A/N : Majamaja : Oh, ne t'inquiète pas, Shara n'en a pas fini avec les petites victoires... Jusqu'à ce qu'arrive la grande (ou pas ?) ! Oui, les gardes de Tywin ont tous un sérieux soucis de compétence, c'est le problème quand on fait confiance à des idiots. Bonne lecture et merci pour ton commentaire !
Birds of a Feather
Chapitre XII – The dornish way
Comme Oberyn avait pu le prévoir, et comme Tywin le lui avait expressément ordonné, Shara passa plusieurs après-midi en compagnie d'Ellaria Sand. Bien sûr, elle passait rarement plus d'une ou deux heures avec la jeune femme, toujours sous bonne garde, mais toujours était-il qu'on la laissait de plus en plus s'approcher des barreaux de sa cage… Sans que rien ni personne ne trouve à y redire. La Main était occupée par le procès, la reine, par ses désirs de vengeance et tout le reste de la Cour ne parlait que de Tyrion Lannister, cet abominable régicide qui avait osé arracher au bon roi Joffrey sa jeune vie. Quelle bonne blague. Sous couvert de tant de cérémonies, la seule chose à laquelle les courtisans pensaient, c'était à Lady Margaery et à son futur. Serait-elle de nouveau reine ? Serait-elle renvoyée à Hautjardin ?
Quoiqu'il en soit, la jeune femme ne put qu'apprécier cette plage de semi liberté qui lui était autorisée, d'autant plus qu'Ellaria s'avéra être une compagne des plus agréables. Intelligente, cultivée, volontiers amusante et piquante, l'amante de cœur du prince Oberyn était à la hauteur de ce dernier… Et elle était surtout extrêmement douée pour les messes-basses et les sous-entendus. A aucun moment, lorsque les deux femmes discutaient de l'état du royaume, le soldat qui les surveillait ne put se figurer qu'elles étaient en train d'échanger des informations autrement plus importantes que des banalités d'usage. Tout d'abord persuadée que la Putain de l'Aspic n'était rien de plus qu'une courtisane à peine améliorée, elle fut forcée de constater et d'accepter qu'elle était bien plus que ça elle se surprit même, en fin de semaine, à apprécier leurs échanges et à tenter de les rallonger.
Cela étant, si Oberyn Martell finit par accepter de se présenter au procès en tant que juge, ce ne fut pas tant grâce à elle que grâce aux menaces de Tywin. Le roi avait été empoisonné qui mieux que le prince de Dorne, si versé dans l'art interdit des poisons, aurait pu fournir le Lutin ? Elle eut beau ne pas l'avoir croisé depuis leur entrevue nocturne, elle se doutait qu'il n'avait pas pu risquer sa tête et celle de sa suite pour le plaisir de faire tourner un Lannister en dérision.
Quand le grand jour arriva, elle trouva, pendue sur le devant d'une armoire, une robe d'un rouge si sombre qu'il en paraissait brun. Elle n'eut guère besoin de sa domestique pour comprendre que c'était la tenue qu'elle devrait porter pour le premier jour du procès après tout, c'était adéquat. Elle savait qu'elle serait placée non loin de la tribune des juges, mais n'avait pas la moindre idée d'où exactement. La Main serait assise sur le trône, les autres participants seraient installés non loin. Le prévenu, lui, serait enfermé dans une demi-cellule de bois. Les témoins défileraient. Rien de très surprenant, songeait-elle alors que sa camériste coiffait sobrement ses cheveux. Elle avait glané toutes ces informations auprès des quelques courtisans qui lui adressaient la parole, de Tywin lui-même et surtout d'Ellaria, de sorte qu'elle ne fut qu'à demi-surprise de voir la débauche de moyens qui avaient été déployés pour théatraliser ce qui n'était finalement qu'une mascarade. Les estrades étaient déjà pleines quand on la conduisit à sa place, tout près de l'estrade et en face du box de l'accusé. Elle croisa le regard croisé du prince Oberyn et de Tywin et leur répondit par un hochement de tête. S'ils se contentèrent de ce salut commun, rien n'aurait pu être plus différent que la manière dont il l'observait. Le premier, un léger sourire aux lèvres, semblait ravi de l'avoir si près de lui. Le second n'exprimait qu'un glacial contentement de la voir apprêtée comme il l'avait désiré.
Elle n'était installée que depuis une ou deux minutes quand le silence se fit dans la salle du Trône. L'accusé, rendu encore plus minuscule par l'écrasante foule qui se pressait de part et d'autre de l'allée centrale, avançait vers l'estrade. Il était escorté de Ser Addam Marpheux et avait visiblement revêtu ses plus beaux atours. Son humour me surprendra toujours. Il ne paraissait pas effrayé, ni en colère. Juste las. Elle jeta alors un œil à la tribune et vit que les trois juges eux aussi s'étaient tus. Elle dissimula un sourire moqueur en se rendant compte que l'on avait séparé autant que faire se peut le prince de Dorne et le seigneur de Hautjardin, ennemis plus ou moins héréditaires. Tywin joue avec le feu, pensa-t-elle. Oberyn est plus dangereux qu'une jarre de feu grégeois. La prière du Grand Septon évacué, ce dernier démarra les hostilités en demandant à Tyrion Lannister s'il avait tué le roi Joffrey. Sa réponse ne surprit personne et arracha un soupir au prince.
« Eh bien voilà un soulagement, » lâcha-t-il en croisant ses jambes, presque lascivement. Il semblait déjà s'ennuyer. « Si l'on m'avait prévenu que ce serait si rapide.
- Est-ce donc Lady Sansa ?
- Les dieux ont tué Joffrey, » répondit Tyrion d'une voix calme. « Il s'est étouffé avec sa tourte de pigeon.
- Vous accuseriez les cuisines ?
- Elles ou les pigeons. Laissez-moi juste en dehors de tout ça. »
Lord Tyrell s'empourpra et parut sur le point de se jeter sur le nain. Il y eut quelques rires nerveux. Il creuse sa tombe. Ce n'était pas comme s'il avait la moindre chance de s'en sortir, de toute façon. Rien ni personne ne pouvait plus le sauver – il existait bien pire situation que la sienne, de toute évidence.
« Il y a des témoins contre vous, » finit par intervenir Lord Tywin de sa voix implacable. « Nous les entendrons en premier. Il vous sera ensuite loisible de produire vos propres témoins. Vous n'interviendrez qu'avec notre autorisation. »
Et les témoins se succédèrent, certains plus enclins que d'autre à défendre ou à enfoncer l'accusé. Ce fut en vérité assez peu intéressant, hormis les quelques remarques que lança le prince Oberyn à la cantonade. Mais à la manière dont il s'enfonçait progressivement dans son siège et à la manière dont sa tête pendait sur son poing fermé, il était clair qu'il ne faisait ça que pour essayer de se tirer de sa propre torpeur. Ils échangèrent quelques coups d'œil, la plupart du temps juste avant qu'il ne ponctue une question ou une réponse de quelque remarque cinglante ou ironique.
Les mensonges se succédaient à une vitesse infernale. Elle eut progressivement l'impression qu'on lui présentait rien de moins que Maegor le Cruel et Aerys le Fol réuni en la personne de ce minuscule petit bout d'homme. Bientôt, ce fut plus que ce qu'un être comme lui pouvait supporter et il tenta de se lever, de se jeter sur Ser Potaunoir. Bien mal lui prit, puisqu'il fut immédiatement rattrapé et rabroué pour son illustre père. Père qui n'avait désormais plus qu'un lien héréditaire pour mériter de se nommer ainsi.
« Devrons-nous faire enchaîner vos chevilles et poignets comme un vulgaire malandrin ?
- Non, » répondit-il avec une colère à peine retenue. « Je vous conjure de me pardonner, messires. Ses mensonges m'ont mis en colère.
- Ses vérités, voulez-vous dire. » Cersei se tenait encore plus près de l'estrade, les mains crispées sur son fauteuil. « Père, je vous conjure de le mettre aux fers pour votre propre sécurité.
- Le jour où je craindrai un nain sera le jour où je me noierai dans un baril de vin. »
J'aimerais voir ça. Oberyn leva les yeux au ciel et le procès reprit. Et ce fut d'une longueur rare, toute la cour ou presque se présentant pour répéter ce que chacun avait vu, c'était à dire à peu près la même chose que son voisin. Elle ne fut pas appelée, mais ce n'était guère surprenant : avec le scandale qu'elle avait causé la dernière fois qu'on lui avait demandé de s'exprimer, il valait mieux la garder silencieuse. Au moins aurait-elle rendu les choses un peu plus intéressantes. Personne n'osait parler, et elle n'entendait de fait que des bâillements. Se sachant observée par Tywin, elle se retint et resta droite, immobile, à fixer Tyrion qui, lui, ne lui adressa aucun regard. Il s'affaissait de plus en plus, non pas tant que de désespoir que de fatigue et de désillusion. Plus personne ne doutait de l'issue du procès, si tant est que quelques uns avaient pu se figurer qu'il en ressortirait vivant.
Dans son immense magnanimité, Tywin Lannister autorisa une suspension de séance de quelques dizaines de minutes, le temps pour les courtisans et les juges de respirer un peu. Si une partie de l'assistance sortit de la salle, l'accusé comprit, elle ne bougea pas, déjà parce que l'immobilité de son garde lui laissait entendre qu'elle n'était pas censée le faire, mais aussi et surtout pour essayer de glâner quelques informations sur la suite du procès. Elle n'eut guère le loisir de le faire longtemps, cependant, puisque son illustre époux descendit de l'estrade pour venir à sa rencontre. Il congédia d'un geste le soldat et regarda autour d'eux. Ses traits étaient tirés, mais ce n'était pas par la fatigue. Il paraissait agacé. Outré. Vexé, presque. C'était son sang, quoiqu'il en dise, qui était jugé aujourd'hui. Comme quoi. On peut vomir de l'or et engendrer des régicides. Même si elle était toujours certaine que Tyrion n'avait pas tué Joffrey. Ou pas volontairement, en tout cas.
« J'imagine que vous êtes ravie, » dit-il sans la regarder. « Nous croulons sous les ragots et les rumeurs. Vous devez vous sentir dans votre élément.
- Je n'aime les rumeurs que lorsqu'elles reposent sur un fond de vérité, messire. Et je n'oserais baser un jugement sur les racontars de la cour.
- Une chance que vous ne soyez pas juge, dans ce cas.
- L'expérience aurait pu être intéressante. »
Il tourna la tête vers elle. Ses yeux la toisèrent avec un mépris mêlé d'amusement. Un mélange étrange, mais un mélange qui le caractérisait assez bien. Elle lui répondit par un sourire légèrement tordu. Elle allait reprendre en lui demandant comment il était parvenu à convaincre le prince dornien de se joindre aux festivités quand un écuyer se précipita sur lui. Perdant en un instant tout humour, il fronça les sourcils et saisit la missive qu'il transportait. Le gamin s'enfuit sans demander son reste vers l'arrière cour de la salle du trône tandis que la Main décachetait son parchemin.
D'aucun aurait pu jurer ne pas avoir vu son expression changer et aurait déclaré devant tous les dieux que Tywin Lannister était l'homme le plus stoïque du monde. Mais elle le fréquentait depuis maintenant quelques mois elle avait eu de longues discussions avec lui, elle savait de quel bois il était fait. Aussi n'eut-elle besoin que d'un coup d'œil pour noter tous les changements qui s'opérèrent dans sa physionomie : ses lèvres se pincèrent légèrement, ses pupilles s'étrécirent et elle aperçut sa paupière tressaillir. Quelque soit la nouvelle, elle ne doit pas être bonne. Du tout. Il replia pourtant le papier avec calme et le glissa dans une de ses poches. Il releva les yeux vers elle et reprit d'une voix tout aussi calme.
« Ce procès ne saurait durer encore longtemps, madame, » déclara-t-il. « Il ne reste qu'un unique témoin à la couronne. Avant cela, nous laisserons à l'accusé le loisir de produire ses témoins.
- Je croyais qu'il devait attendre que vous en ayez fini.
- Inutile de faire durer cette mascarade.
- Amusant, » nota-t-elle. « Vous-même appelez cela une mascarade. Vous donnez pourtant bien le change, Lord Lannister.
- Sa culpabilité ne fait aucun doute. A moins que vous ayez quelque preuve à fournir, dame épouse ?
- En aucune façon. »
Il hocha la tête d'un air péremptoire et rappela le garde. Il s'éloigna et retourna au trône, échangeant quelques mots avec Oberyn qui venait de revenir et Mace avant de se rasseoir et de faire rappeler tout le monde. Il fallut encore cinq minutes de plus pour le calme revienne dans la salle et le procès reprit. On annonça au Lutin qu'il pouvait désormais produire ses témoins. A la manière dont la Main du roi lui avait fait cette gracieuse proposition, il ne doutait pas un instant de sa réponse.
Et pourtant cette réponse le surprit. En fait, elle surprit tout le monde. Le silence, respectueux, se mua en un silence stupéfait. Choqué. Presque terrifié. Elle avait l'impression que le temps s'était arrêté autour d'elle et qu'elle était la seule à pouvoir se mouvoir. Je n'ai pas bien entendu, je crois. Elle sentit tous les regards se poser sur elle, y compris ceux, brulants, d'Oberyn Martell et Tywin Lannister. Tremblant, Lord Tyrell prit la parole.
« Pouvez-vous répéter ce que vous venez de dire ?
- Je demande à ce que Lady Shara Lannister vienne témoigner, » fit le nain sans même la regarder. « De toutes les nobles dames de Port-Réal, c'est la seule qui n'a pas parlé.
- Autorisation doit être donnée par son époux, et…
- Faites venir le témoin. »
L'ordre, glacial, émanait d'un Tywin figé dans la glace. Elle sentit alors son garde la tirer par le bras et le suivit donc, avant de s'installer sur l'estrade des témoins. Elle sentait son sang se geler dans ses veines, des bourdonnements à ses oreilles. A quoi joue-t-il ? Tout cela n'avait aucun sens : elle n'était pas si proche de lui, lors des noces. Elle ne l'avait jamais fréquenté. Elle n'avait même jamais vraiment apprécié sa compagnie. Que cherchait-il à faire ?
Elle croisa alors son regard. Il était plein de fierté, de défiance. Ce n'est pas moi qu'il essaye d'atteindre. C'était son père, en obligeant sa propre femme à évoquer les doutes qui subsistaient dans cette affaire. Il allait la mettre au pied du mur, l'obliger à souligner toutes les zones d'ombre. Il va me mettre en danger. Elle sentit une flamme de colère s'allumer dans sa gorge alors qu'elle jurait de ne dire que la vérité devant tous les dieux.
« Lady Lannister, » dit-il alors d'une voix claire et forte. « Vous étiez aux noces, n'est-ce pas ? Ainsi qu'à tous les évènements qu'ont pu citer les témoins précédents ?
- En effet. A l'exception de ceux qui ont eu lieu immédiatement après la Bataille de la Néra.
- Ont-ils tous dit la vérité ? Les témoins, j'entends.
- Il y avait du vrai dans tout ce qu'ils ont dit, oui.
- Il y avait donc aussi du faux ? »
Espèce de… Elle ne répondit pas tout de suite et croisa cette fois le regard de Tywin. Il était neutre. Si terriblement neutre qu'il était plein de menaces tacites, plein de rappels de tout ce qu'il lui avait déjà dit. Elle était devenue le dernier espoir de son fils – le dernier rempart à sa condamnation. Il connaissait ses doutes. Il savait à quel point elle voulait le faire tomber. C'est une occasion en or… Une occasion de mourir, oui.
Elle n'avait pas le droit de mentir, pas devant les dieux, pas devant le trône. Mais elle n'avait pas plus le droit de mourir. Elle ne pouvait pas mourir et c'est ce qu'elle ferait si elle venait à contredire la Main du roi. Tout ça pour quoi ? Pour sauver Tyrion Lannister ? Un innocent, certes. Mais un innocent nain, haï de tous. Elle prit une profonde une inspiration.
« Disons que des licences oratoires ont été prises. Mais les faits bruts sont exacts.
- Des licences oratoires. » Les yeux du nain brillaient. Il n'était pas satisfait de ses réponses. Deuxième salve. « On dit des Arryn qu'ils sont les plus probes des hommes, j'imagine que cela s'étend aux femmes ?
- Je l'espère, messire.
- Pouvez-vous donc énumérer les preuves tangibles qui m'incriminent ? »
Elle déglutit. Il y en avait si peu. Ce vin, versé dans le calice, tout au plus. La façon dont Joffrey l'avait désigné en mourant. Mais était-ce tangible ? Personne ne pouvait savoir s'il avait versé ce poison. Elle-même n'y croyait pas, alors comment l'affirmer ? Braqués sur elle, les yeux d'Oberyn luisaient furieusement. Il s'amusait enfin. Enfin il y avait de l'animation. Mais il y avait autre chose : à la manière dont il passait d'elle à Tyrion, il y avait quelque chose… Ils ont parlé ? Elle se força à rester calme. Il ne pouvait pas l'avoir trahie. Tout ceci n'était rien qu'une énième provocation, la dernière avant la mort du Lutin. Ça ne faisait aucun doute.
« Vous avez versé dans le verre de feu son altesse le roi Joffrey le vin qui l'a tué, » répondit-elle d'une voix égale. « Toute la cour vous a vu.
- M'avez-vous vu verser ce poison dans le vin ?
- Il n'est guère besoin de grands gestes pour empoisonner du vin, messire.
- Vous semblez vous y connaître, madame, » intervint Oberyn d'une voix chaude. « Et c'est un spécialiste qui parle.
- Non point, prince Oberyn. Tout ce que je veux dire, c'est qu'un simple mouvement de coude suffisait et que je n'ai pas eu l'esprit de décrypter le moindre des mouvements de Lord Tyrion. » Traître. « Son mépris pour le roi Joffrey était proverbial. Il avait toutes les raisons de commettre un tel crime. »
Le goût acre du mensonge se répandit dans sa bouche, dans sa gorge jusqu'à lui bruler les entrailles. Elle devait se sortir de cette situation aussi rapidement que possible et en y laissant aussi peu de plumes que possible, mais c'était pratiquement impossible. Tyrion n'abandonnerait pas. Tywin ne la sortirait pas de ce pétrin, l'occasion était trop belle de la tester et de la voir tomber avec son fils. Oberyn avait manigancé toute cette histoire et paraissait trop heureux de la voir déstabilisée. Ne lui fais pas ce plaisir. Elle garda la tête haute, le menton levé, le dos droit. Elle ne tomberait pas, ne fléchirait pas. Pas à cause de ce nabot. Pas pour lui. Pour personne.
« C'est donc toutes les preuves que vous retenez contre moi, madame ?
- Le nombre de témoignages de toutes les nobles dames et chevaliers de cette cour constitue une preuve accablante.
- Vous avez dit vous-même qu'ils sont empreints de… Comment disiez-vous ? Licence oratoire ? » s'acharna-t-il. « Vous-même n'avez guère témoigné grand chose.
- Je témoignerai si vous m'en laissez le loisir, messire. Et mon témoignage est simple : vous avez empoisonné le roi Joffrey.
- Vous l'affirmez alors que vous dites ne pas m'avoir vu versé le poison. Est-ce là donc toute la probité de la maison Arryn ? »
Père, pardonnez-moi encore une fois. Sa gorge, nouée, refusa de laisser passer le moindre son pendant un long moment. Elle rejeta la douleur sourde à son cœur qui lui hurlait de dire ce qu'elle pensait, d'accuser les Tyrell et Littlefinger, de jeter aux loups la cage d'or dans laquelle elle était enfermée, quitte à en mourir. De redevenir Shara Arryn, la droite, l'honnête héritière de la plus pure maison du royaume. Elle la rejeta tant et si bien qu'elle secoua lentement la tête et planta ses yeux clairs dans ceux, mutins, du nain.
« Vous êtes coupable. Voilà mon témoignage.
- Votre père…
- Et je n'appartiens plus à la maison Arryn, » continua-t-elle alors que le silence s'était fait lourd. Voilà sa technique. « Et mon père est décédé voilà plus d'un an.
- Garde, » intervint alors finalement Tywin Lannister. « Raccompagnez Lady Shara à sa place.
- C'est cela, retirez donc de ma vue cette menteuse d'arriviste, Lord Lannister, et je vous ferai votre confession ! »
L'outrage étrangla Shara suffisamment longtemps pour qu'elle ne voie pas tout de suite que son époux s'était levé d'un bond avant de se rasseoir lentement. Quand elle se rassit à sa place, elle le vit fixer son nain de fils et il n'y avait plus rien dans ses yeux qu'une colère inextinguible. Alors même que ce spectacle à lui tout seul blessait la fierté de Lord Tywin Lannister, son propre fils avait osé mettre en scène son épouse et l'insulter devant ses yeux ? Qu'il meure, songea-t-elle en serrant les poings. Elle avait tenté de le soutenir, elle aurait sans doute plaidé sa cause dans d'autres circonstances, mais l'insulte et l'humiliation étaient telles qu'elle ne pouvait pas lui pardonner. Personne n'avait le droit de l'humilier. Personne n'avait le droit de l'utiliser. Même un innocent. Même lui.
Quand le tumulte se fut tu, ce fut de nouveau au tour de Tyrion Lannister de parler. Mais elle savait que ce ne serait pas pour plaider coupable. Il n'avait pas joué à ce jeu pour ça. Il n'avait pas juste voulu laisser un souvenir impérissable à la cour.
« Coupable, » dit-il. « Tellement coupable. Est-ce là ce que vous brûliez d'entendre, Lady Shara ?
- Vous reconnaissez donc avoir empoisonné le roi ?
- Rien de semblable. » Il secoua la tête et s'avança vers le bord de son box, vers son père qui ne s'était pas détendu. « La mort de Joffrey, j'en suis innocent. Je suis coupable d'un crime bien plus monstrueux. Je suis né. J'ai vécu. Je suis coupable d'être nain, je le confesse.
- Folies que tout cela, Tyrion, » rétorqua Tywin. Elle aurait juré avoir entendu sa voix tressauter. « Tenez-vous en au sujet présent, ce procès de porte pas sur votre état de nain. N'avez-vous rien à dire pour votre défense ?
- C'est là que vous vous abusez, on me fait ce procès depuis que j'existe. Je ne dirais que ceci : je n'ai pas commis ce crime mais, à présent, je souhaiterais l'avoir commis. »
Quand il se tourna vers la foule, vers elle, ce fut un océan de visage blême qu'il rencontra. Elle-même s'était sentie pâlir. Il jouait à un jeu dont les règles lui étaient inconnues elle ne voyait pas où il voulait en venir. Ce qu'il disait, ce qu'il faisait, n'avait aucun sens. Il s'enterrait vivant. Il annihilait tout espoir de rédemption ou de grâce. Il avait insulté son père, sa belle-mère, rien ne viendrait le sauver du côté de son propre sang. Alors qu'elle était la première traîtresse du royaume, elle l'avait abandonnée et aurait déclaré avoir tout vu si elle en avait eu la possibilité. Au diable les promesses divines.
« Je souhaiterais avoir eu suffisamment de poison pour vous tous. Vous me forcez à me repentir de n'être pas le monstre que vous seriez aises de voir en moi, mais le fait est là. J'ai beau être innocent, ce n'est pas ici qu'on me rendra justice. » Il pivota vers elle. « Ici, l'on préfère marier une traîtresse avérée à un homme plus puissant que le roi et condamner un innocent. Ce n'est pas ici qu'on me rendra justice. J'en appelle donc aux dieux et exige un duel judiciaire.
- Avez-vous perdu l'esprit ?!
- Non, je l'ai retrouvé. J'exige un duel judiciaire.
- Vous n'avez pas de champion, » cria presque Lord Tyrell, au bord de l'apoplexie. « Vous ne…
- Il en a un. »
Le prince Oberyn Martell s'était levé, droit et fier, beau et solaire dans sa tunique dorée. Cela ne se peut… Il parcourut l'assistance du regard, Cersei comprise, avant de s'arrêter sur elle. C'était ça, son plan ? En arriver à une telle extrémité ? Il sourit alors, alors que l'agitation se répandait comme une traînée de poudre dans la salle du trône. On ordonna alors dans l'urgence de mettre fin au procès - le combat aurait lieu le surlendemain, le temps de préparer l'arène et les deux champions. A l'annonce du nom du second, tout s'éclaira.
Ser Gregor Clegane, champion de sa majesté. Tout ceci n'avait rien à voir avec Tyrion, ni même avec Joffrey. Oberyn se vengeait. Il obtenait enfin ce qu'il désirait, et il l'obtenait de la meilleure des manières possibles : contre Tywin Lannister. Elle secoua imperceptiblement la tête. Il sourit encore plus. Il ne se rend pas compte. Il ne comprend pas. Ces quatre mots venaient de plonger le royaume dans le deuxième acte de la guerre civile, avant même que les navires de Stannis Baratheon ne le fassent : Dorne venait de faire son entrée en la superbe personne de son prince cadet.
