13] "Clarke ?"
[Jour 82]
Je m'éveille calme et apaisé. Mes paupières s'ouvrent doucement et pendant une minute, j'oublie où je suis. J'oublie l'espace. J'oublie l'anneau. J'oublie les algues. J'oublie la convalescence laborieuse de Murphy et les doutes de mes amis quant à notre survie. J'oublie qu'ici, il fait toujours sombre et froid. J'oublie la solitude. J'oublie le manque. J'oublie la douleur sourde dans ma poitrine, celle qui me tue à petit feu, celle qui me brise chaque jour davantage.
Dans le demi-sommeil de mes rêves, je suis heureux. Je ne suis plus seul. Je suis entouré. Aimé.
— Clarke ?
Ma voix n'est qu'un murmure ensommeillé tandis que je prononce son prénom. Mon bras se tend et cherche à mes côtés. Ma main tâtonne dans le lit, dans un geste automatique qu'aurait créé l'habitude.
— Clarke ?
Je me redresse sur un coude et m'assois. Le drap glisse sur mon torse nu et je frissonne quand la solitude m'engloutit tout entier.
Elle était là... Elle était là.
Ma main tremble et je crispe mes doigts qui attrapent au passage le tissu froid et vide à mes côtés. Mon poing se ferme et agrippe fermement la place vacante de mon lit, dans une tentative aussi désespérée que vaine de la retenir encore un peu, de garder son souvenir près de moi.
Je ne sais même pas si je peux appeler cela un souvenir. Clarke n'a jamais dormi avec moi, ni dans mon lit, et encore moins contre moi. Pourtant, elle m'a parut si réelle, si vivante tandis que son odeur, sa voix et son sourire emplissaient l'espace désormais vide de mes bras.
Dans ce rêve, elle se contentait d'être là. Ses prunelles aux couleurs de ciel sans nuage plongées dans les miennes, une main sous l'oreiller, l'autre dans la mienne. Ses doigts entremêlés aux miens, nos jambes s'effleurant, nos pieds se touchant.
Déjà, le songe m'échappe et plus j'essaie d'en retenir les bribes, plus celles-ci disparaissent, insaisissables. Je ne me souviens plus des mots, mais ils étaient doux. Je ne souviens plus des phrases, mais elles étaient tendres. Et déjà, les faits s'effacent, ne reste que le souvenir de sa présence contre moi. La chaleur de son corps allongé près du mien. Le sentiment d'avoir été complet l'espace d'une nuit.
Une douleur fulgurante déchire ma poitrine et je relâche mon poing pour porter ma paume à ma poitrine. Je suis presque étonné de sentir que mon cœur galope à toute vitesse sous ma peau, alors que je me sens comme si on l'avait arraché de ma cage thoracique.
Je tremble sans arriver à me contrôler. Ma respiration se coupe et je mets plusieurs minutes à comprendre que l'eau qui coule sur mes joues sont des larmes et que le son désagréable que j'entends en bruit de fond depuis un moment, mes propres sanglots.
Le battant de ma chambre de fortune s'ouvre sans bruit. La pâle lumière du couloir de l'anneau éclaire la pièce et la silhouette de Raven se découpe dans un rayon de lune. Enfin, je crois qu'il s'agit Raven. Je ne distingue pas grand chose à travers le rideau de mes larmes, mais je la vois refermer la porte derrière elle et s'avancer jusqu'à moi sans rien dire.
Si j'avais la force de relever la tête pour affronter son regard, j'y aurai lu l'inquiétude et la tristesse. Mais toute force m'a quitté. Je ne sais même pas comment j'arrive à me lever chaque matin, à parler, à fonctionner. Chaque nouvelle journée n'est qu'un éternel recommencement de la veille. Le temps s'étire, infiniment cruel et lent. Seul la pensée de ma sœur me maintient faiblement en vie. Seul le souvenir de Clarke me garde opérationnel.
Une fois l'anneau désert et chacun de mes amis endormi, c'est une autre histoire.
Chaque partie de moi s'émiette, se détache, et se morcelle en milliers d'éclats. Je m'effondre et cette fois, personne n'est là pour réparer les dégâts, personne n'est là pour me maintenir entier, pour m'empêcher de me briser. De toute ma vie, seules deux personnes en ont été capable. Mais ma sœur est absente et Clarke...
Un nouveau sanglot m'étrangle et j'aperçois les larmes couler sur les joues de Raven tandis qu'elle s'assied sur le lit à mes côtés, effaçant ainsi les toutes dernières réminiscences de la jeune femme blonde endormie à mes côtés. Et c'est comme si Clarke disparaissait encore une fois et je ne peux pas l'accepter. Une panique incommensurable gonfle dans ma poitrine et m'étouffe.
Je n'entends pas ce que Raven chuchote à mon oreille. Je sens à peine sa main se poser sur la mienne dans un geste rassurant. Je tressaute sous ce contact inattendu mais ne peux que rester là, immobile, le cœur brisé, le souffle coupé, avec l'impression grandissante que je vis mes dernières minutes, que je vais mourir, que le déni, le chagrin, le deuil, vont finir par me tuer. Au fond de moi, c'est comme si je savais que cette fois, je ne survivrai pas.
Traverser une première fois le deuil de la disparition de Clarke m'avait semblé presque insurmontable. Comment réaliser que la jeune femme qui avait dirigé les 100 avec moi, celle qui nous avait sauvé tant de fois que je n'arrivais plus à les compter, mon amie, celle à qui j'avais donné ma confiance nous avait quittés pour toujours ?
J'étais encore loin d'avoir accepté sa mort quand j'avais enfin réalisé qu'elle était beaucoup plus que tout cela pour moi. Bien sûr, elle était mon amie. Bien sûr, elle était le leader des 100, tout comme moi. Bien sûr, elle nous avait tous sauvés. Mais avec la confiance aveugle que je lui avais offert, elle tenait mon cœur entre ses mains. Elle était celle que j'aimais. Elle était celle avec qui je voulais tout partager, celle sans qui je ne m'imaginais pas vivre, celle sans qui je ne savais pas exister.
Ma peine, mes remords et mes regrets s'étaient intensifiés sous la lueur de cette nouvelle révélation. C'était comme revivre sa perte une deuxième fois et j'ignorais si je saurai m'en relever.
Le désespoir me submerge et je le laisse faire, impuissant. Je le laisse m'attirer vers les profondeurs. Je ne me débat pas. Si les vagues m'engloutissent et que je finis par me noyer, la douleur s'arrêtera et c'est peut-être mieux comme ça.
Mais Raven refuse de me laisser couler. Elle passe son bras autour de mes épaules et me serre contre elle avec une force que je ne lui aurait pas deviné. A genoux à mes côtés, elle m'entoure de ses bras et plaque ma tête contre son cœur. Ses gestes sont maladroits, presque violents tandis qu'elle m'ordonne d'inspirer, d'expirer, d'inspirer, d'expirer... Elle accompagne chacun de mes souffles, tient ma tête hors de l'eau, calme mes tremblements jusqu'à ce qu'enfin, je revienne au présent, à la réalité.
L'angoisse et le chagrin s'atténuent doucement et je reviens à mon état normal, à celui que je suis chaque jour. Sans cette souffrance, je me sens désespérément vide et seul. Démuni. Et le temps d'un battement de paupières, je me demande lequel des deux maux est le pire. Une peine insurmontable ou un néant insoutenable.
Je me détache doucement de Raven et elle me laisse glisser hors de son étreinte de fer. Je renifle et elle me tend un bout de tissu avec lequel j'essuie mon visage trempé par les larmes et la sueur.
— Depuis combien de temps ça dure ? demande-t-elle.
— Quoi ?
— Bellamy... soupire-t-elle devant mon apparent déni. Tes crises d'angoisse, quand ont-elles commencées ?
— Parce que tu es médecin, maintenant ?
— Non, dit-elle posément avant d'ajouter : mais je sais ce que ça fait d'avoir l'impression de mourir de frayeur et de chagrin.
Je garde le silence devant la description exacte de ce que je ressens quasiment toutes les nuits depuis presque dix jours. Je laisse passer quelques secondes, peut-être une minute entière avant de finalement murmurer :
— Depuis que Murphy s'est réveillé.
Elle ne répond rien et me scrute attentivement comme si elle pouvait lire sur mon visage les informations qui lui manquent pour me comprendre.
— Depuis qu'il s'est réveillé ou depuis que nous avons failli le perdre ?
Ma gorge se noue et je détourne mon regard, ce qui ne l'empêche pas de continuer.
— J'avais l'habitude de faire ce genre de crises moi-aussi, quand Finn est mort.
Sa voix se casse un peu et elle se racle la gorge avant de poursuivre.
— Elles me prenaient parfois au beau milieu de la journée, sans raison particulière. J'arrivais à me calmer dans ces cas-là. Les pires, ce sont celles qui te réveillent au beau milieu d'un rêve ou d'un cauchemar.
Je déglutis et ma gorge s'enflamme.
— Le genre de songe qui te fait oublier quand et où tu es, détaille-t-elle avec une précision assassine, comme si elle lisait dans mon esprit. Qui te plonge dans un puits de désespoir sans fond ou qui t'allège instantanément de toute ta souffrance. Je ne pourrais pas dire lesquels sont les pires...
Je suis incapable de le dire, moi non plus. Les cauchemars sont atroces. Mélange brouillon de mes souvenirs les plus terribles et de mes peurs les plus profondes. Je m'en éveille en sueur, tremblant de tous mes membres, essoufflé et terrorisé.
— Les rêves les plus doux sont sans doute les plus horribles, déclare soudain Raven, que je croyais plongée dans ses pensées, mais qui m'observe en fait avec attention.
Je frissonne quand les bribes de mes rêveries me reviennent par flashes. J'essaie de les éloigner en fermant les paupières, mais elles continuent de vivre dans l'obscurité.
— Ça m'arrive encore tu sais, de me réveiller avec la sensation de son bras autour de ma taille, de la chaleur de son corps dans mon dos, de son souffle dans mon oreille.
Je me mords la lèvre pour l'empêcher de trembler. Raven ignore la chance qu'elle a dans son malheur ; celle de continuer à vivre avec de réels souvenirs. Moi, je ne possède que ces illusions que mon esprit invoque sans même me demander mon avis. Une colère sourde, née de l'injustice, frémit sous la surface de mes émotions et je me détourne de la jeune femme. Je ne sais pas où je parviens à trouver la volonté de stabiliser ma voix avant de déclarer :
— Tu ne sais pas de quoi tu parles.
Comme à son habitude, Raven croit tout comprendre. Raven a toujours une longueur d'avance. Raven sait tout mieux que tout le monde. Elle croit avoir deviné la nature de mes sentiments, la source de ma culpabilité, la raison de mon chagrin abyssal. Comment pourrait-elle discerner ce que je n'ai saisi que récemment moi-même ?
— Tu n'es pas le seul à avoir perdu la personne que tu aimes.
Sa réponse me glace tout entier. Le temps s'arrête autour de nous et je me fige.
— Quoi, tu te demandes comment je le sais ? demande-t-elle par pure rhétorique. Je te rappelle que tu me retenais dans tes bras lorsque c'est arrivé, comme je t'ai tenu dans les miens tout à l'heure. Ce genre de sentiments n'est pas de celui qu'on oublie.
Les images me heurtent. Celles d'une armée au loin, celles de flambeaux, de cris de guerre. Une petite blonde qui s'avance vers un supplicié. Finn. Elle l'embrasse, le rassure, le serre contre elle un court instant, puis se détache en tremblant, laissant son corps sans vie reposer contre les cordages qui le retenait prisonnier.
Le souvenir d'une Raven brisée entre mes bras est vivace. Il me rappelle celui, si semblable, d'Emori quelques jours plus tôt au chevet de Murphy. Il me renvoie à moi-même quelques minutes auparavant.
Je ne réponds rien, alors elle se lève et se dirige vers la porte. Avant de sortir, elle déclare :
— Essaie de dormir un peu, Bellamy. Nous avons tous besoin de toi, tu sais ?
— Je ne veux pas dormir. Je ne veux plus rêver.
Ma voix brisée par l'émotion est à peine reconnaissable.
— Si Clarke était là...
La mention de celle que j'ai perdue est comme un coup de couteau en pleine poitrine et je ferme les yeux sous l'assaut. Raven s'interrompt et je peux lire la tristesse dans son regard lorsque je rouvre les paupières.
— Elle te dirait que tout s'arrangera un jour, que le temps guérit toutes les blessures. Elle ne voudrait pas te voir comme ça. Elle voudrait que tu gardes espoir et que tu ailles de l'avant.
— Clarke n'est pas là.
C'est tout ce que je réponds, c'est tout ce que je peux répondre et rien que ces quelques mots semblent brûler ma gorge, ma langue, mes lèvres. Chaque partie de moi brûle. Je suis un supplicié au bûcher qui brûle tout entier.
— Mais moi, oui. Et tu sais que tu peux compter sur moi, Bellamy. Toujours.
Je hoche la tête et elle ferme doucement la porte en sortant de la pièce, me laissant seul dans une obscurité peuplée de fantômes.
Est-ce que c'est grave si j'ai pleuré en écrivant ce chapitre ?
J'espère que vous avez aimé le lire autant que moi l'écrire.
Je dois être sadique, j'adore écrire du Bellamy-triste.
Bon, ça y est, j'hésitais mais mon cerveau a apparemment pris le parti de faire éprouver clairement ses sentiments à Bellamy. Pas de retour en arrière possible après ça.
Pour le petit moment entre Raven et Bellamy, j'espère que vous ne vous attendiez pas à davantage, car pour moi, ces deux-là partagent une amitié profonde et sans aucune ambiguïté, point à la ligne. Et c'est ce que j'ai voulu faire ressortir ici.
Alors, des avis ?
