COMPTE A REBOURS :

COMPTE A REBOURS :

La préfecture de la citadelle d'Hyrule s'ébranla à la réception du message. On avait préparé le préfet des cohortes à cette mauvaise nouvelle. Naturellement il la prit avec consternation. Mais son entraînement militaire fut plus fort que son désespoir. D'un geste vif, il se leva de son bureau et fit commissionner les quatre tribuns des cohortes. Quelques vingtaines de minutes plus tard, quatre types en uniforme militaire entrèrent dans le vaste bureau qui donnait sur la place du marché. Accoudé à la fenêtre, le préfet observait les vigiles embraser les réverbères de flammes magiques. Quelques volets s'ouvrirent, dévoilant des visages curieux, désireux de connaître l'origine de cette agression nocturne par la lumière. Le préfet se retourna vers ses tribuns, les salua et s'assit à son bureau :

« Je vais pas y aller par quatre chemins les gars, fit-il. Nous y sommes jusqu'au cou !

Les quatre tribuns cillèrent mais gardèrent là encore leur sang-froid en tentant d'afficher un air digne et sévère.

-Faites appel aux quatre cohortes urbaines immédiatement ! Continua le préfet. Toutes les permissions sont suspendues jusqu'à nouvel ordre. Occupez vous de réveiller chaque habitant de votre quartier respectif, résumez leur la situation rapidement et organisez le rassemblement dans la plaine. Je veux une vigilance constante, une organisation parfaite et surtout le plus de sang-froid possible. Tachez de rassurer toute personne pouvant sombrer dans la panique et coffrez moi tous les pillards, voleurs, émeutiers et autres personnes pouvant présenter des comportements équivoques. Pas de violences, pas de sang ! C'est une opération massive que nous organisons alors tachons de pas la foirer ! Des questions ?

Aucun tribun ne commanda la parole.

-Dans ce cas messieurs je vous somme de faire votre travail dans l'immédiat ! Quant à moi, je dois aller voir le préfet des vigiles ! ».

Les tribuns saluèrent le préfet. Leur politesse rendue, ils sortirent du bureau à pleines jambes.

« Il nous faudra une quantité importante de matériel pour ce voyage, fit le préfet des vigiles en effleurant la carte du doigt. Mes hommes mettront à profit leur science du génie pour parer à tout problème sur la trajectoire menant à l'Empire. J'ai cru comprendre que les frontières ne sont pas bien entretenues. »

La réunion qui suivit le conseil regroupait le roi, ses archimages, Marsilla, Jax, Brock ainsi que le préfet des vigiles. Le préfet des cohortes urbaines arriva enfin dans la salle en courant.

« Majesté l'opération a démarré depuis maintenant une dizaine de minutes, fit-il. J'ai donné des instructions très précises quant à son déroulement.

-Très bien, fit le roi. Venez donc me dire ce que vous pensez du trajet que je pense emprunter.

Le préfet des urbains vint se pencher à son tour sur la carte. Longue de deux mètres sur deux, elle détaillait avec précision la géophysique du limes hyliens et les territoires Sud de l'Empire, montant jusqu'à une représentation de ville ceinturée d'un mur qui ne pouvait être que la capitale impériale. Un trait rouge serpentait depuis la limite Nord du Royaume d'Hyrule pour s'enfoncer entre deux chaînes de montagnes et déboucher sur un chemin longeant une vaste forêt. Puis le trait traversait de larges plaines où fleurissaient parfois quelques petits bourgs pour finalement traverser un grand fleuve et déboucher sur la capitale.

-On peut pas faire plus simple comme trajet, fit le préfet des urbains en guise de commentaire. Mais je suggère très scrupuleusement de rester attentif au cours de ce voyage. On est pas à l'abri d'une attaque. L'Empire s'agite, ce qui est propice à quelques surprises de mauvais goût. Et si il sait que nous allons arriver, mieux vaut se préparer à un raid.

-Vous pensez que les elfes impériaux pourraient nous attaquer ? Demanda Brock.

-Les Elfes Impériaux ne trahiront pas la couronne, fit le préfet. Mais certains éléments trop instables peuvent décider de faire « justice » eux-même. Ce qui pose un problème : si nous tuons un seul Elfe Impérial, quand bien même nous serions dans notre bon droit, cela provoquera une crise. Et ne pensez même pas l'attacher et le foutre dans un chariot. Le seul fait qu'un Hylien regarde un Impérial est déjà une injure impardonnable. Il faudra user de toute notre diplomatie possible.

-L'Impératrice commande les Impériaux, fit Marsilla. Si nous avons à nous défendre, nous ne devrons pas hésiter. Ce n'est ni notre faute, ni notre problème si les impériaux nous haïssent. Et eux-même le savent très bien. Nous ne pouvons pas risquer de mettre des vies en danger sous prétexte d'essayer de ne pas heurter l'arrogance des Elfes Impériaux. En revanche nous pouvons nous attendre à rencontrer des monstres en chemin. Si des activités divines se déclarent leur population risque de s'agiter.

Un brouhaha approbateur répondit à l'affirmation de Marsilla.

-Dans ce cas c'est entendu, fit le roi. Je ferai monter ma garde personnelle en tête de file. Vous et vos hommes vous chargerez de surveiller les autres wagons.

-Oui altesse, fit le préfet des urbains.

-Monsieur le préfet des vigiles, je veux que vous et vos hommes alliez dégager le terrain. Nous partirons de la plaine. Inspectez le trajet qui nous mènera à la frontière et veillez à ce que rien n'entrave la route. Il y aura peut-être des travaux de terrassement à effectuer donc prenez tout le matériel qu'il faut mais je veux que la route soit dégagée quand nous serons prêts à partir.

-Il en sera fait selon vos désirs altesse, fit le préfet des vigiles. J'emporterai aussi des explosifs au cas où…

-Faites attention à vous », fit le roi.

Le préfet des vigiles salua le roi et quitta la salle au pas de course.

« Altesse ? Fit le préfet des urbains. Pour le château de la famille royale. Que devons nous faire ? Les dépouilles de vos ancêtres ? Les tombes ? Les reliques sacrées ?

-Cela prendrait trop de temps et nécessiterait trop de précautions, fit le roi avec un soupir. La tradition de la famille royale veut que nos dépouilles soient embaumées et enfermées dans des mausolées. Exposés à l'air elles seraient réduites en cendres. Ce ne serait donc que temps perdu. Et le voyage nécessitant de notre part une grande célérité, je doute que même avec toutes les précautions du monde les momies résistent aux intempéries et à une route accidentée. Et puis…la tradition refuse que nous soyons enterrés autre part qu'en terre Hylienne. Il va falloir me résoudre à abandonner tout cela ici.

-Mais…que penserons vos ancêtres de cet acte ? Intervint un des archimages avec inquiétude.

-Je prend le risque de leur colère, fit le roi. Si cela peut sauver un peuple. On a beaucoup plus à perdre à sacrifier des vivants que des morts. Je ne risquerai pas la vie de mon peuple pour quelques cadavres, fussent-ils ceux de ma famille. Et je pense que mes ancêtres auraient agi de la même façon de toute manière.

-Messire, et Excalibur ? Demanda Jax.

Le roi eut un rire.

-L'épée bénie par les même dieux qui vont détruire Hyrule ? Fit le roi avec un regard cruellement sarcastique. Allons mon pauvre ami, elle appartient déjà au passé. Pourquoi nous encombrer d'objets bénis des Dieux si au final ces même dieux ne veulent que la destruction de cette Terre?

-Sire, si nous devions croiser le fer avec des monstres…

-A quoi nous servira Excalibur si elle n'est pas bénie des dieux ? Fit le roi d'un ton plus sévère. Vous savez très bien que sans bénédiction ce n'est qu'un bout de métal. Je ne vais pas perdre mon temps pour rien. Nous partirons sans elle. Emportons le strict nécessaire. La célérité sauvera des vies.

-Sire je… »

Le roi se redressa et sonda Jax de ses grands yeux gris.

« Jax je sais que c'est dur de devoir tout abandonner derrière nous, fit-il d'une voix calme. Nous sommes tous pris au dépourvu. Mais dans ces cas là il faut faire des priorités. Ma priorité à moi c'est le peuple et pas quelques vieilleries qui datent de la préhistoire.

Jax acquiesça mollement. Le Roi lui donna une tape sur l'épaule.

-Capitaine Jax et si vous alliez auprès de votre peuple ? Suggéra-t-il. Ils ont besoin de vous là bas.

-Oui…messire ! »

Le Zora esquissa un salut et d'éloigna. Le roi eut un soupir las.

-Monsieur le Préfet, fit le roi, si vous n'avez pas d'autres questions à me poser je vous suggère de retourner superviser les opérations de prévention. Veillez bien à ce que tout se déroule le mieux possible.

-Il en sera fait ainsi majesté », fit le préfet.

Le préfet salua et quitta la salle. Le roi remballa les cartes.

« Messieurs les archimages que comptez-vous faire ? Demanda le Roi sans les regarder.

Les intéressés se regardèrent.

-Nous pensions…partir rechercher nos semblables, fit l'un d'entre eux. Afin de rassembler le plus d'informations possibles sur cette malédiction. Et tenter peut-être d'y trouver un remède. Je pensais partir vers les terres de Rheimdall, un haut-lieu de la magie où nous avons fait d'immenses découvertes. Sans doute y découvrirons nous une parade. En tout cas c'est l'endroit le plus près de l'Empire pour ce faire.

-Votre présence ne serait pas de trop à nos côtés, fit le roi. Ne serait-ce que pour la défense du convoi.

-Les cohortes urbaines seront capables d'assurer cette charge, fit l'un des archimages. Ne nous demandez pas de nous abaisser à…

-Vous abaisser ?! Intervint subitement Iska. Bande de pourris, on part pas en vacance mais en exil !! Vous savez quels dangers on va courir ?!

-Faites moi taire ce moucheron, fit l'un des archimages avec un soupir las. Marsilla vos fréquentations sont décidément des plus douteuses. Ne vous étonnez pas que nous ne vous ayons jamais demandé de rejoindre nos rangs.

-Mais je ne me rappelle pas vous avoir demandé quoi que ce soit, répondit Marsilla du tac au tac. Alors ne vous tracassez pas pour moi.

Les archimages furent une fois de plus piqué au vif. Leur rang était le sommet de la hiérarchie magique. Les disciples vendraient père et mère pour pouvoir avoir le droit de s'abriter sous leur aile. Le dédain et le mépris de Marsilla était insultant.

-Iska a raison, fit Marsilla. Nous aurons besoin de vous au cours du trajet.

-Le Mal n'attend pas Marsilla, firent les archimages. Chaque seconde qui s'écoule sans que nous pensions à lui est une seconde à son avantage. Chacun son rôle : le nôtre c'est la magie. C'est ainsi que se construisent les royaumes et il en sera toujours ainsi. Vous devrez vous passer de nous altesse.

Le roi ne les regarda pas et acquiesça lentement sans rien dire. Puis il réenroula la carte.

-Si c'est ce que vous avez décidé, faites donc, fit le roi d'un ton calme mais où la colère était palpable. Mais…

Il se tourna vers eux et les désigna avec le rouleau de parchemin.

-Vous endosserez dès lors la responsabilité de tout accident qui pourra se produire au cours du voyage, fit-il d'un ton sévère. Vous aurez la charge de dédommager les blessés et de bénir les morts, et vous présenterez vos excuses à chaque membres d'une famille sinistré. Inutile de vous dire que tout frais de réparation à engager se fera sur votre fortune personnelle ! Et ne nous laissez pas sans nouvelles sinon je considérerai que vous avez trahi la couronne. Vous serez déchus de vos titres, vos biens seront saisis et vous ne pourrez plus jamais revenir sur la terre d'Hyrule. Ainsi en est-il dans mon royaume . Ce sera tout messieurs, bonne chance à vous ! Venez donc Marsilla ! »

Ils s'éloignèrent et franchirent la porte d'un pas rapide et sûr, laissant derrière eux la cohorte d'archimages encore incapables de bouger après l'annonce du roi.

« Sire je suis désolé que l'on en soit arrivés là, fit Marsilla avec un soupir.

-Des vieillards arrogants et égocentriques, cracha le souverain. Tellement obsédés par leur puissance et leur magie qu'ils en perdent toute humanité.

-Vous comprendrez pourquoi je n'ai jamais voulu rejoindre leurs rangs, fit Marsilla. Et pourquoi Iska m'accompagne.

Le roi ne le savait que trop bien. Le bestiaire magique faisait état de l'hostilité entre fées et archimages, les premières reprochant aux seconds leur brutalité et leur arrogance, les seconds reprochant aux premières un manque de réalisme et un laxisme des plus irritants. Pour les fées, les archimages étaient des brutes déshumanisées. Pour les archimages, les fées n'étaient que d'insignifiantes créatures tout juste bonne à émerveiller les enfants. Le roi s'arrêta, se tourna vers Marsilla et lui sourit.

-Vous auriez pourtant fait un grand archimage, fit-il en lui donnant une tape sur l'épaule. Si, si ! Vous avez su imposer des limites à votre pouvoir, ce que ne font pas mes archimages bien au contraire. Hyrule…manque de gens comme vous. Droits, honnêtes. Simples.

-Le monde manque de ces gens, altesse, fit Marsilla gravement. Votre compliment me touche, mais je doute être en mesure de pouvoir vous aider aussi efficacement que vous pourriez l'espérer. Quelques soient les différents qui nous opposent, vos archimages sont bien plus doués que moi.

-Vous avez du talent, Marsilla. Ne doutez pas de vos capacités. Rien ne vous empêche de les développer de toute évidence. Lorsque nous arriverons à la Capitale Impériale, je m'arrangerai pour que vous puissiez consulter la Bibliothèque Impériale de Haute Magie. J'ai l'intention de faire de vous mon ministre.

Marsilla gela sur place, retenant sa respiration. Il entendit Iska rire à pleins poumons.

-Messire, je…Fit le sorcier.

-Ne dites rien, fit le roi en levant une main avec un sourire. Je sais, vous pensiez qu'un de ces archimags ferait l'affaire ? Depuis la mort de Gravell durant la guerre contre Ganondorf, ils n'ont cessé d'user de leur influence pour m'orienter. Croyez moi Marsilla ils ont beau afficher une indestructible unité, il n'hésitent pas à se truander pour obtenir mes faveurs.

Le roi fit quelques pas et s'approcha enfin de Marsilla.

-Mais le pouvoir ne fait pas tout Marsilla, sachez-le, fit-il avec sérieux. Il y a ceux qui usent de leur pouvoir et ceux qui réfléchissent avant de le faire. Placer un archimage comme ministre…Vous les avez vu vous-même. Ils forment leur propre petit royaume personnel. Et méprisent ceux qui ne sont pas à leurs rangs. Je refuse de placer…ça à ma droite. Vous, Marsilla, vous vous servez de votre tête avant d'employer vos bras, vous êtes intelligent et doué. Peut-être pas au niveau de la magie. Mais pour ce qui est des valeurs qui sont chère à mon peuple et à moi même, vous êtes un modèle d'exception. Ah et bien sûr aucun inconvénient à ce que votre fée vous accompagne.

-Nommer Marsilla comme ministre risque de mettre la caste des archimages en rogne, fit Iska qui avait cessé de rire. La moindre des choses serait d'éviter une guerre civile.

-Ils craignent Zelda et Link, fit le roi. Et ils ne risqueront pas de se lancer dans un conflit alors qu'une menace gronde à l'horizon. Fussent-ils arrogants et entêtés, ils ne sont pas stupides. Mais il est clair qu'ils garderont cette rancœur sous le coude jusqu'à ce que cette affaire soit terminée. Après ils viendront rendre des comptes.

Marsilla et Iska se regardèrent un instant.

-Tu peux compter sur moi, fit Iska. Je te lâche pas d'une semelle. Et vu que maintenant tu es promu je pourrais éventuellement partager quelques secrets de ma magie avec toi.

-Très bien, fit Marsilla. J'accepte mais uniquement jusqu'à ce que ce conflit soit reglé. Je déteste la politique.

-Nous ne faisons plus de politique Marsilla, fit le roi. Il va falloir tacher de survivre. Peut-être bien de faire la guerre. Je connais votre dégoût des affaires internes du royaume. Je ne vous aurait pas nommé si la situation était autre. Je vais avoir besoin de tous les hommes forts de ce royaume pour que nous puissions faire survivre notre peuple.

-Dans ce cas vous pouvez compter sur moi et Iska, fit Marsilla. Mais n'en parlez pas aux archimages pour le moment. On attendra de voir comment les choses évoluent.

-Je comprend et j'accepte, fit le roi. Bien, allons en ville superviser un peu tout ca ! ».

« Ca commence à s'agiter, fit Zelda.

Accoudée au balcon de sa chambre, elle regardait du haut de la tour la citadelle se constellant peu à peu de lueurs dorées.

-C'est calme pour le moment, les cohortes urbaines font du bon travail. Père a bien fait de les lever après la victoire contre Ganondorf.

Zelda se retourna vers la chambre. La lumière des bougies éclairait faiblement la pice. Recroquevillée, Malon reposait sur le lit, bras autour de ses jambes, le regard dans le vide.

-Tu veux boire ou manger quelque chose ? Demanda Zelda en s'avancant dans la pièce.

Malon ne répondit pas. Elle n'avait même pas bougé. Elle ressemblait à une statue figée dans le temps.

-Dis quelque chose s'il te plaît… »Fit Zelda avec un soupire.

Malon tourna son visage vers elle. Elle répondit par un simple hochement d'épaules.

« Tu veux que…Fit Zelda.

-Pas de prêtre ! La coupa Malon. Ni prêtre, ni magicien, ni qui que ce soit qui serve les déesses.

-Je n'ai pas dit ca Malon, je pensais que tu voulais…en fait je ne sais pas ce que tu veux, je ne sais même pas ce que je veux ».

Zelda vint s'asseoir au bord du lit, son visage tourné vers la fenêtre donnant sur l'extérieur.

« C'est terrible comme sensation tu sais, fit-elle. Se sentir à ce point inutile. Toute la magie du monde dans mes mains et je ne peux même pas espérer l'utiliser. Je mesure en ce moment mes propres :limites. Lorsque Ganondorf a semé la terreur en Hyrule, j'ai accumulé plus de pouvoir que je ne l'imaginais. Aujourd'hui…j'ai l'impression que ce que je possède se résume à rien. Je me sens nue et dépouillée.

-Moi je me sens trahie », fit Malon.

Zelda se retourna.

«Par les dieux ? Fit-elle.

Malon renifla bruyamment.

« Et par moi-même, répondit-elle. J'ai été tellement naïve. J'ai cru que les déesses feraient tout pour nous protéger des fléaux de ce monde. Tu te bat en leur nom, tu les vénère, tu place tes espoirs en elle et un beau jour elles viennent démolir tous les rêves que tu avais cultivé au cours de ta vie. Et non seulement tes rêves mais ta vie. J'ai été brisée une fois Zelda. Mais ça ne leur a pas suffit.

Zelda baissa les yeux et ne répondit pas. Malon était la sensibilité incarnée. Mais jamais elle ne s'était laissée aller à un fatalisme aussi extrême.

-Il reste peut-être de l'espoir, fit Zelda. L'Empire est puissant.

-Contre les dieux aucun Empire n'est assez puissant, Zelda. N'oublie pas à qui nous avons affaire.

Déconcertant. Malon en train de lui rappeler ce qui était évident. Dans son intention de la rassurer, Zelda avait complètement oublié à quelle situation elle faisait face. Oui Malon avait un certain réalisme qui lui faisait défaut, même avec ses pouvoirs.

-Je ne suis même pas sûre que tu ais encore tes pouvoirs, Zelda, fit Malon d'un ton macabre. Tu n'est plus qu'une carapace vide de tout substance magique. Un corps de mortelle, avec des désirs de mortel et des limites de mortel. Même quand nous possédons un pouvoir comme celui que tu as possédé, nous avons tendance à oublier qu'il y a toujours une frontière tracée en nous qui barre notre propre route vers le pouvoir. Certains arrivent à franchir ces murs au prix de nombreux sacrifices, d'autre s'y arrêtent conscient que leur chemin est terminé. La voilà aujourd'hui la limite de ton pouvoir Zelda : tu reste dépendante tes dieux. Et en réalisant cela tu te rend compte qu'au final en ton sein fut tracée une frontière entre ta chair de mortelle et ta chair d'immortelle. Ton chemin est terminé princesse et non contentes de t'arrêter, on te reconduit à ta frontière primitive. Tu n'es plus bonne qu'à danser le menuet et faire des révérences. Ton heure de gloire est terminée. Tu es finie. Toi. Link. Les archimages. Tous. Nos déesses en bonnes mères exemplaires on juger bon de noyer leurs enfants avec elles…

-Arrête ! Cria Zelda, le visage empourpré. Je t'interdis de proférer ce genre d'horreurs en ma présence ! Mais bon sang Malon que t'arrive-t-il ? Qu'est ce qui te prend de…

-La ferme !! » Hurla Malon.

D'un geste brutal et colérique, elle fit voler sa main sur les côtés. Elle heurta un vase posé sur une table de nuit qui s'en alla percuter le mur dans un grand fracas. Zelda resta interdite. Malon n'était plus la même. Ou du moins elle découvrait un pan de sa personnalité qu'elle ne lui connaissait pas. Une Malon colérique, amère et dont les mots mordaient plus douloureusement que n'importe quelle mâchoire de carnassier. Malon se renfrogna d'avantage, plongeant son visage entre ses jambes, sa chevelure rousse se déversant par couleuvres de feu sur ses épaules. Zelda s'approcha lentement d'elle, s'assit sur le lit et lui passa timidement la main autour de ses épaules. Elle sentit Malon se laisser faire et même se pelotonner contre elle. Son visage était dénué de toute expression, figé en un masque de lassitude et de fatalisme.

« On trouvera quelque chose Malon, fit Zelda en lui caressant les cheveux. Pour le moment il faut vivre. Tu comprend ? »

Malon ne répondit pas. Elle n'écoutait plus.

« J'ai fait le compte, fit Ingo. On devrait pouvoir mettre en place une douzaine de carrioles. C'est déjà un bon départ. De mon côté j'ai contacté un ami qui possède des terres en jachère pas loin de la capitale impériale. Il accepte de me les céder pour un prix dérisoire.

-Trop de terres à gérer ? Fit Talon le nez rivé sur les listes d'inventaire.

-Un cadeau dont il ne sait pas quoi faire, fit Ingo. J'ai évidemment signé pour nous deux. On pourra y réinstaller le ranch. Si les bêtes survivent.

-'Va bien falloir Ingo, fit Talon en repliant les feuillets. La survie c'est ce qui va constituer notre occupation quotidienne dans les jours à venir ».

Le ranch était l'objet d'une fébrile activité. Les gardes urbaines surveillaient les points stratégiques du ranch et tentaient de refluer le flot de curieux qui se pressaient à l'entrée. Dans l'enceinte du ranch, on commençait à rassembler des caisses de lait, de vin, du fourrage et des outils de fabrication. Les premières carrioles furent bachées enfin après deux heures d'intense travail. Talon essuya son front d'un revers de main.

« Bon tu es sûr de vouloir partir à l'avance ? Demanda Talon.

-C'est préférable, s'il faut préparer le ranch à votre arrivée, fit Ingo en hochant de la tête. Y'aura sans doute quelques travaux à faire comme tondre la pelouse, vérifier la salubrité des édifices et aussi tous les paramètres concernant la légalisation de l'achat. J'ai déjà mis au courant mes contacts de mon arrivée prochaine.

-Je pense qu'il est inutile de te rappeler que c'est pas une promenade de santé, fit Talon. Tu sais bien ce qui nous attend derrière les chaînes ?

-Je vais passer par la voie des mers, fit Ingo. Je vais pousser jusqu'à Valmora et de là je prendrai le premier bateau en partance pour les territoires de l'Empire. Une fois arrivé à bon port on m'escortera jusqu'à la capitale et jusqu'au ranch. Je devrais y être d'ici une semaine.

-Si seulement la flotte Valmore ne s'était pas ramassée un grain…Grogna Talon. On aurait pu passer par la mer.

-Ca aurait pris trop de temps pour arriver jusqu'à Valmora, fit Ingo. Votre seule planche de salut c'est par les territoires du Sud.

-Je sais », fit Talon en hochant de la tête.

Il se tourna vers Ingo et lui donna une tape sur l'épaule.

« T'es un bon gars Ingo, fit-il. T'as des côtés chiants mais t'es une vraie perle. Alors tache de pas te noyer dans ton verre de vin quand tu partiras d'accord ? »

Ingo sourit sous son épaisse moustache. Les deux hommes échangèrent une accolade. Puis Ingo rabatit la capuche de son manteau sur son visage, grimpa sur une monture scellée par un soldat urbain et tous deux quittèrent le ranch au galop. Talon garda les yeux rivés sur lui jusqu'à ce qu'il ait contourné par la petite route qui menait vers la frontière Est. Puis il soupira. Seul à nouveau. Il rangea ses feuillets dans sa besace et retourna superviser les travaux.

Les torches jalonnaient maintenant la route. Des soldats, torse nues, s'attaquaient au terrassement du sol, aplanissant ce dernier après l'avoir débarrassé des imperfections qui entraveraient la progression de la caravane. Le centurion des cohortes déplia la carte sur une souche d'arbre qui devait avoir pas mal de siècles dans la vue. Plusieurs autres soldats se regroupèrent autour de lui.

« On a du bol les enfants, le granit de cette montagne est plutôt tendre, fit-il. D'après les relevés topographiques on a trois grosses parties à élargir. Ici, ici et ici. On va travailler ça dès maintenant. Affectez le reste des hommes par groupe de dix au ravalement de ces artères. On doit avoir une largeur suffisante pour pouvoir faire passer au moins trois carrioles. Interdiction de travailler à l'explosif évidemment. On fait le strict nécessaire. Des questions ? Parfait au boulot ! »

Ses soldats à peine partis, un petit bleu tout essoufflé déboula comme un beau diable en tenant un parchemin en main.

« Hé ben alors tu nous fait quoi, bleuet ? » Fit le centurion.

Le bleu tendit son parchemin, incapable de parler. Le centurion s'en saisit et le déplia. Puis il blêmit et déchira le papier d'un geste nerveux.

« Courrier ! Tonna-t-il.

Un autre soldat débarqua en courant et le salua. Le centurion s'empara de l'encrier posé sur la souche et écrit à la va-vite un message sur un parchemin qu'il roula et enferma dans un tube.

« Prend un cheval, fonce droit sur Hyrule sans t'arrêter, ordonna le centurion. Va immédiatement voir le préfet des cohortes urbaines et remet lui ce message ».

Le soldat salua et se précipita vers un cheval. Il accrocha une lanterne sur la selle et précipita sa monture sur le chemin de la citadelle.

Le soldat arriva à la préfecture après deux heures de route. Lorsqu'il se renseigna, on lui fit savoir que le préfet se trouvait à son bureau de la préfecture. Le soldat lui remit le message en main propre, le préfet eut la même expression de terreur que le centurion. Avec un soupir, il congédia le soldat et fit appel à une monture. Il lui fallait voir le roi rapidement. Il n'y avait que quelques lignes sur la lettre :

« Rapport d'observation.

Confirmons la présence de troupes de pillards trolls près des frontières impériales. Risque d'attaque maximum. Attendons instructions.

Gloire à Hyrule.

Gravon Goates, Centurion de la IV ème cohorte de vigiles »