Deux heures plus tard, tout le monde était bien au courant. Certains étaient en colère, d'autres perplexes, comme moi. Comment...? Comment était-ce possible, comment avait-elle fait, comment se faisait-il que personne ne s'en était apercu?

-Je le savais, a du avouer doc.

-Depuis combien de temps? l'a presque agressé Marisse.

-Presque depuis son arrivée.

-Et tu n'as...?

-Il me l'a dit, à moi, l'a coupé une voix. Elle aussi.

L'intervention du capitaine a eu le mérite de faire taire tout le monde.

-Vous le saviez? a répété Marisse, incrédule.

-Oui.

-Vous le saviez.

-Elle est une hybride, a tenté doc. Comme Made...

-Ne me parle pas d'elle, a sifflé ce dernier.

Doc a baissé les yeux une seconde.

-Ses parents adoptifs étaient humains, a-t-il terminé. Elle l'ignorait. Elle l'a découvert peu après moi.

-Et tu la crois?

-Oui.

-Pourquoi?

-Parce que tout s'y prête, a poursuivi doc avec calme. Tu l'as vue, quand elle est arrivée? Dans quel état elle était? Elle a survécu de justesse, il y a trop peu de chance qu'elle puisse nous avoir été envoyée ainsi. Elle a toujours semblé reconnaissante d'être ici, elle n'a jamais montré de curiosité excessive ou de comportements anormaux, et...

-Elle reste une des leurs, a grondé Marisse.

Un peu à l'écart, Albator observait l'échange, l'air de désapprouver, mais sans rien ajouter.

-Et puis, a-t-il fait remarquer, elle n'était pas toujours avec toi.

Les regards se sont tournés vers moi. J'ai brièvement revu nos conversations sur le sujet.

-Elle ne m'a jamais rien dit, ai-je tenté. J'ignorais tout.

-Ce n'est pas comme si tu avais un jugement éclairé en ce qui la concerne...

Elle disait qu'elle ne savait pas. Elle semblait sincère. Ou alors c'était moi qui n'avait rien voulu voir.

J'ai encaissé le coup, et ajouté une phrase qui n'a vraiment pas aidé mais qui me semblait appropriée, sur le coup.

-Elle ment bien, c'est tout.

Et le chahut a repris.

...

Albator a choisi de retourner à l'Ilot de l'Ombre morte.

Mikara avait disparu. J'ai cherché un peu partout. Doc ne l'avait pas vue depuis, Nausicaa non plus. Elle n'a jamais mis les pieds au mess ou dans les salles environnantes, n'était pas retournée à l'infirmerie ni voir le capitaine. Je me suis risqué en cuisine où Suzanne m'a chassé.

-Je veux juste la voir, ai-je plaidé en reculant d'un pas.

-Pour quelle raison? a-t-elle demandé, suspicieuse, mais elle a au moins baissé son couteau.

J'ai haussé les épaules.

-Je voudrais... Juste comprendre.

Elle a acquiescé d'un petit mouvement de tête.

-Elle est avec Clio, m'a-t-elle révélé après une courte hésitation, mais sans me dire où elles étaient. Je lui passerai le message, si je la vois.

-Merci, ai-je murmuré avant de m'esquiver.

...

Il y avait des photos, sur la table de chevet, dans la cabine de Mikara où j'espérais vainement la croiser malgré tout. Des images d'une famille heureuse qu'elle ne m'avait jamais montrés auparavant. Il y en avait une dizaine. Sa peau était d'une teinte normale quoique toujours pâle et ses yeux semblaient turquoises, mais elle était facile à reconnaître. Elle apparaissait sur la moitié avec un homme et une femme blonds- ses parents adoptifs, ai-je supposé- et sur d'autres avec cette sœur qu'elle avait mentionné une fois. Une autre, sa sœur et elle se tenait avec deux amis, un homme et une femme à peine plus vieux qu'elles, figés au milieu d'un rire. Un couple se trouvait sur la dernière: la femme était sylvidre, était-ce sa mère? Elle souriait à l'objectif, d'un sourire que je n'avais jamais vu chez une sylvidre- une ''vraie''...- et que je ne croyais pas voir non plus. Sur la photo, elle semblait réellement amoureuse de l'homme.

J'ai reposé le cadre et je suis parti. Je ne savais pas réellement quoi penser de ces photos qui semblaient indiquer que doc avait raison.

...

J'ai tenu à être présent, lorsqu'Albator analyserait l'enregistreur de Torus. Il a déposé l'objet sur un socle, au centre de la pièce, lorsque Clio est entrée.

-Je veux aussi voir, a-t-elle simplement expliqué.

-Tu n'étais pas avec Mikara? me suis-je étonné.

Les regards de Clio, d'Albator et de Nausicaa se sont posés sur moi avec la même stupéfaction.

-Je me suis dit qu'elle pouvait bien se passer de ma présence quelques minutes, a répondu Clio avec néanmoins une note d'amusement dans la voix. Pourquoi cette question?

J'ai fait un geste vague de la main, qui aurait pu avoir n'importe quelle signification, en sentant bien que je ne convainquais personne. Albator s'est détourné.

-Nausicaa, veux-tu transférer l'image en 3D?

-Tout de suite.

-En 3D?

-Oui, a acquiescé Clio. Tu aura l'impression de voir la flotte comme si elle était présente.

-Bien, commençons.

Après un moment d'attente, les résultats sont apparus. Les murs qui étaient noirs une seconde auparavant se sont entièrement colorés.

-Qu'est-ce que c'est? ai-je demandé.

-C'est la procession sans fin d'une flotte s'étendant plus loin que ne permet de voir notre chambre visuel, a répondu la jurassienne.

-Ce ne sont que des vaisseaux d'intervention, a poursuivi Albator. Juste l'équivalent de quelques destroyers.

Elles devaient être des milliards, bien plus nombreuses que les humains. Face à cette formation, je me suis senti presque étourdi. Combien de temps durerait cette guerre et que coûterait-elle encore?

Mais pourquoi mes pensées aillaient-elle encore vers elle?


L'intérieur de l'Ilot était vraiment très beau.

Au bout d'une heure environ après le départ de Clio, j'avais cédé à ma curiosité. J'ai apercu de loin la mer artificielle, sans oser m'en approcher, car se trouvait là une bonne partie de l'équipage. Plus près de ce qui devait être la bordure de ce monde artificiel, j'ai découvert des jardins qui semblaient avoir été délaissés depuis un long moment déjà. L'herbe était longue, les massifs de fleurs qui devaient autrefois être taillés ne ressemblaient plus à rien, et les bancs et les tables étaient envahis par les mauvaises herbes, mais j'aimais ce que je voyais, peut-être justement parce que c'était plus naturel ainsi. Il faisait chaud, j'ai profité de la lumière tout en me baladant.

Ma montre indiquait que j'étais là depuis plus de deux heures quand j'ai découvert par hasard une porte menant à des appartements. Je me suis un peu étonnée de ne voir de serrure nulle part, mais il ne devait pas y en avoir besoin si seul l'Atlantis pouvait pénétrer dans l'Ilot. Personne ne devait y avoir mis les pieds depuis tout aussi longtemps car tout était couvert de poussière. Une certaine tristesse régnait, écho d'un lointain drame, à moins que ce ne soit mon imagination. À chaque nouvelle découverte je me demandais depuis combien de temps ces lieux étaient vides: c'était une drôle d'impression de me sentir la première à visiter, car je ne minimiserais rien, tout était très beau. Seulement, plus j'en voyais, plus je relevais les indices d'un précédent locataire, plus je me sentais intruse.

Mon impression s'est accentuée lorsque j'ai découvert un bouquet de roses fanées depuis belle lurette. Une petite carte était accrochée à la corde, que j'ai ouverte délicatement, poussée par la curiosité. À mon ami et amour. Nous nous reverrons, signé par un E stylisé. J'ai lâché la carte, ai décidé de repartir aussitôt, mal à l'aise. Que ce soit celui de ce ou cette E ou de son amour, un fantôme trainait ici et ce n'était pas ma place.

Empruntant des chemins détournés pour ne croiser personne, je suis retournée à l'Atlantis. J'aillais entrer quand j'ai apercu Ramis, quelques centaines de mètres plus loin. Il était seul. J'ai hésité. Que m'en couterait-il d'aller le rejoindre? Nous étions amis, après tout... Je me suis penchée, ai touché le couteau caché dans ma botte pour m'assurer de sa présence, par précaution que j'espérais très fort inutile, et suis allée le voir.


-Tu voulais me voir?

Avec précaution, Mikara a descendu la petite pente pour venir me rejoindre.

-Oui.

Elle est venue s'assoir face à moi, juste à l'abri des regards. Il faisait chaud, elle avait enlevé sa veste. Ses cheveux étaient juste assez longs, à présent, pour qu'elle ai pu les nouer en une petite tresse. Nous nous sommes dévisagés un moment.

-Je ne voulais pas, a-t-elle commencé. Je veux dire, c'est récent pour moi aussi.

-Ah?

-Je ne le savais pas, a-t-elle enchainé. Peut-être que tu ne me crois pas, je n'ai que mes paroles pour te le prouver.

-J'ai vu les photos.

-Quelles... Oh.

-La sylvidre, c'était ta mère?

Elle a fait signe que non.

-Ma tante.

-La sœur de ta mère?

-Sa cousine.

-C'est elle que tu aillais voir?

-Je voulais des réponses, moi aussi, a-t-elle répliqué. On m'a donné son nom, mais je ne connais presque rien d'elle.

J'ai cherché une répartie.

-Me crois-tu? a-t-elle demandé.

-J'aimerais.

Elle a eu un sourire particulier, un peu gêné, un peu hésitant.

-Je me posais la question... Si notre rencontre avait eu lieu dans d'autres circonstances, m'aurais-tu tuée?

-Peut-être. Pourquoi cette question?

-Je t'ai assez entendu dire que tu les détestais toutes... Je comprends ta haine, Ramis, je vis la même chose que toi, mais je ne peux pas. Tu m'as demandé pourquoi je n'avais pas ce désir de vengeance, tu te souviens? Et je t'ai parlé de ma mère.

Je me suis souvenue de ce moment où elle s'était effondrée. Pouvait-elle simuler si loin? Il me semblait que c'était impossible. Elle a souri avec tristesse.

-Nous ne sommes pas que des monstres... Nous...

Elle a paru se rendre compte du pronom utilisé, a secoué la tête comme pour réfuter ses propres paroles.

-Elles, s'est-elle corrigé. Elles ne sont peut-être pas humaines mais elles ne sont pas si différentes... Je vais probablement partir bientôt. J'ai assez poussé ma chance... Je voudrais juste que tu t'en rappelle.

Elle m'a fixé, semblant attendre une réponse que je n'ai pas trouvée.

-Me détestes-tu? a-t-elle voulu savoir.

-Je ne sais pas.

-Je suis désolée, a-t-elle finalement fait, de t'avoir menti.

Un ange a passé. Je me souviens d'avoir pensé l'embrasser à nouveau, d'avoir hésité. Elle s'est finalement levée.

-Je vais rentrer tant qu'il n'y a personne, a-t-elle indiqué.

Je me souviens d'avoir pensé que j'aurais pu l'accompagner. De ne pas avoir bougé, finalement. De me demander si je pouvais la rejoindre, quelle serait sa réaction, et celle des autres si on nous voyait. Jusqu'à ce que je l'entende hurler.


Il faisait chaud, beaucoup trop. J'étouffais. Le feu avait repris et je brûlais à nouveau.

J'entendais quelqu'un en arrière-plan, sans que je puisse dire qui. Sa voix me parvenait étouffée. J'ai tenté de me relever, et aussitôt on m'a attrapé par les bras pour m'obliger à rester couchée. On avait beau faire attention, on ne m'a pas fait moins mal. J'ai suivi le mouvement et ma tête a heurté quelque chose de solide. Je n'ai pas pu retenir des larmes, mélange de douleur et d'épuisement. Je croyais que je guérissais, que c'était fini.

Quelque chose de froid s'est posé dans mon cou. Le soulagement était minime, mais j'ai entrouvert les yeux et ai souri à cette personne de l'autre côté, qui a alors reculé, disparaissant dans l'ombre. J'ai tenté d'esquisser un geste pour le retenir, et à nouveau on m'a plaquée contre le lit.

Les murmures se sont fait plus insistants. J'ai tenté de comprendre mais déjà, le sommeil me rappelait. J'ai résisté instinctivement. Il me faillait juste un instant, juste le temps de savoir... Juste un instant...

J'ai refermé les yeux et me suis évanouie à nouveau.


-Je maintiens que c'était extrême, a insisté Suzanne.

-Parce que vous croyez que c'était amusant, pour moi? a riposté doc Zéro en enlevant son masque.

-Je n'ai pas dit que...

-Vous croyez vraiment qu'elle aurait pu brûler? ai-je demandé, les interrompant volontairement.

Le docteur s'est retourné vers moi, a hoché la tête.

-Je crois que oui, mon garçon. Ses brûlures étaient en train de se propager jusque sous sa peau. Plus lentement, oui, mais je crois réellement qu'elle serait morte de la même façon.

Il est revenu à sa discussion avec Suzanne.

-Écoutez, peut-être que j'ai eu tort. Peut-être qu'il y avait une autre option. Mais dans l'immédiat, je n'avais pas le temps de réfléchir et j'ai fait ce que je pouvais.

La cuisinière a fini par acquiescer. Elle semblait encore de mauvaise humeur, mais n'a rien ajouté de plus. Je me suis étonné de cette quasi-réconciliation, pas tant qu'elle ai lieu à cause de Mikara que parce que je ne les avais jamais vu s'entendre sur aucun prétexte, même des broutilles.

Je l'ai regardée, encore inconsciente sous l'effet des médicaments. Sa respiration était quasiment inaudible. Son bras gauche manquait. J'ai effleuré du bout des doigts sa peau, maintenant dépourvue des brûlures que j'avais déjà aperçues. Enfin, non. Il y avait quelques traces roses, mais ''normales'', ce qu'on aurait vu sur une peau humaine. Rien de comparable à ce que j'avais vu un peu plus tôt.

Comment réagirait-elle en se réveillant? Elle comprendrait sans doute le choix du docteur, mais j'ai trouvé cette vision simplement triste.

-Celui qui l'a frappée, sera-t-il puni?

-Probablement pas comme tu l'entends, a du avouer docteur Zéro. Il a bien compris, cependant, qu'il avait intérêt à faire profil bas s'il ne veut pas finir exilé sur la prochaine planète, habitable ou non, et le reste de l'équipage sait quel sort attend le prochain à lever la main sur elle. (...) Il y avait longtemps que je n'avais pas vu le capitaine aussi furieux. C'est rare, aussi.

-Quoi, faire monter une sylvidre à bord?

-Une demi-sylvidre, a machinalement corrigé Suzanne. Oui, aussi.

-J'ai vu au sein de cet équipage des querelles, des accidents, et des querelles qui tournent en accident, mais...

-Ce n'était pas un accident! ai-je protesté. Regardez!

-C'en était un, a tenté de tempérer le docteur. Je ne veux pas sous-estimer les conséquences, mais il a frappé sur sa blessure sans savoir.

Il l'a regardée.

-Ils n'arrivent pas à la voir comme étant des nôtres, a-t-il poursuivi. Sauf que le capitaine n'est pas vraiment du même avis. Il l'aime bien, j'ignore pourquoi.

D'un geste distrait, il a replacé sur sa poitrine le collier de Mikara qui avait glissé sur sa nuque. Je n'y avais pas prêté attention, mais elle portait à présent en plus du médiator un autre collier, un bout de coquillage poli enchâssé de boucles métalliques qui formaient un drôle de motif, lequel rappelait une fleur, un peu comme ce tatouage qu'elle avait au poignet droit.

-Enfin, a-t-il conclu. Ce sera à elle de voir, quand elle se réveillera.

J'ai repensé aux derniers mois, à tout ce que je connaissais d'elle. À nouveau, je voulais croire qu'elle était sincère. Et cette fois, je n'avais pas l'impression de faire une erreur.

-Elle ne méritait pas ça, ai-je finalement dit.

Quand j'ai relevé la tête, j'ai vu qu'il souriait.

-Mon garcon, si tu avais eu le moindre doute sur le contraire, tu ne serais même pas ici.