?!
- Vingt-six ! s'écria-t-il, incapable d'y croire.
- Ils étaient dix-sept, déclara le Docteur Jonasson, non sans satisfaction. Les neuf autres doivent être les Produits prétendus morts dans l'incendie de la Tour.
Ils avaient été réveillés. La colère du Docteur Solo augmenta de façon exponentielle. Ça n'était pas censé se passer de cette façon ! Le froid aurait dû les tuer ! Avec le peu de souvenirs qu'ils avaient gardé de leur passage dans l'Ecole de Pilotage ou au Corps Diplomatiques de l'Alliance, ils n'auraient jamais dû sortir vivant de cette nuit sur Terre par moins quarante de température ! Que s'était-il passé ? Aurait-il sous-estimé ces carcasses vides, uniquement guidées par l'instinct de conservation ?
Ses poings se serrèrent. Soit. Ils le défiaient ? Alors il relevait le défi.
- Combien de temps pour programmer les Nanos sur un violent orage ? demanda-t-il, toute assurance retrouvée.
- Un orage monsieur ? répliqua le tutélaire en le regardant par-dessus son épaule.
- Oui, le genre d'orage à provoquer une crue dévastatrice !
- Avec cette terre sèche et aride, il faudra d'énormes quantités d'eau ! tenta le Docteur Jonasson.
- Combien de temps ?! demanda de nouveau le Docteur Solo sans même faire semblant de l'avoir entendu.
- Plusieurs heures monsieur, répondit prudemment le tutélaire. Provoquer un orage n'est pas compliqué, c'est le volume d'eau qui risque de poser problème. D'autant que la crue ne se maitrisera pas aisément.
- Nous ferons en sorte de pousser les Produits au bon endroit en envoyant quelques Aurochs et Charognards dans leur direction. Donnez-moi un chiffre plus précis.
- Je dirais … environ cinquante heures monsieur. Maximum soixante.
- Autant ?!
- Les Nanos ont été créés pour détruire Docteur, pas pour créer, et manipuler les conditions climatiques n'entrent pas dans leur fonction première. Ce sont des intelligences artificielles, et leur imposer quelque chose …
- Très bien, mettez-vous au travail tout de suite, coupa le Docteur Solo, agacé. Jonasson, vous prenez les directives, et je veux le maximum de tutélaire sur cette programmation.
- Mais Docteur, presque la moitié d'entre eux travaillent à la maintenance des serveurs, dix d'entre eux sont sur le point de …
- Alors réveillez les Produits.
Le silence se fit dans tout le cinquième niveau. Quelques regards se posèrent sur l'immense porte blindée de la chambre froide, derrière laquelle dormaient six Produits parfaitement sains.
- Hors de question ! s'écria brutalement le Docteur Jonasson, rouge de colère. Mes Produits sont parfaitement contrôlés, ils …
- Réveillez-les, ordonna encore le Docteur Solo, plus sèchement cette fois.
Nouveau silence. La gêne et la tension montait. Soudain, le Docteur Solo réalisa qu'aucun des tutélaires n'obéissaient à ses ordres.
- Vous êtes sourds ?! lança-t-il. Six Produits à réveiller, ça ne devrait pas être bien compliqués !
- Cinq, monsieur, répliqua le tutélaire Nielsen dans un murmure.
- Taisez-vous ! lui ordonna le Docteur Jonasson.
- Quoi ?! s'écria le Docteur Solo en obligeant le tutélaire à le regarder en face. Cinq quoi ?
- Cinq Produits monsieur.
Encore un silence. Cette fois, il était plein d'anticipation craintive.
- Vos Archives parlent de six Produits en bon état, reprit le Docteur Solo en se tournant vers le Docteur Jonasson. Pourquoi n'y en aurait-il que cinq ?
- Je … et bien … il se trouve que …
- Répondez !
- Nous avons perdu le contrôle de l'un de nos Produits voilà plusieurs jours terrestres … nous avons dû la réveiller et la libérer.
Le Docteur Solo devint blême de colère.
- Vous êtes en train de me dire que parmi ces vingt-six Produits en liberté, il y a une femme ?! s'écria-t-il avec force.
- Nous ne savons pas si elle est encore en vie, minauda le Docteur Jonasson en réponse.
- Vous vous rendez compte de ce que ça signifie ?!
- Mais … nous avons inhibé leur désir et mit en dormance leur instinct de reproduction, ils ne peuvent pas …
- Vous ne pouvez pas être aussi idiot ! hurla le Docteur Solo. Comment avez-vous fait pour vous retrouver à la tête d'un Institut en étant aussi con ?! L'acétate de cyprotérone* leur ait administré pendant leur coma artificiel, lorsqu'ils sont en sommeil cryogénique, ce qui nous permet un meilleur contrôle de leur esprit. Vous comprenez, espèce d'incapable ?!
- Je savais tout ça, mais …
- Nous diminuons leur appétence sexuelle jusqu'au seuil le plus bas tant qu'ils dorment, mais une fois qu'ils sont réveillés, l'acétate s'élimine progressivement de leur organisme ! Imbécile !
Le Docteur Jonasson fulminait, mais ça n'était rien face à la fureur du Docteur Solo. Encore une chose qu'il n'avait pas prévu. Une femme au milieu de vingt-cinq hommes.
- Vous auriez dû la tuer et non pas la libérer ! s'écria-t-il encore. Il ne vous reste plus qu'à prier, Docteur ! Prier pour que ce Produit que vous avez libéré n'écarte pas les cuisses pour commencer à pondre !
Il s'en fut, laissant derrière lui un Docteur Jonasson gonflé d'indignation, de honte et de colère. Un Produit féminin qui échappait à leur contrôle était ce qu'il y avait de plus dangereux, car l'acétate de cyprotérone ne faisait que les castrer chimiquement, une fois qu'elles en étaient sevrées, elles redevenaient fécondes. Et ça, ça n'était pas envisageable.
La porte se referma violemment derrière le Docteur Solo et ses pas raisonnèrent dans les escaliers. Un long silence régna au cinquième niveau suite à son départ.
- Que fait-on ? demanda finalement le tutélaire Nielsen.
- On les réveils, répondit le Docteur Jonasson dans un soupir.
Il avait eu tort de taire le souci qu'ils avaient eu avec ce Produit, il l'avait su dès le début, mais au moindre problème il aurait été rétrogradé. Ce qui signifiait peu de chance de trouver un bon poste sur la base lunaire de l'Alliance. Ce fut une erreur. Le Directeur allait être furieux.
- Commencez la programmation des Nanos, ordonna-t-il, épuisé. Et faites migrer les Aurochs vers les Produits pour les pousser dans la direction nord-nord-est, vers le lit de la rivière. Faites en sorte que la crue s'y dirige.
- Le volume d'eau, Docteur ?
Le Docteur Jonasson prit le temps de réfléchir. Le but du Docteur Solo était de tuer tous les Produits ? Soit.
- Soixante jours terrestres de pluie, répondit-il avec froideur. Nous verrons si ces maudits Produits survivront à ça !
...
Quelques heures plus tard, sur Terre …
- Arrêtes de bouger !
- Mais j'en ai dans le nez !
- Ça serait pas arrivé si tu bougeais pas !
Milo éternua sous les remontrances de Camus et les rires de leurs camarades. La nappe de boue qu'ils venaient de trouver était étrangement fraiche en profondeur, signe que la glace qui l'avait recouverte durant la nuit avait été tenace. Shun avait trouvé cette idée de Sion brillante, car déjà, l'agressivité du soleil rouge avait cuit sa peau et il avait les épaules douloureuses. Un peu surpris, il avait regardé les plus âgés se vautrer dans la boue après s'être assuré qu'il y avait bien un fond, et se tartiner généreusement de glaise pour se protéger du soleil. Puis il avait osé à son tour.
Une nouvelle salve de rire s'éleva lorsque Milo, s'essuyant le nez avec le dos de la main, s'envoya quelques gouttes de boue dans l'œil.
- Aïe ! gémit-il en battant des pieds. Camus !
- Mais quelle patate, soupira ledit Camus avec désespoir.
- J'ai mal !
- T'en as pas marre de faire l'andouille ?
- J'ai pas fait exprès !
- Moins de bruit, rigola Sion.
Shun termina de recouvrir le dos de son frère de boue.
- J'aime pas ça, bougonna Ikki en s'en mettant sur les bras, ça colle, ça pue, c'est dégueulasse.
- Arrêtes de râler, lança Hyôga sous le sourire de Shun.
- Moi j'aime bien, dit ce-dernier en s'asseyant joyeusement dans la gadoue. Ça fait du bien. Au moins, le soleil nous crame plus.
Il le sentait déjà sur ses épaules et son dos : sa peau semblait soupirer de contentement. En tout cas, il n'avait plus l'impression de cuire.
- Qui m'aide ? réclama Hyôga en présentant son dos.
Shun, qui avait déjà terminé, accepta de s'occuper de son ami. Il avisa alors Shiryu, assit près d'eux, qui se contorsionnait pour atteindre ses omoplates.
- Besoin d'aide ? lui demanda le garçon.
- Non non, répondit Shiryu dans un sourire. Ça va aller.
- J'arrive, soupira Ikki en se levant.
Shiryu le regarda approcher, l'air de vouloir prendre ses jambes à son cou, mais dégagea finalement ses longs cheveux noirs en les rabattants sur son épaule droite, dévoilant son dos. Ikki s'agenouilla derrière lui et commença à le recouvrir de boue à grand renfort de gestes un peu brusques.
- Doucement, sourit Shun en voyant les grimaces de Shiryu, le but c'est pas de le casser en deux.
Regard courroucé de la part de son aîné, agrémenté d'un rire de Hyôga.
- Ceux qui ont fini ! lança Sion en se levant. Pour les nouveaux, venez par-là, je vais vous montrer comment épurer l'eau.
Shun termina sa tâche rapidement, puis rejoignit Sion en pataugeant allègrement dans la boue. C'est alors qu'il vit, assez loin sur la gauche, les silhouettes d'Aiolia, Aioros, Albiore, Cassios et Saga, qui s'éloignaient.
- Où est-ce qu'ils vont ? demanda-t-il en arrivant à la hauteur du meneur.
- Chasser, répondit ce-dernier, voir ce qu'ils peuvent attraper.
- Mais on a encore quelques réserves.
- Crois-moi, en pleine journée on n'en a jamais assez.
Ikki les rejoignit et lança :
- De l'eau avec de la boue ?! Vous voulez que je m'ouvre les veines ?
- Quand l'eau viendra à manquer, tu te jetteras dessus, tu verras, répliqua Sion avec un sourire.
- J'crois pas non.
- La ferme, le tança son cadet.
Jabu et Geki arrivèrent à leurs côtés, suivit de près par Nachi. Sion commença alors sa démonstration : il étala une couverture usée sur le sol, y déposa plusieurs poignée de boue très liquide, ferma le tissu pour former une boule, puis la suspendit au-dessus d'une gourde vide.
- Et voilà, dit-il avec sérieux.
- C'est une blague ? grimaça Ikki.
- Tiens-le.
- Pourquoi moi ?!
- Parce que tu m'énerves.
Ikki soupira mais obéit sous le regard amusé de Shun.
- A vous, lança Sion en leur tendant à tous un drap différent.
- Y'en a qui sont morts comme ça, lança Jabu, tout sourire, en direction d'Ikki.
Un grognement lui répondit. Shun sourit, mais c'était moins sincère cette fois. Il commençait à prendre la pleine mesure du monde dans lequel ils avaient échoué depuis qu'ils avaient réussi à quitter la Tour grâce à la « corde » de combinaisons nouées les unes avec les autres. Un monde dans lequel ils se désaltéraient avec une eau brune et boueuse qui finirait par leur détruire les reins. Et de quoi allaient-ils se nourrir, alors, quand les réserves qu'ils avaient réussis à prendre avec eux finiraient par manquer ? Durant cette longue nuit, ils avaient eu la chance d'avoir assez de nourriture et d'eau pour tenir, mais à présent ?
Il eut la réponse lorsque, un temps indéfini plus tard, les chasseurs revinrent avec chacun une dizaine d'insectes bleus et huileux dans leur sac.
- Belle prise ! les accueillit Milo avec énergie. Des homo-bleus, mes préférés !
- Saga a repéré le nid, lança Albiore avec un sourire, ils n'étaient pas encore tout à fait réveillés, alors on n'a pas trop galéré à les avoir.
Shun écarquilla les yeux. A ses côtés, Hyôga, Shiryu, Jabu et Ichi gardèrent le silence, incapables d'y croire. Des insectes ? Seul Ikki fit entendre sa voix :
- Jamais je boufferais ça !
- Tant mieux, ça en fera plus pour les autres, répliqua méchamment Aiolia en le regardant de haut.
- Ça ne m'avait pas du tout manqué, soupira Camus avec une grimace.
- Pitié non ! l'appuya Capella.
- Arrêtez de geindre, grogna Angelo en rassemblant un tas de petit bois.
Avec dextérité, il alluma rapidement un petit feu. Etonné, Shun constata que la boue qui recouvrait son corps avait déjà séchée de moitié et commençait à lui gratter. Voilà qui allait être embêtant. Les insectes furent rapidement mit à cuir, surtout destinés à sécher ensuite pour être consommés plus tard.
- Pourquoi des homo-bleus ? demanda Hyôga à Milo, quelques instants plus tard.
- Parce que j'ai une imagination débordante ! répondit Milo avec une joie manifeste.
Camus, assit près de lui, leva les yeux au ciel, ce qui fit sourire Shun en face de lui.
- Une fois j'ai vu une de ces bestioles pondre des œufs, révéla Milo d'un air enjoué, mais elle était rouge ! Et puis pas longtemps après, j'en ai vu deux s'accoupler, mais ils étaient bleus ! Donc, sont homos. Hé hé hé !
Soupir désabusé de Camus.
- C'est peut-être deux espèces d'insectes différentes, tenta Hyôga en arquant un sourcil.
- Bah non, répliqua Milo en levant les yeux au ciel, sinon ce serait moins drôle.
- Ah ouais …
Camus et Hyôga se regardèrent. Le plus vieux des deux haussa les épaules et dit :
- C'est pas le plus futé, mais il est gentil.
Hyôga rigola, suivit de Shun, et Milo fronça les sourcils, l'air un peu niais, avant de dire :
- J'ai pas compris.
Soudain, un rugissement monta jusqu'au ciel depuis l'ouest. Toutes les têtes se tournèrent dans la même direction. Shun sentit un frisson désagréable courir le long de son échine, du bas jusqu'en haut.
- C'était quoi ? demanda-t-il dans un souffle.
- Un Crochefer, répondit Camus en se redressant, et il est proche.
- Un quoi ?
- Crochefer, répéta Milo, tout sérieux retrouvé. Grand, carnivore, des griffes et des crocs en fer, et une haleine de charogne.
- On se remet en route ! lança Sion depuis l'autre bout du campement. On met de la distance entre nous et cette bête ! Je ne veux pas de bruit, et assurez-vous d'être bien couvert de boue !
Angelo attrapa une large poignée de glaise de ses deux mains et étouffa le feu avec, ce qui évita la propagation de la fumée. En un temps record, le campement fut levé et ils se remirent à marcher. Shun grimaça. Il avait mal aux pieds, ses jambes tremblaient, et il était déjà essoufflé. Il ne s'était pas rendu compte à quel point il était fatigué. Est-ce qu'il tiendrait le coup ?
Quelques pas derrière lui, Shiryu grimaça de douleur. Il s'était écorché la plante du pied gauche sur un caillou, et la douleur cuisante le faisait boiter. Sa vue se brouilla. Si la mort devait les faucher, Shiryu savait qu'il serait le premier à tomber.
...
Au même moment, base lunaire de l'Alliance …
Les larmes lui voilaient la vue. Elles coulaient sur ses joues pâles. La vérité venait d'éclater pour Andromède Hicks. Une terrible vérité. Incapable de quitter des yeux le claviécran du vieil ordinateur qui lui faisait face, elle se contentait, depuis plusieurs minutes, de rester immobile, sans trembler, sans parler. Pleurant, simplement.
Lorsque DiStefano l'avait mené finalement jusqu'au cent-trente-huitième sous-sol des heures plus tôt, où se trouvait le quartier général secret d'Icare, ils n'y avaient trouvé qu'une immense effervescence. Le leader, un certain Griffin, craignait que les Corps Diplomatiques ne les trouvent trop facilement et avait décidé de déménager tout son groupe en entier dans un repère moins utilisé du cent-cinquantième sous-sol. Ils s'y étaient tous rendus à pied, par les escaliers, et la descente avait été dure pour la jeune femme.
Elle était arrivée à destination épuisée, déboussolée, perdue et effrayée. Griffin ne lui avait pas laissé le temps de se remettre et l'avait installé, presque de force, devant le claviécran afin de tout lui révéler. Ses yeux la brûlaient tant elle était fatiguée, et tant elle pleurait. Devant elle, flottant au-dessus du réflecteur de promovision, dansait l'hologramme de son visage. Sauf que ça n'était pas le sien. C'était celui d'un Produit terrien.
- Andy ? appela finalement DiStefano derrière elle.
Elle ne répondit pas, obnubilé par ce visage qui tournait, tournait et tournait sur lui-même. La même couleur de cheveux, les mêmes yeux verts, la même forme du visage, le même nez, la même expression gênée face au promovisionneur qui avait pris cette photo 3D.
- Dis-moi quelque chose, tenta de nouveau le soldat derrière elle tout en posant doucement sa large main sur son épaule.
- Shun Otsuka, répondit la jeune femme dans un souffle, lisant l'identité indiquée sur le claviécran.
- Quoi ?
- Il est en vie ?
Griffin s'avança, le visage livide. Il était âgé, malade, et le long trajet qu'ils venaient tous d'effectuer l'avait vidé de ses forces.
- Nous l'ignorons, répondit-il d'une voix rocailleuse.
- Sur quelle … quelle base se trouve-t-il ? demanda Andromède sans cesser de pleurer, mais sans trembler.
- En haut à gauche du claviécran, répondit DiStefano en tendant l'index, l'appellation T.I.S.5 signifie : Terre Institut Sud, et caisson numéro cinq.
La jeune femme retint son souffle. L'Institut sud, c'était là où Dwayne était mort. Ce Produit qu'elle voyait sur l'écran était l'un de ceux que son mari avait sauvé. Elle eut un hoquet.
- C'est moi, souffla-t-elle, c'est moi …
Aucun des deux hommes présents avec elle ne lui répondit.
- Je ne peux pas y croire, reprit-elle, essoufflée par ses pleurs. C'est impossible je … comment ?!
- Regarde, déclara DiStefano en présentant sa main au-dessus du réflecteur de promovision.
Une pâle lumière bleue scanna sa paume et ses empreintes. L'image du visage tournant inlassablement sur trois-cent-soixante degrés se brouilla un bref instant avant de disparaitre, remplacé par un autre. Celui de Giuseppe DiStefano, mais avec des cheveux épais et cuivrés et une mine moins bourrue. Le claviécran indiqua alors une nouvelle identité : Aiolia Etrekiss.
- Moi aussi, commenta simplement l'homme par-dessus son épaule. Nous le sommes tous.
En haut à gauche était écrit les lettres T.I.E.5. Andromède ferma les yeux. Ils brûlaient. Sa gorge était asséchée. Sa tête bourdonnait. Elle désirait simplement s'endormir, maintenant, tout de suite, pour ne jamais se réveiller. Alors l'Alliance leur avait menti. Les véritables Produits … la jeune femme retint son souffle et rouvrit vivement les paupières.
- Je veux voir Dwayne ! lança-t-elle vivement.
Aucune réponse. DiStefano, penché au-dessus de son épaule, ne fit pas un seul geste.
- Montres-moi Dwayne ! ordonna de nouveau la jeune femme avec plus de force.
- C'est pas bien prudent Andy, répondit le soldat d'un ton un peu brusque.
- Montres-le-moi ! Tout de suite !
Dans un soupir, l'homme obtempéra et actionna le microcom du réflecteur. L'image du Produit disparut et Andromède entendit DiStefano prononcer distinctement : Ikki Otsuka. Son cœur tomba au fond de son estomac comme une pierre et, incapable de déglutir parce qu'elle avait la gorge trop sèche, la jeune femme gémit. Son visage était devenu blême.
Dwayne Hicks apparut. Du moins, le Produit dont il était issu. Un homme renfrogné qui lui ressemblait comme s'ils étaient jumeaux. La jeune femme sentit son estomac se retourner lorsque l'évidence la frappa : il s'agissait du même groupe génétique. Sentant une violente nausée remonter le long de son œsophage, Andromède poussa un sanglot et se leva avec précipitation, bousculant DiStefano et Griffin au passage. Elle sortit hors de la pièce et fut aussitôt agressée par la fumée et les émanations de gaz qui s'échappaient des convertisseurs énergétiques. Elle toussa. Courut autant qu'elle put. Puis finit par s'arrêter, au milieu de nulle part. Elle avait croisé des gens sur son chemin, principalement des hommes. Des hommes qui savaient, comme elle maintenant, cette vérité. Cette terrible vérité.
Ikki et Shun Otsuka étaient frères, nés de la même souche génétique. Et Dwayne et Andromède Hicks étaient leurs clones parfaitement génoformés. Ils s'étaient mariés. Ils avaient couchés ensembles, de si nombreuses fois. Ils avaient même discuté d'avoir des enfants. Incapables de se retenir plus longtemps, la jeune femme se pencha en avant et vomi bruyamment. Dwayne s'était-il un seul instant douté de ce genre de chose ?
Secouées par ses pleurs et ses hoquets, tremblante des pieds à la tête, elle se laissa glisser le long d'un énorme tuyau de transport de gaz et toucha le sol douloureusement. La grille sous ses cuisses, chaude à cause des fours à fusion des niveaux inférieurs, lui meurtrissait la peau mais elle se sentait trop faible pour bouger.
- Quelle horreur, hoqueta-t-elle d'une voix faible, pourquoi …
Génétiquement, elle et Dwayne étaient frères et sœurs.
- Pourquoi l'Alliance ne nous a rien dit ?!
Les larmes coulèrent de plus belle et la jeune femme sentit son estomac se retourner une seconde fois, mais elle retint son haut-le-cœur.
Lorsqu'elle et Dwayne avaient déposé un dossier d'Appel à la Procréation, les Archiscientistes de la Procréation Génétique Autorisée leur avaient affirmé qu'ils étaient des sujets parfaitement sains et qu'il y avait bon espoir pour que leur demande aboutisse. Andromède avait caressé l'espoir, un temps, de devenir maman. Pourquoi leur avoir menti ? Pourquoi ne pas leur avoir fait remarqué, durant la toute première analyse, qu'ils étaient trop semblables génétiquement ? Qu'ils étaient issus d'une même souche, et que par conséquent, la procréation leur était interdite, car cela risquerait de donner un enfant non-sain ? L'inceste n'entrait-il pas en ligne de compte ?
Soit les Archiscientistes de l'Alliance ignoraient eux-mêmes tout de cette affaire de clonage à la chaîne, soit …
- Andy ?
La jeune femme leva lentement les yeux. DiStefano, l'air désolé, la regardait avec douceur. Il s'accroupit lentement face à elle, non loin de ses vomissures, garda le silence un court instant, puis dit avec douceur :
- Viens. Tu devrais te reposer.
Andromède, tremblant de tout son être, déposa sa main dans la sienne et se laissa guider.
...
Quelques heures plus tard, sur Terre …
- On va s'arrêter ici et dormir ! déclara Sion alors qu'ils avaient enfin atteint l'immense tertre rocheux qu'ils visaient depuis des heures. On reprend comme avant : chacun son tour de garde.
Les hommes s'organisèrent. Shun, fatigué, brisé, les pieds en sang, se laissa tomber au sol sans prendre part à l'agitation tout autour de lui. Le but de Sion durant cette longue marche avait été de les éloigner le plus possible de la Tour qu'ils avaient quitté, et donc, des Hurleurs qui y avaient fait leur nid. Sans oublier que des Crochefers semblaient les avoir pris en chasse. Ils avaient donc marché, marché, marché durant un temps indéfinissable, agressés par cet immense soleil rouge et brûlant et par les pierres coupantes et le sol poussiéreux. Jamais Shun ne s'était sentit aussi faible. Toutes ses forces l'avaient abandonné. Incapable de se remettre debout, il ne pouvait que suivre des yeux ceux qui, habitués à marcher si longtemps pieds nus, s'occupaient de l'installation du campement. Il aurait aimé pouvoir se relever, pouvoir les aider, mais il en était incapable.
Des larmes douloureuses et brûlantes emplirent ses yeux mais le garçon les refoula avant qu'elles ne coulent. Hors de question. Hors de question qu'il baisse les bras aussi vite. Pourtant, il avait pris soin de recouvrir ses pieds de tissu, comme le leur avait recommandé Sion, mais ça c'était avéré inutile. Tout comme pour Shiryu qui, assit près de lui, tentait d'apaiser ses propres douleurs et ses pieds ensanglantés, les yeux larmoyants lui aussi. Hyôga était dans le même état. Ikki, les dents serrées, grognait tout en changeant ses bandages, également rouge de sang. Jabu, Ichi, Nachi, Ban et Geki n'étaient pas en reste.
Au loin, un rugissement fit trembler le ciel. A quelques pas, alors qu'Albiore et Capella se postaient à deux ou trois mètres de distance l'un de l'autre pour veiller, Milo allumait un feu en vue de « cuisiner » les insectes que Saga et les autres chasseurs avaient attrapés des heures plus tôt.
Alors ce sera ça, de survivre sur cette Terre ?
Shun déglutit et sa gorge en feu, desséchée, lui fit si mal qu'il en gémit. Serait-ce trop dur pour lui ? Avait-il présumé de ses forces ?
Allait-il finir par baisser les bras ?
Chapitre grosse révélation ! J'suis pas certaine que tout le monde ait bien tout compris, la partie avec Andromède sur la base lunaire était un peu floue, mais c'est normal puisque c'est du point de vu de la jeune femme, et elle est perdue. Donc c'est normal si vous êtes perdus aussi XD Mais je reprends mes explications dans le chapitre suivant ;) Alors, que croyez-vous qu'il va se passer maintenant, entre Solo qui veut leur mort et Shun qui se rend compte que ce sera plus dur que ce qu'il croyait ?
Prochain chapitre : 13 "Le grondement de l'orage" vous allez brièvement retourné au Sanctuaire, puis avoir des nouvelles de Pacifitia ;)
Merci encore et toujours de votre présence, je suis très contente j'ai eu de nombreux nouveaux lecteurs ces derniers jours, ça me fait énormément plaisir, et je leur souhaite encore la bienvenue !
Bisous à toutes et à tous, et je vous dis au 30 :)
