TITRE : SCOTTFIELD'S LEGEND

Auteur : Marianclea

Ouf, je suis dans les temps... Minuit n'a pas encore sonné...

Comme promis je vous livre mon nouveau chapitre avec un court résumé du précédent.

Enjoy it !


Résumé du chapitre précédent :

Juillet 1876.

Des évènements ont contraint Dean Winchester, Castiel Blake et Alexane de Winter à se séparer.

Dean partage désormais son temps entre son travail sur les docks et les combats clandestins organisés par O'Malley. Il vit dans un modeste meublé au bord de la Tamise. Il a réalisé à quel point sa vie d'avant l'avait toujours protégée de la misère des rues dont il partage à présent le quotidien. Il pensait avoir la liberté ici. Ce n'était qu'un leurre. Mais ses économies doivent lui permettre de quitter le pays. Destination : l'Amérique. Mais avant de tourner définitivement la page, il doit encore accomplir une dernière chose. A regret.

Castiel est en convalescence dans sa demeure londonienne. Il a survécu à une grave blessure dont il garde des séquelles importantes. Si il veut survivre, sa vie doit changer. En outre son tempérament s'est modifié. Sa mémoire est défaillante. Pourtant un prénom le hante : Dean. Mais nul ne semble vouloir lui dire de qui il s'agit. En attendant sa complète guérison qui lui permettra de chercher des réponses, il prend la décision d'épouser la jeune Baronne Alexane de Winter.

Alexane loge chez le Comte de Scottfield depuis quelques mois. Aujourd'hui elle doit se marier avec cet homme qui lui a sauvé la vie au péril de la sienne. Elle garde elle aussi des séquelles de sa mésaventure. Contrairement à Castiel, sa mémoire est bien vive. A l'aube de cette journée si particulière, elle discute avec Martha, la jeune domestique attachée à son service, qui l'interpelle sur ce "mariage de raison". Elle clôt rapidement la conversation et se prépare pour la cérémonie.


CHAPITRE DOUZE

Juillet 1876 - Londres, Sur le chemin de l'Eglise Saint Giles.

Le soleil s'était levé sur Londres en fin de matinée. La brume s'était dissipée et avait cédé la place à un ciel sans nuage. L'humidité latente s'était évaporée et une douce chaleur montait des rives de la Tamise.

Assis dans la berline noire qui les menait au lieu de célébration à quelques miles de son domicile, David observait Castiel, habillé d'un uniforme de cérémonie sobre, son haut de forme et sa paire de gants posés sur ses genoux. Près de lui, en appui sur le bord du siège, la canne légère qui ne le quittait plus. Sous son air impassible et son regard absent, il était certain que l'esprit de Castiel tourbillonnait.

Lorsqu'il était arrivé à Bryanston dans la matinée il avait déjà pu remarquer à quel point le jeune comte était perturbé. Lui d'habitude si calme était nerveux. Ses ordres s'en ressentaient. Chacun obéissait respectant la volonté de cet homme troublé. Chacun exécutait sa tâche dans un silence pesant bien loin de l'agitation espérée pour un tel évènement.

Et bien que rien n'indique dans son comportement une prochaine crise de colère ou de panique dont il avait le secret, il savait qu'aujourd'hui la moindre contrariété pourrait tout faire basculer et il était de son devoir de maintenir son équilibre mental encore vacillant.

Car mis à part la domesticité et les principaux intéressés, personne n'avait connaissance de l'état de santé réel du Comte de Scottfield. Afin de protéger le nom de cet homme, il avait pris toutes les dispositions nécessaires pour que cet état – qu'il espérait passager – reste secret.

Seul l'objet de sa convalescence résultant d'un grave accident avait été transmise au Ministère des affaires étrangères. Pour renforcer le poids de sa démarche, il avait d'ailleurs joint le courrier du chirurgien mentionnant qu'un repos complet sans droit de visite serait nécessaire pour que le Comte recouvre rapidement ses facultés. Jusqu'à présent, nul importun ne s'était présenté chez Castiel. Cela lui avait permis de peaufiner les derniers détails qui écarteraient tout risque pour le Comte. La Reine Victoria, elle-même, avait envoyé un pli pour souhaiter un prompt rétablissement à ce si charmant jeune homme lorsqu'elle en avait été avisée, preuve de l'estime qu'elle lui portait.

Mais si jamais les réels motifs de sa blessure venaient à être révélés, Lord Blake s'exposait à de sérieux problèmes. Il aurait des comptes à rendre devant la justice et en qualité d'homme de loi, il lui était inconcevable d'avoir à le défendre sur un sujet qui le conduirait sans nul doute à la prison de Newgate.

Depuis ces fâcheux évènements, bien que non pratiquant, il priait régulièrement le Très Haut pour qu'il daigne se pencher sur lui et allège le poids de ses souffrances. Il finissait par croire que cette famille était véritablement maudite. Que nul ne saurait jamais les en délivrer et pourtant il y avait cru pendant un temps...

Dean. Dean Winchester était l'homme qui aurait pu apporter du sang neuf à cette famille. Mais le destin avait une fois de plus contrarié leurs desseins.

L'héritier des Kent n'était plus. Il n'était pas mort non mais il avait purement et simplement cessé d'exister aux yeux de la haute société londonienne. Las de ses frasques, son père l'avait déshérité au profit de son frère cadet. Samuel Winchester qui devait épouser en grandes pompes la jeune Ruby Betsford, future Comtesse de Sussex, à la fin de l'été. Sa déshérence avait d'ailleurs été en première page des quotidiens pendant plusieurs jours jusqu'à ce qu'un nouveau scandale de la maison royale ne l'éclipse.

Lorsqu'il l'avait appris, Dean était alors auprès d'un Castiel entre la vie et la mort. Rien ne semblait l'atteindre. Le monde ne tournait qu'autour de lui et de la jeune Alexane dont il se rendait au chevet régulièrement.

Au fil des jours, une fois le choc de la nouvelle accepté, il avait exigé des explications. A Dean d'abord puis à Alexane. Mais aucun des deux n'avait jamais évoqué ce qu'il s'était réellement passé cette nuit-là. Il avait eu beau user de tous ses stratagèmes d'avocat, aucun n'avait cédé. Il avait fini par penser que c'était peut-être mieux ainsi. A croire qu'ils partageaient un secret dont nul ne devrait jamais avoir connaissance.

Pourtant, leur collaboration l'avait toujours intrigué, il se devait de le reconnaître. Dean Winchester alors futur Comte de Kent était un personnage très populaire dans les bals de la haute société. Il était connu pour être un homme hâbleur, vif et sanguin. Et le voir auprès de Castiel si posé, si calme l'avait toujours ennuyé. Que pouvait-il bien fabriquer ensemble ? De quelles affaires avaient-ils à traiter ? Discrètement il avait mené sa petite enquête. Cette dernière s'était révélée infructueuse et il avait ouvertement demandé à Rupert de l'informer sur leurs rencontres. Pour la première fois, le majordome avait refusé arguant que les affaires privées du jeune maître ne le concernaient en rien.

A contre cœur, il avait donc clos le dossier Winchester. Mais bien qu'il apprécie le jeune homme qu'il avait croisé à plusieurs reprises lors des parties fines organisées par le Duc de Worthington, il ne pouvait se départir de cette curieuse appréhension. Appréhension qui s'était matérialisée lorsqu'il avait été réveillé en pleine nuit par un des domestiques de Lord Blake lui intimant de se rendre immédiatement à Bryanston.

Hagard, il s'était levé et habillé avec ce qui lui tombait sous la main. Indifférent au temps extérieur, la pluie l'avait définitivement réveillé en se déversant sur lui au sortir de son domicile. Vivement, il avait grimpé dans la berline et la voiture les avait mené en tout hâte vers la maison des Blake.

Ce qu'il y vit ce soir là lui rappela les visions d'horreur qu'il conservait des champs de bataille de Crimée : les hurlements de douleur et de terreur, les visages dévastés et angoissés, les chiffons imbibés de sang, le silence de la mort...

Le souffle coupé, la bile lui montant à la gorge, il s'était retiré précipitamment, sans un mot, et était sorti vomir tout son saoul. Appuyé contre le mur en brique, il avait laissé les battements de son cœur reprendre un rythme normal avant de se décider à reprendre sa place auprès d'eux.

Il devait comprendre comment ils avaient pu, tous trois, en arriver là. Mais pour l'heure quelqu'un devait suppléer Rupert dans sa tâche, prendre les décisions qui s'imposaient au vu de la situation critique que la famille Blake traversait. Il serait cet homme. Les explications viendraient plus tard. Et qui que soit la personne à l'origine de cet évènement tragique, il ne serait jamais en paix, foi de David Thomas.

A la terreur de perdre le seul être qui lui rappela Henry, s'ajouta la culpabilité. Il s'en voulut de ne pas avoir poursuivi sa surveillance. Il avait fait confiance à Rupert. Il avait eu tort.

Aujourd'hui, Castiel n'était plus que l'ombre de lui-même. Aujourd'hui Castiel s'engageait dans une voie destructrice. Par sa faute et celle de Dean.

Il se souvenait parfaitement de ce jour maudit où il avait ruiné d'un mot leur avenir. Dean n'avait rien dit. Non. Il était beaucoup trop fier. Il avait simplement baissé les yeux et repris sa veille silencieuse et attentionnée. Mais lui avait su lire derrière ce lourd silence. Dean venait de prendre une décision qui briserait le lien ténu qui retenait encore Castiel à la vie. Et il restait intimement persuadé que ces deux là partageaient davantage qu'une simple amitié virile. Il y a des regards, des gestes qui ne trompent pas.

Mais Dean Winchester avait fait son choix. Il ne voulait pas s'imposer à un homme alors même qu'il n'en était plus un aux yeux de ses pairs. Leur rébellion et les conséquences qu'elle avait eu pouvaient à tout moment être dévoilées sur la place publique. Ils devaient faire profil bas ou leur avenir en pâtirait.

En outre, il devait également faire face à des sentiments auxquels il n'était pas préparé. Tout allait trop vite. Il devait prendre de la distance. Il avait accepté de rester le temps que Castiel reprenne connaissance mais lorsqu'il émergerait de son coma, il disparaitrait de sa vie. Il ne devrait pas tenter de le rechercher. Il ne devrait jamais le mentionner. Il le fit promettre à chacun d'entre eux.

Lorsque Castiel Blake s'était enfin réveillé, il n'avait aucun souvenir de l'accident. A son chevet, le médecin diagnostiqua un trouble de la mémoire incapable de se prononcer sur la durée et si le trouble serait passager ou définitif. Il ne leur avait pas caché qu'entre la violence du choc, l'intervention et le coma qui avait suivi, le fait qu'il reprenne conscience était déjà un miracle en soi.

Dans un coin de la pièce, Dean avait écouté les propos du médecin. Sans un bruit, il s'était retiré. Il n'avait plus qu'à partir.

A la nuit tombée, il était entré dans la chambre et avait profité de l'effet de l'opium sur le blessé pour le regarder une dernière fois. Délicatement, il avait effleuré sa main. Son regard avait dérivé vers son visage plus reposé que ces dernières semaines, plus coloré aussi. Et sans qu'il ne puisse s'en empêcher ses lèvres avaient touché les siennes. Surpris, il s'était vivement écarté et avait fui. En arrivant au pas de la porte, il avait lancé un dernier regard et murmuré "Adieu Cas".

Il ignorait qu'il avait été vu. David était resté immobile tout le temps que Dean Winchester était venu dans la chambre de Castiel. Les gestes et les mots qu'il avait surpris le confortèrent dans son idée que les deux jeunes gens avaient beaucoup d'affinités en commun.

Bien qu'il en veuille à Dean pour l'avoir obligé à tenir une telle promesse, il le comprenait. Lui aussi avait du vivre avec cette "tare". Il ne s'en était jamais ouvert. A quiconque. Même Henry ne l'avait jamais su. Et Dieu sait qu'il avait aimé cet homme mais à aucun prix il n'aurait sacrifié leur amitié. Elle lui était si chère.

D'un autre côté, la déviance du jeune comte de Scottfield ne le surprenait pas. Il était toujours "si en dehors du monde". Les femmes ne l'avaient jamais intéressé. Son défunt père s'en était même ouvert à lui en lui confiant que son fils était probablement le seul noble encore puceau à vingt ans passés et qu'il devait avoir une déficience sexuelle quelconque.

Il fut donc d'autant plus surpris lorsque ce dernier vint le trouver à son étude pour lui annoncer ses prochaines fiançailles avec la jeune Alexane de Winter. Fidèle à son rôle, il avait simplement acquiescé à sa demande mais l'homme qu'il était restait persuadé dans son for intérieur que ce mariage était une erreur.

A plusieurs reprises, il avait essayé de le faire comprendre à Castiel. En vain. Aucun des arguments avancés n'avait été retenu par le jeune lord. Peu importait qu'elle ne soit pas riche, qu'elle n'ait pas de dot, qu'elle ait des dettes. Il ne l'épousait pas pour ses terres ou son titre. Sa mésaventure lui avait ouvert les yeux sur les priorités de sa vie. La jeune femme vivait sous son toit depuis longtemps à présent, il convenait donc de régulariser cette situation étrange et gênante qui entachait sa réputation. Et si l'amour s'invitait dans leur union, il serait comblé. Il était un homme d'honneur.

Ce matin encore, il avait une dernière fois tenté de le convaincre de renoncer à ce projet. Projet qui selon lui courait à sa perte. A travers le reflet du miroir, le regard dur de Castiel l'avait stoppé. Sa voix s'était élevée et d'un ton sec il lui avait asséné :

- David. Malgré toute l'amitié que je vous porte, si une fois encore vous me parlez de la stupide raison qui me pousse à épouser Alexane, je vous jure que dès lundi vous ne serez plus responsable de la gestion de mon patrimoine. Je m'adresserais à vos confrères et me passerais de vos services. Suis-je assez clair ?

- Oui, Monsieur.

Mais il n'était pas dupe. Le regard morne et taciturne de Castiel ne masquait plus sa douleur intérieure. L'étincelle de vie qui luisait dans son regard clair avait depuis longtemps diparu. Depuis le jour de l'accident. Et Alexane aussi douce soit-elle ne comblerait jamais le vide, le manque de l'autre, de l'éternel absent.

Cependant il n'avait rien ajouté. Il s'était contenté de l'assister dans les ultimes préparatifs de sa noce. Il l'avait aidé à se vêtir parcourant discrètement les cicatrices qui fleurissaient la surface de son corps. A croire que Dieu le punissait pour un pêché qu'il n'avait pas encore commis.

Dans la cabine de la berline, il eut la douloureuse impression de le mener à l'abattoir plus qu'à son propre mariage. Aucune gaieté, aucun sourire n'illuminait ses traits. Seulement l'expression d'un devoir à accomplir. Et pourtant il tenait à elle. Elle n'était point en cause. Elle n'était pas juste la bonne personne. S'adressant une dernière fois à Dieu, il espérait qu'un miracle se produirait avant l'inéluctable.

Un coup porté à la vitre lui indiqua qu'ils étaient arrivés à destination. Il ouvrit la porte de l'habitacle et la tint pour Castiel qui descendit lentement le marchepied. Devant eux, le prêtre de l'Eglise Saint Giles les attendait et les accueillit avec ferveur. Les bénissant, il les pria d'entrer et de s'installer.

XXX

Juillet 1876 - Londres, Bryanston Square.

En fin de matinée, Alexane avait vu ses plans contrarier lorsque le majordome de la demeure Blake avait frappé à sa porte.

Alors qu'elle s'apprêtait à revêtir les vêtements de cérémonie en compagnie de Martha, Rupert s'était présenté. D'un geste sec, il avait congédié la jeune lingère. Il avait attendu qu'elle sorte puis il avait déposé un plateau chargé de viennoiseries, de fruits frais et de thé fumant sur la petite desserte de sa chambre.

D'un regard sévère, il lui avait intimé de prendre une rapide collation. Elle n'avait pas cherché à discuter ou à décliner, elle savait qu'elle n'y couperait pas.

Anna, la cuisinière, avait du l'avertir qu'elle ne s'alimentait presque pas et que cela durait depuis plusieurs semaines. Si au départ, son manque d'appétit avait été mis sur le compte de son état de santé précaire, aujourd'hui il lui serait plus difficile d'échapper aux questions. Elle savait qu'elle ne le cacherait pas bien longtemps aux yeux aguerris des domestiques surtout en renvoyant aux cuisines la quasi intégralité de son plateau. Mais que pouvait-elle faire d'autre ?

Elle n'avait plus goût à rien. La simple vue d'un aliment, la simple odeur d'une sauce la rendait nauséeuse et la dégoûtait d'y toucher. Ce qui fut plaisir devint obligation. Chaque jour elle se forçait donc à prendre quelques miettes. Son corps devait tenir. Il était inutile de les alarmer encore plus. Elle avait causé tant de problème à cette famille, elle ne le devait plus. Elle avait donc choisi de se taire. Elle n'avait simplement pas envisagé qu'elle serait si bien encadrée.

Elle aimait bien Rupert. Sous ses airs d'homme guindé, il était bon et juste envers son prochain. Elle ignorait si Castiel l'avait réellement informé de leur projet ou si il s'était contenté de lui donner une explication plausible pour justifier de sa présence en cette demeure. Mais dans tous les cas si il avait connaissance de tous les tenants et aboutissants de leur affaire, elle avait la preuve par son attitude qu'il ne la jugeait pas.

En effet, il lui témoignait le même hommage qu'à son employeur, s'afférant auprès d'elle en toute efficacité et discrétion. Il prenait soin d'elle alors même qu'elle était l'unique raison de la blessure reçue par Lord Blake. Il aurait pu la chasser de la maisonnée si l'homme de loi de Castiel, David, l'avait demandé et nul n'aurait rien eu à dire. Mais non, aucun ordre n'était venu.

Au fil des semaines, elle avait appris à lire derrière les postures et les paroles de Rupert. Sous son masque, il cachait une profonde affection pour chaque membre de la demeure, le jeune Comte inclus. Et son regard posé sur elle ce matin le démontrait encore. Il s'inquiétait pour la future épouse de son "maître" bien qu'elle ne s'en sente pas digne.

Tout en soutenant son regard, elle avait choisi au hasard un fruit qu'elle avait croqué sans appétit. Le sucre du fruit lui apporta quelque réconfort mais ne comblerait jamais le vide de son estomac. Elle devrait prendre une petite douceur, le regard doux de Rupert, l'encourageait d'ailleurs en ce sens, mais c'était peine perdue. Le fait de porter son regard sur le croissant la renvoya dans sa geôle et à tout ce qui y était rattaché.

Elle eut soudain froid. Dans un reflexe de protection dérisoire, elle porta ses bras autour d'elle. Elle fut étonnée de voir Rupert lui tendre une tasse de thé fumant. De sa main tremblante, elle avait saisi la anse de sa tasse et l'avait portée à ses lèvres. La chaleur du breuvage l'avait réchauffé et rassasié.

C'était insuffisant, ils le savaient tous deux, mais elle avait au moins consenti un geste. Rupert en était conscient et lorsqu'il prit la parole pour lui faire entendre raison, un demi sourire étirait ses lèvres :

- Voyez-vous, Mademoiselle de Winter, je ne donne mon point de vue sur une situation que lorsque Lord Blake ou un membre de l'aristocratie me le demande. La majeure partie de mon travail s'effectue dans le silence et dans les coulisses. Pourtant aujourd'hui je vais y contrevenir car ce que j'ai sous les yeux me déplaît au plus haut point. Comment osez-vous vous comporter ainsi ? Qu'irait-on imaginer si par malheur la jeune Comtesse de Scottfield tombait en pamoison lors de ses noces ? Voulez-vous que votre futur époux ait des comptes à rendre à sa Majesté ? Voulez-vous qu'on pense que votre séjour ici ressemble à un enfermement, que vous êtes privée de nourriture et de boisson ? Ne croyez-vous pas qu'on souffre déjà suffisamment ?

Face à lui, Alexane avait reposé la tasse vide sur la soucoupe en porcelaine et l'observait. Aucun son ne franchissait la barrière de ses lèvres mais il savait qu'elle l'entendait et le comprenait parfaitement. Ses yeux étaient fixés sur sa bouche. Il poursuivit sa "leçon".

- De plus sachez que Lord Blake a spécialement sollicité un traiteur pour la préparation des plats exotiques dont vous raffolez. Alors de grâce, prenez sur vous et faites un effort. Je sais que les évènements tragiques que vous venez de traverser ont quelque peu modifié votre métabolisme, que vous ne dormez quasiment plus depuis son départ mais je vous en prie pensez que vous ne serez plus jamais seule. Oui votre unique famille n'est plus. Oui vous êtes à la merci de cet homme. Et oui je suis au courant. Comment croyez-vous que nous vous avons retrouvés ? Alors je vous en conjure, battez-vous ! Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le au moins pour lui !

Chaque mot de Rupert, dur et sincère, se déversait en elle. Certaines questions venaient enfin d'obtenir une réponse. Sans qu'elle ne s'en rende compte, le soulagement fit place au chagrin et aux larmes qui coulèrent librement sur ses joues pâles. Elle comprit que plus rien ne serait comme avant. Elle devait tirer un trait sur son passé et songer à l'avenir. Son avenir. Avec Castiel.

Face à sa détresse, Rupert n'avait pu rester de marbre. Il avait donc posé sa main sur son épaule en un geste léger et tendre. En silence, il avait déposé un fin mouchoir sur l'accoudoir du fauteuil et l'avait laissé pleurer tout son saoul.

Il aurait aimé pouvoir la soutenir et la conseiller davantage mais son devoir l'appelait. Il espérait juste que son intervention serait suivie d'effets. Il s'inclina une dernière fois devant la jeune baronne et s'en retourna à ses travaux domestiques.

En ouvrant la porte de la chambre, il aperçut Martha qui patientait dans le couloir. D'un léger mouvement de tête, il lui indiqua de se porter auprès d'Alexane et de veiller à ce qu'elle se repose jusqu'à la cérémonie. Avec un sourire, cette dernière avait opiné et avait refermé doucement la porte derrière elle. A présent la future comtesse était entre de bonnes mains.

A pas feutrés, Martha s'était approchée de sa jeune maîtresse et avait attendu que les longs sanglots s'estompent pour prendre la parole. Elle n'avait pas eu besoin de l'espionner pour comprendre que le majordome avait mis son grain de sel. Bien qu'elle ne soit pas toujours en accord avec lui, elle devait au moins lui reconnaître de savoir prendre soin de ses employeurs, de les recadrer dans le respect de la hiérarchie. Et nul doute qu'Alexane avait du en goûter.

Debout à ses côtés, elle assistait impuissante à l'explosion de sa tristesse, de sa douleur. Mieux vaut tard que jamais. Silencieuse, elle adressa une rapide prière à Mary pour qu'elle lui donne la force de persévérer. Elle l'aimait bien sa "maîtresse". Elle était juste et bonne. Elle ne méritait pas son sort.

Rompant le silence et le cours de ses pensées, la voix devenue grave d'Alexane s'éleva dans les airs :

- Il a raison, tu sais.

- Plaît-il Madame ?

- Martha. Suis-je vraiment si famélique ? Fais-je si peur à voir ? J'aimerai tant reprendre goût à la vie mais...

Soucieuse de lui faire comprendre son point de vue sans qu'elle n'en soit offusquée, elle s'accroupit devant elle pour l'obliger à la voir et lui dit de but en blanc :

- Alexane, si vous me permettez... J'ignore les propos que vous a tenu Monsieur Stevenson mais je vous prierai instamment de le croire. Comme je vous l'ai déjà dit, tous les domestiques de cette demeure vous sont attachés, sans parler de Monsieur Thomas et bien évidemment de Lord Blake. Il est clair que je ne pourrai jamais me mettre à votre place. Je suis une londonienne de l'East End après tout. Nos deux mondes sont l'opposé l'un de l'autre. Pourtant les souffrances que vous éprouvez en ce jour, nous tous, pauvre ou riche, nous avons ou aurons à les connaître. Je sais que vous êtes malheureuse, que vous souffrez mais vous êtes forte. La preuve en est que vous êtes ici avec nous et non là-bas. Si vous avez su résisté alors, battez-vous maintenant ! Vivez !

Les yeux admiratifs, Alexane contemplait sa jeune protégée l'encourager à se dépasser avec ses mots à l'accent prononcé. Elle aurait tant aimé lui confier son secret, leur secret mais elle ne le pouvait pas, elle ne le devait pas. Ce poids, leur poids, elle devrait le porter. Ce serait son, non, leur chemin de croix. Elle savait que leur vie durant elle devrait porter un masque. Le masque de la honte et du mensonge. Mais elle était aimée, non comme elle l'aurait souhaité mais ce serait suffisant.

Martha, elle, scrutait les traits de sa maîtresse. Au fur et à mesure de son discours, les larmes s'étaient taries et avaient simplement laissé leurs sillons sur son si beau visage. A présent un mince sourire flottait sur ses lèvres mais Alexane demeurait obstinément muette. Elle n'avait rien répondu à son monologue se contentant de la fixer. Elle espérait que les mots employés suffiraient à la sortir de sa torpeur. Et apparemment, ce le fut.

Contre toute attente, Alexane porta sa main vers sa joue et l'effleura d'une caresse légère. Un simple murmure l'accompagna "Merci Martha".

Prenant sur elle, la jeune baronne se leva doucement et s'installa derrière le paravent. Elle l'appela pour qu'elle lui passe les sous-vêtements en soie choisis pour l'occasion. Puis elle la rejoignit pour attacher le long corset qui comprimerait ses cuisses et sa poitrine d'une part, et lui passer la longue jupe à tournure et la veste à lacets de couleur ivoire d'autre part. Bien que la mode soit aux frou-frou et aux surcharges décoratives, elle avait commandé une robe de cérémonie ouvragée mais simple. Une paire de bas et de gants, sans oublier une paire de bottines assorties ainsi qu'un court voile complétaient l'ensemble. Elle avait su se montrer raisonnable dans ses choix bien que son fiancé lui ait ouvert son compte en banque.

Une fois vêtue, elle l'installa devant la coiffeuse et la coiffa en un chignon souple dans lequel serait fixé le voile. Elle lui avait doucement baigné ses yeux avec une décoction d'eau de rose qui réduirait leur gonflement disgracieux et avait entrepris de lui souligner ses lèvres avec un rouge à lèvres pastel. Nul autre maquillage ne serait nécessaire. Alexane aimait le naturel et non le maquillage outrancier sévissant à la Cour. Elle avait simplement acquiescé et obéi.

Satisfaite de son ouvrage, elle l'invita à se lever et la conduisit les yeux fermés devant la psyché et lui murmura "Ouvrez-les".

Alexane fut saisie par la beauté mystérieuse que lui renvoyait le miroir en pied. Aucun mot ne saurait décrire le flot d'émotions que cela draina. Sans conteste sa beauté était réelle pour des yeux extérieurs ; elle, par contre, se trouvait trop pâle, trop maigre à son goût. Alors qu'elle jetait un dernier regard à ce reflet honni, une autre image se superposa : celle d'un homme au regard perdu mais déterminé. Castiel Blake.

Quelques semaines plus tôt, à une heure avancée de la nuit, le Comte de Scottfield s'était présenté devant ses appartements. Inquiète d'entendre toquer ainsi, elle avait entrouvert la porte pour découvrir Castiel en vêtement de nuit.

D'une voix grave ce dernier lui avait demandé l'autorisation d'entrer dans sa chambre. Ils devaient s'entretenir ensemble de toute urgence. Elle s'était déportée et il avait investi son espace sans bruit. Elle avait doucement refermé la porte et l'avait suivi.

En contre jour, elle avait pu remarquer à quel point Castiel avait changé. Son corps, son attitude. Le jeune comte réservé et sensible qu'il était cédait parfois la place à un homme irascible et froid, séquelles de sa blessure. Pourtant ce soir dans l'intimité de sa chambre, elle retrouvait ce jeune homme qu'elle avait aimé d'un simple regard. Ses yeux brillaient malgré la pénombre et elle aurait juré que ses joues étaient rosies.

Elle le pria de s'installer dans le fauteuil et s'assit sur le coffre au pied de son lit attendant qu'il lui expose le motif de sa visite. Les minutes s'égrenèrent mais Castiel restait désespérément silencieux. Fatiguée mais ne pouvant le chasser, elle esquissa un geste pour masquer son bâillement disgracieux qui le fit sortir de ses pensées.

Lorsqu'il prit enfin la parole, sa voix n'était que chuchotement. Elle dut s'approcher au maximum de ce que la décence autorisait pour l'entendre.

- Alexane... Alex...

Comprenant que l'enjeu était d'importance au vu de la difficulté de Castiel à s'exprimer, elle l'encouragea en posant sa main fraîche sur la sienne :

- Je suis là, Castiel. Je vous écoute.

- Je...

- Oui ?

Cependant elle ne s'attendit pas à la réaction de Castiel qui soudain écarta sa main et se releva brusquement. S'appuyant sur sa canne, il lui tourna le dos et se dirigea vers la porte d'entrée prêt à partir :

- Pardonnez mon intrusion. Je n'aurai jamais du venir à une heure aussi tardive. Je ne sais pas ce qu'il m'a pris. Je vous verrai demain. En fin de matinée. Bonne nuit !

- Attendez, Lord Blake !

La main sur la poignée il se stoppa à l'entente de son patronyme. Consciente d'avoir capté son attention, elle poursuivit et le rejoignit en quelques enjambées :

- Je ne dormais pas de toute façon alors autant avoir cette conversation maintenant vous ne croyez pas ?

N'obtenant pas de réponse, elle prit cela pour un oui et attrapa sa main. Elle le tira vers elle et le rassit dans le siège encore chaud. Elle s'accroupit pour être face à lui et enchaîna :

- Que teniez-vous tant à me dire qui ne pouvait attendre demain Castiel ?

Lord Blake fixait la jeune baronne. Malgré son apparente fragilité, il devait reconnaître que son caractère affirmé lui avait sauvé la vie à maintes reprises. Sous des dehors affables et doux, elle cachait bien son jeu. Malgré la perte et la douleur, elle faisait face dans la dignité. Sa décision était prise. Il se lança.

- Alexane. Ce que je vais vous proposer maintenant je ne le ferai qu'une unique fois. Si vous ne partagiez pas mon opinion, je le comprendrai et nous en resterons là. Je ne vous en parlerai plus et nous continuerons comme avant. Nous devrons juste prendre d'autres dispositions pour que vous ne soyez plus jamais inquiétée.

Elle se crispa sous l'idée qui se profilait dans son esprit. Prenant les devants, elle rétorqua :

- De quoi me parlez-vous Castiel ?

- De mariage.

Son intuition vérifiée, elle hoqueta.

- De... de mariage. Vous désirez vous unir à moi ? C'est bien cela ?

- Oui.

Le cœur battant, Castiel dévisageait Alexane. Son extrême pâleur. Sa mine défaite. Pourquoi ne lui répondait-elle pas ? Aurait-il fait une erreur d'appréciation ? Et puis pourquoi avait-il le sentiment de trahir quelqu'un d'autre ? Lui qui pensait régler cette affaire en quelques secondes s'interrogeait. Le silence devint pesant et il prononça d'une voix basse :

- Vous y êtes opposée ?

Face à lui, Alexane s'était figée. Ses pensées virevoltaient : Dieu ne pouvait pas être si cruel. Castiel se jouait d'elle. Il n'oserait pas lui proposer cela sachant ce qu'il s'était passé entre eux. Non, c'était une blague de mauvais goût, un cauchemar dont elle se réveillerait. Définitivement. Mais alors que son esprit hurlait un "oui", sa bouche répondit simplement :

- Non. Je suis juste... abasourdie... Oui je crois que c'est le mot...

Elle devait comprendre la raison de cette soudaine proposition. Elle insista :

- Mais pourquoi ? Et maintenant qui plus est ?

- Alexane. Je serai franc. Ma blessure présente des lésions irréversibles. Je suis le dernier Blake. Je me dois à mon nom. Je ne dirai pas que je vous aime car ce serait vous manquer de respect. Mais ce que je peux vous affirmer c'est que je m'emploierai chaque jour à vous rendre la vie la plus douce possible.

Alexane détourna le regard, blessée. Il ne lui apprenait rien. Elle aurait seulement aimé se tromper.

Castiel lui saisit le menton d'un doigt et la força à le considérer.

- Alex. Je suis profondément navré de ne pouvoir répondre à vos sentiments mais je préfère être honnête avec vous. Lorsque je vous dis que je ne vous aime pas, je vous parle d'amour. Sachez cependant que vous ne m'êtes pas indifférente loin de là. J'éprouve une affection particulière pour vous que je qualifierai d'inclination fraternelle. C'est la seule chose que je vous garantis. Peut-être mes sentiments évolueront-ils, je l'ignore.

Castiel lisait dans les yeux d'Alexane le chagrin et la douleur contenue. Il décida de jouer cartes sur table.

- Je sais que je vous demande un gros sacrifice mais au vu de notre passif commun, j'ai pensé. Enfin... Vous avez sans doute besoin de prendre le temps de la réflexion, je vais donc vous laisser. Nous en terminerons demain.

Elle l'interrompit en posant sa main sur son genou :

- Castiel. La réponse est oui. Oui car j'ai une dette infinie envers vous. Oui je vous épouserai. Même si nous n'éprouvons jamais les mêmes sentiments l'un pour l'autre. Je ne vous obligerai à rien. Ma seule exigence sera d'être libre.

- Alors je vous le promets, Alexane. Vous serez libre. Libre de m'aimer ou non. Libre de rester ou de partir. La seule condition que j'émets à cette union sera que vous me donniez un héritier. Ensuite le choix vous appartiendra.

- Je l'avais compris ainsi, Castiel.

Le comte avait enlacé sa main et l'avait serré délicatement. Il l'avait porté à ses lèvres et avait déposé un furtif baiser sur sa paume. Elle lui avait souri tendrement en retour.

- Bien. J'en ai déjà parlé avec David pour tout ce qui est relatif aux documents juridiques et administratifs. Avez-vous des exigences particulières ? Si vous n'y voyez pas d'objection, nous pourrions nous marier la dernière semaine de juillet...

Leur conversation s'était poursuivie jusque tard dans la nuit.

Avant de la quitter, il avait eu un second geste de tendresse désintéressée. En se relevant du fauteuil où il était resté assis des heures durant sans émettre la moindre plainte, il s'était doucement penché vers elle, assise à ses pieds. Sa main avait délicatement saisi sa nuque, son souffle tiède avait effleuré sa peau diaphane avant que ses lèvres ne l'embrassent sur la tempe. Un instant elle avait cru qu'il le poserait sur ses lèvres. A tort. Mais ce baiser aussi furtif soit-il l'avait comblé et laissé frissonnante. Inconscient du trouble dans lequel il l'avait plongé, il s'était levé précautionneusement et lui avait murmuré un discret "bonne nuit".

Au petit matin, Castiel avait réuni toute la domesticité pour leur annoncer officiellement que la Baronne de Winter serait la prochaine Comtesse de Scottfield. Tous les avaient félicités et s'étaient inclinés en signe de respect.

Leur destin était scellé.

XXX

Juillet 1876 - Londres, Eglise Saint Giles.

Dean avait quitté sa modeste chambre meublée dans un des quartiers pauvres de l'East End en milieu de matinée. Il avait beau être un bon marcheur, vu la canicule qui s'annonçait, il préférait prendre son temps pour arriver à destination.

Si auparavant il aurait pu se rendre en berline jusqu'au lieu de rendez-vous et ainsi partir à la dernière minute, à présent il ne pouvait compter que sur ses jambes pour le mener à bon port. Une chance pour lui, sa mémoire cartographique lui avait permis de rapidement cerner les bons quartiers comme ceux à éviter. Cela ne l'avait pas empêché d'être victime d'un agression dans une ruelle les premières semaines de sa nouvelle vie mais sa très bonne connaissance technique du combat de rue avait eu vite fait de détourner les voleurs vers une proie plus facile. Depuis il restait vigilant lorsqu'il empruntait certains chemins, en particulier de nuit. Combattre un adversaire oui, en combattre une demie douzaine non.

Il s'engageait dans Brook Street lorsqu'il trébucha sur une aspérité. Avisant ses semelles usées jusqu'à la corde, il grogna. Décidément, il n'avait pas de vaine. Quelques minutes plus tard, une gêne se manifesta dans son pied droit. Agacé, il s'arrêta de nouveau, défit le lacet et secoua sa chaussure jusqu'à ce que le traître qui avait manqué de le faire choir en sorte. Il l'attrapa, l'examina et le jeta sur le bas côté s'estimant heureux de ne pas s'être coupé.

Reprenant sa marche, il convint que se procurer une nouvelle paire de chaussures devenait urgente. Il en acquerrait une paire dans la semaine sur les marchés locaux et tant pis si cela entamait les fonds mis de côté. Etre bien chaussé pouvait être une garantie de survie surtout en ces temps troublés.

Une chance pour lui, son état vestimentaire actuel le mettait pour ainsi dire à l'abri d'un détroussement ; mais bon il n'était pas utile de tenter le diable. En attendant, nul le croisant vêtu ainsi ne le reconnaîtrait, sa famille inclus.

Au bout de quelques miles, s'éloignant des quais, l'humidité s'évapora et la chaleur s'installa. Avisant les vêtements qu'il portait, il se fit la remarque qu'il aurait du enfiler une chemise plus fine. A ce rythme là, il arriverait couvert de sueur. Maintenant, il était trop tard pour faire demi tour. Il devrait faire avec.

De toute façon, ce n'est pas comme si ils devaient se rencontrer et discuter ensemble. Non. Il devait juste s'assurer que tout rentrait dans l'ordre. L'apercevoir, même de loin, suffirait. Rectification les apercevoir. Ensemble. Son cœur se serra bien malgré lui.

Depuis qu'il avait littéralement fui Bryanston et son propriétaire, il avait pris le temps de réfléchir à ses étranges et si grisantes émotions qui le parcouraient lorsqu'il était en sa présence. Il se rappelait avec une particulière acuité ce baiser qu'il lui avait volé la nuit de son départ. Bien qu'il se sente attiré par Castiel et son corps, son désir pour les femmes persistait encore ce qui le plongeait dans la perplexité la plus totale. Etait-il possible d'être simplement amoureux de l'âme d'un homme, de la personne qui composait son être ? Et puis était-ce réellement de l'amour et non pas plutôt un désir physique qu'il rêverait d'assouvir ?

Tout à ses réflexions, il parvint enfin au terme de sa promenade. Devant lui, l'Eglise Saint Giles. Le portail en fer forgé était ouvert. Le porche agrémenté de discrets ornements floraux sur les bas côtés indiquait qu'une cérémonie aurait lieu aujourd'hui. Le long du muret, quelques attelages stationnaient déjà. Parmi eux, celui de sa famille. Il ne serait pas si simple de s'approcher finalement.

Bien qu'il ait tout fait pour ne pas l'impliquer dans leurs affaires, Samuel n'avait pas été dupe et avait rapidement exigé des explications à son aîné. Il ne pouvait pas dire qu'il ne l'avait pas prévenu non plus. Il avait cessé de compter le nombre de fois où il l'avait averti qu'un jour ses frasques le conduiraient à sa perte. Mais quand bien même il se disait qu'il aurait du l'écouter, il ne parvenait pas à se défaire de cette idée que ses actes étaient louables. Leur action était légitime. Ils avaient juste mésestimé ce dans quoi ils s'embarquaient, ce qui avait causé leur perte.

Il devrait donc patienter à distance raisonnable. Une fois tous les invités installés et l'office religieux débuté, il pénètrerait dans le lieu de culte. A défaut il courait le risque d'être repéré bien que ce soit hautement improbable. Qui irait le chercher sous ses pauvres atours et avec une barbe de trois jours ? Non, seul son regard pourrait le trahir. Il resterait donc dans l'ombre et observerait cet homme pour lequel il s'était sacrifié s'engager pour l'éternité auprès d'elle.

Moins d'une heure plus tard, Alexane était apparue dans la berline noire du comte de Scottfield, escortée par Rupert Stevenson, le majordome de Bryanston et de Martha, sa jeune domestique. Si le premier l'avait aidé à descendre, la seconde avait réajusté ses effets et son voile qui avaient légèrement glissé au cours du trajet. Une fois certain que ses services n'étaient plus requis, Monsieur Stevenson s'était incliné et avait grimpé dans le coupé qui s'en retournait. Seule Martha l'accompagnerait.

Avant que les portes de l'église ne se referment sur elle, il avait eu le temps d'apprécier la simplicité de sa tenue ivoire qui mettait en valeur ses formes et son teint de porcelaine. Il aurait aimé apercevoir son visage, y lire une émotion mais seul son profil lui apparaissait. De ce qu'il en voyait, elle faisait une magnifique mariée et il espérait, à contrecœur, qu'ils seraient heureux. Qu'au moins l'un d'entre eux le serait.

Il avait attendu une bonne demie heure avant d'ouvrir la porte latérale et de se glisser à l'intérieur. Heureusement, la lourde porte en chêne n'avait pas grincé sur ses gonds ce qui aurait signalé sa présence et ruiné ses projets. Aussi discret que le chat aux pattes de velours, il s'était collé le long d'une colonne et avait risqué un regard vers la nef.

Devant lui, auréolés par les anciens vitraux, Castiel et Alexane écoutaient le prêtre discourir sur les vertus du mariage et ses obligations.

Puis vint ce moment que chacun redoutait. Lorsque le prêtre s'adressa à l'assemblée pour savoir si quelqu'un voulait s'opposer à cette union, les mots maudits "qu'il parle maintenant ou se taise à jamais" se répercutèrent sur les murs en écho. Le silence de la salle devint pesant. Les fiancés, mal à l'aise, joignirent leurs mains pour garder contenance. Leurs prières redoublèrent. Nul ne devait révéler leur secret.

A cet instant, il aurait pu tout annuler, tout régler. Il disposait des connaissances nécessaires mais il n'avait pu s'y résoudre. En se dévoilant, il ruinerait définitivement leur réputation et cela il ne désirait point. Lui seul devait payer le prix fort. Il se tut.

Le cœur lourd, il entendit son "Cas" et son "Alex" se donner l'un à l'autre, s'engager pour l'éternité à s'aimer, se chérir dans la richesse comme dans la pauvreté, dans le bonheur comme dans l'adversité et ce jusqu'à ce que la mort les sépare. Leurs regards identiques plongés l'un dans l'autre.

A la fin de l'échange, Castiel avait saisi la main gauche d'Alexane et avait passé l'anneau d'or les liant à jamais aux yeux de Dieu et des hommes. Ils étaient désormais mari et femme.

Cette fois, le jeu était terminé. Personne ne s'approprierait Alexane de Winter. Personne mis à part Castiel Blake, Comte de Scottfield, son époux.

Sans qu'il en ait conscience, quelque chose en lui se brisa. Sa respiration se coupa. Il dut s'appuyer contre la colonne froide pour reprendre son souffle. Sur l'instant il ne comprit pas d'où venait ces gouttelettes d'eau qui s'écrasaient sur ses joues jusqu'à ce qu'il réalise qu'il pleurait, tout simplement. Lui, Dean Winchester, fils déshérité du Comte de Kent, versait des larmes pour un homme. Quelle ironie !

De l'autre côté, le prêtre bénissait leur union et invitait les nouveaux époux à se présenter à leur famille et à la société. Les rares invités et les quelques badauds friands de ce genre de cérémonie se levaient déjà pour les accueillir.

Il ne pouvait plus rester là. A tout instant, il risquait d'être découvert. Des pas s'approchant dans sa direction il s'écarta brusquement du pilier. La vue encore brouillée par les larmes, il heurta dans sa précipitation un des autels portatifs éparpillant sur le sol en pierre les cierges à brûler. Tous les regards pointèrent vers lui sans le voir. Il n'avait plus le choix. Il devait fuir. Fuir pour ne point se trahir.

Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore.

Alors qu'il ouvrait la porte, il osa un dernier regard vers cet homme qu'il aimait, conscient qu'après ce jour il devrait l'oublier.

Il eut tort.

A quelques mètres de lui, Castiel s'était arrêté, Alexane sur les talons, et le fixait silencieux. Dès que la résonance s'était éteinte, il avait répondu à son instinct en se dirigeant vers la source probable du bruit. Il fut surpris de n'y découvrir qu'un pauvre hère caché derrière une porte.

Cependant, alors qu'il se détournait, quelque chose dans l'allure de l'homme l'interpella. Il lui semblait étrangement familier bien que son visage dévoré par une barbe de quelques jours ne lui dise rien. Décidé à approfondir les choses, il porta son regard sur ses yeux.

En une seconde, la messe fut dite. Cet homme, ce visage, ces yeux. Oui ces yeux qui hantaient ses jours et ses nuits. Dean.. Dean... Dean... Ce prénom sonnait comme une litanie.

Il sentit une douleur sourdre dans sa tempe alors qu'un pan de sa mémoire se réveillait enfin. Il se crispa sur sa canne face au kaléidoscope d'images qui se présentaient mais incapable d'y faire face, il s'effondra, le seul prénom de Dean sur ses lèvres.

XXX


To be continued...

Alors oui je vous entends déjà derrière vos écrans en train de hurler au cliffhanger. Et vous avez raison.

J'espère que ce chapitre aura été à la hauteur de votre patience.

Merci de continuer à me suivre et à me lire. Merci à Ignis pour tous ses petits messages auxquels je ne peux répondre.

Au mois prochain pour celles qui ne suivent que Scottfield,

A très vite pour les autres

Marianclea