Chapitre 13 : Entre le néant et la lumière

Dimanche fin de journée.

Castle a repris conscience mais il reste prostré, replié sur lui-même. Il est toujours près de la grille, sa main gauche est crispée sur les deux feuillets qu'il fixe sans les voir, l'autre enserre ce maudit collier. Parfaitement immobile il ne se préoccupe pas du temps qui passe, même son esprit est en pause, uniquement focalisé sur une seule idée, il ne partira jamais d'ici et il mourra dans cette demeure. Il fait nuit depuis un moment déjà et c'est automatiquement qu'il ferme les yeux lorsque la lumière jaillit dans la pièce.

Comme un animal effrayé il se met à trembler, c'est incontrôlable, irrationnel même et pourtant bien réel pour l'écrivain. Instinctivement il se recroqueville un peu plus, anticipant la douleur à venir, l'appréhension de ce qui l'attend, le terrorise encore plus que l'acte en lui-même. Et à cet instant précis il n'espère qu'une chose, mourir pour que tout s'arrête définitivement. C'est pourquoi il ne prête pas attention à la voix douce qui s'adresse à lui. Pourquoi écouter ce que cette folle lui dit?

Car, quoi qu'il fasse, quelle que soit sa situation, enfermé dans un cachot humide et sombre ou dans cette chambre, il est totalement à la merci de son esprit dérangé. Castle ne se reconnaît plus, jamais il n'aurait imaginé qu'il se laisserait abattre aussi vite. Il se sent plus que minable, ce qui n'améliore pas son état d'esprit, bien au contraire.

Lorsque les mains de sa tortionnaire s'activent sur le cadenas et qu'elles lui retirent le collier, il rassemble tout le courage dont il peut encore faire preuve et ouvre les yeux, bien décidé à l'affronter, peut-être pour la dernière fois. Pour lui dire que si elle veut le tuer, qu'elle ne se gêne surtout pas puisque, qu'il lui obéisse ou non, elle fera ce qu'elle voudra et que dans ces conditions il va arrêter d'écrire son cher roman.

Cependant son regard ne tombe pas sur celui de Kendra mais sur le visage inquiet de Katiana. Encore une fois la jeune femme est venue à son secours. Ses tremblements cessent d'un coup et Castle saisit la main qui lui caresse la joue.

- … merci.

C'est tout ce qu'il est capable de dire, alors il se passe une chose incroyable, surtout pour Rick qui n'a connu cela qu'avec une seule personne auparavant. Katiana ne lui a pas répondu, se contentant de lui offrir un sourire rassurant et une conversation silencieuse s'est instaurée entre eux. Leurs regards suffisent à faire passer ce qu'ils éprouvent et ressentent, les mots sont devenus inutiles. Est-ce pour cela que lorsque la jeune femme lui parle de nouveau le vouvoiement disparaît aussitôt?

- Viens, je vais t'aider à te relever Richard…

- Rick, s'il-te-plaît… appelle-moi Rick.

- D'accord, Rick. Depuis combien de temps es-tu là?

- Des heures… probablement, il faisait jour quand elle a…

- On va y aller doucement dans ce cas. Ton corps doit être bien ankylosé, si tu vas trop vite tu risque d'avoir des vertiges et de faire un malaise en te relevant brusquement et il faut aussi que tes membres retrouvent une circulation normale.

En effet il faut quelques minutes à Castle pour pouvoir bouger à peu près normalement. Katiana l'aide à s'asseoir sur le lit et prend place près de lui, alors il attrape machinalement sa main. Mais reste silencieux, le dos voûté, la tête baissée, il est totalement amorphe. Katiana ne dit rien et l'observe, si Kendra continue dans cette voie elle n'aura bientôt plus qu'une simple marionnette à manipuler. Elle voit bien que l'écrivain est au bord de la rupture, qu'il n'a plus la force ou plutôt l'envie de se battre, de tenir le coup face à sa situation.

- Rick… Rick?

Il ne réagit pas, il est perdu dans son propre labyrinthe mental, seule la chaleur de la main de Katiana dans la sienne lui permet de ne pas sombrer, le maintenant en équilibre instable dans la réalité. Ce n'est que lorsque la main libre de cette dernière vient se poser sur sa cuisse, effectuant une légère pression qu'il se rend compte qu'elle lui parle. Il est confus de ne pas l'avoir remarqué tout de suite. Il se redresse et la regarde.

- Désolé.

- Ce n'est rien. Je te demandais si tu voulais manger, je peux aller te chercher quelque chose si tu veux.

- Non, merci… je ne pourrai rien avaler de toute…

Il gémit subitement et se prend la tête entre les mains.

- Rick! Qu'est-ce-que tu as? S'inquiète aussitôt la jeune femme en posant une main sur son front. Tu es brûlant, allonge-toi! Dit-il tout en se levant pour lui laisser la pace.

- Je… j'ai mal à la tête… et ma vue est trouble.

- Je reviens, je vais voir s'il y a quelque chose pour te soulager dans la salle de bain.

- D'accord, dit-il en posant son avant-bras sur ses yeux.

Katiana fait le plus rapidement possible et revient auprès de lui, avec un tube d'aspirine, un verre d'eau et une petite bassine remplie d'eau fraîche. Elle pose le tout sur le chevet et s'assoit sur le bord du lit. C'est alors qu'elle voit les deux feuilles froissées que Rick tient dans sa main gauche. Quand elle les attrape pour les lui prendre, il a l'air surpris de les voir.

- Qu'est-ce-que c'est?

- Rien d'important… les réponses de mon agent et de mon éditrice. Je les lirai demain, explique-t-il en la laissant les prendre.

- Bien.

Elle va les poser sur le bureau et revient près de lui.

- Tu serais mieux dans le lit, je vais t'aider à te déshabiller, ensuite tu prendras deux aspirines.

- Hum…humm.

Cinq minutes plus tard c'est chose faite, il avale les deux comprimés sans rechigner et cale sa tête sur les oreillers. Il a l'impression que sa tête va exploser, il a de vifs élancements qui lui engendrent une douleur à peine soutenable. Rick a les yeux fermés, mais la présence de la jeune femme à ses côtés le rassure, il entend tout à coup un bruit d'eau que l'on remue et n'a pas le temps de demander ce que c'est, qu'il ressent un certain soulagement quand elle pose un linge humide sur son front.

- Merci Katia.

- De rien Rick. Je vais te chercher un somnifère, j'en ai dans ma chambre, tu vas en prendre un. Voyant qu'il s'apprête à protester, non, ne t'inquiète pas, ils sont assez léger, mais ça te permettra de te détendre un peu et de dormir malgré ton mal de tête et ta fièvre.

- Non… pas de drogue… je… et si… si elle revient pour…

- Calme-toi Rick, ça va aller, dit-elle en lui caressant la joue. Elle ne peut rien te faire si tu dors, tu comprends. Ce qu'il lui plaît c'est de voir la peur et la douleur qu'elle engendre, si tu ne peux pas réagir, elle ne te fera rien. Elle n'aura aucun intérêt à s'en prendre à toi.

Peu à peu, l'écrivain se calme, il a confiance en elle et finit par accepter. Katiana lui promet de faire vite. Il soupire, il ne se rappelle pas avoir jamais eu aussi mal à la tête, même après une cuite. Il entend un léger raclement de gorge et relève automatiquement la tête pensant voir Katiana revenir mais son regard tombe sur un parfait inconnu. L'homme est planté juste devant la porte, côté couloir et le fixe, son visage est impassible. Voilà qui est nouveau et cela perturbe Castle, qui peut bien être ce type. Il est sur le point de lui demander lorsque ce dernier s'écarte pour laisser passer la jeune femme. Une fois que cette dernière l'a rejoint, il montre le gars du menton.

- Qui c'est?

- Le fidèle toutou de ma sœur, Ed, un sale type.

Castle voit le visage de Katiana s'assombrir alors qu'elle prend le linge pour l'humidifier de nouveau.

- Que se passe-t-il Katia? Pourquoi il est là?

- Il a toujours été là Rick, jusqu'à présent tu ne l'avais pas vu, mais à partir de demain, elle hésite et respire un grand coup avant de poursuivre. À partir de demain c'est lui qui se chargera de t'apporter à manger et qui te surveillera.

- Quoi! Non, tu vas me laisser, tu pars? Panique-t-il aussitôt.

- Non, je ne pars pas, mais nous devons retourner nous occuper de l'entreprise toutes les deux. C'est pourquoi il est là. Nous sommes en pleines négociations pour divers contrats et nous ne pouvons pas rester absentes plus longtemps. Et puis, vois le bon côté des choses, si Kendra n'est pas là, elle ne pourra rien te faire.

- Mais lui?

- Oh il ne te touchera pas, il a bien trop peur de ma sœur. Rassure-toi, je serai là le soir, je viendrai te voir.

- Promis?

- Oui, je te le promets. Maintenant avale ça, parfait. Ah, je t'ai rapporté ceci, dit-elle en lui tendant un objet.

- Ma montre? Mais…

- Ne t'inquiète pas, elle ne dira rien. Essaie de dormir maintenant, dit-elle en se levant.

Elle n'a pas le temps de faire un pas qu'une main lui saisit le poignet.

- Reste! S'il-te-plaît Katia.

- D'accord, accepte-t-elle en revenant s'asseoir.

Une demi-heure plus tard, l'écrivain s'est endormi. Elle dépose un baiser sur sa joue et quitte la pièce, prenant soin de tout verrouiller derrière elle. Ed s'éclipse sans un mot et quelques minutes plus tard se rend dans la salle de contrôle où il retrouve Kendra.

- Alors? On commence quand? Demande-t-il d'une voix neutre.

- Demain soir, il est prêt.

- Vous êtes sûre que ça va marcher?

- Pas à 100% mais avec la drogue que je lui mets dans son café et son état psychologique, je dirai qu'un échec est fort improbable. Il sera bientôt tout à moi, termine-t-elle avec un large sourire.

Lundi matin 11ème jour.

Lorsque Castle se réveille, il se sent vaseux, machinalement il attrape le tissu qui lui recouvre en partie le visage. Il lui faut quelques secondes pour se rappeler ce qu'il s'est passé la veille. Doucement, il s'assoit sur le bord du lit et tend la main pour prendre sa montre sur la table de nuit. Il est presque deux heures de l'après-midi, le somnifère a fait son effet de toute évidence, tout comme les aspirines, son mal de tête, bien que n'ayant pas totalement disparu, est supportable. Il saisit le tube et se dirige dans la salle de bain, il en avale deux autres avant de prendre sa douche et se changer.

Il n'est pas au mieux de sa forme et ne cesse de penser à la douce Katiana, sans son intervention, serait-il toujours prostré par terre. Sans aucun doute c'est certain, encore une fois, il se dit qu'il lui doit beaucoup. Il retourne dans la chambre et voit le plateau, il va le chercher et grimace, Ed ne s'est pas donné de mal, il a juste préparé deux sandwiches et un thermos de café. L'écrivain soupire en le prenant, c'est toujours mieux que rien. Comme à son habitude, il sort sur la terrasse et tout en mangeant, il repense à ce que lui a dit Katiana dans son ancienne cellule «même si ça ne va pas, accrochez-vous à ce qui vous définit, l'écriture».

Castle doit bien reconnaître qu'elle a raison, écrire est une partie de sa vie et tant qu'il sera capable de le faire, il se sentira vivant et peu importe le sujet. Et puisque depuis hier il sait que quoi qu'il fasse Kendra fera de lui ce qu'elle voudra, autant terminer ce foutu roman, si pour lui c'est bénéfique. Il rapporte le plateau tout en laissant le thermos sur la table. En récupérant le portable il aperçoit les deux feuilles.

- Mais quel con! Comment j'ai pu oublier ça! S'exclame-t-il. Peut-être parce que tu n'étais pas vraiment toi-même hier soir, se répond-il aussi sec.

L'écrivain secoue la tête dépité, décidément s'il continue à parler tout seul il ne va pas tarder à être bon pour l'asile. Malgré tout c'est avec une certaine fébrilité qu'il retourne s'installer dehors. Dans un premier temps, il allume le PC, ouvre le document avec le roman et débute deux autres dans lesquels il recopie rapidement les deux lettres. Puis il met les deux textes côte à côte, si comme il espère Kate a compris son message, il y a fort à parier qu'elle aura employé la même technique pour lui répondre. Il observe les lettres un instant puis commence à effacer tous les mots qui ne sont pas en commun et surtout dans le même ordre. Après cette première sélection, il ôte ceux qui n'ont aucun sens ou suite logique et finit enfin par avoir un texte clair.

« Rick,

J'ai compris ton message je fais mon possible pour te retrouver trois meurtres liés à toi n'abandonnes pas Je t'aime »

Castle lit plusieurs fois d'affilées cette petite phrase, des larmes coulent une nouvelle fois sur ses joues mais se sont des larmes de joie, de soulagement et d'espoir. Un flot de sentiments le submerge et il a beaucoup de mal à y mettre de l'ordre. Une seule chose domine tout le reste, Kate Beckett lui a dit « je t'aime ». Il connaît bien sa muse et il sait qu'elle n'a pas dit cela à la légère, avouer ses sentiments est une chose difficile pour elle. Tout comme elle le connaît, elle a su qu'il avait besoin d'une bouée de sauvetage à laquelle se raccrocher et quoi de plus efficace que de reconnaître son amour pour lui. Et il doit bien admettre que ça fonctionne à merveille, tout d'un coup ses doutes, ses peurs se sont envolées comme par magie.

Par contre, elle confirme bien que trois personnes sont mortes et à cause de lui. Même si c'est indirectement il ne peut s'empêcher de se sentir responsable. Pourtant cela aussi lui redonne espoir car si Kate enquête sur ces affaires alors il sait qu'elle le retrouvera car c'est la meilleure, surtout épaulée par Ryan et Esposito. En retrouvant l'assassin, ils arrêteront Kendra puis ils viendront le libérer et son cauchemar cessera.

Il supprime rapidement les deux documents et se plonge dans l'écriture de l'aventurier milliardaire et de la femme d'affaire avide d'émotions fortes. Castle est rasséréné par ce message d'espoir. Il espère que Paula et Gina lui enverront bientôt un mail, avec un peu de chance il pourra y répondre et envoyer un nouveau message mais en attendant, il va essayer de mettre le plus possible l'histoire de Katiana et de sa sœur dans le roman. Il se dit que Kate sait qu'il se sert de la vie réelle des personnes qui lui inspirent ses livres pour créer la vie de ses personnages. Peut-être que certains détails l'aideront dans ses investigations.