Chapitre 12.

Derrière le rideau de pluie ondulant sur la vitre froide de la chambre 145, Sasuke fixait les éclairs déchirant le ciel noir. Avec l'âge, Naruto contrôlait mieux son stress face à l'orage et malheureusement, Sasuke n'eut pas besoin de le prendre dans ses bras pour le calmer. Autrefois, Naruto paniquait au moindre murmure du tonnerre. Plus maintenant. Il fallait dire qu'à vingt cinq ans, il aurait l'air vraiment ridicule s'il tremblotait encore à la simple vue d'un éclair. D'ailleurs, le blond lui avait dit un nombre incalculable de fois qu'il pouvait rentrer chez lui. Sasuke refusa tout autant de fois et prit un congé maladie pour rester à son chevet.

Deux jours auparavant, la police vint questionner Naruto. Ce dernier leur répondit qu'il ignorait l'identité de ses agresseurs et qu'il n'avait pas eu le temps de voir leurs visages. Sasuke ne pipa mot durant ce court interrogatoire mais n'en pensa pas moins. L'agresseur, ou du moins le chef de file, n'était autre que ce cher Neji Hyûga. Le brun n'en doutait pas une seconde, bien que Naruto lui riait au nez et l'insultait de « paranoïaque » dès qu'il mentionnait le nom « Hyûga ».

Parfaitement rétablit, Naruto sortait demain. Mais où pourrait-il aller ? Sasuke ne lui avait pas encore avoué que le propriétaire de son appartement l'avait expulsé sans scrupules. Coup du sort ou coup de Neji Hyûga ? Incorrigible cartésien, Sasuke ne croyait pas au hasard et remettait cette « malchance » sur le dos de Neji. Encore et toujours lui. Qui d'autre, après tout ?

Sasuke échappa un long soupir. Son haleine dessina un cercle de buée sur la vitre froide. Naruto allait bien et c'était l'essentiel. Il espérait juste que Neji Hyûga resterait à sa place et cesserait de mettre sa vie en danger. Sasuke culpabilisait de ne pas l'avoir protégé et puis il devait bien assumer sa part de responsabilité dans cette histoire. Voilà pourquoi il ne rentrait pas chez lui. Il tenait à être là au cas où Neji pointerait le bout de son nez, il pourrait ainsi lui refaire le portrait et évacuer sa haine. Il veillerait sur Naruto et si Neji tentait encore une fois de le tuer, Sasuke serait là pour le protéger au péril de sa vie. Parce que sans lui, sa vie ne valait rien.

Son estomac gronda furieusement, le ramenant à la réalité. Depuis combien de temps se trouvait-il devant la fenêtre, le regard inexpressif et l'esprit à mille lieues de cette chambre d'hôpital ? Trop longtemps déjà. En baillant, il s'étira comme un chat.

-Naruto, je vais me chercher un truc à grignoter. Est-ce que tu veux quelque chose ?

Seules les gouttes froides s'écrasant contre la fenêtre se firent entendre.

-Naruto ?

Sasuke se retourna pour voir un Naruto endormi. Le brun fut surpris que Morphée soit arrivé à ses fins malgré les grognements furieux de l'orage. Les battements de son cœur s'affolèrent bêtement alors qu'il s'approchait du lit d'un pas hésitant.

Naruto gambadait au pays des rêves. Ses cheveux blonds et soyeux plus en broussaille que jamais lui donnait un air négligé qui lui allait parfaitement. Sa bouche entrouverte laissait passer l'air, émettant de temps à autre un léger ronflement. Endormi, Naruto semblait paisible. La quiétude qu'il dégageait envahissait lentement Sasuke. Sa main s'égara sur celle de Naruto avant de remonter le long de son bras nu. Ses doigts effleuraient déjà l'épaule du blond lorsque sa conscience se manifesta.

« Arrête ça », marmonna une petite voix au fond de son crâne.

Il ne pouvait lui obéir. Il ne voulait même pas essayer, à vrai dire. Naruto dormait profondément. La tentation était trop forte. Son regard brilla d'une lueur passionnée lorsqu'il s'arrêta sur son visage au teint hâlé. Ces lèvres insolentes qu'il savait douces et sucrées l'appelaient sournoisement. Naruto était beau. Incroyablement beau. Endormi, les traits détendus et la respiration régulière, il était résolument magnifique. L'index de Sasuke retraça les contours de ses lèvres et il se pencha vers son visage, fasciné.

Il déposa un tendre baiser sur son front. Il ne put y résister. Ses lèvres glissèrent sur la joue de Naruto puis s'arrêtèrent au niveau des mâchoires. Sa langue fut tentée d'explorer son cou parfumé mais la raison l'en empêcha. Il le touchait à peine que déjà son cœur battait des records de vitesse au sein de sa cage thoracique. Il ancrait la saveur de sa peau et son toucher délicat, se demandant si ces baisers tendres seraient les derniers qu'il lui offrirait. Il ferma les yeux, profitant pleinement de son ivresse.

-Naruto... chuchota-t-il.

Il aimait tout en lui. La suavité de ses lèvres et la chaleur de sa peau. Le souffle de sa respiration et les battements de son cœur. L'ambre de ses cheveux et le bleu de ses yeux. L'éclat de son rire et la mélodie de sa voix. Le charme de ses courbes et la douceur de son corps. Il aimait tout en lui, de sa plus grande qualité jusqu'au moindre de ses défauts. Il l'aimait entièrement.

Le temps d'une nuit, la nuit de son enterrement de vie de garçon, ce qui était autrefois une lubie devint une véritable obsession, l'amour noble et sincère remplaçant ce fantasme d'adolescent. En l'espace d'une nuit, Naruto devint tout pour Sasuke. Le souffle de Naruto devint son air et ses éclats de rire, sa raison de vivre. Les prunelles de Naruto furent sa lumière et sa peau, son refuge.

Naruto était tout. Absolument tout.

Aimer comme il l'aimait... cela devrait être interdit.

Sa bouche plongea dans le cou du blond et le peu de raison qu'il lui restait encore disparut. Il s'enivra de son parfum singulier. Fiévreuse, sa main parcourut le torse de Naruto. Sasuke avait envie de lui. Terriblement envie. Un doigt prétentieux abaissa la chemise de nuit recouvrant le corps du blond, dévoilant ainsi le haut de son torse. La langue de Sasuke ne tarda pas à retracer les contours de sa clavicule. Naruto semblait toujours endormi mais sous les baisers tendres de Sasuke, son cœur s'emballait. Sa main agrippa l'épaule de Naruto tandis que sa bouche remontait lentement jusqu'aux mâchoires du blondinet, laissant derrière elle un léger sillon humide.

Le visage penché au-dessus de celui de Naruto, Sasuke le contemplait avec un désir non dissimulé. Leurs bouches ne se trouvaient qu'à quelques centimètres l'une de l'autre. L'embrasser était si tentant. Il hésitait, paralysé par la crainte de rencontrer deux billes azures. Si Naruto se réveillait... Sasuke n'osait même pas imaginer ce qu'il lui ferait. C'était une chance qu'il ne se soit pas encore réveillé et d'ailleurs, ce manque de réaction blessait l'ego de Sasuke.

Il l'avait déjà perdu une fois et ne souhaitait pas réitérer l'expérience. L'absence de Naruto avait laissé une marque indélébile au fond de son cœur et il se souvenait encore de la douleur cuisante gangrenant sa poitrine lorsqu'il lui avait hurlé « Va t'en ! ». Ce jour là, Sasuke crut leur amitié définitivement terminée. Cependant, Naruto semblait lui offrir une seconde et ultime chance. Il ne voulait pas tout gâcher.

Et, dans un soupir lourd de sens, Sasuke se redressa.

Il attrapa sa veste qui reposait sur le dossier d'une chaise et l'enfila, prêt à affronter la cataracte de pluie glacée. Il jeta un dernier regard à Naruto, le cœur toujours retourné par le désir, et s'enfuit de la chambre avant de changer d'avis et de se jeter sur lui.

Une fois seul, Naruto ouvrit lentement les yeux, l'esprit chamboulé et l'estomac noué. Sasuke n'était plus là mais son parfum continuait de flotter autour de lui. S'il fermait très fortement les yeux, il était certain de ressentir à nouveau la douceur de ses lèvres contre sa peau. Sasuke n'avait pas été jusqu'au bout, cette fois. Quel dommage.

Naruto se redressa sur son séant et regarda à travers la fenêtre, le cœur serré.

-Pourquoi ne m'as-tu pas embrassé, Sasuke ? chuchota-t-il d'une voix évasive.

Il baissa les yeux, peiné, regrettant de ne pas avoir répondu à ses caresses. Ce qu'il ressentait le terrorisait mais il ne pouvait s'empêcher d'y succomber. Un peu comme ces jeunes femmes qui font régime mais n'arrivent pas à rester de marbre devant un bon gâteau au chocolat et ce malgré tous leurs efforts pour y résister. Sasuke était le chocolat. Naruto désirait le manger mais la culpabilité était au rendez-vous. Il ne parvenait toujours pas à se dévoiler, sa gorge se nouait dès qu'il rencontrait ces orbes noirs.

Sasuke venait à peine de s'en aller mais il lui manquait atrocement. S'il pouvait retourner quelques minutes en arrière, il le ferait immédiatement et, au lieu de le laisser partir, il l'embrasserait follement en lui susurrant des mots doux au creux de l'oreille. « Je t'aime, appartiens-moi ». Voilà ce qu'il souhaitait lui dire. Il n'existait rien de plus sincère au monde mais rien de plus difficile à avouer.

Sans doute lui fallait-il encore un peu de temps.

Marchant sous l'ondée, mains dans les poches, Sasuke se dépêchait de gagner la boulangerie-pâtisserie située à quelques mètres de l'hôpital. Il y avait bien trop de monde à la cafétéria du rez-de-chaussée et il détestait patienter. Autour de lui, les gens s'agitaient drôlement, se mettant à courir pour se protéger de la pluie. Un éclair déchira le ciel obscur et quelques personnes se pressèrent davantage afin de se mettre à l'abri. Sasuke les observait avec un léger sourire. Il aimait la pluie. Il l'avait toujours aimée. Mais il devait bien avouer lui préférer l'orage.

C'était grâce au grondement menaçant du tonnerre et à la lumière des éclairs que Naruto était venu se coller à lui, une nuit d'été. Il aimait la mélodie de la pluie, cantilène ayant le pouvoir de l'apaiser immédiatement. Il aimait la fraîcheur de ces gouttes d'eau tombées du ciel et le gris des nuages. L'orage et sa pluie diluvienne étaient ce qui avait rapproché Naruto de lui. Voilà pourquoi il les aimait tant.

Il pénétra à l'intérieur de l'établissement et une agréable odeur de pâtisserie mélangée à celle de la cannelle vint titiller ses narines. Tout comme les enfants, Sasuke adorait le sucre. Il se pencha un peu et scruta d'un œil gourmand les nombreuses pâtisseries qui s'offraient à lui. Entre les éclairs au chocolat, les tartelettes aux fruits, les muffins ou encore les chaussons aux pommes, il ne savait que choisir.

L'employée apparut derrière le comptoir en zinc et il la salua avec un sourire charmeur. Ses joues à moitié dissimulées par d'épaisses mèches rousses s'empourprèrent légèrement. Sasuke plaisait aux femmes et il le savait. Il songea un instant à jouer de son charme légendaire afin de se faire offrir les pâtisseries, puis il s'insulta de profiteur. Il opta finalement pour un beignet au sucre glace. Il allait payer lorsqu'il se souvint de l'amour inconditionnel que Naruto portait au chocolat.

Tout sourire, il tourna le visage en direction de la jeune femme qui, sous le choc, laissa tomber sur le sol la baguette de pain qu'elle tenait en main.

-Cela vous ennuierait de rajouter un muffin au chocolat... s'il vous plaît ? souffla-t-il d'une voix suave.

-Oh... mais pas du tout ! balbutia-t-elle en s'empressant d'obéir.

-Vous êtes charmante.

Elle rougit violemment et bafouilla un « merci » maladroit avant de fourrer la pâtisserie dans un petit sac marron sur lequel « Boulangerie-pâtisserie Akimichi » était inscrit en grosses lettres noires. Sasuke paya uniquement son beignet : elle lui fit don du muffin. Il la remercia gentiment avant de tourner les talons. Elle le regarda s'enfuir sous la pluie glacée et ne le quitta pas des yeux avant un moment, encore sous le charme de cet homme mystérieux.

Soigneux, Sasuke glissa les pâtisseries dans les poches de sa veste afin qu'elles restent sèches. Il ne cilla pas en voyant une voiture familière s'arrêter à sa hauteur. La Mercedes noire commença à rouler au rythme de ses pas et la vitre teintée côté passager s'ouvrit lentement, dévoilant le visage blême de Neji Hyûga.

-Tu es trempé, Uchiha, constata-t-il d'une voix faussement enjouée.

-Très aimable de me le faire remarquer. Sans vous, je ne me serais rendu compte de rien, rétorqua-t-il d'une voix froide.

Neji laissa s'échapper un rictus mesquin. Sasuke lui jeta un regard en coin.

-Ne te montre pas aussi caustique, cela ne te va absolument pas.

Sasuke ricana à son tour avant de s'arrêter. La Mercedes l'imita. Sasuke se courba et son visage se trouva à la même hauteur que celui de Neji. Les deux hommes s'affrontèrent du regard pendant de longues secondes. Quelques gouttes d'eau froide dégoulinaient de la chevelure ébène de Sasuke et s'écrasaient sur le sol tandis que les essuie-glaces de la Mercedes restaient impuissants face à l'averse.

-Je sais que c'est vous, siffla Sasuke.

Neji lui sourit, dévoilant sa dentition parfaitement blanche.

-Je ne vois pas de quoi tu parles.

-Laissez-moi juste vous dire une chose : si vous touchez encore à un seul de ses cheveux, vous le regretterez amèrement. Croyez-moi.

Sa voix était dure et dénuée d'hésitation. Neji le fixa d'un regard intense et rempli de haine. Sasuke ne baissa pas les yeux, les muscles de ses mâchoires roulant le long de ses joues.

Un éclair éblouit le ciel noir.

-Tu te montres bien arrogant, que comptes-tu me faire ?

-Je mettrai votre jolie petite gueule dans une bassine d'eau bouillante, histoire que vous mourriez lentement et dans d'atroces souffrances.

-Tu es très créatif Uchiha. Une douce et lente torture avant le trépas... pourquoi n'y ai-je pas songé plus tôt ?

-Je suis sûr que vous êtes bien pire que moi. Vous me rendez malade.

-Merci du compliment.

Un sourire narquois s'arqua sur les lèvres de Sasuke pendant qu'il approchait son visage de celui de Neji. Le souffle tiède et parfumé de menthe du caïd caressait docilement sa peau.

-Tentez quoi que ce soit d'autre Hyûga et vous vous en mordrez les doigts. Parce que la prochaine fois, je serais là et je ne vous louperais pas. Je le protégerais et vous n'en ressortirez pas indemne.

-C'est très bien Uchiha. Vraiment très bien. Il faut protéger ceux que l'on aime, parce qu'il peuvent disparaître en un clin d'œil.

Neji claqua du pouce et du majeur en même temps qu'il prononçait les derniers mots de sa phrase. Sasuke serra les poings et se demanda ce qui le retenait d'ouvrir la portière pour lui fracasser le crâne. Il gardait le contrôle de lui-même, ne souhaitant pas se retrouver dix pieds sous terre avant l'âge. Naruto avait besoin de lui.

Neji lui sourit une dernière fois avant de remonter la vitre de sa portière. Sasuke recula vivement avant de mourir étranglé.

-Salue Naruto de ma part, railla Neji.

Et son sourire mesquin disparut derrière la vitre teintée. La Mercedes s'engagea dans la circulation. Trempé jusqu'aux os et grelottant de froid, Sasuke jura avant de reprendre le chemin de l'hôpital. Il ne pensait pas un seul instant que son discours glacial effrayait Neji. Après tout, Neji Hyûga n'était pas n'importe qui, contrairement à lui, pauvre petit journaliste victime d'un amour qu'il croyait à sens unique.

Il pénétra à l'intérieur du bâtiment et refréna sa colère, ne voulant pas inquiéter Naruto. Heureusement, il était assez doué dans l'art de masquer ses émotions. Le blond sortait à peine de la douche et une agréable odeur de fruit planait dans la petite chambre. Sasuke secoua la tête, faisant valser quelques gouttes de pluie froides et retira sa veste. Naruto s'assit sur le lit et le toisa avec insistance.

-Tu en as mis du temps, se plaignit le blond sur un ton de reproche.

-Tu ne dormais pas ? s'étonna Sasuke.

Naruto rougit violemment et se mordit la langue, confus.

-Si, si, si mais quand je me suis réveillé, tu n'étais déjà plus là, balbutia-t-il maladroitement.

Sasuke haussa les épaules, indifférent. L'esprit toujours préoccupé, il tourna le dos à Naruto afin qu'il ne remarque pas les traits tendus de son visage et fit mine de compter la monnaie gisant au fond de ses poches. Les sourcils en circonflexe, Naruto ne le quittait pas des yeux. Le brun regarda par-dessus son épaule avant de lui lancer le muffin emballé dans le papier marron.

-Tiens ! dit-il.

Naruto rattrapa le sac et l'ouvrit, curieux.

-Un muffin ? questionna-t-il.

-Triple chocolat.

-Merci.

Ses yeux pétillèrent immédiatement. Le chocolat et lui, c'était une grande histoire d'amour. Mais, en plus d'aimer passionnément les sucreries, il était content que Sasuke ait pensé à lui. Ce stupide gâteau au parfum divin faisait bondir son cœur de joie. C'était le genre de petite attention qui le rendait heureux.

Naruto se frotta les mains avant d'entamer son muffin. Sasuke le regarda engloutir sa viennoiserie et ne put résister au sourire qui le gagnait. Apparemment, Naruto n'avait pas ressenti les baisers de tout à l'heure. Sasuke en fut soulagé mais d'un autre côté, cela le déprimait. Une pointe de regret titilla son cœur mais n'effaça pas son sourire bienveillant.

-C'est bon ce truc ! s'enthousiasma Naruto.

-Je l'ai eu gratuitement, avoua Sasuke.

-Gratuitement ?

Sasuke passa une main dans ses cheveux humides afin de les remettre en place.

-Va savoir pourquoi, elle n'a pas voulu me le faire payer, dit-il d'une voix innocente.

Soudainement, Naruto cessa de manger. Ses sourcils se froncèrent un peu et Sasuke n'eut aucun mal à déceler la colère dansant au fond de ses prunelles azur.

-Tu n'as pas payé ? répéta le blond en levant les yeux vers son ami.

-Si, j'ai payé mon beignet, dit Sasuke en agitant ledit beignet. Je ne sais pas pourquoi elle m'a offert ton muffin.

-Pff... c'est ça. Je suis sûr que tu l'as draguée, railla-t-il d'une voix mauvaise.

-Moi ?

-J'ai plus faim tout à coup.

Surpris par ce brusque changement d'attitude, Sasuke s'approcha de lui, une mine inquiète sur le visage. Naruto déposa ce qu'il restait du muffin sur le petit guéridon situé à côté du lit.

-Naruto ? Ça ne va pas ? demanda le brun.

Le blond le fusilla du regard et, d'un geste rageur, repoussa la main qui s'apprêtait à se déposer sur son épaule. Sasuke recula d'un pas.

-Fiche-moi la paix, abruti ! s'énerva-t-il, je n'ai juste plus faim ! Pas de quoi en faire un plat !

-Tu as la nausée ? C'est à cause de tes blessures ?

-Et après tu oses dire que je ne suis pas perspicace, marmonna-t-il entre ses dents. Ce que tu peux être con, bon sang !

Sasuke ne l'entendit pas.

-Tu as mal quelque part ? insista le ténébreux, parce que si c'est le cas, je vais chercher une infirmière tout de suite.

Agacé, Naruto l'insulta copieusement avant de bondir sur ses pieds. Il combla la courte distance le séparant de la petite salle de bains mais avant d'y pénétrer, il se retourna pour assassiner Sasuke de son regard brûlant de colère.

-Ouais ! Ouais, j'ai mal quelque part ! cria-t-il, un organe vital qui se situe en haut à gauche de ma poitrine ! Pauvre imbécile !

Et la porte claqua derrière lui. Sasuke resta figé un instant, revivant mentalement la scène pour y trouver un sens. En poussant un long soupir, il se laissa tomber sur le lit et ferma les yeux, bercé par la mélodie de la pluie.

-J'ai rien compris, murmura-t-il pour lui-même, je lui rapporte un muffin et voilà ce que je récolte. Pire qu'une gonzesse.

Un muffin...

Ses yeux s'écarquillèrent subitement et il se redressa sur les coudes. Une idée lui traversa l'esprit comme un éclair et il ne put réprimer un sourire.

Ses baisers l'avaient peut-être atteint, finalement.

XxXx

Assise au milieu de son canapé en cuir, un album photo sur les genoux, Karin écoutait la pluie tomber. Cela faisait maintenant presque une semaine que Sasuke avait déserté le domicile conjugal sans lui donner la moindre nouvelle. Elle se demandait où il pouvait bien être mais n'essayait pas de lui téléphoner, sachant pertinemment que cela serait inutile.

Ces derniers temps, le sommeil la fuyait comme la peste. L'esprit grignoté par le remord et la culpabilité, elle ne cessait de songer à Naruto. Allait-il bien ? Sasuke se trouvait-il avec lui ? L'avait-il définitivement quittée ? Tant de questions se bousculant dans sa tête auxquelles elle ne pouvait répondre.

Elle tourna une page de l'album répertoriant ses plus beaux souvenirs en compagnie de Sasuke. Leurs premières vacances ensemble, un baiser passionné parmi tant d'autres, leurs sourires innocents figés sur le papier, leurs bouches pressées l'une contre l'autre, la main de Sasuke caressant son bras... toutes ces tranches de bonheur se trouvaient loin derrière elle, désormais.

Vivre dans le passé, cela n'est possible qu'un temps.

Un sourire dépourvu de lumière s'arqua sur ses lèvres tandis qu'elle regardait d'un œil brillant les clichés de leur mariage. Son index effleura le visage serein de Sasuke. Quelques lignes de mélancolie s'inscrivirent au fond de ses prunelles sombres. Elle se souviendrait toujours de leur première rencontre.

FLASHBACK

-Comment ça, « tu te lasses » ?

Suigetsu lâcha un long soupir tout en passant une main dans ses cheveux étrangement bleus. Ses yeux aux multiples nuances parme la dévisageaient avec une pointe de pitié.

-Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans cette phrase, Karin ? dit-il d'un ton persifleur, je me lasse de toi, c'est pourtant clair.

La rouquine écarquilla les yeux, stupéfaite. Cela faisait déjà quelques mois que son petit ami, Suigetsu Hôzuki, se montrait distant mais jamais elle n'aurait pu croire qu'il irait jusqu'à la quitter. Elle étudia ses pieds, ne sachant quoi dire. Le retenir ne servirait à rien, elle le savait, le ressentait. Suigetsu avait pris sa décision depuis un moment déjà et il fallait être sacrément aveugle pour ne pas remarquer la dérive de leur couple. Irrité par le silence de Karin, le jeune homme remonta le col de sa veste et tourna les talons.

-Bon... salut Karin.

Elle ne réagit pas, encore sous le choc. Derrière ses lunettes noires, les larmes noyaient ses iris noisette. Suigetsu la quittait. Il la quittait vraiment. Il ne reviendrait plus et elle se retrouverait à nouveau plongée dans la solitude douloureuse et insupportable dont il l'avait sauvée. Lorsqu'elle prit conscience du sort qui l'attendait, elle releva brutalement la tête mais il n'était déjà plus là. Elle scruta les environs, le cœur en étau, mais ne le trouva pas. Dans une tentative désespérée, sa bouche tremblotante hurla le nom du garçon.

-Suigetsu !

Elle tendit le bras vers l'avant et sa main se referma sur le vide.

-Ne t'en va pas... murmura-t-elle d'une voix brisée par les larmes.

La nausée noua sa gorge et elle déglutit avec difficulté, ravalant le temps d'un battement de cil le cri qu'elle s'apprêtait à pousser. Elle commença à marcher au milieu du square peuplé de verdure. Elle passa devant un couple occupé à se bécoter sur la pelouse et cette vision d'horreur lui retourna l'estomac.

Karin s'arrêta sur un banc, face à la fontaine. Ne pouvant retenir ses sanglots, elle enfouit son visage entre ses mains et pleura de tout son saoul. Son cœur battait au rythme de sa peine, elle avait l'impression que ses myocardes se sectionnaient un par un. Son corps tremblait un peu et, la respiration saccadée, elle laissait échapper des petits gémissements douloureux.

Du haut de ses dix neuf ans, Karin venait de connaître la douleur du premier amour et redécouvrirait bientôt celle que procure la solitude. Au sein d'un couple, elle avait toujours été le cœur qui aime le plus et dès lors, victime de son amour démesuré, elle finissait inévitablement par souffrir.

Elle aimait Suigetsu mais pour comprendre la véritable raison de ses larmes, il fallait remonter dix ans en arrière, lorsque sa mère l'abandonna lâchement à un homme malfaisant. Un homme qui s'était enfuit, lui aussi en la laissant derrière. À l'âge de seize ans, elle fut livrée à elle-même. Elle se démena pour trouver un boulot de serveuse et payer ses études de lettres. D'un tempérament combatif et volontaire, elle caressait le rêve de prendre une revanche sur la vie. Elle voulait s'en sortir.

L'abandon était sa plus grande crainte et elle s'enferma dans une solitude impénétrable afin de ne plus revivre la douleur du rejet. Mais au moment où sa route croisa celle de Suigetsu, elle eut envie de s'ouvrir un peu plus afin de découvrir cette chose merveilleuse appelée « amour ». Il l'avait rendue heureuse pendant un an avant de l'abandonner à son tour. Elle n'avait de cesse de se demander pourquoi les gens partaient sans elle et ce qu'elle avait bien pu faire de mal pour mériter leur mépris.

Karin voulait juste être aimée mais n'en avait visiblement pas le droit. Son tempérament sensible prenait rapidement le dessus et elle avait la larme facile. Elle se remettait en question, se détestant elle-même, commençant à croire que finalement, si tout le monde finissait par s'en aller, cela devait être de sa faute.

L'abandon d'une mère, puis celui d'un père et enfin Suigetsu. Le suicide devenait presque tentant mais sa volonté restait intacte, l'empêchant de commettre l'irréparable. La solitude redeviendrait son unique compagne. Après tout, si elle n'était pas capable de rendre les autres heureux, mieux valait qu'elle reste recroquevillée dans son coin, comme autrefois.

-Hey, est-ce que ça va ? l'interpella une voix.

Surprise par cette présence soudaine, Karin sursauta un peu avant d'essuyer ses joues couvertes de larmes à l'aide de sa paume. Elle releva le visage et resta un instant troublée par la beauté angélique face à elle.

Le jeune homme qui la fixait devait avoir à peu près son âge. Mains sur les genoux et dos légèrement courbé, il la fixait avec interrogation, ses orbes noirs pétillants de curiosité. Son teint pâle contrastait parfaitement avec l'ébène de ses cheveux. Il était beau. Vraiment très beau. Voyant qu'elle ne lui répondait pas, il prit place à côté d'elle. Il la dévisagea, toujours avec cette même lueur au fond des yeux.

-Tu pleures ? demanda-t-il.

-Euh... non. Plus maintenant.

Il lui sourit gentiment avant de lui tendre un mouchoir.

-Tant mieux.

La caresse du vent ébouriffa sa chevelure sombre, divulguant ainsi les traits harmonieux de son visage fin. Karin aurait pu rester des heures ainsi, à simplement le regarder. Elle se demandait pourquoi il était venu lui parler et ce qu'il pouvait bien lui trouver d'intéressant. Il la stoppa dans ses réflexions en lui présentant une main qu'elle toisa avec perplexité.

-Je m'appelle Sasuke.

Elle répondit à son sourire et lui serra la main avec une certaine tendresse.

-Karin, répondit-elle.

Le sourire de Sasuke ne ternissait pas. Elle n'en avait jamais vu de plus beau. Une chaleur inconnue traversa son corps et elle sentit ses joues s'empourprer. Sans qu'elle ne puisse expliquer pourquoi, une nouvelle larme perla au coin de sa paupière mais Sasuke la balaya de l'index. Le cœur battant, elle le contemplait, envoûtée par la douceur de ses phalanges.

-Tu as de jolis yeux, tu sais, souffla-t-il.

FIN FLASHBACK

La pluie tombait toujours sur le monde, ses gouttelettes froides s'écrasant sur les carreaux avec plus de hargne. Les mains entourant ses côtes, le corps prit de tremblements, Karin ne remarqua pas tout de suite qu'elle pleurait. Pourtant, son album photo était trempé de larmes.

Le jour de sa rencontre avec Sasuke, elle aurait dû être terriblement malheureuse à cause de sa rupture avec Suigetsu mais pourtant, jamais le bonheur n'avait été aussi intense. Sasuke l'avait amenée sur un autre chemin, l'attrapant par la main pour la sauver des ténèbres de la solitude. À ses côtés, elle s'était sentie revivre. Elle se souvenait encore que ce jour-là, elle se jura de ne plus jamais laisser fuir celui qu'elle aimait. Elle ferait toujours tout pour le retenir, même si elle avait conscience de son égoïsme et de son égocentrisme. Elle ne supporterait plus un nouvel abandon.

En reniflant discrètement, Karin inspira une bouffée d'air avant de tourner une nouvelle page. Son regard s'arrêta sur une photo prise à l'université. Elle souriait, belle et rayonnante, et se trouvait entre Naruto et Sasuke. Eux aussi souriaient. Une ombre passa sur son visage. Naruto Uzumaki. Bien qu'elle fut à côté de lui, ce n'était pas elle que Sasuke regardait avec un sourire au coin des lèvres.

La colère prit le pas sur la tristesse et, en criant quelque chose d'incompréhensible, elle jeta l'album photo à travers la pièce. Les photos s'éparpillèrent sur le sol et elle recommença à pleurer bruyamment, rongée par la douleur. Les paroles de Sasuke gambadèrent dans sa tête et accélérèrent les battements de son cœur brisé.

« Tu as de jolis yeux, tu sais. »

S'il les trouvait si beaux, pourquoi les faisait-il autant pleurer ?


Bonsoir :)

Et voici le chapitre 12 ^^ Sasuke est à bout là, le pauvre ^^ je suis aussi revenue sur le passé de Karin comme vous avez pu le lire, je pense que ça permet de mieux cerner le personnage, même si ça n'excuse rien :) le chapitre suivant devrait normalement vous plaire =) le fait que je vous dise ça devrait vous orienter sur ce qui s'y passera =) j'espère que vous avez apprécié =)

Gros bisous =)