Ndla : Aloha ! Bon, je ne sais pas qui prend le temps de lire les Ndla, mais merci à toi très cher lecteur de me suivre encore et toujours. C'est un véritable plaisir de se savoir lue. Merci à Jague pour m'avoir clairement dit que ma première version de ce chapitre était nulle à chier. Je suis assez fière du résultat maintenant, en plus de la dernière correction qui a rajouté environ 3000 mots et quelques. Ah oui oui, je suis ravie de vous présenter ce chapitre, même si quelques fautes y résident indéniablement. Merci à vous tous pour votre soutien, que ce soit en review ou en mp. (hello !)

Petite liste musicale pour la route :
Daughter - Home
Pixies - Hey
Moddi - Smoke
Adina - Lost you in the rain

Bonne lecture à tous !


XII

x

C'était un lundi soir, et Juvia venait de rentrer de cours. Le bleu du ciel était peu éclairé par le crépuscule dormant, et le firmament exhibait déjà la lumière d'une étoile ; elle irradiait fièrement, unique star du ciel, sous lequel la jeune femme traversa le portail et le chemin dallé jusqu'au manoir. La citrouille géante brillait toujours de ses lumières orangées.

Épuisée par sa journée, ainsi que par le travail à rattraper que ses professeurs avaient exigé d'elle, la photographe se dirigea machinalement vers sa chambre.

Son ancienne chambre. La bleue avait décidé d'y retourner, depuis que Levy avait caché les souvenirs. Il y avait pourtant le même bureau, la même armoire, le même lit. Là où elle avait parlé à Gray-sama pendant des heures au téléphone. Parler, et autre chose.

Mais Juvia fermait fortement les yeux à chaque fois que le souvenir ressurgissait. Pour ne plus y penser. Oublier.

Refouler sa peine au plus profond, derrière ses barrières.

La fatigue la gagnait, mais Juvia avait encore des choses à faire avant de pouvoir rejoindre Morphée. Le professeur Howard lui avait donné des devoirs en plus à accomplir, et pour le développement des photos demandées, la photographe devait de nouveau se rendre dans Le trou noir – principale raison qui l'obligeait à rester dans cette chambre.

Le travail demandé reposait sur le jeu de lumière et de contraste d'objets inanimés que Jason s'était attelé à expliquer durant son cours. Juvia avait passé la journée entière à chercher un bon sujet, avant de voter pour les nombreuses sculptures de l'école. Sur des clichés monochromes, elle avait mis en évidence l'air macabre de leurs faux sourires voulus affables. Du moins, l'espérait-elle, la bleue n'avait plus qu'à les développer pour s'en assurer. Jason avait eu l'air particulièrement enjoué devant son projet, elle espérait satisfaire ses attentes

Juvia faisait tout son possible pour rattraper son retard, surtout en photographie. Le professeur d'arts graphiques avait été satisfait par le dernier travail rendu par la bleue, qui avait mis en scène plusieurs individus de la ville basse, auxquels Juvia avait volé quelques souvenirs où contrastaient plusieurs expressions. Un sourire creusant des fossettes sur les joues d'un inconnu. Une mine soucieuse accentuant les fines ridules au coin des yeux d'un marchand. Un éclat de rire, les dents dévoilées, les yeux plissés. Des joues gorgées de vermeil, un regard fou furieux. L'ébahissement d'un enfant. Les pleurs d'une jeune femme. Et les rires, surtout les rires, revigorant et consolant le vide dans sa poitrine.

Madame Green, comme ses autres professeurs, avait aussi exigé nombreux travaux de sa part. Bien que l'étudiante prenait plaisir à lire les romans de Lyon, on ne pouvait en dire autant pour ses cours de littérature. Contrairement à ces derniers, les livres de Lyon, eux, avaient le don d'attiser sa curiosité et son intérêt pour la lecture. La bleue ne cherchait plus à justifier ce nouveau loisir. Parce que c'était Lyon, après tout. Il fallait aussi avouer que lire de l'horreur l'empêchait de penser à autre chose.

La bleutée retira son manteau, le reposa lourdement sur le montant de sa chaise de bureau. Au passage, elle jeta un coup d'œil à l'écran de son ordinateur qui affichait sa boîte de réception. Juvia sourit. Un nouveau message de Levy McGarden. La plus jeune l'aidait souvent à accomplir ses devoirs de littérature.

RE : Emprunt de lettres.

Pièce jointe : (1) [télécharger]

Bonsoir Juvia-chan !

Je viens de finir l'analyse des cinq montagnes. Comme demandé, voici quelques notes en pièce jointe pour t'aider à faire la tienne. Au fait, est-ce que ça te dirait de passer la nuit chez moi, demain ? C'est comme tu veux. Ne t'inquiète pas, si tu ne peux pas, ce n'est pas grave. C'est comme tu veux.

Levy.

P-S : ai-je rêvé ou les collants de dame Green étaient verts ce matin ?

La bleue eut un petit rire avant de se pencher pour écrire une réponse.

RE : Emprunt de lettres.

Chère Levy,

Merci beaucoup pour le document des cinq montagnes, je comptais commencer la littérature après photographie. C'est d'accord pour demain. Cette nouvelle expérience tente beaucoup Juvia.

Tu n'as pas "rêvé". Essaie plutôt cauchemardé.

Juvia.

P-S : Tu as écrit deux fois « c'est comme tu veux ».

En envoyant son mail, Juvia souriait toujours. Elle savait que chambrer Levy à propos d'une faute de répétition était une erreur, la littéraire le lui ferait sûrement regretter. Mais il était impossible de résister à la tentation de taquiner son amie. Après avoir vérifié qu'elle n'avait pas d'autres mails à lire, la bleutée quitta son bureau. Aussitôt, ses yeux tombèrent sur ses murs, et son sourire faiblit.

Elle ne reconnaissait plus tellement sa chambre. Les mêmes meubles, le même lustre, les mêmes rideaux, mais Juvia ne se sentait plus chez elle, au milieu de ces murs trop blancs, trop vides. Ses murs ne comptaient plus une seule photographie. Le papier peint avait été refait sous l'ordre de Melda. Vierge et neuve, la tapisserie était insupportable à regarder. D'un blanc cassé, seules les petites décorations discrètes de flocons de neige la parsemaient. La neige lui rappelait Lyon Vastia, le décor féérique de la réception où il avait saisi sa main dans la sienne, trop froide.

Mais le vide, lui, lui rappelait cruellement Gray-sama.

Les photos qui avaient l'habitude d'être là, à portée de main. Les photos qu'elle ne pouvait plus jamais admirer ; ni les toucher du bout des lèvres, habitude prise pour apaiser son caprice.

Juvia ferma fortement les paupières, et refoula ses dernières pensées. Ensuite, elle se dirigea vers la chambre noire, son appareil photo déjà en main. Elle devait se concentrer sur ses études ; son futur. Non sur ce passé honteux, qu'elle aurait bien voulu supprimer du cours du temps. Seul le futur comptait à présent. Et tant pis s'il devait aussi compter Lyon Vastia, mais c'était toujours mieux que de ne jamais arriver à tourner la page. Une page importante, qui avait occupé la plupart de son temps. Avait-elle réellement envie de tourner cette page ? Aussi vite, si facilement, malgré les années passées à l'écrire ?

Juvia avait pourtant déchiré toutes les photos de Monsieur Fullbuster.

Il n'y avait plus une seule place pour un sentiment aussi futile que l'espoir. Les choses ne pouvaient être changées. Et chaque soir, chaque fois que le regard océan tombait sur ses murs, chaque fois qu'elle se fustigeait mentalement d'avoir été aussi stupide, Juvia se rappelait qu'elle devait arrêter de trop penser. Ne surtout pas penser à Gray, non. Seulement refouler ses souvenirs, pour ne plus avoir mal ; honte.

La jeune femme jeta un regard amer à son appareil photo. Arme du crime, raison de sa douleur. Elle détourna les yeux, préféra regarder ailleurs. Et son regard tomba directement en face d'elle, sur l'entrée boisée de son jardin secret.

Elle haleta soudainement. Son cœur explosa dans sa poitrine, tel un miroir fracassé qui lui fit mal.

Qu…

Son corps se figea.

Juste là, sous son regard écarquillé de surprise, surtout d'horreur, elle pouvait se voir. Juvia. Son visage rosissant, son regard trop bleu, ses mèches quelque peu décoiffés. Sa poitrine dévoilée, sous son sous-vêtement imbibé d'eau. Trempée dans l'honteuse débauche.

Pourquoi cette photo était-elle accrochée à sa porte ? Sur le bois sombre, ses couleurs n'en étaient que plus vives.

La douleur aussi.

Quelque chose s'étrangla quelque part dans sa poitrine.

Pensait-il que c'était amusant ? Elle n'avait pas envie de rire, non. Juvia avait envie de pleurer, ou de hurler. Les deux.

Elle fusilla du regard l'étrangère sur la photo. Laide. Elle se faisait honte. Tellement horrible. Affreuse, affreuse. Elle voulait remonter le temps et l'empêcher de prendre ce cliché, d'ancrer ce souvenir dans le temps. La plage. La BMW. L'odeur de la mer. Gray-sama.

Les cils trempés, elle s'avança furieusement vers la photo. Pour qui se prenait-il, pour s'introduire chez elle, pour la narguer ainsi ?! Il n'avait pas le droit.

Pas le droit !

Dégoutée, salie. Il lui mettait sa faiblesse sous le nez, sous son regard abîmé.

Ne supportant plus de se voir, sur cette horrible photo ; cette erreur qu'elle n'aurait jamais dû laisser chez Gray, Juvia arracha hâtivement l'objet de sa fureur naissante.

me braquer. Mais ce

A la dernière seconde, avant que la bleutée ne put avoir le temps de déchiqueter le cliché, ses prunelles captèrent des lettres. Une écriture familière, au dos de la photo.

Son stupide cœur battit plus fort, alors qu'un étrange sentiment l'attaquait.

Elle lut la note marquée par le brun un peu trop hâtivement. Ses yeux voletèrent d'un mot à l'autre, vite, sans trop s'attarder, sans trop comprendre. Juvia la relut deux, trois fois. Quatre fois. Ses prunelles accrochèrent chaque lettre, chaque mot, chaque goutte de l'encre noire entachant le fond blanc. Elle se força à ralentir, à mieux lire.

Estomaquée. Le cœur dans la gorge. L'espérance se déversant dans ses veines, ardente et éclaboussant les perles écarlates.

C'est vrai que j'ai déconné. C'est vrai que je suis un pauvre con. C'est vrai aussi que j'avais aucune raison assez valable pour me braquer. Mais ce qui est le plus réel dans tout ça, c'est que t'étais bien plus qu'un simple coup. Viens au café.

Plus qu'un simple coup.

Etait-ce une plaisanterie ? Etait-ce un rêve bien trop beau pour être vrai ? Mais c'était vraiment l'écriture de Gray, rigide et froide, sur la photo qu'elle lui avait laissée le jour où il l'avait brisée. La bleue n'y avait même pas repensé, à cette photo ridicule où la laideur de ses cheveux faisait ressortir sa pâleur, ses joues creuses et les poches sous ses yeux.

Juvia relut encore une fois ses mots, les mains tremblantes, s'effondrant sur son lit, sans détacher son regard de l'encre noire ; pas une seule seconde.

C'était le même homme. Cet homme qui l'avait chassée après l'avoir utilisée. Gray s'était vengé en l'utilisant, comme si c'était de sa faute si on lui avait fermé la porte au nez. Comme si c'était elle qui avait tué Ur. Lyon avait raison. Elle était la mauvaise personne qui était tombée amoureuse du mauvais gars. Et il s'était servi d'elle.

C'était ce qu'elle voulait croire. C'était ce qu'elle se répétait, cherchant à se convaincre. Elle n'allait pas se laisser avoir, cette fois. Non, pas cette fois.

Plus jamais.

Jamais.

Mais les mots devant ses yeux ne s'effaçaient pas. Ce n'était pas un rêve, une chimère avec laquelle son cerveau détraqué essayait de l'embobiner.

Ses yeux glissèrent plus bas, là où une plus petite phrase avait été griffonnée. Les lettres étaient plus petites, tremblantes. Comme s'il n'avait pas osé les écrire.

L'affreuse sur la photo me manque affreusement.

Elle lui manquait.

La bleue avait envie de pleurer, peut-être même que c'était ce qu'elle faisait déjà. Ses yeux ne la piquèrent pas cette fois. Les larmes dévalaient ses joues sans qu'elle ne puisse les retenir, les perles d'eaux s'écrasèrent au coin de ses lèvres. Elles avaient le goût de la délivrance. Il n'avait pas le droit de dire de telles choses, d'écrire de pareils mots. Pas le droit d'enjôler sa peine et de faire naître l'espoir en elle.

Ses lèvres tremblèrent, ses doigts aussi.

Elle renifla, un sanglot s'échappa de sa gorge noué avait l'impression d'être de nouveau devant l'horrible porte verte.

Rattrapez-moi.

Gray-sama était en train de la rattraper.


Juvia se tenait devant l'entrée du Redfox, son sac de cours porté à l'épaule.

La porte vitrée la narguait. Ses doigts jouèrent fébrilement avec les boutons de son manteau. Son reflet lui jetait un regard paniqué, l'incitait vivement à prendre ses jambes à son cou, à ne pas rester plantée là.

La bleue détourna son regard du sien, décidant d'ignorer les signaux d'alerte désespérés. Hésitante, elle s'engouffra à l'intérieur. Au-dessus d'elle, le tintement de clochette lui donna un peu la nausée.

Le jazz. L'odeur de café. Les conversations à voix basses pour ne pas perturber le calme matinal. Seulement trois, quatre clients. Juvia se tint au milieu du café, entre les nombreuses tables en bois noir, qu'elle évita de trop regarder. La bleue résista fortement à l'envie de s'enfuir, de cet endroit qui lui rappelait trop de choses. Des choses qui lui faisait un peu mal, juste là, dans la poitrine.

Elle s'avança jusqu'à sa table préférée, puis se ravisa. Non, il était temps pour elle de s'installer ailleurs. Juvia prit place au centre, hasardeusement, pas très loin de la porte. De son échappatoire, au cas où.

Gray n'était nulle part, lui.

— Juv' ? s'étonna une voix grave, celle de Gajeel qu'elle reconnut rapidement.

L'interpelée tourna son visage courageusement vers lui, pour lui offrir un sourire enjoué. Juvia était contente de revoir son ami. Elle se devait d'être contente, pour penser à autre chose, et pour ne surtout pas finir par vomir.

— La barjot est de retour ! plaisanta-t-elle, et Gajeel grogna, faussement bougon.

— Ça f'sait longtemps, dit-il en posant sa main gantée sur son crâne, ébouriffant ses cheveux bleus, comme si elle avait cinq ans.

Elle grimaça, s'échappa prestement de sa poigne taquine. Gajeel ricana et s'affaissa sur l'autre chaise.

— Qu'est-ce qui t'amène par-là ? T'as pas cours ?

— Si, je vais devoir y aller dans une heure, répondit-elle en ignorant délibérément la première question.

Elle n'avait pas assez de courage pour lui avouer la vraie raison de sa présence.

Viens au café. Gray n'avait pas pris la peine de préciser le jour, et encore moins l'heure. Il devait être certain qu'elle viendrait le lendemain même. Docile et désespérée qu'elle était – et particulièrement stupide, surtout –, elle n'avait pu s'empêcher de céder à la tentation de le revoir. Après tout, elle n'avait plus rien à perdre de plus. Elle avait déjà tout perdu.

La bleue était réellement intriguée par la manière dont il s'était débrouillé pour entrer dans sa chambre. Richard n'avait-il pas vérifié son identité ? A part si le brun avait escaladé le mur, ce qui était impossible et totalement dément. Sa chambre était au deuxième étage du manoir, il fallait être fou pour prendre autant de risque, et le brun était tout sauf aliéné. De toute façon, elle avait vu le bandage autour de son avant-bras.

Sa curiosité était donc une parfaite excuse pour adresser de nouveau la parole à Gray, au cas où. Au cas où ça tournerait mal.

Au cas où il se moquerait d'elle de nouveau.

La noble avait tout prévu, durant cette nuit où elle avait peu dormi, relisant encore et encore la note sur la photo. Tout compte fait, elle n'était vraiment pas si mal, cette photo. Un brin de sensualité se dégageait de l'innocence de sa pose. Sa bouche rougie, humide et entrouverte ; son regard perdu, étonné par l'initiative du brun. La rondeur de ses deux pommes ajoutait aussi une once d'érotisme à la photographie.

Juvia s'était surprise à moins la détester.

Sans doute était-ce la note de Gray qui la rendait aveugle.

Sans doute était-ce Gray qui l'aveuglait encore.

— Ça va mieux ? demanda Gajeel, un peu incertain quant aux mots à choisir pour aborder le sujet.

Juvia haussa les épaules, lui fit un petit sourire.

— Merci pour l'autre fois.

Il chassa ses mots d'une grimace. Sans doute était-il encore gêné de l'avoir laissée dormir dans ses bras. Gajeel avait toujours été un solitaire, et leurs solitudes se complétaient à merveille. Il s'était difficilement ouvert à elle, laissé apprivoiser par sa folie. D'ailleurs, l'asocial l'avait repoussée pendant très longtemps, mais Juvia ne s'était pas avouée vaincue et avait appris à s'habituer au mode de vie du guitariste, pour mieux l'approcher. Auparavant, jamais il ne l'avait prise dans ses bras, jamais il ne s'était montré affectueux envers elle, et elle se doutait bien que la dernière fois n'était qu'un écart, pour l'occasion. La bleutée savait pourtant que le brun s'était habitué à sa présence, tout comme elle avait besoin de la sienne. Pour ne pas se laisser devenir complètement fous.

Juvia observa brièvement deux hommes âgés qui sirotaient leurs cafés, l'un d'eux fumait une cigarette. Son regard balaya le reste de la salle, se porta sur le comptoir où la machine à expresso gargouillait encore. Quelques perles de café s'égouttaient à un rythme régulier sur le support vide.

— Il est pas là, t'inquiète pas, tenta de la rassurer Gajeel, et sa voix grave l'érafla.

C'était justement le problème.

— Gray a démissionné y a deux jours. T'sais, je sais que j'suis son patron et j'aurais pas dû lui casser la gueule au boulot, mais j'pouvais juste pas rester là à r'garder ce bâtard faire comme si tout al…

Mais elle ne l'écoutait déjà plus.

Gray a démissionné.

Juvia tenta de rester impassible face à la nouvelle, mais son échec fut spectaculaire. Comment pouvait-elle rester calme ? Rien ne serait plus jamais comme avant. Tout son monde s'écroulait, tout l'équilibre de sa routine partait en éclat, comme une bulle d'eau explosant et éparpillant toutes ses gouttes d'eau partout autour d'elle. Partout dans le vague, laissant échapper tous les souvenirs et se perdant dans l'océan de l'oubli, du changement.

Gray a démissionné.

Quelque chose se brisa définitivement en la bleutée.

— Je t'avais pourtant dit de ne rien faire ! lui reprocha sèchement Juvia, un peu amère.

Monsieur Fullbuster ne travaillerait plus comme serveur au café. C'était comme une Fin définitive, griffonnée en bas de page, à l'achèvement d'un roman. Plus rien à ajouter, plus rien à changer.

Un point final ; définitif.

A tout.

Plus d'Earl Grey, plus d'espionnage dans les vestiaires, plus de serveur exhibitionniste.

Gajeel grogna, mal à l'aise. Juvia déglutit difficilement.

L'affreuse sur la photo me manque.

— Désolée, murmura-t-elle faiblement en baissant la tête. Je sais que tu voulais bien faire…

— Que dalle ! J'avais b'soin d'me défouler sur le responsable, j'l'assume. J'aime pas t'voir ainsi. C'est trop tard, t'façons, ce qui est fait est fait.

Juvia sourit faiblement. Gray lui avait tout de même donné rendez-vous ici. Au café. Un tintement de cloches attira son attention, et ses yeux s'agglutinèrent aussitôt à l'entrée, le cœur au bord des lèvres.

Mais ce n'était pas lui.

C'était une femme et sa petite fille, ou nièce. La bleue n'en avait rien à faire, elle n'avait pas la tête à observer les gens.

— Un thé noir, sinon ? proposa Gajeel. Alose peut t'en faire un, s'tu veux.

La cliente ne connaissait pas ce serveur, mais il avait sûrement dû la servir quand Gray refusait de le faire, par le passé. La jeune femme hocha doucement la tête, ça ne pouvait lui faire de mal, et ce serait une distraction pour patienter.

Gajeel commanda pour elle son thé favori, qui ne manqua pas de raviver les souvenirs à son tour. Ce breuvage qu'elle avait toujours quémandé à son serveur préféré, en prononçant à chaque fois son nom, sans même en avoir conscience un seul instant. Earl Grey, Grey, Gray. Délicieux ; douloureux.

Son ami s'éclipsa ensuite, retournant à son travail. Il disparut dans les cuisines pour une raison inconnue, et Juvia resta seule à sa nouvelle table. C'était dans les cuisines que Gray l'avait abandonnée pour rejoindre Cana. Pour faire l'amour à cette femme, certainement. Elle en était sûre maintenant. Sans doute avait-il rejoint la belle alcoolique après la plage, aussi. Après avoir profité d'elle dans la voiture, après l'avoir laissée se sentir belle dans ses bras, sous l'azuré. Les lèvres de Juvia se déformèrent en un rictus amer.

L'affreuse me manque.

Son regard ne cessait de lorgner sa montre, la porte d'entrée, puis la montre. A chaque tintement de cloches que produisait un nouvel arrivant, son cœur bondissait dans sa poitrine. Mais ce n'était jamais Gray, et à chaque fois, la bleue se traitait mentalement de tous les noms et reportait piteusement son attention sur sa boisson. Nerveusement, elle joua avec sa cuillère, fit tourner le liquide dans sa tasse.

Allait-il bientôt arriver ? Allait-il réellement venir la voir ?

Elle n'avait même pas goût à boire le thé qu'elle avait commandé. Juvia devait bientôt se rendre en cours, elle n'avait plus le droit de s'absenter. Le directeur avait été clair là-dessus. Son laisser aller était inadmissible, et il n'hésiterait pas à l'exclure. Elle n'avait pas envie de ça, elle voulait continuer à étudier la photographie. C'était tout ce qu'elle savait faire, tout ce pour quoi elle vivait. Tout ce qu'il lui restait.

Tintement de cloches. Un inconnu entra, un bras autour des épaules de sa petite amie. La bleue soupira.

L'heure de torture passa lentement, et bientôt, sa montre afficha l'heure fatidique.

Neuf heures passées.

Juvia se mordit l'intérieur des joues. Son thé à moitié-entamé avait complètement refroidi. Elle serra les dents en fixant la surface immobile du liquide ambré dans sa tasse. La bleue n'avait même plus goût à le remuer, même pour s'occuper. C'était inutile. Elle se contentait de laisser ses mains sur ses cuisses, y ancrant douloureusement ses ongles pour tenter d'ignorer la venimeuse déception qui crachait son venin dans son ventre. Ses prunelles se fixèrent une dernière fois sur l'entrée, résolument fermée. Les nuages s'amoncelaient dans le ciel, et un seul client était attablé dehors.

Juvia regarda, sans vraiment la voir, la petite aiguille continuer de tourner.

Gray n'était pas là.

Il n'était pas venu.

C'était une blague. Une vaste blague qui lui laissa un goût amer dans la gorge.

Résignée, l'étudiante en retard se décida à partir. Refoulant ses larmes comme elle le pouvait.

A quoi s'était-elle attendue ? A d'heureuses retrouvailles au café, avec des excuses mielleuses, un baiser sucré et son cœur consolé ?

Stupide Juvia. Stupide, stupide.

En s'en allant, elle salua vaguement Gajeel qui lui tapota maladroitement le dos, comme pour l'encourager, ou lui souhaiter une bonne journée.

C'était une mauvaise journée.

Ravalant le goût âcre dans sa bouche, elle traina ses pas en direction de l'école. La tête baissée, la bleutée fixa ses bottines en cuir alors qu'elle empruntait avec réticence l'habituel raccourci. La ruelle. Mais elle était en retard, et c'était le moyen le plus rapide pour se rendre en cours, un raccourci qu'elle avait toujours pris pour se rendre au Redfox et qu'elle connaissait mieux que quiconque.

Juvia ne détacha pas un seul instant les yeux de ses pieds. Elle ne voulait pas voir les murs sales entre lesquels Gray l'avait touchée la première fois, l'embarquant dans son aventure dangereuse où elle y avait laissé la peau. Les crissement sous ses chaussures, la grossièreté des dessins ravagés par le temps, le mur contre lequel il l'avait coincée. La bleue ferma fortement les yeux. Tout compte fait, elle n'aurait pas dû passer par ici.

C'était insupportable.

La bleue pouvait presque sentir l'odeur de nicotine flotter encore dans l'air.

Elle emplissait pleinement ses sens, la torturaient et lui rappelaient les lèvres chaudes et au goût du tabac qui lui avaient offert son premier baiser. La langue de Gray envahissant sa bouche, sa main farfouillant entre ses cuisses. La froideur de sa peau était palpable, juste là, dans son esprit.

Les doigts du brun se faufilaient vicieusement sous ses vêtements, s'amusant à lui griffer la peau au passage. Elle s'en souvenait distinctement, de cette langue qui jouait avec la sienne, l'imprégnait de sa saveur. Le goût de la langue de Gray-sama. Juvia pouvait encore le sentir sur ses lèvres. Il lui avait dévoré le cœur.

Le plaisir qui était monté chaudement en elle, ses gémissements désespérés, avalés par le brun. Ses doigts se perdant dans les plumes du corbeau, s'y accrochant pendant que le désir lui flambait les reins. Pendant qu'il la touchait pour lui faire perdre la tête, pour la faire jouir. Elle n'aurait pas dû le laisser faire, ce jour-là. Elle avait été imprudente de le suivre entre ces deux murs.

L'odeur de cigarette était forte, bien trop forte dans son esprit.

Juvia renifla.

Elle tiqua. Releva soudainement la tête.

L'odeur n'était pas imaginaire. Elle était bien là, étouffante et désagréable.

Et Gray aussi, était vraiment là.

Son cœur entama une chute vertigineuse. Juvia eut le réflexe de pincer douloureusement son poignet.

Mais sa peau lui fit mal, et le brun ne disparut pas.

Aussitôt, la bleue amorça un pas en arrière dans l'espoir de s'éloigner de l'homme se tenant à quelques pauvres mètres d'elle. Cependant le sol la retint, à moins que ce ne fût ses jambes qui refusaient de bouger. L'avait-il vu ? Peut-être avait-elle encore le temps de partir – s'enfuir. Juvia savait bien qu'il l'avait forcément vue, après tout, il avait clairement l'air de l'attendre. Pour quelle autre raison aurait-il choisi cet endroit en particulier ? Mais elle ne pouvait s'empêcher d'espérer qu'elle avait encore une chance de l'éviter.

Il aurait pu venir au café, était tout ce à quoi pouvait penser Juvia. Le brun ne l'avait pas rejointe, mais maintenant il se tenait là devant elle et elle pouvait le voir. C'était tout ce qu'elle avait espéré durant la dernière heure où Gray n'avait daigné se montrer. Et Juvia le voyait, parfaitement, lui et ses lèvres bleuies embrassant une cigarette allumée. Le coquard qui avait pris une légère couleur violacée. Le renflement au coin de sa bouche qui cicatrisait lentement. Son visage, qui n'était plus aussi parfait, mais que l'étudiante ne pouvait s'empêcher de regarder.

Au lieu de céder à l'irrésistible envie de prendre ses jambes à son cou, la jeune femme resta plantée là, à l'observer. Ses mains tremblèrent, et elle se demanda si elle respirait correctement, comme il le fallait. L'angoisse grignota lentement son ventre, et une boule obstrua sa gorge. Elle avait envie de partir loin, très loin de cette ruelle.

Juvia sursauta quand le fumeur braqua son regard sur elle.

— Salut, l'affreuse, la salua-t-il simplement en recrachant sa fumée cancérigène.

Sa voix.

Lui avait-elle manqué ? Juvia n'en savait rien, elle savait seulement qu'elle ne voulait plus l'entendre, aussi séduisante fût-elle. Le timbre masculin déterra des souvenirs qui lui écorchèrent la poitrine. Il lui donna un peu la nausée. La bleutée évita de trop regarder le t-shirt noir qu'il portait, le même qu'à la plage, ni la musculature qui se dessinait légèrement en dessous, ni les clavicules visibles sous son col. Juvia pria les cieux pour ne pas réellement se mettre à vomir, ou pire, à pleurer. Elle voulait se montrer forte face au monstre ; lui prouver qu'elle s'en était remise – même si elle savait bien que c'était faux. Après tout, elle était venue au café, comme demandé.

Gray lui barrait la route, adossé nonchalamment contre le mur. Sans trop la regarder. A peine un coup d'œil.

— Que me voulez-vous ? attaqua la bleue sans prendre la peine de camoufler son dégoût.

Juvia essayait d'être aussi froide que possible, de ne pas céder à la folle envie de le frapper. Ou peut-être de l'embrasser, elle n'en savait tout à coup plus rien et elle détesta son cœur de s'être entiché de cet homme impossible.

— Te parler, ce genre de trucs et d'autres, dit-il d'un ton indifférent, comme s'il parlait du beau temps.

Ses yeux se fixèrent involontairement sur la bouche du brun. Là où une épaisse vapeur blanchâtre s'échappa des lèvres bleuies. Elle se dispersa aussitôt en de plus minces filaments qui s'évanouirent dans le vent, s'empressant de rejoindre le vaste ciel cotonneux.

Ce genre de trucs et d'autres. Toute cette multitude de choses indécentes qu'il lui avait fait subir entre ces deux murs défilèrent de nouveau dans sa tête.

Juvia espérait sincèrement que ce n'était pas pour ça qu'elle était venue, qu'elle perdait ainsi son temps. Elle n'avait aucune envie d'aborder leurs ébats érotiques, ni de subir les fougueuses pulsions du brun. Ni de céder à ses propres envies, honteuses et dégoûtantes. Comment pouvait-elle encore avoir envie de lui après tout le mal qu'il lui avait fait ? Juvia se mordit l'intérieur des joues.

Il resserra sa prise sur la clope entre ses doigts.

— Comment avez-vous fait pour rentrer dans ma chambre ?

Gray suspendit son geste alors qu'il amenait de nouveau la cigarette à sa bouche. Il haussa les épaules.

— Faut croire que tes acrobaties légendaires sont très inspirantes.

— Vous vous êtes faufilé à l'intérieur du manoir, êtes parvenu à monter jusqu'à ma chambre, en ressortir tranquillement en un seul morceau, énuméra Juvia, plus sceptique que jamais. Et tout cela, sans que personne n'ait cherché à vous arrêter ?

Il sourit mystérieusement. Juvia fronça les sourcils.

— Et plus sérieusement ? insista-t-elle, parce qu'elle voulait réellement savoir, et qu'elle ne savait pas de quoi d'autre parler de toute façon.

Son cœur s'affolait. Elle aurait dû s'en aller, ou au moins essayer de le faire.

— Ça te travaille hein ?

— Vous aimez vous faire prier…

Il rit, et elle voulut lui faire ravaler ce rire déplacé.

Je vous en supplie Gray-sama, prenez-moi.

Juvia serra les dents et éloigna sa propre voix la narguant dans sa tête. Elle avait tellement honte de l'avoir supplié ainsi. Il avait merveilleusement bien réussi à lui faire dire n'importe quoi. La bleutée referma brusquement la porte mentale sur ce souvenir, le cloîtra à l'intérieur en ignorant ses cris moribonds.

La bleue essuya ses mains moites sur son manteau, et les obligea à arrêter de trembler. La panique la submergeait, mais elle se força à la contrôler – ou du moins elle essaya de le faire. Le brun ne s'était pas encore excusé de la cruauté dont il avait fait preuve. Il se contentait de poursuivre leur conversation futile – qu'elle avait commencée – en fumant tranquillement, comme si de rien n'était, et Juvia le détesta pour ça.

La note, la photo. Ce n'était pas suffisant. Elle ne voulait pas se contenter de si peu.

L'écorchée voulait entendre ses regrets. Elle voulait de sincère excuses de sa part ; voir la culpabilité noyer son regard.

— Crois ce que tu veux. Sympa tes murs, sinon. Tu as tout viré, j'ai été tellement déçu. Moi qui m'attendais à découvrir toute une collec…

— Fermez-la.

La bleue ne savait pas ce qui lui avait pris de dire ça, d'une voix aussi froide, étrangère à ses propres oreilles. L'entendre se moquer ainsi d'elle était la dernière chose dont elle avait besoin, et les mots s'étaient échappés de sa trachée sans avoir le temps de les retenir. Sa phrase lacéra l'air et eut le don de couper court aux railleries du brun.

Il jeta un étrange regard quelque part au niveau de son épaule, puis détourna de nouveau ses yeux.

Gray l'évitait.

— Alors ? J'attends. Que me voulez-vous, encore ?

— M'excuser, c'est bien ça ? souffla-t-il, comme s'il n'était pas lui-même certain de ce qu'il foutait là.

Il ancra soudainement ses yeux dans les siens.

Juvia frissonna violemment, et l'envie de s'enfuir revint au galop. Elle retint son souffle en supportant l'intensité de son regard. Difficilement, parce que son cœur hurlait, mais elle se força à ne pas céder. Il ne l'aurait pas facilement, cette fois.

Le brun se décolla du mur, et la panique noya le cœur de la noble. Mais au lieu de se rapprocher d'elle comme elle le craignait, il fit quelques pas dans l'autre direction, lui tournant le dos un instant. La bleue tiqua. Il avait visiblement du mal à lui présenter ces excuses en question.

— Pourquoi m'avez-vous chassée ? demanda-t-elle, et ses propres mots lui firent mal à la gorge.

Il se retourna.

— Pourquoi il a fallu que tu la ramènes ? contra-t-il, avec un claquement de langue agacé.

Juvia serra les dents face à cette attaque.

— Je n'ai rien fait, j'ai juste dit que je vous ai…

— Ouais, c'est ça. Juste.

Agacé, il porta de nouveau sa cigarette à ses lèvres. Une colère sourde gronda en elle. Alors c'était tout ? C'était juste pour ça ? Non, Lyon lui avait tout expliqué. Visiblement, Gray avait choisi de poursuivre son jeu d'acteur. La bleue lui en voulait tellement de continuer à mentir. Etait-il là pour l'utiliser, encore une fois ? Furieuse, elle grimaça, se mordit la lèvre inférieur pour refouler son envie de le gifler.

— C'est de ma faute maintenant ? se défendit-elle face à ce monstre qui l'accusait.

Sa voix, qu'elle éleva involontairement, trembla de colère.

— Tu t'sentais vraiment obligée ? Comme ça, au beau milieu du truc.

Le truc.

L'irritation se peignit sur le visage de Gray, lui rappelant sa mauvaise humeur matinale, et Juvia déglutit difficilement. Offusquée et décontenancée par le culot du brun, elle dit la première chose qui lui passa par la tête.

— Je… Je ne sais pas, j'avais juste ressenti le besoin de…

Pourquoi se justifiait-elle ? La bleue n'avait rien fait de mal, elle n'avait pas à s'excuser de l'aimer.

— Ça faisait même pas quatre jours, dit-il en la dévisageant comme si elle était folle.

— Pour moi, ça dure depuis bien plus longtemps que ça, et vous en étiez conscient.

Sa voix sonna accusatrice et agressive, mais c'était bien ce qu'elle voulait. Il ne répondit rien, et l'insupportable silence accentua la fureur de la bleue. C'était tellement injuste ! Juvia ne put s'empêcher de libérer les mots qui torturaient son cœur.

— Alors Gray-sama, quel goût la vengeance a-t-elle ?! cracha-t-elle hargneusement.

Si le brun avait été surpris par le sarcasme de ses mots, il n'en montra absolument rien. A la place, il ricana doucement, désabusé. Gray marqua une légère pause durant laquelle son sourire se teignit d'amertume ; un goût acerbe de trahison, ou de dégoût.

— Je vois qu'il t'a bien pourri la tête pendant que j'avais le dos tourné, ce snob à la con.

Il n'avait pas besoin de le nommer, parce qu'ils savaient tous les deux que le brun parlait de Lyon. Juvia tiqua à l'entente des paroles de l'homme. Le dos tourné. C'était bien lui qui lui avait délibérément, cruellement, tourné le dos au moment où elle lui avait fait pleinement confiance.

Gray grimaça d'écœurement. Détestait-il son frère à ce point ?

— A qui la faute ? demanda-t-elle froidement. C'est vous qui m'avez mise dehors.

La jeune femme voulait s'en aller. Gray ne comptait pas s'excuser. Cette conversation ne servait à rien, à part à ouvrir de nouveau la brèche dans son cœur, qu'elle n'avait même pas réussi à totalement refermer. Et c'était mal. Douloureux.

Juvia redressa les épaules, s'avança sans un regard pour lui, déterminée à s'éloigner de cet homme qui ne lui promettait rien de plus qu'une énième blessure à l'âme. Elle le dépassa, marchant d'un pas régulier, ni trop lent pour ne pas s'attarder dans la ruelle, ni trop rapide pour ne pas lui donner l'impression qu'elle fuyait – même si c'était bien ce qu'elle était en train de faire.

Mais le brun ne semblait pas de cet avis.

La main de Gray s'ancra promptement sur son avant-bras, et la retint de partir. Foudroyée par ce contact, Juvia fit aussitôt volteface et observa intensément les doigts masculins au-dessus de son manteau. La main de Gray sur son bras. Il la touchait. Elle pouvait le sentir à travers le vêtement épais, mais celui-ci ne l'était pas assez pour la protéger de la prise coriace du fumeur. Elle n'arrivait même pas à se dégager de sa poigne.

— Ne me touchez pas ! cracha-t-elle, presque apeurée.

Juvia l'était. Effrayée ; choquée.

Gray s'exécuta immédiatement, clairement abasourdi par sa hargne soudaine. Il fit un pas en arrière, et leva ses deux mains en signe de paix. L'une d'elles tenait encore sa clope qui laissait échapper de légers fils vaporeux. Le brun garda cette position durant un instant, il l'observa, comme si Juvia s'était transformée en un animal sauvage qu'il fallait apprivoiser. Enfin, il laissa retomber lentement ses mains, pour ne pas la brusquer, et en fourra une dans la poche de son pantalon.

C'était dans ces moments comme celui-ci que la bleue aurait souhaité voir quelqu'un surgir de nulle part, comme Natsu-san. Pourquoi n'était-il jamais là quand il le fallait ?

Un silence inconfortable s'installa, durant lequel la bourgeoise ne sut si elle avait réellement envie de partir ou non. Elle se rappela rapidement à l'ordre. Juvia s'apprêta à continuer son chemin lorsque Gray la devança. Il lui bloqua le chemin avec son bras libre, s'appuyant sur le mur à côté d'elle. Le nez de la bleutée frôla sa peau dénudée, et elle eut un mouvement de recul, électrocutée par ce contact.

— Reste.

Un ordre. L'étudiante ferma fortement les paupières pour chercher un semblant de calme qu'elle ne trouva pas. Elle avait envie de lui casser le bras, de le gifler quitte à lui faire mal là où il avait déjà un bleu.

— Laissez-moi passer, j'ai cours.

L'étudiante était vraiment en retard, et elle aurait pu au moins essayer de partir malgré le bras qui l'empêchait de le faire. Pourtant, Juvia se contenta de rester là où elle était. De toute façon, Gray était bien plus fort qu'elle. La bleue n'avait aucune chance de s'échapper, et elle avait l'horrible impression d'être en train d'obéir à son ordre ; lui prouver qu'elle était toujours aussi docile, et bien obéissante. La bourgeoise se maudit fortement pour ça. Elle aurait dû emprunter un plus long chemin, au lieu de passer par là.

Elle n'aurait même pas dû venir à ce stupide rendez-vous.

— Je croyais que vous alliez me présenter vos excuses, lui reprocha-t-elle en secouant la tête, écœurée. Je n'aurais pas dû venir.

Leur proximité lui donnait légèrement le tournis, mais ses jambes refusaient de faire un seul pas de plus en arrière. Juvia ne voulait pas lui montrer sa faiblesse, elle était déterminée à garder la tête haute ; ne surtout pas flancher devant lui. Et ça n'avait absolument rien avoir avec le fait que Gray se tenait à quelques centimètres d'elle, et que tout ce à quoi elle pouvait penser en ce moment même, c'était à la présence de l'homme qui avait l'habitude de la rendre folle de désir pour lui.

L'odeur de Gray l'enveloppait entièrement et attaquait impitoyablement ses défenses. La bleue avait envie de rester à jamais dans ce cocon, près de Gray-sama qui sentait horriblement bon le frais. Avait-il pris une douche avant de venir la voir ? Ses cheveux étaient pourtant secs.

C'était bien plus facile de le confronter, quand ils étaient séparés par une raisonnable distance.

Le silence s'éternisa, tandis que le brun l'observait étrangement. A quoi pensait-il ? Juvia ne voyait rien de plus que du froid dans son regard bleu. Pourquoi ne pouvait-elle lire en lui, comme il le faisait avec elle ? Il n'y avait rien. Aucun indice, aucune émotion. Juste l'éternelle froideur. Une vraie banquise.

— Je ne t'ai pas utilisée, énonça-t-il tout aussi froidement, et son souffle caressa sa joue.

Juvia haussa les sourcils.

— Ah. Avez-vous une autre appellation pour ça aussi ? Plus vulgaire et écœurante ? Tout comme baiser, pour faire l'amour.

Elle devina sa mâchoire qui se contracta à l'entente de ses mots suintant d'ironie et de dégoût.

Il siffla faussement d'admiration.

— T'es vraiment rancunière, dis donc.

Ses paroles lui firent mal. Comment pouvait-il oser dire ça ? Il lui avait délibérément brisé le cœur, et elle était rancunière ? Pour qui se prenait-il ?

Juvia plissa dangereusement les yeux. L'irritation pulsa doucement dans ses veines.

— Sympa d'ailleurs d'avoir envoyé ton pote me casser la gueule.

— Je ne l'ai pas envoyé, il a fait ça tout seul, rétorqua la noble d'une voix glaciale. A croire que c'est exactement ce que vous méritez.

Il eut un bref sourire sur le côté qui disparut aussitôt qu'il était venu. Ça ne relevait en rien de l'amusement, mais ressemblait plutôt à une légère grimace d'agacement, ou d'impatience.

Et jamais Juvia n'avait eu autant envie de frapper quelqu'un.

— Ouais, j'suppose que t'as raison. Natsu aussi a voulu me faire la peau. Et Erza. Tous. Ils t'ont adoptée, ces rats.

Décontenancée, l'étudiante le dévisagea. Ses amis avaient réellement pris son parti ? Avaient-ils voulu la venger, quitte à risquer leur amitié avec Gray ? Le sourire gigantesque et particulièrement enjoué de Natsu lui traversa l'esprit. Cet homme qui avait toujours porté un regard neutre sur elle, sans jamais la juger, ou la cataloguer. Le passionné de combat s'était-il disputé avec son ami, à cause d'elle ? Pour elle. Lucy avait sûrement fait des reproches au brun. Et Erza… Erza devait être en partie responsable de l'état du blessé, à moins que ce ne fût l'entière œuvre de Gajeel.

Elle se sentit rougir, sans trop comprendre pourquoi.

La bleue s'humecta les lèvres, dissimula sa surprise comme elle le pouvait pour se redonner contenance.

— Ça vous étonne ? s'enquit Juvia d'une voix faussement innocente.

Ça avait au moins le mérite de l'étonner, elle. Mais la bleue ne l'avouerait pour rien au monde, surtout pas à Gray.

— Pas tellement, laissa-t-il échapper. Je te l'ai dit, je suis un con. Tu as le droit de le dire.

Juvia ouvrit la bouche, avant de la refermer. Elle cilla plusieurs fois. Le ton de Gray semblait presque résigné. Presque désolé. Un vif souvenir, fugace, lui traversa l'esprit. Elle se remémora la note sur la photo, et la bleue se souvint brusquement de la raison de sa présence.

L'affreuse sur la photo me manque affreusement.

L'espoir.

— Vous êtes un pauvre con, répéta-t-elle docilement, sans se soucier de la vulgarité de ces mots qui ne faisait pas partie de son vocabulaire, avant.

Avant Gray-sama. Et ses barrières faussement dressées cédaient déjà, une par une. Ils étaient bien trop proches l'un de l'autre. A chaque inspiration, l'odeur entêtante de Gray lui vrillait les neurones et lui rappelait tant de souvenirs, et toutes les raisons pour lesquelles son cœur s'était entiché de lui. Et il l'était encore. Seigneur. Il l'était, indéniablement, pour toujours. Elle retombait déjà si facilement sous son charme, malgré toute la colère qu'elle ressentait en cet instant précis.

Juvia ne voulait pas ça. Elle était tellement furieuse. Contre Gray.

Contre elle-même.

— Pourquoi êtes-vous là ? l'attaqua-t-elle, ne supportant plus un seul instant le silence oppressant. Votre supérieur vous reproche de lui avoir fait perdre une cliente ? N'avez-vous plus assez de pourboires pour payer votre pain ? Votre amante vous a laissé tomber, c'est ça ?

L'ancien serveur arqua un sourcil devant son audace. L'ahurissement traversa rapidement son visage, avant de laisser place à quelque chose d'autre. La pitié ? La résignation ? La compréhension ?

Pourquoi la regardait-il ainsi ? Gray soupira doucement.

— Ça te fait du bien ?

Juvia serra fortement les dents. Sa mâchoire trembla. Elle avait espéré arriver à le blesser. Ne serait-ce qu'un peu. Un sentiment d'impuissance la prit, et elle se dépêcha de parler pour le chasser.

— Non. J'attends.

Croyait-il réellement que l'insulter allait la soulager ? Ça ne changeait absolument rien. Elle n'arrivait pas à lui pardonner. Pas aussi facilement.

Juvia détestait Gray-sama. Elle le détestait tellement. Tellement. Pourquoi son cœur battait-il toujours aussi fort en sa présence ? Elle aurait voulu troquer ce stupide organe contre celui d'un autre. Un qui aimerait tout sauf Gray Fullbuster. La jeune femme se mordit l'intérieur des joues et un vague goût de sang imprégna son palais.

— Quoi, mes excuses ? Je suis vraiment obligé de…

La noble tiqua. Il se foutait clairement d'elle, et Juvia perdit soudainement le peu de patience qu'elle s'obligeait d'avoir.

— Et bien oui ! s'écria-t-elle. Que suis-je pour vous ?! J'en ai marre de rester dans l'ignorance.

Pourquoi était-elle venue, après tout ? Elle ne voulait pas céder facilement à cet homme. Plus jamais. Elle l'avait déjà fait une fois, elle ne voulait plus s'y risquer.

Gray ne prenait même pas la peine de répondre. Juvia s'en voulut d'avoir cru un instant réussir à obtenir quelque chose de lui. Il n'allait pas s'excuser, tout simplement parce qu'il n'avait aucune envie de le faire. Il ne devait même pas en ressentir le besoin.

— Laissez-moi partir !

Juvia essaya de forcer le passage en profitant de l'inattention du brun pour essayer de passer en dessous de son bras, et pendant un bref instant, elle crut avoir réussi. Le bras de Gray retomba facilement tandis qu'elle s'avançait vivement dans l'allée. Mais très vite, ce même bras s'enroula autour de sa taille et le joueur de Hockey renforça sa prise. Ses doigts la tinrent douloureusement, et la première réaction de Juvia fut de se débattre en griffant cette main qui agrippait son ventre. La bleue laissa échapper un gémissement de frayeur.

Allait-il lui faire du mal ? Allait-il abuser d'elle, encore une fois ? Juvia n'était pas d'accord. Elle ne voulait pas. Elle ne voulait pas ça. La peur broya ses entrailles, et tout ce que la bleue désira à cet instant, c'était de fuir. Fuir aussi loin que possible. Un cri de terreur s'échappa de la gorge de la captive tandis qu'elle essayait de s'échapper, en vain.

Ses poings poussèrent violemment le torse de son assaillant pour l'éloigner. Mais tout ce qu'elle réussit à faire c'est de simplement toucher son corps, sans jamais le déstabiliser. Juvia ne s'avoua pas vaincue pour autant et se débattit furieusement, cognant et tirant sur le bras de l'homme. Gray ne fit rien d'autre que la retenir avec son bras. Absolument rien d'autre. Il se contenta de la tenir, acceptant chaque coup, chaque griffure que lui administra la tempête bleue. Les phalanges de cette dernière cognèrent bruyamment et durement son menton. La tête du brun heurta le mur derrière lui. L'attaqué laissa échapper un grognement de douleur, mais tout ce que le brun fit de plus, c'est de serrer les dents. Et attendre.

Sa main lui fit mal, à l'endroit qui venait de s'écraser sur le menton du plus âgé. Juvia arrêta lentement de bouger, résignée. La respiration haletante, des larmes de colère et de frustration noyèrent ses cils. Elle baissa les yeux. La cigarette de Gray se consumait toujours, coincée entre ses doigts. Il avait éloigné sa main de leurs corps pendant qu'elle se débattait.

Pour ne pas la brûler.

Le fumeur soupira longuement, soulagé ou exaspéré par son comportement. La jeune femme releva le menton et porta un regard hautain sur lui.

— Et maintenant ? le provoqua-t-elle sciemment.

Juvia avait peur de savoir ce qu'il comptait faire d'elle, mais elle ne voulait en aucun cas le lui montrer maintenant qu'elle savait qu'elle n'avait aucune chance de lui échapper.

— D'accord, t'as gagné, déclara-t-il simplement, sans rien ajouter de plus.

La noble haussa les sourcils et le regarda, bouche bée. Il la libéra, retourna s'adosser au mur. Etait-ce tout ? Rien de plus ? Il la laissait partir, juste comme ça. Doucement, le cœur de la bleue se régula à un rythme plus calme. La panique quitta son ventre, et l'étudiante observa le fumeur qui porta sa cigarette à sa bouche.

Juvia aurait pu s'en aller à ce moment. Elle aurait pu, oui. Après tout, c'était sa chance, il la laissait s'en aller. C'était ce qu'elle aurait dû faire depuis le début. Mais à cet instant, face à l'expression de Gray, Juvia ne fit rien de tel. La bleue n'y arrivait pas, quelque chose la forçait à rester plantée là.

T'as gagné.

Allait-il lui présenter ses excuses ? S'expliquer ? L'aristocrate l'observa patiemment, attendant que le brun ait trouvé ses mots ; le courage de les dire.

— T'es pas un bon coup, souffla-t-il finalement.

Elle tiqua à l'entente de ces mots infectes. La bleue eut honte d'elle-même alors qu'il lui jetait au visage la médiocrité de ses performances. Avait-elle été la seule à prendre du plaisir, dans les bras du brun ? Avait-il comparé son corps de gamine à celui de Cana ? Etait-ce tout ce qu'il voulait lui dire ? Il se moquait encore d'elle.

Une déception amère submergea la noble. Elle qui avait cru pendant un instant qu'elle avait une raison de rester, de l'écouter. Mais Gray ne savait rien faire d'autre à part lui faire mal, encore et encore.

Juvia avait envie d'écraser la tête du monstre dans le mur le plus proche.

Qu'il aille en enfer !

— T'es pas qu'un bon coup, s'empressa Gray de se corriger, hâtivement, comme pour rattraper sa grave erreur devant son air torturé, son regard assassin.

La colère de Juvia chuta brutalement, lui coupant le souffle tandis qu'un frissonnement tordait son ventre. Le cœur de la bleutée fit quelque chose de bizarre dans sa poitrine. Un délicieux sursaut, une décharge grisante, pour se sauver lui-même, pour refermer la blessure qui l'écorchait.

C'était ce qu'il lui avait écrit, dans sa note. C'était une chose de lire les mots de Gray-sama. Mais c'était toute autre chose de les entendre, par la bouche du brun en personne, avec sa voix grave qui la hantait encore la nuit. Sa délicieuse voix rauque, vibrant dans sa tête, dans son ventre ; sa poitrine.

— Que suis-je, alors ? se risqua-t-elle à demander, la voix basse et la gorge nouée.

Elle n'arrivait plus à détacher son regard de cet homme qui fixait le ciel grisé au-dessus d'eux. La bleue observa sa gorge, parfaitement exhibée, sa pomme d'Adam remua sous la peau rasée tandis qu'il déglutissait avec difficulté. Elle refoula l'envie soudaine de poser sa bouche sur son cou, exactement là où le fruit défendu appelait à se faire dévorer.

— J'attends toujours, ajouta-t-elle, plus fermement, pour se redonner contenance, pour occulter son étrange soif.

Elle ne voulait plus se faire avoir par cet homme. Ses sentiments, et son âme elle-même s'étaient retrouvés brisés. Elle n'aurait jamais dû marcher dans son jeu. La liste, la mer, le cinéma. Une boule dans sa gorge menaçait d'exploser. Ses cils s'humidifièrent contre sa volonté.

La bleue ne voulait pas se mettre à pleurer.

Le fumeur tira une courte taffe, passa sa langue sur ses lèvres, chercha ses mots. Il grimaça un instant, face à ses propres pensées visiblement.

Juvia fixa le bout de chair rosée qui venait de lécher sa bouche bleuie par le tabac.

— Tu… hésita-t-il, la voix étranglée. Tu es la goutte d'eau qui s'accroche à ma peau, et que j'ai pas envie de chasser.

Son ventre se contracta étrangement. Elle faillit fondre en larmes.

Ses propres mots repris par la bouche de Gray.

— Vous l'avez pourtant fait une fois, lui reprocha-t-elle du bout des lèvres.

Il grimaça encore, tira une longue taffe de sa clope. Pour gagner du temps. Et Juvia lui en donna, du temps. Elle attendit pendant un long moment qu'il dise quelque chose. Mais Gray ne trouva rien à dire pour justifier son acte cruel.

Absolument rien à dire.

Juvia s'y était pourtant attendu. Elle le savait bien qu'il n'avait aucune raison, excuse, valable. Alors pourquoi ressentait-elle encore ce pincement au cœur face à son silence ? Pourquoi avait-elle aussi mal ?

Blessée, la jeune femme secoua doucement la tête. Elle n'avait même plus la force de se mettre en colère. Non, elle n'était pas furieuse. Elle était déçue. Profondément déçue et blessée.

Juvia soupira, désappointée. Face au manque de réponse, la bleue s'apprêta à repartir.

Pour de bon, cette fois-ci. Il ne la retiendrait pas, non. En réalité, elle s'était déjà détournée de lui, et elle était en train de partir. Pas un seul geste de la part du brun ne vint arrêter son départ. Juvia n'en fut même pas étonnée. Elle lui avait donné sa chance et il n'avait su en profiter. Ils s'étaient donnés une chance. C'était sans doute la dernière fois qu'elle le voyait. Il ne travaillait plus au café, et ses chances de le rencontrer étaient infimes. Même en rencontrant Lucy ou Natsu, Juvia était certaine que jamais Gray ne viendrait les importuner. Il n'avait aucune raison de chercher à la voir.

C'était fini maintenant.

Tout était fini.

Juvia s'étonnait presque de ne rien ressentir de plus que la résignation qui berça doucement son cœur. Le goût de l'abandon avait quelque chose de soulageant. Un goût trompeur, qui lui laissa tout de même une trace de brûlure noirâtre dans l'âme.

C'était parce qu'elle n'attendait plus rien de Gray, que Juvia sursauta violemment quand une main se glissa doucement sur son épaule, et l'incita à se retourner.

Le brun planta ses yeux dans les siens, puis humidifia ses lèvres.

— Je suis dé-so-lé, articula-t-il soudainement, difficilement, comme s'il n'avait pas l'habitude de prononcer ces trois mots.

Comme s'il était en train de la supplier de rester. Comme si c'était ça, sa dernière tentative, pour la rattraper. Juvia se figea. La seule chose qui lui passa par la tête à l'entente de ses mots, c'était qu'elle en connaissait trois autres qu'il ne lui dirait certainement jamais. Bien trop difficiles à dire, plus durs que des excuses. Mais ses excuses eurent autant d'effet qu'une déclaration enflammée. Son cœur s'emballa dans sa poitrine. Elle n'arrivait plus à penser correctement.

Juvia cilla pour se forcer à garder pied sur terre. Elle ne devait pas baisser sa garde, ni se laisser avoir, et le numéro sept attendait visiblement une réponse de sa part. Sa réaction parla pour elle. Silencieuse, la bleue le dévisagea, jaugea la sincérité de son regard.

Il était sérieux.

Pas un seul rictus, pas un seul sourire narquois. Juste Gray-sama, et les regrets se noyant dans la pénombre de ses yeux bleus. Elle avait espéré entendre ces excuses, mais jamais elle n'avait cru qu'elles lui feraient cet effet-là.

Une vague dévastatrice, juste là, dans son ventre. Dans son cœur. Elle effaçait tout sur son passage, tandis qu'elle déferlait en elle. La douleur de ses souvenirs, le chagrin dans ses prunelles, le vide dans sa poitrine. Une eau tiède qui réchauffait son intérieur ; emplissait le néant qui s'y était logé ; satisfaisait le manque qui la dévorait ; soignait chaque blessure ; retirait chaque petit pic de glace planté dans sa chair, son cœur. Une mare bienfaitrice se répandant en elle, la noyant dans sa douceur. Juste comme ça, en débordant un peu au niveau de ses yeux, qu'elle ne pouvait empêcher de pleurer.

Quelques larmes rescapées, qu'elle s'empressa d'essuyer pour les cacher du regard sombre.

Gray relâcha sa prise, qui était pourtant tendre, sur son bras. Il enfouit de nouveau sa main dans sa poche, comme pour cacher la responsable d'un tel geste. Juvia n'avait même pas ressenti l'envie de s'éloigner de cette main. Mais c'était mieux ainsi.

— Et si on redémarrait depuis le début, comme des gens normaux? Pas de voyeurisme, pas de sexe, pas de conneries.

C'était pourtant Juvia qui avait proposé de tout recommencer, à la patinoire. La proposition qu'il avait refusée, en se moquant d'elle. Elle avait envie de se laisser tenter. D'accepter. Parce que c'était une seconde chance qu'il voulait leur donner, à tous les deux. Pour se sauver.

Gray-sama ne tendit pas ses mains pour effacer ses larmes, ne chercha pas à la toucher davantage, ni à la prendre dans ses bras.

Ce n'était pas comme dans un film romantique, avec la musique, le pardon, les retrouvailles et le baiser de fin. Il n'y avait que le ciel gris, monotone, les murs délabrés de son cœur qui s'accrochaient comme ils le pouvaient. L'odeur désagréable de la clope, ses larmes qui roulaient sur ses joues sans qu'elle ne puisse les retenir, le froid lui glaçant le nez qui se mit à couler.

Ridicule. Elle renifla bruyamment, et face à son comportement, la honte chauffa ses pommettes. Le romantisme n'avait jamais été la tasse de thé du brun.

Mais la plaie béante de Juvia se contentait de peu. Il lui suffisait d'un simple regard, de simples mots pour se refermer, se soigner ; cicatriser.

Elle lui en voulait de la faire céder ainsi, elle qui s'était promise de tourner la page, de ne pas se laisser avoir de nouveau par cet homme qui l'obsédait.

— Vous devriez arrêter de fumer, ça vous rend encore plus…

— Séduisant ? Je sais que ça t'excite, au fond.

Con.

— Vous… N'importe quoi ! Vous vous tuez.

— On finira bien tous par crever, fumeurs ou pas. Ça aussi, c'était un point sur ta liste. Tiens.

Il lui tendit sa clope, lui laissant le choix de l'accepter ou non. Juvia hésita un moment qui lui sembla durer une éternité. Elle avait la désagréable impression que ce qu'elle était sur le point de faire, c'était mal. Vraiment mal. Elle le savait très bien, en était parfaitement consciente, mieux que quiconque. Mais il ne s'agissait que d'une seule tentative, juste comme ça, pour savoir ce que ça faisait de goûter à l'adjoint de la mort. Comprendre ce qui plaisait tant à Gray dans cette pratique.

Ce serait le dernier point à réaliser avant d'effacer la liste de sa vie ; de leur vie. Elle n'existerait plus à partir de maintenant. C'était pour lui faire ses adieux que la bleue tendit la main, et qu'elle prit maladroitement la cigarette entre son pouce et son index. Elle posa ses lèvres exactement là où Gray les posait, autour du bâtonnet blanc dont le bout se calcinait. De cette façon, elle embrassait le brun, indirectement.

La bleue plissa les yeux pour les protéger de la fumée.

— Inspire doucement…

Sa voix n'était plus qu'un murmure rauque qui vibra délicieusement à son oreille. Ça lui avait vraiment manqué.

Comment avait-elle pu envisager un seul instant de survivre sans ça ?

Juvia s'exécuta. Aussitôt, elle s'étouffe, s'arrache les poumons en toussant, la gorge envahie par une fumée désagréable qui l'étrangle.

— Dégueulasse ! cracha-t-elle en lui rendant prestement sa cigarette. Vous et votre stupide liste !

Il s'esclaffa doucement.

— Au moins, t'es certaine de ne plus jamais y retoucher. C'est une vraie addiction, cette connerie.

La cigarette ou la liste ? s'empêcha-t-elle de demander.

C'était lui, son addiction.

— Connerie vous-même, articula-t-elle difficilement, toussant encore un peu.

Gray lui jeta un étrange regard qu'elle évita, puis sourit, sans doute parce qu'il avait fini par comprendre le double-sens de sa réponse. Du coin de l'œil, Juvia vit distinctement le bout de sa langue lécher brièvement sa clope, là où elle avait posé ses propres lèvres, avant de la coincer entre les siennes et d'en tirer une courte taffe.

Un délicieux sursaut valsa dans son ventre. La jeune femme sentit ses joues chauffer devant le geste du brun, qu'elle avait apparemment surpris. La bleue s'éclaircit la gorge, fit comme si elle n'avait rien remarqué.

— Alors on recommence tout ?

— Oui, affirma-t-il en hochant la tête, reportant ses yeux sur elle.

Son cœur chancela devant la main tendue vers elle. L'étudiante la fixa un long moment, se mordilla la lèvre.

Juvia ne voulait pas, ne voulait pas ça.

Mais son bras se tendit de lui-même, guidé par un fil invisible, constringent. Un pantin sous le contrôle de son marionnettiste, et la froideur de Gray emprisonna sa main dans le dangereux iceberg.

Elle était en train de retomber dedans, dans les filets de son obsession malsaine. Elle refermait les barreaux de sa cellule, s'emprisonnait dans sa folie, se condamnait à perpétuité. Serrure fermée ; prisonnière clôturée.

Juvia avait pourtant envie de croire en ce nouveau départ.

— J-Juvia Lockser, se présenta-t-elle avec une petite voix, soudainement intimidée par elle ne savait quoi.

Gray-sama ancra ses prunelles dans les siennes, elle se sentit rougir.

Paume contre paume, la femme au cœur rescapé sentait distinctement la peau froide du brun. Une fonte des neiges sur la chaleur de sa ligne de vie. Il retint sa main fermement dans la sienne, ses doigts accrochés à ses phalanges, la pulpe de son pouce se fondant à sa peau. Un délicieux frisson s'empara de la bleutée. Electrifiant.

Juvia remarqua que le bandage autour de son bras avait disparu, une légère couleur violacée maculait sa peau hâlée en partant de son poignet jusqu'à son coude. Sa poigne se resserra involontairement sur la main de Gray, qui était plus grande, glaciale. Elle emprisonnait sa petite patte blanche sous la surface de sa banquise, dans l'eau gelée.

Mais son cœur, lui, n'arrivait pas à pleinement saisir les nuances de la température. Il confondait, s'enflammait fiévreusement dans sa poitrine.

— Gray, dit-il finalement, sans la lâcher un seul instant. Gray Fullbuster.

X


Eh bien eh bien... Que dire ? Merci d'avoir lu jusque-là. Je crois que c'était l'une des parties la plus dures à écrire pour moi, notamment à cause de la psychologie des personnages que je devais traiter de façon à ce que ça convienne à ce que je veux. Vous aurez remarqué, oui, que malgré que Juvia ait essayé de résister, elle finit quand même par pardonner à Gray. Peut-être même un peu trop facilement. (à mon goût) C'est volontaire, et bien parce que je voulais montrer que le peu de temps qui est passé n'a pas suffit à effacer l'obsession de Juvia. Certes, il y a eu un pardon de sa part, mais il faut aussi voir que Juvia retombe réellement dans le piège de son obsession maladive. Il y aura tout de même une certaine évolution - je l'espère - du personnage. Peut-être aussi celui de Gray. Ou pas.

Des bisous et à bientôt !

Prochaine publication : le 15 février 2014.