« Je me cache d'une chose que je ne vois pas.
Je fuis une chose qui ne me suit pas.
»


Qui garde les gardiens ?

Chapitre 13


Les minutes défilaient sans discontinuer et la situation semblait s'être figée dans une éternité dérangeante et injuste. La même scène de torture paraissait recommencer à l'infini, violentant l'âme et paralysant même les gestes les plus simples. Une peinture obsédante, ténue, hargneuse. Incapable de détourner le regard, Aragorn entendait son cœur battre, il ressentait son rythme étrangement calme et régulier – presque trop lent. Il n'entendait plus que cela. Il fixait, incapable de lui venir en aide, le visage d'Yselda déformé par la douleur, qui hurlait à en briser l'univers de ses cordes vocales tant son corps lui donnait l'impression de brûler.

Et cependant, Aragorn ne l'entendait pas : quelque chose l'avait rendu sourd.

La souffrance de la jeune femme était déchirante, ses vaines tentatives affligeantes. Et cependant, il ne pouvait la faire cesser. Ce n'était pas normal qu'Yselda se débattît ainsi. Les guérisseurs s'efforçaient au mieux de la maintenir immobile, mais la force qui animait les membres de la blessée était telle qu'ils peinaient à même simplement la saisir. Plus sauvage qu'une bête, plus démenée qu'un cheval fou, la jeune femme était insaisissable. Le plus adroit du groupe s'échinait à psalmodier des formules de soin et d'apaisement mais sans grand succès apparent. Ses sourcils froncés témoignaient de sa frustration et de ses craintes grandissantes. Allaient-ils échouer à trouver leur gardien ?

L'espace d'un instant, Aragorn se demanda s'il avait fait le bon choix en laissant cette situation arriver. Il se demanda si, dans sa volonté de paraître irréprochable aux yeux de ses sujets, il n'avait pas au contraire commis la plus grande erreur dont il ne pourrait jamais se repentir. Aurait-il permit à Yselda de trouver au fond d'elle-même la volonté nécessaire à la lutte qui lui manquât pour s'en sortir en vie s'il lui avait parlé ?

Que les dieux lui viennent en aide…


La douleur était si grande que j'avais l'impression que l'on cherchait à arracher une partie de mon être à mains nues, sans savoir quel bout prendre. La jointure de mon épaule brûlait comme si elle eût été le cœur même de la montagne du Destin, et le mal progressait insidieusement sans rencontrer la moindre barrière. Quelque chose en moi disparaissait peu à peu, remplacée par une sensation de vide étrange. Je ne pouvais pas l'ignorer… Ça me grignotait sans vouloir s'arrêter ni me laisser le moyen de protester. Je voulus implorer grâce mais ma voix ne m'obéit pas, de la même manière que si elle ne m'eut pas comprise. Je m'essoufflais de plus en plus dans ma lutte, cherchant désespérément à glaner de l'air partout où je le pouvais, mais il semblait à chaque fois que la moindre parcelle du monde ne m'en offrait pas assez. Ma cage thoracique se contractait obstinément, refusant d'aspirer cet air trop épais et trop sec. Ma respiration finit par s'éteindre et je m'évanouis.

Je repris conscience avant même d'ouvrir les yeux, si étrange que cela fût. C'était une sensation bizarre que celle de se retrouver plongée dans ses propres ténèbres, consciente de sa propre obscurité. Il me fallut quelques secondes pour me remettre en tête les derniers événements et me rendre compte que je ne ressentais plus aucun mal. Une chose avait indéniablement changé en moi, une chose qui n'avait pas de nom, ni de forme. C'était moi, cependant je me sentais étrangère à mon propre corps, comme si j'eusse dû le partager avec quelqu'un. Je voulus ouvrir les yeux mais ne le pus pas. On me l'en empêchait. On ? pensai-je, suspicieuse. Etais-je morte ?

Je ne me sentais pas seule...

Non, tu ne l'es pas en effet.

Mon cœur rata un battement et mes sourcils se froncèrent. Je reconnaissais cette voix, bien qu'il se fût écoulé un temps certain depuis la dernière fois que je l'avais entendue. Elle m'avait manqué, terriblement, trop cruellement. Une voix grave, parfois froide, qui faisait se dresser les poils des bras telle la brise de l'hiver approchant. Une voix revigorante, forte et rythmée. Une voix qui inspirait la confiance et la volonté. La voix qui m'avait tout enseigné et tout appris.

La voix d'Ashlam.

Chaque chose en son temps, Yselda, m'intima-t-il d'un ton doux. Tu vas d'abord devoir te lever et dire à ceux qui sont à ton chevet que tu es en vie et que tu vas bien. Ensuite ils t'expliqueront, moi-même je ne le puis pas. Pas tout à fait.

Je voulus protester mais Ashlam parut avoir disparu. Une telle chose était-elle réellement possible ? N'étais-je pas sujette à quelque rêve ou illusion juste avant de passer dans l'au-delà ? Comment pouvais-je être sûre de ce que je vivais ?

Je me concentrai, essayant de percevoir sa présence quelque part, mais je ne pus que reprendre le contrôle de mon propre corps, ce qui contribua à me rassurer. Avec précaution, j'ouvris les yeux…. Ou plutôt, un œil. Je découvris que l'autre était en réalité bandé. La lumière vive m'aveugla l'espace d'un instant et m'obligea à cligner de l'œil plusieurs fois. On remua vivement autour de moi, toutefois on ne prononça aucune parole. Une fois que mon œil unique se fut accoutumé à la luminosité, je distinguai des visages familiers – les mêmes que ceux qui avaient siégé au conseil. Les mêmes que ceux qui m'avaient fait subir cela. Les mêmes que ceux qui m'avaient trahie.

Faramir, Aragorn, Legolas et ce magicien… Gandalf, étaient à mon chevet et entouraient mon lit. Des êtres auxquels je croyais pouvoir me fier bien qu'ils n'eussent pas confiance en moi. Pouvais-je encore les croire ? Comment se fit-il qu'ils fussent encore là ? Qu'avaient-ils à me demander, ou même à me dire, que je ne susse pas déjà ?

Mon instinct me fit reculer plus profondément dans mes oreillers et mes couvertures, et la douleur qui résulta de mes mouvements m'arracha une grimace amère. Mon regard tomba vers mon épaule meurtrie sur laquelle un bandage finement appliqué recouvrait ma blessure. Je relevai les yeux vers eux, incrédule. S'ils n'avaient pas voulu me tuer, qu'avaient-ils voulu faire ? Aragorn fut le premier à se redresser, témoignant de son regard un véritable soulagement. Cela ne me réconforta pas.

Vous avez donc survécu, murmura le magicien.

Est-ce que cela vous surprend ? demandai-je, sévèrement.

Gandalf afficha une mine contrite et je n'allais pas m'en excuser. J'étais en colère, trahie et déçue. Comment voulait-il que je réagisse ?

Je vais être honnête avec vous, je vous le dois bien je le crois: je n'étais pas sûr de mon succès lorsque j'ai entrepris cette expérience, avoua-t-il avec une légère hésitation. C'est un véritable soulagement de vous compter parmi nous en ce jour, et je dirai même que c'est une véritable bénédiction. (Il s'écoula un temps avant qu'il ne reprît) Je crois que nous avons des choses à vous dire. Des choses qui ne doivent plus demeurer dans l'ombre pour le bien de tous.

J'adressai un regard interrogatif au reste des individus présents mais aucun n'eut suffisamment de courage pour le soutenir. La tension était palpable, étouffante, l'ambiance était devenue subitement plus lourde à supporter – presque insoutenable. Je reportai toute mon attention vers le magicien, l'air plus vieux qu'il ne le paraissait – assis de cette manière, son bâton à la main, il avait vraiment l'air d'un vieil homme. D'un simple vieillard…

Gandalf me raconta tout ce qu'il savait, tous ses projets et ce que l'on attendait de moi. Il me confia que je devrais assumer le rôle de gardien en même temps que celui de guide – que je le voulusse ou non. J'aurais voulu protester et même refuser, pour la simple et bonne raison qu'ils ne m'avaient pas consultée avant. Je voulais juste avoir le plaisir de voir ce que cela leur ferait si leur plan si bien ficelé se retrouvait contrecarré par leur pilier principal : moi. Tout ceci, je ne l'avais pas demandé.

Pourquoi devrai-je accepter de tenir ces rôles ? demandai-je si doucement qu'ils durent se pencher pour m'entendre. Pourquoi devrai-je le faire pour vous ? repris-je plus fortement. Qu'avez-vous fait pour moi ? Vous ne vous figurez pas un quart des choses que j'ai endurées jusqu'à présent, vous n'avez fait qu'écouter et prendre des dispositions dans lesquelles vous n'êtes pas impliqués. Personne n'aimerait avoir à se salir les mains, et pourtant il le faudra bien pour atteindre notre but. Je ne pourrai pas le faire seule, mais ça, vous ne l'avez pas pris en compte. Et au fond, cela vous importe peu parce qu'en cas d'échec, vous aurez quelqu'un sur qui faire reposer vos blâmes, vos reproches et même votre sanction. Qu'allez-vous faire si je refuse de vous aider ? Allez-vous mettre à l'épreuve une autre victime ?

Soignez vos paroles, il y a des limites à ne pas dépasser, Yselda, me mit en garde Faramir.

Tu oses parler de limites devant moi ? m'indignai-je en me relevant presque sur ma couche. Tu prétends me dire que je vais trop loin, alors qu'une partie de mon corps a rejoint la mort ? C'est vous qui avez dépassé les limites, mes propres limites, et vous les avez même abolies.

Leur témoigner du respect n'avait plus lieux d'être. Je vis Legolas frémir et la colère continua de croître en moi à mesure que je laissai les mots fuser. Je ne pouvais plus m'arrêter, j'éprouvais ce besoin cruel de vider mon sac, de leur dire à quel point je souffrais et combien j'étais seule…

C'est donc ainsi que vous protégez votre royaume ? lançai-je en pointant vers Aragorn un index accusateur. En sacrifiant vos sujets ?

Yselda, écoutez, je…

Je n'en ai plus rien à faire, coupai-je en secouant la tête. Quoi que vous ayez à dire pour vous justifier, cela ne m'importe plus. C'est trop tard maintenant.

Mais vous avez juré de protéger le roi et son royaume, rappela Legolas, traversé par une étincelle de courage. Vous avez prêté serment. Vous devez tenir votre promesse... et nous vous avons donné les moyens de le faire en procédant ainsi.

Et n'est-ce pas ce que vous avez tous promis de faire ? rétorquai-je en laissant mon regard voguer d'un individu à l'autre. N'est-ce pas ce que vous tous vous avez juré en prenant les armes ? répétai-je avec plus de vigueur, d'une voix pleine de reproches. Pourquoi devrai-je supporter pour vous le poids de vos propres promesses ?

Parce que nous avons confiance en vous, vous nous avez prouvez de quoi vous êtes capable, répondit Aragorn en se levant de son siège pour poser sa main sur la mienne. Vous ne serez pas seule Yselda, Gandalf vous formera et… les autres ne vous laissera pas affronter tout ceci seule. Faites-nous seulement confiance, si dur que cela semble être à cette heure.

Je ne sais pas si je pourrai, reconnus-je en baissant les yeux.

Il le faudra bien, ajouta Faramir avec quelque réticence. Nous ne serons plus en sécurité pour très longtemps, ce n'est plus qu'une question de temps avant que les premières manifestations du mal n'apparaissent. Les créatures de la nuit vont se rassembler dès lors qu'elles seront au courant qu'un portail peut être ouvert… Ils tenteront le coup, j'en suis persuadé. D'ici peu de temps, quelqu'un va tenter de ramener à la vie le Seigneur des Ténèbres, ou pire encore…

Je ne pouvais ignorer le fait que Faramir eut raison à ce sujet. Et je ne pouvais ignorer non plus que je me montrerais égoïste à cause d'une simple affaire d'orgueil, de fierté blessée, si je refusais d'apporter ma contribution. Car il ne s'agissait pas seulement du Gondor mais de toute la Terre du Milieu si Sauron venait à revenir. Tout ce qui avait déjà été fait une fois, tous les sacrifices durement consentis, tout ceci n'aurait servi à rien si je tournais le dos à cette possibilité qui m'était donnée de pouvoir faire quelque chose.

Si je ne voulais le faire ni pour eux ni pour moi, au moins devrais-je le faire pour tous les autres, pour des individus comme Callan ou Walda. Pour des gens qui méritaient de vivre heureux et libres. Je ne pouvais pas leur refuser cela, pas après tout ce qu'ils avaient accepté de faire pour moi. Je considérai les visages tournés vers moi, cherchant une échappatoire que je savais pertinemment ne pas trouver. J'inspirai profondément une dernière fois avant d'hocher la tête:

Fort bien, murmurai-je. Faisons cela ensemble. A une condition seulement.

Laquelle ? demanda Aragorn.

Une fois que tout ceci sera passé, si je suis encore en vie, ne me demandez plus rien du tout. Jamais. J'ai assez donné pour votre condition à tous. J'aimerai pouvoir vivre ma propre vie comme je l'entends, si cela m'est encore possible.

Aucun ne pipa mot ; ma requête était légitime. Au fond de moi, je me régalais de leur gêne, je prenais plaisir à les voir éviter mon regard, choisir les bons mots, discerner quelle était la bonne attitude. Comme si cela leur importait vraiment…

Soit, déclara Gandalf en se relevant, faisant claquer son bâton sur le sol. Lorsque vous serez remise sur pieds, nous pourrons commencer votre entraînement. D'ici là, je m'en vais consulter des individus expérimentés afin de m'aider à vous épauler du mieux possible dans votre formation. En attendant, je vais faire venir Querenah pour qu'elle vous enseigne ce que vous devez savoir.

Et sur ces bonnes paroles, tous sortirent, et ce fut comme une libération. Quelques secondes après cependant, une mage elfe vint toutefois prendre leur place. Celle-ci avait le visage fin et délicat et d'immenses yeux vert clair. Ses cheveux cascadaient dans son dos et lui battaient les reins, sans aucune attache. Encore une beauté semblable à celles de son espèce, et cependant il y avait quelque chose chez elle de différent. Son sourire était plus sincère, ses yeux plus brillants, ses gestes plus doux. Sa présence avait quelque chose de rassurant de tous ceux qui avaient arpenté ma chambre jusqu'à présent, elle était celle à qui je pourrais accorder ma confiance si j'en ressentais le besoin. Elle s'assit sur ma couche et me regarda quelques instants, estimant mes forces et si je saurais l'écouter.

Vous avez meilleure mine que je l'escomptais, signifia-t-elle en me tapotant amicalement la cheville. Je n'espérais pas que vous vous en sortiez si bien, pour tout vous dire. Lorsque j'ai eu vent de votre cas, chaque fibre de mon être tremblait à l'idée que vous pourriez être la première à passer le cap et à réussir. Tout ceci n'était que des légendes, vous comprenez. Je suis honorée de me tenir ici devant vous et de pouvoir vous renseigner sur votre propre état. Je m'appelle Querenah.

Yselda, répondis-je en tâchant d'assimiler au plus vite chacune des paroles qu'elle venait de prononcer.

― Je ne vais pas vous mentir, la formation qui vous attend sera bien plus difficile à suivre que celle que vous avez due endurer pour devenir le soldat compétent que l'on vous prétend être. Nous serons quelques-uns à vous guider, à vous montrer comment faire et vous transmettre le savoir ancestral dont nous sommes les gardiens, mais cela ne rendra pas les choses plus faciles je le crains fort.

― Si vous êtes aussi puissants que vous semblez l'être, pourquoi avoir besoin de quelqu'un comme moi ? interrogeai-je.

Vous êtes bien placée pour savoir que l'on ne se bat qu'avec des ennemis dont la puissance égale la nôtre. Où donc serait la gloire à triompher de plus faibles ? renchérit-elle avec un doux sourire. Cependant, il nous faut parfois des armes un peu particulières et des individus un peu particuliers pour les manier. Vous êtes les deux à la foi, Yselda, et c'est pourquoi nous avons besoin de quelqu'un comme vous. Vous êtes pleine de force, d'audace, de puissance… Toutes ces choses qui se combinent en votre être seul, toutes ces choses qui, à l'heure actuelle, ne trouvent plus d'écho assez puissant en nous. Nous n'avons plus d'idéaux à remplir, plus rien à viser, car pour la plupart d'entre nous, nous sommes déjà au sommet de tout ce que l'on peut atteindre ou souhaiter. Cela ne servirait à rien de vouloir ce que nous ne pourrions gagner. Notre chemin est déjà tracé, le vôtre est encore à déblayer.

Nous discutâmes encore un long moment. Un moment durant lequel je compris pourquoi j'étais celle qu'ils avaient choisie, pourquoi je devais assumer le poids du destin et me faire porte-parole de l'espoir. Un moment durant lequel je repris confiance au point de me dire "Oui, je réussirai." Mais en avais-je vraiment envie ?

°Oo°oO°

C'est étrange, je ne vais pas le nier, lui dis-je.

De me savoir mort et de me parler quand même ? répondit Ashlam d'une voix bourrue. Crois-moi, c'est moins étrange que de penser trouver le repos de l'âme et d'au final devoir quand même converser avec toi ! L'on m'avait longtemps vanté l'éternel sommeil, je pense que l'on s'est tous fourvoyé à son sujet…

Ils m'ont dit que si je touchais l'épée et que j'ouvrais les yeux… les deux, je serais capable de voir tant le vrai monde que celui des morts, de combiner les deux visions, expliquai-je en retirant la main de mon œil que je conservais fermé.

Pour le moment tu l'as fermé, donc ?

Oui. Je ne vois pas le monde… réel, si l'on peut dire. Je ne vois qu'un univers plus ou moins informe aux couleurs pâles dont certaines formes se distinguent plus que d'autres. Je ne peux pas me battre dans cette situation, pas en ne sachant pas où est-ce que je frappe.

J'aurais dû t'apprendre à te battre les yeux fermés, maugréa Ashlam.

Je finirai bien par m'y faire au bout d'un moment, je suis supposée être instruite à ce sujet d'ici peu de temps. Ne t'inquiète pas Ashlam, je saurai me débrouiller peu importe la situation. Je suis destinée à cela.

Ne confonds pas ta destinée et ton destin, Yselda, m'avertit-il, et je pouvais presque le voir pointer l'index en direction de mon front. Les deux mots ont la même forme mais n'ont pas le même sens. Ta destinée est ce tu es censée devenir si tu suis un certain chemin. Ton destin est ce que tu deviendras vraiment, et parfois sans tenir compte de ta destinée.

Je ne saisis pas tout à fait ce que cela veut dire, admis-je en baissant la tête.

Prenons ton cas : ma formation aurait dû te permettre de devenir le plus important soldat de cet âge, et peut-être même entrer dans la légende. Des récits fabuleux auraient pu être écrits sur ton compte, tu aurais pu inspirer des jeunes enfants. Tu étais destinée à devenir ce brillant soldat. Mais après ce qui t'es arrivé, il s'avère que tu deviendras le gardien de la frontière entre deux mondes, le guide des vivants et des morts, et ce jusqu'à la fin de tes jours. Le destin en a donc décidé autrement. Et comme tu peux le voir, il ne correspond pas toujours à la destinée. Le destin, à la différence, devra nécessairement arriver. Il est divin et inéluctable, Yselda. Tu ne le fuiras pas. Ce qui est arrivé devait arriver.

Peut-être bien…

Je n'étais pas tout à fait convaincue par cet état d'esprit, mais cela me donnait malgré tout matière à réfléchir. Je ne fuirais pas mon destin, je ne le pourrais pas. Je remis le cache-œil qu'ils m'avaient passé, fatiguée d'avoir à me concentrer pour garder mon œil valide fermé. J'informais Ashlam de ce que m'avait dit Quenerah à mon sujet et mes nouvelles aptitudes. Mon ancien maître d'armes semblait aussi confus que moi mais promit d'essayer de m'aider du mieux possible.

Nombreux étaient ceux qui promettaient de m'aider. Très peu seraient ceux qui le feraient vraiment, et je n'étais pas capable de déterminer qui ferait partie de ce faible nombre. J'étais déjà lasse avant même d'avoir commencé l'entraînement que l'on me destinait, je ne me sentais pas d'avoir à combattre un ennemi que je ne connaissais pas. Qui était-il, celui qui nous menaçait ? Nous ne savions rien de lui, il ne s'était pas même manifesté. Se battre contre des ombres, des fantômes… était-ce vraiment utile à ce stade ?

Faire étalage de la puissance nous évite parfois d'avoir à nous en servir, me rappela Ashlam.

Je maugréai et Ashlam étouffa un rire moqueur. Je n'avais pas la chance d'être morte, moi. Et mon but était justement de ne pas l'être.

Pourquoi es-tu parti, Ashlam ? murmurai-je après un temps. J'ai encore besoin de toi… J'ai l'impression de ne pas savoir vers qui me fier, tous ceux à qui je m'adresse me tournent le dos. Mes succès me rapportent bien peu et mes échecs me coûtent beaucoup trop. Je me rends compte que ce qu'ils attendent n'est pas ce que je souhaite moi-même. Je me suis trompée, je me suis aveuglée. Voilà pourquoi je suis dans cette situation. Ce n'est pas à cause d'une quelconque destinée ou d'un quelconque destin, mais à cause de ma propre erreur. Et cela fait d'autant plus mal quand on s'en rend compte.

Je ne voulais plus de tout cela, répondit-il doucement. Ce que tu vis… Je ne voulais pas le vivre à nouveau, et je n'aurais sans doute pas supporté de tenir le rôle qu'ils t'ont attribué. J'ai fait preuve de lâcheté, Yselda. J'ai déserté. Et tu veux savoir le pire ? Je n'en ai pas honte du tout. Je n'éprouve pas de pincement au cœur, je n'ai pas le poids des remords qui m'accablent ni des voix intérieurs qui me sifflent des reproches. Ma conscience va très bien. Je me sens bien, Yselda. Et c'est cela qui me fait honte.

Mon corps se couvrit de frissons à ses dernières paroles, comprenant trop bien ce qu'il sous-entendait. Moi aussi, j'avais désiré fuir, et sur l'instant, je n'en avais éprouvé aucune honte ni aucun remords. J'avais été cependant bien trop emplie d'humanité pour aller jusqu'au bout de mon projet, je n'avais pas été assez résolue. Mais je n'avais pas vécu aussi longtemps qu'Ashlam pour en être fatiguée. Si j'avais vu autant de choses que lui, si j'avais enduré un quart des choses qu'il avait subie… Aurais-je tenu le coup aussi longtemps ? Je ne parierais pas là-dessus. Je n'étais pas aussi forte que tous semblaient se le figurer. Je le savais – et peut-être qu'eux aussi. Je n'étais qu'une figure de proue… Je ne pouvais donc pas blâmer l'attitude d'Ashlam: si puissant que soit un homme, il ne peut pas tout endurer.

Je vais laisser te reposer à présent. Demain sera une dure journée et tu n'es pas encore habituée à ta nouvelle situation. Bonne nuit, petite.

Bonne nuit, Ashlam.

Et je le sentis disparaître. La forme de sa silhouette s'évapora et le sentiment de présence s'évanouit. Je me retrouvais seule à nouveau et j'en fus ravie. Je crois que de toute ma vie, je n'avais jamais autant souhaité être seule. Même si je ne le serais plus jamais vraiment…

°Oo°oO°

Gandalf vint dès les premières lueurs du jour dans ma chambre, mon épée à la main. J'étais levée depuis quelques minutes à peine, ne trouvant plus le sommeil. Il crut bon de m'apprendre que mon ancien geôlier avait été livré à une commission spécialisée afin d'être pris en charge, reclus dans un endroit où il ne pourrait plus jamais nuire. Etrangement, cela ne m'émut pas : je me sentais très étrangère à son sort, comme si tout ce qu'il m'avait fait subir était en réalité arrivé à un autre qu'à moi.

Je fis en sorte de ne pas me montrer désobligeante et d'obéir docilement à ce qu'il me demandait de faire. Il était vain de se battre contre son propre camp et de rendre plus difficile encore un partenariat qui l'était déjà suffisamment.

L'entraînement commença ainsi doucement mais s'intensifia à mesure avec une vitesse vertigineuse, si grande que j'eus grand peine à le suivre clairement. Je réussis à convoquer plusieurs esprits en faisant appel à ma force et à l'épée, sous le conseil avisé de Gandalf : je réunis autour de moi des personnes qui m'étaient chères et des individus que je n'avais jamais vus de toute ma vie. Des gens qui répondaient à mon appel sans que je ne susse pour quelle raison, qui me tendaient la main sans trop savoir pour quoi. Que cherchaient-ils ? Qu'espéraient-ils que j'étais supposée pouvoir leur offrir ?

Je ne pouvais pas encore parler avec plusieurs d'entre eux en même temps, cela me demandait pour le moment beaucoup trop d'énergie et de concentration : je devais absolument me focaliser sur l'épée, la serrer fermement entre ma main évanescente et faire le vide dans mon esprit. Or si je devais nécessairement procéder ainsi à chaque fois, j'aurais tôt fait de mourir avant même d'engager un vrai combat. Le magicien m'assura que les choses changeraient sous peu, pour peu que je tinsse ma formation avec la même assiduité. Son assurance était plus poignante que lors de nos dernières entrevues, ses gestes étaient moins indécis, ses paroles plus spontanées. Il avait véritablement foi en ma réussite. Pour la première fois depuis que je l'avais vu, il avait une vraie confiance en moi.

Les jours se succédèrent ainsi pendant au moins deux mois, les maîtres défilant à mon chevet – parfois au-dehors, quand j'étais dans mes meilleurs jours –, me gratifiant chacun d'un savoir nouveau et de pratiques supposées inédites. Aucun d'entre eux toutefois ne semblait véritablement certain que ce qu'ils m'enseignassent fonctionnerait à la perfection lorsque j'en userais, dans la mesure où aucun d'entre eux n'avait été confronté à cette nécessité.

Les journées me laissaient particulièrement épuisée : je n'avais plus la force de me rendre à l'auberge de Walda bien que l'envie m'en pressât. Je voulais tous les revoir, comme je le leur avais promis en signant mon retour parmi eux, et peut-être aussi croiser de nouveau Callan. La joie qui avait fait briller ses yeux m'émouvait chaque fois que j'y repensais et je sentais mes joues se couvrir d'une légère rougeur au souvenir des choses qu'il m'avait dites ce jour-là. Quand sa main avait tenu la mienne, j'avais oublié l'avenir – à moins qu'il ne m'eut emmenée si loin que la nostalgie du futur m'avait envahie… Sur l'instant, il n'y avait eu que lui et moi, la musique et nos rires. Et ciel, que cela avait été bon et si précieux, si unique…

Je voulais revivre cet instant, même seulement une fois. Je voudrais pouvoir me dire d'ici quelques temps que j'avais touché le bonheur du bout du doigt, que je l'avais effleuré et que j'avais senti sa caresse pareille à un vent d'été parcourir ma peau. J'avais envie de le revoir… et lui expliquer ma situation, lui dire que je serais une fois de plus absente pour un long moment et que m'attendre n'était rien de plus que futilité. Qu'il devait m'oublier et partir, s'en aller vadrouiller dans chaque contrée de monde, observer les civilisations grandir petit à petit et le soleil se coucher chaque jour à un endroit différent, aux côtés d'une autre… Cela me fendait légèrement le cœur et l'emplissait d'une tristesse langoureuse.

Il était tard ce jour-là, et j'avais refusé de prendre mon repas dans la salle commune, préférant l'intimité du soir pour seule compagnie. J'estimais mériter amplement les bienfaits de la solitude, en dépit du fait qu'elle m'eut longtemps effrayée. Mais je n'avais plus entendu le son de ma propre voix ni contemplé ma propre intériorité depuis si longtemps que je doutais même posséder encore l'une et l'autre. J'avais besoin de faire le point et me recentrer sur moi-même, d'établir un bilan. Des bancs en pierre parsemaient le jardin de la Citadelle, astucieusement placés devant les plus beaux parterres de fleurs ou proches du clapotis de l'eau des fontaines, mais ceux-là je les évitais. Je m'installai plutôt au pied d'un arbre au tronc épais, légèrement en retrait du paysage floral coloré et de la mélodie aquatique.

J'entrevoyais à-travers les branches noueuses un pan du ciel dégagé et empli d'étoiles brillantes comme de petits soleils nocturnes, des lumières froides et lointaines plus brillantes encore que des diamants. Les larmes de nos ancêtres, leur héritage précieux. C'est dans cette atmosphère calme et solennelle que j'avais décidé de me ressourcer avec le peu d'énergie qu'il me restait.

Ah, j'ai finalement réussi à vous trouver ! s'exclama une elfe en venant dans ma direction, une assiette pleine de nourriture à la main.

Ne pourrais-je donc jamais trouver le repos tant désiré ? Je sentis naître en moi une pointe d'irritation mais me forçai à la contenir encore quelques instants.

Quenerah…

Je ne vais pas vous déranger longtemps, je vous le promets, je voulais juste savoir comment vous vous portiez, poursuivit-elle en prenant place à côté de moi, s'asseyant avec une grâce notable. L'on doit vous dire souvent de faire telle ou telle chose, sans vous demander comment vous allez et cela me désole. L'on m'a dit que vous aviez très peu d'amis ici, j'ai pensé que je pourrais remédier à cela, qu'en dites-vous ? On a tous besoin d'une épaule sur laquelle se reposer à un moment donné, une main pour nous retenir si l'on menace de tomber, une voix pour nous guider quand on ne trouve plus les mots...

Je ne sais pas, hésitai-je en haussant les épaules. Je ne crois pas avoir besoin d'amis. Plus maintenant du moins.

Ecoutez, fit-elle en posant sa main sur la mienne, soudainement très sérieuse. Je conçois très bien votre situation, j'en ai malheureusement été l'une des auteures. J'ose espérer qu'un jour, vous saurez me pardonner ce mal que je vous ai causé… Je ne cherche pas à gagner votre confiance ou à soulager ma conscience en agissant de la sorte, mais simplement à vous rendre la vie plus facile. Je ne suis motivée par aucune autre intention que la volonté de bien faire, et de le faire cette fois-ci comme il faut. L'on vous demande déjà beaucoup, sans doute trop… (elle se mordit la lèvre) il me semble donc que c'est la moindre des choses que vous puissiez nous demander à votre tour d'exaucer certains de vos souhaits.

Le sourire qu'elle m'adressa était plein d'honnêteté et de sincérité, de douceur aussi. Quenerah était une bonne personne semblait-il, ses motivations étaient pures et bien qu'elle m'inspirât confiance, je me demandai toujours s'il était judicieux de me fier à elle. De me confier à propos de ce qui me tenait le cœur. Sa sincérité était touchante mais cependant...

Laissez-moi vous aider, Yselda, insista-t-elle en pressant ma main de ses doigts chauds. Si je peux faire quelque chose pour vous, dites-le-moi et donnez-m'en les moyens. Vous n'avez pas à tout endurer toute seule.

J'hésitai, mais guère longtemps. Son regard suppliant et sa main, toujours posée sur la mienne, se faisaient de plus en plus pressants. Alors je parlai, et je lui dis tout. Depuis le début. Je fis seulement en sorte de lui masquer mon identité. Quenerah m'écouta patiemment, ne faisant preuve d'aucune curiosité excessive, ne m'interrompant jamais, même pour demander des précisions. J'en vins à me demander si ce n'était pas plutôt elle qui cherchait une amie, une épaule sur laquelle se reposer, une voix à écouter quand elle n'avait plus que le silence pour seul interlocuteur.

Je peux m'en aller trouver Callan et lui transmettre votre message, me proposa-t-elle. Si cet homme tient autant à vous, il n'est pas juste de le laisser dans l'ignorance une fois encore. S'il veut vous aider il…

Vous ne comprenez pas, coupai-je en secouant la tête. Je ne cherche pas son aide, je ne veux pas qu'il me voit dans cet état.

Je levai mon bras à hauteur de son visage afin qu'elle pût le voir. Un rayon de lune se frayait un chemin jusqu'à nous, sinuant au-travers du dôme feuillus au-dessus de nos têtes. Lorsque la lumière entra en contact avec les fibres de mon être, ceux-ci la réfléchirent avec une aura blanchâtre presque grise. L'on pouvait presque voir au-travers de mon évanescence le travail des muscles sous ma peau, le mouvement des veines où circulait mon sang. Moi-même j'en frissonnai et j'abaissai aussitôt mon bras, gênée et dégoûtée. J'étais effrayante, un monstre.

Vous n'en demeurez pas moins humaine, Yselda, fit Quenerah en essayant de me rassurer. Vous n'êtes pas différente de celle qu'il a connue, de celle avec qui il a dansée et parlée ce soir-là. N'essayez pas de fuir ce qui peut vous rendre heureuse, ces choses-là se font bien trop rares de nos jours. Pourquoi vous refusez le bonheur ? Ne me faites pas croire que vous ne comprenez pas et que vous ne comprendrez jamais, vous qui avait enduré les pleurs et écouté le cœur de celui qui est en train de mourir. Vous savez ô combien il est dur de périr seul, très loin des dernières personnes que l'on a aimées. Yselda, s'il vous plaît.

Non, répondis-je en me redressant. Non, je regrette, cette fois-ci je refuse. Je veux pas l'impliquer dans cette histoire, ni lui, ni Walda, ni personne d'autre qui n'a pas besoin d'être au courant des choses qui se passent ici. Si une ombre grandit comme vous semblez tous l'affirmez avec tant de conviction, je veux les en protéger.

― Et les prévenir pour qu'ils soient prêts à se battre, à se défendre ou à fuir le moment venu ne vous traverse pas l'esprit ? rétorqua l'elfe en fronçant les sourcils. Est-ce donc ainsi que vous espérez les protéger et les préserver ? En leur cachant ce qui les menace au plus près d'eux-mêmes ? Ne faites pas exactement ce que vous nous avez reproché et ce pour quoi vous ne nous pardonnerez jamais. Vous criez à la trahison, vous trahissez vos propres amis.

Assez ! m'écriai-je en me levant d'un bond. De quel droit vous permettez-vous de me dire une telle chose ? Je ne suis pas comme vous, je ne compte pas me servir d'eux pour faire ce que moi-même je n'ai pas osé. Je ne fais pas preuve de lâcher, je les protège. C'est mon rôle de gardien, c'est ce pour quoi je me suis toujours engagée, il s'agit de ma ligne de conduite. Quelle a été la vôtre quand vous m'avez planté une épée dans le corps ? Ma propre épée !

Un silence de mort s'abattit. Un courant d'air souleva nos cheveux tandis que nous nous regardions dans les yeux un regard aussi sombre qu'un orage, qui lançait des éclairs si féroces que même le ciel, si clair en cet instant, en aurait tremblé jusqu'au jour. Je n'attendis pas la réponse de Quenerah pour m'en aller, excédée et en colère. J'avais fait une terrible erreur…


Quenerah n'eut guère de mal à trouver la fameuse auberge qu'avait mentionnée Yselda. Quand elle passa la porte de l'établissement, l'elfe comprit aussitôt pourquoi cet endroit était apprécié de ses habitués. On s'y sentait comme chez toi, attablé auprès d'une grande famille devant un feu agréable. Les individus semblaient tous se connaître depuis des années, partageant la même histoire, les mêmes chants et les mêmes croyances. Un lien très fort les unissait tous, de manière indéfectible et inébranlable – une solidité minérale.

Quenerah ne s'attarda cependant pas sur ces détails : elle était venue avec un projet bien précis en tête et comptait bien s'acquitter de la tâche qu'elle s'était imposée. Elle se dirigea donc d'un pas décidé vers le comptoir derrière lequel se trouvait Walda, qui écoutait l'histoire saugrenue d'un client dont le timbre jovial laissait entendre un état d'ébriété avancé.

La propriétaire des lieux fronça les sourcils en remarquant qu'une inconnue si singulière déambulait dans son auberge et portait ses pas dans sa direction. D'ordinaire, il s'agissait toujours d'habitués ou de simples voyageurs, mais tout s'accordait à dire que la nouvelle venue n'était ni l'un ni l'autre. Walda l'aurait su, elle avait l'œil pour cela – des années de métier derrière elle. Une suspicion légère ternit donc son regard et raidit ses doigts posés sur le comptoir. Un danger arrivait si vite, même sous nos yeux…

Walda, je présume, fit Quenerah en adressant à l'intéressée un sourire avenant.

Tout dépend de qui la demande, répondit la femme en se redressant de toute sa hauteur. Flint, laisse-nous un moment, ajouta-t-elle à l'adresse de l'homme ivre qui réussit par la grâce d'un miracle à se lever sans trébucher.

Yselda est aussi suspicieuse que vous, enchaîna l'elfe en prenant la place de Flint.

Vous connaissez Yselda ? demanda Walda dont l'intérêt venait d'être soudainement piqué au vif. Comment va-t-elle ? Je n'ai plus eu de nouvelles depuis des mois…

C'est elle qui m'a parlé de cet endroit, de vous et de ses habitués. Elle rencontre quelques difficultés en ce moment, qui l'épuisent et la rendent inapte à venir jusqu'ici. Elle le déplore énormément, je vois combien cette séparation imprévue la chagrine et j'en suis désolée, toutefois... Je ne suis pas venue là dans le but de vous nuire, mais comment dire ? En réalité, je cherche quelqu'un. Un dénommé Callan. Yselda m'a dit qu'il venait souvent ici. J'ai besoin de lui parler.

Oh, le jeune Callan, fit Walda en s'efforçant de conserver son calme professionnel. C'est exact, il vient souvent à l'auberge dans le but de voir Yselda, mais depuis qu'elle rencontre des difficultés comme vous dites, il vient ici en vain. C'est admirable de voir qu'il ne lâche pas l'affaire : personne n'ose ainsi lui dire que c'est sans doute peine perdue pour lui.

Je ne suis pas de cet avis, contrecarra aussitôt Quenerah, d'où ma présence en ces lieux. Je pense que Callan a raison de s'accrocher à Yselda. S'il en est épris comme tout le suggère, il faut qu'il aille la rejoindre et la soutenir. Aujourd'hui, plus que jamais jusqu'alors, elle a besoin d'être épaulée par des gens de confiance.

Qu'est-ce que vous sous-entendez au juste ? Qu'est-ce qui arrive à Yselda ? interrogea la propriétaire de l'auberge dont le regard s'assombrit, donnant l'impression d'être si noir que même la lumière ne pouvait plus l'éclaircir.

Des choses que je dois taire pour le moment, j'ose espérer que vous m'en excuserez, poursuivit Quenerah en soutenant le regard de son interlocutrice sans crainte.

Walda considéra l'elfe assise devant elle qui la fixait presque avec effronterie. Il y avait dans ses yeux une confiance inébranlable et une conviction farouche. Elle n'avait pas l'air d'être plus âgée qu'Yselda en apparence, en dépit du fait qu'elle le fût probablement. Son comportement irritait pourtant la propriétaire de l'auberge, mais celle-ci songea néanmoins à lui venir en aide par affection pour Yselda. La jeune femme lui manquait depuis leur dernière entrevue, et il semblait monnaie courante qu'elle disparût de longs moments sans prévenir…

Attendez ici, Callan ne va pas tarder. Vous pourrez monter à l'étage pour discuter avec plus d'intimité. J'ai confiance en toutes les personnes qui se trouvent ici ce soir, précisa Walda en parcourant la foule du regard, néanmoins on ne sait pas qui pourrait trop parler en ayant trop bu.

Merci bien, Walda. Votre aide nous est précieuse.

Walda se retint de la corriger. Elle partit s'occuper de ses clients sans un autre mot, aucun. Quenerah ne lui en tint pas rigueur, se figurant qu'elle aurait pu ménager les choses et agir d'une autre manière. C'était une chose qu'on lui avait bien souvent reproché, surtout du temps où elle était apprentie. A présent, son importance sociale interdisait à la plupart des individus de lui en faire la remarque, mais l'elfe savait mieux que quiconque ce que pensaient la plupart des gens dont elle croisait le regard. Le silence en disait parfois plus que les mots eux-mêmes…

Walda m'a dit que vous souhaitiez me voir ? fit un jeune homme brun aux yeux clairs, en posant une main sur son épaule pour signaler sa présence.

Callan, je présume ?

Oui, répondit-il en s'appuyant sur le comptoir mais n'osant s'y asseoir.

Ses cheveux étaient légèrement collés sur son front, comme s'il eut couru pour venir jusqu'ici. Son souffle, haletant, témoignait d'un épuisement physique récent et d'un cœur qui battait plus vite qu'il n'aurait dû. La flamme de la vie brûlait en lui comme un brasier, son regard doré brillait d'une étincelle presque aveuglante. Cet homme avait une aura de meneur, des gens seraient prêts à l'accompagner jusqu'au bout du monde s'il en donnait l'ordre.

Oui, elle va bien, dit Quenerah en se relevant. Enfin, montons plutôt à l'étage, je vous y expliquerai tout.

Callan ne souffla mot et suivit l'elfe dans une des chambres vacantes du premier étage et referma la porte derrière eux deux. Le brouhaha faiblit aussitôt, l'on pouvait entendre plus distinctement les planches craquer sous les pas et les expirations des âmes confuses et perdues. Aucun des deux ne savait plus s'il était bon de se trouver ici. Quenerah s'assit sur le lit en soupirant, sentant une lassitude profonde la gagner et sa détermination faiblir. A deux doigts de finir la mission qu'elle s'était imposée, elle se demanda si elle prenait vraiment la bonne décision et si elle n'aurait pas dû demeurer à l'écart de toute cette histoire. Yselda ne voulait pas de sa présence ici – et elle le savait.

Callan prit place devant elle, ne s'asseyant pas sur le lit, et croisa les bras sur son torse, attendant la suite. Il ne semblait pas vouloir se détendre, redoutant qu'on lui apprît qu'il ne pourrait plus revoir Yselda. Le jeune homme ignorait à partir de quand son intérêt pour elle avait grandi au point de le forcer à revenir toutes les nuits à l'auberge, endurant sans cesse les railleries des soulards et les discours compatissants des autres consommateurs. Il avait eu beau essayer de se détacher de l'endroit, d'aller voir ailleurs et de fréquenter une autre compagnie mais rien n'y fit. Rien, sinon renforcer un souvenir déjà si fort en sa mémoire, raviver des éclats de voix et des regards timides mais saisissants. Même le vent lui semblait charrier son odeur et faire voler les feuilles des arbres comme il eut fait voler ses cheveux le jour où ils avaient tous deux voyagé en charrette.

Callan savait le mal dont il était victime, un mal si beau qu'il en faisait du bien.

Callan était amoureux.

Quenerah attendit encore quelques instants avant d'inspirer une grande bouffée d'air et de débuter son récit. Elle ne cacha rien à Callan, vidant son sac comme l'avait fait Yselda avec elle. La colère déforma peu à peu le visage du jeune homme à mesure que l'elfe lui décrivait le sort de d'Yselda et combien elle avait été impuissante à se défendre contre ceux qui avaient aussi promis de la protéger. Lui-même se sentit trahi d'avoir cru être en sécurité derrière ces remparts – la confiance qu'il leur portait venait de voler en éclats. A qui faire confiance désormais, quand même les protecteurs du royaume devenaient les premières menaces ? Néanmoins, il prit sur lui et attendit que Quenerah eût fini pour prendre la parole.

Elle a besoin de vous, Callan, achevait l'elfe. Elle ne pourra pas accomplir sa mission seule. Accompagnez-moi à la Citadelle, je peux vous y faire entrer sans que vous soyez vu des gardes.

Si vous voulez réellement aider Yselda, conclut le jeune homme, vous aller devoir faire mieux que me faire entrer en secret dans la Citadelle : vous aller me faire entrer dans la garde. Et si par malheur il arrive quelque chose, vous en assumerez l'entière responsabilité.

Callan, je ne suis pas sûre que...

Peu m'importe ce dont vous êtes sûre, Quenerah, coupa-t-il sèchement. Après ce que vous avez fait, je ne veux pas prendre le risque de la laisser encore une fois avec vous. Je ne vous laisserai pas lui faire encore du mal.

Très bien…

Les mots blessèrent l'elfe mais celle-ci n'osa répliquer, cependant. Elle sut, dès lors qu'elle croisa le regard ardent du jeune homme, qu'elle avait à la fois commis la plus grande erreur de sa vie en même temps que la meilleure chose au monde.


ENFIN ! N'est-ce pas ?

Une publication retardée par de nombreuses choses telles que mes concours blancs, la fin de mon semestre, les fêtes de départ, la fatigue, la flemme, la tristesse. (Oui, rien que ça). A présent que je suis officiellement en vacance d'été, je devrais être en théorie plus à même à poster des chapitres et donc à ne pas cumuler des retards d'un mois avant chaque sortie.

Merci de m'attendre et me soutenir,
Lhenaya, soulagée d'avoir validé son année et heureuse de faire son come-back.

PS: Si je ne parviens pas à poster un autre chapitre soit avant Noël soit avant le Nouvel An, je vous souhaite à tous de passer de très bonnes fêtes. Profitez bien de votre famille et vos amis et restez tous proches les uns des autres, on a besoin de se tenir chaud en hiver ! (Enfin, pas moi, c'est l'été chez moi :p)

Réponse aux reviews :

JennaHope: Certes, la quantité n'équivaut pas à la qualité mais dans la mesure où je suis plus lente qu'un escargot, j'essaye de compenser cette attente par un chapitre d'une certaine quantité malgré tout. Mais tu as amplement raison cependant. Alors non, comme tu as pu le voir dans ce chapitre, je n'ai pas tué Yselda XD pas tout à fait, du moins. On a passé un cap dans l'histoire, c'est très clair. Du coup ton enthousiasme me touche autant qu'il me met la pression (c'est une bonne chose, ça va m'obliger à me bouger les fesses et à faire bien).
Les choses vont se complexifier légèrement en termes de relation entre les personnages - pas en terme d'intrigue, j'ai pas le cerveau assez puissant pour ça. Les prochains chapitres vont surtout se concentrer sur cet aspect, l'intrigue va se profiler mais pas clairement se dessiner, pas encore. Il faut encore un peu d'interaction social. J'espère que je ne vais pas te décevoir ! Ca me fait vraiment plaisir de voir que tu t'investies autant, j'ai parfois l'impression que tu le fais plus que moi... J'ose espérer en être digne !
En attendant, je te fais plein de bisous-calins aussi ma petite louloute !
Lhena, contente. ;)