- Mycroft, réponds-moi !
L'ancien militaire s'empressa de raccrocher, et se précipita hors de la station, apeuré. Il s'agita dans tous les sens en gardant un œil attentif sur les passants, espérant trouver Mycroft parmi ces petits groupes de piétons. Il se maudissait intérieurement de toujours agir sur un coup de tête, et de ne jamais réfléchir aux conséquences de ses actions hasardeuses. Par sa faute, il avait attiré l'aîné dans un piège orchestré par Eurus, et le cadet s'était retrouvé dans une situation catastrophique. De plus, les parents étaient absents, et il n'y avait personne aux alentours de la bastide pour lui prêter main forte. Après quelques secondes d'acharnement, John parvint enfin à apercevoir Mycroft dans son champ de vision, qui courut dans sa direction pour le rejoindre, fortement irrité.
- Quelle folie s'est emparée de votre esprit pour vous enfuir de la sorte, docteur Watson ? S'emporta-t-il brusquement, je vous interdis de vous éloigner, je n'ai aucune envie de vous voir écrasé par un bus ou broyé sur les voies d'un tramway !
Ne faisant aucunement attention à cette remontrance, le médecin sortit son téléphone portable et le tendit à son protecteur, lui indiquant deux appels manqués de Sherlock. L'aîné des Holmes, le cœur battant, se dépêcha de reprendre contact avec son frère, qui semblait être au bord de la crise de panique, à l'entente de sa voix forte qu'il tentait de contrôler. Tout autour, des cris, des bruits parasites, des râles. Une véritable hystérie impossible à calmer.
- Réfugie-toi dans la cave et enferme-toi à double tour. Ordonna Mycroft, j'arrive le plus vite possible.
Il raccrocha, un sentiment d'angoisse s'emparant lentement de lui. Il saisit le poignet de John, et l'entraîna alors dans une véritable course contre la montre, un long combat contre ce cauchemar qu'est l'être humain les attendait de pied ferme dans cette campagne vide. Ils ne s'inquiétaient guère des passants mécontents de leur bousculade, des arrêts brutaux des voitures à leurs passages sur les routes, et des plaintes des commerçants qui déchargeaient des caisses de légumes de plusieurs camions. Londres ne semblait pas très en accord avec leur départ soudain, mais peu leur importait, la sécurité de Sherlock Holmes comptait bien plus que tout le reste.
Ils arrivèrent finalement devant le 221 B de Baker Street, là où était garée le véhicule du père Holmes. John s'installa sur le siège passager sans prendre le temps d'attacher sa ceinture, tandis que Mycroft alluma le moteur et appuya sur l'accélérateur avec force. La voiture s'envola presque sur la voie, vrombissante et véloce, terrifiant tout sur son passage. Les boulevards tremblants et les rues frémissantes courbèrent leurs échines face à ce rallye intrépide. En à peine une demi-heure, les deux complices avaient réussi à sortir des limites de la ville, grandement soulagés de ne plus avoir à affronter des habitants curieux. Mais pour l'instant, ils devaient se rendre à la demeure des Holmes, afin de la débarrasser de ces citadins intrusifs et protéger le cadet de la famille.
L'aîné accéléra encore, la voiture fonçant désormais à plus de soixante-dix miles par heure, frôlant la limitation de vitesse sur les autoroutes. Il pourrait aller davantage plus vite, mais le véhicule était un modèle assez vieux, et il ne voulait pas prendre le risque d'endommager la moindre pièce et provoquer une panne. A ses côtés, le docteur Watson se mit à tousser, espérant se sortir de ce mutisme très désagréable. Malheureusement, il n'y parvint pas, sa gorge était encore trop oppressée pour s'éclaircir et laisser voguer les mots. La route inconvenante n'était que plus angoissante malgré le jour éblouissant, les forêts alarmantes bordées de lumière languissante renfermaient une atmosphère inquiétante. Quelque chose de terrible pourrait se produire, songea John en balayant son regard sur les prairies émeraude, puisse le sort leur être favorable.
Après trois longues heures sur la route à prier le ciel d'être clément envers eux, Mycroft gara négligemment le véhicule près de la bastide campagnarde, et son cœur rata un battement quand il s'aperçut que la porte d'entrée avait cédé, et que le groupe citadin s'était engouffré à l'intérieur de la maison.
- Docteur Watson, munissez-vous d'un des fusils qui se trouvent dans le coffre. Indiqua-t-il d'une voix ferme, soyez prudent.
Il venait de réveiller son instinct militaire. Soudainement, John enferma ses émotions au plus profond de lui-même, devenant alors un combattant sans âme et obéissant. Plus question de reculer. S'il devait tuer des inconnus pour protéger ceux qu'il aimait, il n'hésiterait pas une seconde. Il sortit de la voiture, ouvrit le coffre et s'empara d'un Remington 870, un fusil à pompe très utilisé par les chasseurs ainsi que les services de police. Après avoir vérifié qu'il était bien chargé, il s'engagea dans le jardin et fonça à l'intérieur de la demeure, son sang battant dangereusement dans ses veines. Il coucha en joue un inconnu qui fouillait tous les recoins du salon, et appuya sur la gâchette sans aucune hésitation. La balle siffla à travers l'air et se logea dans le dos de l'intrus, qui poussa un cri effroyable avant de s'effondrer au sol. Ceci provoqua la panique générale dans la propriété, seul un leader assez téméraire pour risquer sa vie sortit de la cuisine. Il était assez costaud, pas très grand, et était armé d'une batte de baseball qui avait sans doute déjà été utilisée.
- Qui êtes-vous pour oser tuer un inconnu de sang froid ? Cria-t-il.
Sûrement grâce à l'adrénaline qui anima chaque pore de sa peau et chaque recoin de son corps, cette boule oppressante contre ses cordes vocales s'en alla aussitôt, et sa gorge se détendit. Sa voix sortit alors très grave, grondante et écrasante.
- Je suis le docteur John Watson. Si vous ne laissez pas cette famille tranquille, je me ferai un plaisir de vous descendre un par un. Et vous, pour qui vous prenez-vous pour vous attaquer à une famille innocente qui ne demande qu'un peu de calme ?
- Vous ne savez pas, hein ? Riposta l'homme en colère.
- Je sais tout. Et vous vous en prenez aux mauvaises personnes.
Mycroft avait rejoint l'ancien militaire, équipé d'un Smith & Wesson Model 60. Quand il aperçut le cadavre étalé au sol dans sa propre hémoglobine, il poussa un court soupir et se rangea aux côtés du docteur Watson, qui ne lâchait pas le leader du groupe du yeux.
- Je devine que vous venez de Denwick, n'est-ce pas ? Demanda John, sûr de lui.
- C'est exact. Affirma l'homme, comment le savez-vous ? Vous êtes un ami de cette famille de traîtres ?
Le médecin laissa échapper un petit rire que Mycroft ne comprenait pas. Etait-ce un gloussement sarcastique ou amusé ? Il ne put mettre un mot sur cette raillerie improbable.
- Je ne suis pas vraiment un ami. Avoua le docteur Watson, ni un ennemi d'ailleurs. Plutôt un piètre médecin qui est prêt à tout pour les défendre. Je connais leur histoire, et je peux vous assurer qu'ils sont parfaitement innocents.
- Vous êtes aussi fautif que nous, mon cher. Récrimina le leader, vous a-t-on déjà dit que fouiller dans la vie privée de quelque personne pouvait vous porter préjudice ? Cela s'appelle une atteinte à la vie privée d'autrui et vous risquez une énorme amende, en plus de croupir en prison durant plusieurs années.
- Certes, je suis d'accord avec votre point de vue. Mais vous menacez une famille entière, la martyrisez et la harcelez. Entre nous, n'êtes-vous pas une ordure encore pire que moi ?
L'homme osa un pas en avant, ce qui provoqua chez John un électrochoc qui lui fit lever son arme. Il le coucha en joue, extrêmement méfiant.
- Je suis un ancien militaire, et je n'hésiterais pas à vous abattre si vous vous approchez de moi ou de mon ami. Murmura-t-il, à présent, posez votre arme et sortez de cette maison.
N'osant pas s'attirer les foudres du docteur Watson, le leader lâcha sa batte de baseball, se dirigea vers la sortie sous l'œil sévère de son ennemi et quitta la demeure d'un pas lent, comme s'il préparait une riposte en silence. Malheureusement, il n'avait pas attiré la confiance de John, qui était encore plus méfiant. Ne souhaitant pas différer pour laisser cet intrus en vie, l'ancien militaire appuya sur la gâchette sans trembler des genoux, et regarda sa cible se rouler dans l'herbe en hurlant à la mort avant de s'éteindre furtivement.
- Docteur Watson ! S'exclama Mycroft, indigné par cette attitude grotesque, pourquoi avez-vous fait une chose pareille ?
- Nous ne pouvons faire confiance à aucun de ces citadins. Répondit sèchement son acolyte, ils pourraient nous poignarder dans le dos si nous ne nous montrons pas réfractaires. Maintenant, allez chercher votre frère dans la cave de la maison. Je vous couvre.
Sur le court chemin, ils ne croisèrent aucun citadin. Sans doute étaient-ils réfugiés à l'étage, morts de peur. L'aîné toqua à la porte, toute son angoisse ayant disparu.
- Sherlock, c'est moi. Fit-il d'une voix assurée, tu peux ouvrir.
Le cadet s'exécuta presque immédiatement et crocheta la serrure à l'aide de sa clé. Il laissa apparaitre son teint blafard et son visage creusé par les nuits sans sommeil. Il poussa un long soupir en voyant que son frère était accompagné de John.
- Vous auriez pu venir un peu plus vite, je commençais à m'ennuyer. Ironisa-t-il.
- Ne joue pas au plus malin avec moi. Répliqua Mycroft, nous savons tous les deux que tu ne pouvais pas faire le travail tout seul.
- Tu ne devrais pas trop parler, je devine facilement que tu es resté planté derrière le docteur Watson à le fixer bêtement.
- Faites comme si je n'étais pas là, surtout. Râla le médecin en posant son Remington 870.
Les deux frères se tournèrent vers lui.
- Oh pardonnez-moi, docteur Watson, je ne vous avais pas vu. Lança amèrement Sherlock.
- Evidemment. Répondit le concerné sur le même ton.
- Cette fois, c'est vous qui faites des chamailleries. Indiqua Mycroft.
- Bien sûr. Ecoutez, vous n'êtes pas en sécurité aussi. Des habitants de Denwick osent faire trois heures de route pour tenter de vous décourager. Même si votre père et votre mère sont là pour vous, ils s'absentent assez souvent.
Sherlock baissa la tête et grommela, prêt à recevoir un plan bancal et improvisé maladroitement, alors que Mycroft l'écoutait avec grande attention.
- Je vous propose de venir avec moi à Londres. Poursuivit John.
- Tiens. Railla le cadet, parce que vous pensez vraiment que nous serons bien plus en sécurité en votre présence ? Mon frère et moi sommes assez grands pour nous défendre.
- Vu qu'Eurus peut se déplacer librement dans la ville, je ne suis pas certain que votre stratégie ne soit véritablement fiable.
- J'ai connu la guerre et les combats acharnés, je me sens capable de vous protéger.
- Non.
Cette réponse cinglante de Mycroft fit taire John, qui ne s'attendait pas à un tel désaccord.
- Vous ne connaissez pas notre sœur. Expliqua l'aîné sur un ton sévère, elle est bien plus redoutable que vous ne l'imaginez. Même si vous restiez constamment à nos côtés, elle trouverait toujours le moyen de vous éloigner et en profiter pour nous éliminer.
- Je vois. Souffla l'ancien militaire.
- Je vous fais confiance, docteur Watson, il n'y a aucun doute là-dessus. Mais je ne veux pas prendre le risque de nous mettre tous les trois en danger. Et rappelez-vous, vous n'êtes pas censé être ici. Nos parents pourraient revenir d'une minute à l'autre.
Ce sentiment d'amertume mélangé à de la honte s'empara rapidement du médecin, qui saisit le Remington 870 et se redressa avant d'adresser un grand sourire aux deux frères, qui furent grandement surpris par cette réaction peu commune.
- Bien. Bien bien bien. J'imagine alors que je dois vous laisser tranquille. Fit-il avant de tourner les talons et se diriger vers la porte de la cave.
- Qu'allez-vous faire avec le fusil de mon père ? Questionna Sherlock, vous avez déjà abattu deux personnes.
Le concerné tourna la tête vers le cadet des Holmes et son visage se creusa légèrement, redevenu parfaitement sérieux, quoiqu'un peu effrayant.
- Il y a encore des intrus dans la maison et je ne compte pas les laisser vous martyriser davantage.
