Guinevere n'arrivait pas à dormir. Elle tenta de fermer les yeux, se tourna plusieurs fois sur sa couche, mais son esprit restait parfaitement clair. Elle essaya de se concentrer sur les respirations apaisées de ses amis un moment, quand elle entendit le froissement de couverture et de la toile de la tente. Quelqu'un se levait. Elle se redressa sur son lit, alerte. Juste à côté d'elle, Morgana dormait sur le côté, et ses yeux bougeaient derrière ses paupières. Un peu plus loin, Arthur ronflait paisiblement, la bouche ouverte. Le lit de Merlin était vide. Guinevere enfila rapidement ses chaussures et sortit de la tente. Des torches éclairaient le camp de loin en loin, et elle aperçut la silhouette du garçon près du chapiteau d'Aslan. Le Lion sortit, et ils se mirent en marche tous les deux. Ils se dirigeaient hors du camp. Guinevere les suivit à quelques distances, par curiosité, et parce qu'elle sentait que quelque chose de grave était en train de se produire. Le garçon et le Lion marchèrent un moment dans la lande, et Guinevere n'osait laisser trop de distance entre elle et eux. Soudain, le Lion s'arrêta, et fut immédiatement imité de Merlin. Gwen se figea sur place. Elle était sûre de n'avoir fait aucun bruit pourtant.
« Ce n'est pas la peine de rester cachée, Guinevere, dit Le Lion d'une voix douce. Viens donc marcher avec nous. »
La jeune fille les rejoignit donc, et se mit à marcher de l'autre côté du Lion. Elle ne pouvait pas voir le visage de Merlin, et se demandait les raisons de cette escapade nocturne, mais elle n'osait pas parler. Sa gorge était serrée sans qu'elle sache pourquoi. Elle se rapprocha doucement du corps chaud d'Aslan, et doucement, prête à retirer sa main au moindre mouvement du Lion, elle passa ses doigts dans sa fourrure. Le Lion poussa un soupir, qui pouvait être la lassitude ou bien une forme d'acquiescement, et Gwen, toujours avec douceur, agrippa légèrement le pelage soyeux. Ils marchèrent longtemps en silence. La lande était calme, le ciel clair de tout nuage et les étoiles resplendissaient. Ils ne prononcèrent pas un mot jusqu'à ce qu'ils parviennent au pied de la colline de la table de pierre. Le Lion et les deux enfants s'arrêtèrent là, et Merlin se tourna vers Guinevere.
« Il est temps, dit il. »
Gwen mourrait d'envie de savoir où il allait, ce qu'il comptait faire et ce à quoi il pensait. Mais elle n'arriva pas à trouver de mots. Merlin avait l'air si petit et si faible, ses yeux bleus étaient agrandis par une peur que Gwen ne pouvait expliquer. Il détacha la fiole à sa ceinture et la mit dans les mains de Gwen, qui en profita pour le retenir, et un instant elle crut qu'il allait se mettre à pleurer, où que ses jambes allaient le lâcher. Mais il tînt bon, et finit par lâcher son étreinte. Il leva ensuite la main, indécis, et approcha sa paume à quelques centimètres de la tête du Lion. Aslan avança alors son museau et le frotta contre la main du garçon. Puis il souffla doucement sur son visage, et Merlin se redressa légèrement, les épaules plus droites, la posture plus assurée. Il haussa les épaules, comme il faisait pour dire « ce n'est rien » et sourit à Guinevere. Elle distinguait mal son visage mais elle pouvait voir le blanc de ses dents apparaître et disparaître en un instant.
Alors Aslan inclina la tête, et Merlin sortit son poignard. Guinevere vit avec stupeur son ami commencer à raser la crinière du Lion. Il prenait des touffes à pleine main et les coupait d'un coup sec, et Aslan se laissait faire sans rien dire. Guinevere pensa que cela avait sans doute un rapport avec la visite de la Sorcière la veille, mais elle restait muette, clouée par la surprise. Elle n'aurait pas du assister à ça, mais il était trop tard pour revenir en arrière et elle ne pouvait détacher ses yeux du spectacle. Quand toute la crinière d'Aslan fut à ses pieds, Merlin la ramassa minutieusement, et, sans dire un mots, tourna les talons et commença à monter la colline, son précieux butin entre les bras. Guinevere le suivit du regard. Il y avait des lumières rouges et jaunes là-haut, comme si quelqu'un avait allumé un feu. Il n'y avait pas le moindre souffle de vent, mais Gwen se sentit frissonner. Pourquoi Merlin allait-il à la Table de Pierre ? Et que comptait-il faire de la crinière d'Aslan ? Elle se tourna vers Aslan en quête d'une réponse. Il avait l'air si fragile ainsi dépouillé.
« Tu peux monter, Guinevere, mais prends bien garde à ce qu'on ne te voit pas. Je vais rester ici, mais sois sans crainte, si le moindre danger se présente, je serai immédiatement à tes côtés.
La jeune fille acquiesça et entrepris d'escalader la colline, du côté qui restais dans l'obscurité, pour ne pas être vue. Elle entendait des bruits confus, qui se changèrent bientôt en une rumeur criarde et railleuse. En haut de la colline, elle avisa un large buisson épineux derrière lequel elle se dissimula pour apercevoir la scène. La table de pierre, au milieu du petit plateau entouré d'un cercle de pierres levées, disparaissait presque au milieu d'une foule qui braillait et crachait. Certaines créatures dans la foule portaient des torches, et les flammes éclairaient les visages grimaçants et les corps monstrueux. Gwen aperçut plusieurs minotaures et des nains, et de nombreuses créatures hybrides dont elle ne connaissaient pas le nom. Des hommes-sangliers, des reptiles inconnus, et des créatures difformes au visage humains et corps de chauve-souris. Tous avaient les yeux fixés sur la table de pierre, sur laquelle se tenaient Merlin et la sorcière. Le garçon, que Gwen ne voyait que de dos, avait l'air minuscule face à la femme presque géante qui avait troqué son armure contre une robe de peaux brunes, ses bras blancs et fins complètement nus. Dans sa main gauche elle tenait un poignard effilé.
« Regardez-tous, cria-t-elle à la foule avec une expression d'ultime cruauté, regardez bien, la fils d'Adam qui a échangé sa place avec celle d'un traître ! »
La foule éclata en rires mauvais, en insultes et en violences. Merlin ne bougeait pas.
« Tu donnes ta vie, susurra la Sorcière, mais trois enfants et un Lion sans crinière ne peuvent rien contre moi. Tu vas mourir. Et tu vas mourir en vain. »
Elle leva les bras, et soudain la foule immonde se tut. De chaque côtés de la table de pierre, des bêtes mi-femme mi-oiseau commencèrent à frapper sur de grand tambours à coups réguliers. Les battements résonnaient et se répercutaient dans le sol, et Gwen sentaient les vibrations jusque dans ses os. Le rythme s'accéléra, imperceptiblement d'abord, puis toujours plus rapidement. Les créatures dans la foule se mirent à taper du bâton, du pied ou du sabot sur le sol pour accompagner les femmes oiseaux, et au fur et à mesure que le rythme accélérait, ils se mirent à crier ou à grogner. Agenouillé au milieu de la table de pierre, Merlin ne bougeait pas. Les tambours devinrent si rapide qu'ils n'étaient plus qu'un énorme vrombissement. La Sorcière leva son poignard haut au-dessus de sa tête. Soudain les femmes oiseaux et la foule cessèrent de frapper. Il y eut une seconde d'un silence terrible et la sorcière plongea le poignard dans la poitrine du garçon. Merlin tomba sur le côté sans un bruit.
Un immense vacarme explosa alors, on hurlait, on sifflait, on feulait, on criait victoire, la voix aiguë et froide de la Sorcière riait aux éclats, mais Gwen n'y prêtait plus attention. Elle avait porté ses mains à sa bouche pour retenir son cri, et les larmes qui coulaient sans s'arrêter de ses yeux brouillaient sa vision, ne laissant que les tâches floues et jaunes dans la masse grouillante et brune. La jeune fille pleura longtemps, étouffants ses sanglots de peur d'être entendus malgré le brouhaha ambiant. Elle pleura jusqu'à ce que les voix se soient tuent et que les derniers monstres aient quittés la colline à la suite de leur Reine. Puis, lentement, la respiration entrecoupée, elle sortit de sa cachette et monta les quelques marches de la table de pierre. Merlin gisait encore là, sur le flan, sa tunique toute simple tâchée de rouge, les yeux ouverts. Les monstres ne l'avaient même pas touché. Gwen voulut se pencher, fermer ses yeux, mais elle n'arriva pas à bouger. Elle s'entoura de ses bras et se berça doucement, et laissa déborder la vague de détresse qu'elle avait contenue jusqu'ici. Elle sentit une présence à côté d'elle, et sans même se demander si c'était convenable, elle se serra contre Aslan et blottit sa tête dans sa crinière. Le Lion posa une patte dans son dos, et il la tînt longtemps, jusqu'à ce que ses épaules aient cessé de trembler. Finalement, il la laissa aller, et Gwen sentit qu'étrangement, elle était capable de tenir debout.
« Et maintenant ? demanda Gwen. Il faut prévenir Arthur et Morgana, il doivent savoir ce qui c'est passé. Il faut... »
Elle n'arrivait pas à dire « qu'on l'enterre ». C'était trop horrible.
« Malheureusement, fille d'Eve, répondit le Lion. Nous avons nous aussi beaucoup à faire. Il nous faut gagner le château de la sorcière, ou nos amis n'auront aucune chance devant elle. »
« Mais Merlin ? » s'écria-t-elle d'une voix suppliante.
Ils ne pouvaient pas l'abandonner... Qu'allait-il arriver à son corps s'ils le laissait comme ça derrière eux ?
« Je te promets qu'il ne risque rien ici, dit le Lion. Monte sur mon dos, enfant, en courant, je pourrais aller au palais et en revenir avant que le soleil ne soit à son zénith. »
La jeune fille obéit et s'assit à cheval sur le dos du Lion. Et Aslan s'élança. Gwen n'était jamais montée à cheval, et même dans ce cas, cela n'aurait rien eut de comparable. Aslan ne faisait aucun bruit contre le sol, et la jeune fille ne sentait pas de choc quand ses pattes touchaient le sol. Elle voyait le paysage de nuit défiler comme un rêve, et juste devant elle la crinière dorée du Lion volait comme les rayons d'un soleil. Ils traversèrent les landes du bords de mer, et les bois près de la rivière, gagnèrent les montagnes et arrivèrent enfin au lac, dont la glace avait fondu avec le printemps.
« Où se trouve le palais ? » demanda la jeune fille.
« Regarde son reflet dans l'eau, lui dit Aslan ».
La jeune fille se pencha depuis le dos du Lion pour regarder dans l'eau, et elle vit le palais renversé, comme un bouquet de stalactites suspendus au plafond d'une grotte. Et dès qu'elle l'eut vu, le palais apparut à la surface de l'eau au milieu du lac, et le pont de pierre qui y menait. Aslan reprit sa course et ils entrèrent dans la cour du château.
Gwen descendit du dos du Lion, et vit toutes les statues de pierre, figées en plein mouvements comme si elle ne demandaient qu'à s'ébattre à nouveau. Parmi elles se trouvaient un grand lion. Aslan s'en approcha et souffla doucement sur la figure du lion. D'abord Gwen ne perçut aucun changement, mais peu à peu, le lion reprenait ses couleurs, et sa crinière son lustre, et soudain son poitrail se souleva et le fauve prit sa première respiration depuis qu'il était en pierre. Une fois remis de sa surprise, il s'inclina devant Aslan puis devant Gwen, et rugit de joie et bondit dans toute la cour. Un par un, Aslan réveilla toutes les victimes de la Sorcière, et la cour du palais s'emplit de rire et de cris de joies, et le palais n'avait plus l'air aussi froid et effrayant. Gwen se laissa gagner par l'euphorie des créatures qui renaissaient après des années d'immobilité et de silence. Elle joua avec les animaux qui s'ébattaient, et dansa avec une naïade et courut avec un jeune centaure aux pattes frêles. Elle aperçut soudain un faune qui portait une écharpe rouge, et les premières histoires de Merlin lui revinrent à l'esprit. Elle s'approcha de lui. Le faune regardait autour de lui, tout étonné de voir, sentir et entendre à nouveau. Il remarqua Gwen et eut un rire nerveux.
« Vous êtes Monsieur Tumnus » dit-elle en sentant son visage se décomposer.
« L-Lui-même, répondit le faune en bégayant légèrement. Et vous êtes une amie de Merlin ? »
