Titre : Underground Ch.3 - Message.

Auteur : Nandra-chan

Disclaimer : La plupart des personnages sont à CLAMP, le reste est à moi, le monde d'Argaï aussi. Le boulot aussi. La connerie aussi (malheureusement...). Les fautes d'orthographe et de français sont à quelqu'un d'autre.

Note : Voilà la suite. Aujourd'hui on entre vraiment dans le vif du sujet. Et désolée pour le retard, il y a eu un complot pour m'empêcher d'avancer...

Réponse aux reviews :

Lily : merci beaucoup pour tes très gentilles reviews. Ça me fait très très plaisir et oui, ça me motive beaucoup quand on m'écrit des choses gentilles, et puis surtout, de pouvoir communiquer avec les gens qui me lisent. Repose-toi bien et soigne-toi bien, et j'espère à très vite !

Je vous rappelle que pour faire comme Lily qui est très gentille et laisser une review, c'est en bas au centre !


Douzième jour – le 13 février – Message.

Cela faisait un moment que Fye n'avait rien dit. Il n'avait pas passé une bonne nuit. Le rêve de lune l'avait hanté et réveillé plusieurs fois, si bien qu'il avait fini par renoncer à essayer de dormir et s'était encore levé bien avant l'aube. Il se sentait fatigué, et la perspective de devoir retourner à Risu poursuivre les recherches sur Shaolan l'inquiétait. Combien de fois encore allait-il devoir faire le voyage ? User de tant de magie épuisait son organisme, et avec ce cauchemar qui l'empêchait de se reposer correctement, il n'allait pas tarder à payer pour ses excès, et puis, lui aussi était impatient de partir vraiment à la rencontre du gamin. L'espionner par magie depuis un monde éloigné ne lui apportait que de la frustration.

Mais pour l'heure, il somnolait, assis à la table, le menton dans la paume, un petit sourire rêveur sur les lèvres, en observant le ninja occupé à faire manger les noursons. Il ne lui avait pas fallu longtemps, quand ils s'étaient rencontrés, pour deviner qu'il y avait un grand cœur, caché sous l'armure noire du brun. Et depuis qu'ils vivaient ici, dans cet endroit désert où sa fierté ne pouvait être écornée par le regard de personne, Kurogane passait ses journées à confirmer cette théorie.

Il souriait, riait même – pas trop souvent, il ne fallait pas exagérer, mais quand il le faisait, son rire grave et chaleureux donnait des frissons à son compagnon -, il était gentil et attentionné avec les noursons, et encore plus délicat avec la petite Tan. Il fondait secrètement, le blond le savait, quand elle levait vers lui ses grands yeux verts et qu'elle lui tendait ses petits bras pour qu'il la soulève et la prenne sur ses genoux. Qui n'aurait pas craqué ? Elle était adorable, et même si ce n'était pas la Sakura avec qui ils avaient voyagé, c'était tout de même Sakura. Après avoir perdu la leur, trouver celle-ci avait été comme une sorte de deuxième chance. Ils lui vouaient une affection proche de la vénération, et elle la leur rendait bien. Elle aimait particulièrement rester auprès du ninja, dont elle ne dépassait pas le genou mais c'était sans importance ; se dévisser la tête pour lui parler ne semblait pas la gêner et elle le suivait partout, ses petits doigts fermement agrippés à la jambe de son pantalon.

A la ferme, tout le monde avait bien compris qu'il aboyait plus qu'il ne mordait, et il ne restait que Sonja pour conserver à son égard une attitude réservée et craintive. Mais la fille était particulièrement timide et impressionnable, et puis, elle l'avait vu massacrer sa maîtresse, à Château-Lys et démolir en même temps la moitié du grand salon, en deux coups d'épée. On pouvait comprendre qu'elle ait du mal à lui faire confiance. Kurogane se demandait souvent pourquoi elle avait accepté de venir vivre avec eux, alors qu'il la terrifiait manifestement et qu'elle était la seule personne qu'il ait jamais connue à ne pas s'être laissée conquérir par la gentillesse et le caractère enjoué du magicien. Elle n'était bien qu'avec les enfants, et spécialement quand les deux compagnons partaient en mission et la laissaient se débrouiller toute seule.

Au début, ils s'étaient demandé si elle pourrait vraiment s'en sortir, mais à chaque fois qu'ils revenaient d'un travail, ils trouvaient la ferme impeccable, les animaux en pleine forme et toute la petite famille bien propre, bien nourrie, en parfaite santé, et impatiente de les revoir. Gaïta leur avait dit que lorsqu'ils étaient absents, elle ne cessait de parler d'eux aux petits et de leur préparer un bon accueil pour leur retour. Drôle de fille, finalement, mais si ni le mage, ni le ninja, ne la comprenaient vraiment, ils ne cherchaient pas non plus à la forcer à changer. Eux aussi avaient traversé des moments où ils n'avaient pas envie, ou pas la possibilité, de s'ouvrir aux autres, et ils l'acceptaient comme elle était. Elle semblait se plaire dans cette situation, et du moment qu'elle s'occupait bien de la famille pendant leur absence, ils n'y trouvaient rien à redire non plus.

Ce matin-là, il faisait un temps épouvantable. Le jour était censé être levé depuis quelques heures, mais la lumière extérieure était si pauvre qu'il fallait garder tous les éclairages allumés dans la maison pour ne pas se croire en pleine nuit. Le ciel d'un gris sombre était si bas qu'il semblait vouloir écraser les collines, battues par une pluie drue et froide qu'un vent venant du nord rabattait par rafales sur les carreaux. Mais à l'intérieur, il faisait bon et l'ambiance était au beau fixe. La servante reprisait du linge dans un fauteuil près de la cheminée, les noursons et la fillette gazouillaient et se chamaillaient en prenant leur petit-déjeuner, sous la supervision des voix de basse de Kurogane et Gaïta. Fye avait fini par se réveiller un peu et faisait la vaisselle.

Tout semblait très bien aller, et pourtant, soudain, le ninja releva la tête pour se tourner vers son compagnon, les sourcils froncés. Il avait senti... il ne savait pas quoi au juste, mais quelque chose n'allait pas avec le magicien.

- Un problème ? demanda-t-il.

Pas de réponse. Debout devant l'évier, le blond avait laissé le robinet ouvert mais il ne bougeait plus. Les mains crispées sur le rebord de la vasque, légèrement penché en avant, il regardait par la fenêtre, en direction des collines.

- Hé, le mage ! Tu m'entends ? Qu'est-ce qui se passe ?

L'attitude tendue de son partenaire commençait à intriguer sérieusement le ninja, quand tout à coup, sans aucun signe précurseur, Fye arracha son tablier et se précipita dans la cour. La porte claqua contre le mur à sa sortie, et resta ouverte sur le rideau de pluie. En quelques secondes, il s'évanouit sous l'averse.

- Merde mais qu'est-ce qu'il fout encore !?

- M'est avis qu'tu l'as énervé, p'tit gars, ricana Gaïta.

- J'ai rien fait ! Et non. Pas son genre. Il se passe quelque chose.

Kurogane repoussa sa chaise, enfila ses chaussures, et s'élança à la suite du magicien. Le crapaud regarda d'un œil philosophe la porte restée une nouvelle fois entrouverte et la flaque qui commençait à se former sur le seuil, puis il eut un mouvement comme un haussement d'épaules. Cela faisait bien longtemps qu'il ne cherchait plus à s'expliquer les excentricités de ces deux zouaves à longues jambes.

A l'extérieur, le ninja s'avança dans la cour, une main levée pour se protéger un peu de la pluie. Des gouttes grosses comme des pièces de monnaie, poussées par un petit vent glacé, lui battaient le visage. Il embrassa le décor d'un regard circulaire, cherchant une trace indiquant la présence de Fye, mais il ne vit personne d'autre que les cochons, confortablement étalés sous leur abri.

Malgré la saison hivernale et le temps épouvantable, les florellies avaient leur corolle bien ouverte et tendaient leur étrange figure jaune vers le ciel.

- Hé, les greluches ! Il est parti par où ?

Kurogane n'avait jamais pu se faire à l'idée de discuter avec des fleurs. Il se sentait toujours très bête quand il faisait ça, mais pourtant, elles le décevaient rarement.

- Vers la colline ! répondit un chœur de pâquerettes. Le mage est parti vers la colline !

- Merci, les filles.

- Merci ! Merci ! Kuro-toutou a dit merci !

- Ouais bah ça va ! Pas la peine de s'extasier, vous êtes vexantes !

Le brun franchit le portillon de la cour et contourna la ferme en râlant. A force d'emprunter toujours la même route pour monter vers les bois, ils avaient fini par tracer une piste dans les hautes herbes. Ce n'était pas grand-chose, mais il l'emprunta pour gravir la colline jusqu'à son sommet. Le ciel bouché oblitérait la lumière et, sous cette averse torrentielle, il n'y voyait pas à plus de quelques mètres. Son horizon se limitait à un patchwork de verts ternes, de gris et de noirs brouillés.

En un clin d'œil, il fut trempé. Le vent glacé lui mordait les côtés. Il pressa le pas. Qu'est-ce qui avait bien pu passer par la tête du mage, à la fin, pour qu'il fasse une pareille sortie !? Ça ne lui ressemblait pas du tout, ce genre de comportement.

Kurogane s'arrêta au sommet de la colline. Devant lui s'étendait un vallon qui remontait sur le versant opposé vers une petite forêt. A travers le rideau de pluie, il lui sembla distinguer un mouvement à la lisière des arbres, et il s'engagea dans cette direction. Il devait réfréner ses grandes enjambées pour ne pas risquer une chute dans les herbes glissantes et sur le sol boueux, ce qui n'améliorait guère son humeur.

Mais quand, enfin, il atteignit son objectif, Fye était bien là. Immobile à la limite du bois, inconscient d'être au bord de la noyade avec tout ce qui lui tombait sur la tête, pâle et nerveux, il scrutait la futaie du regard.

- Hé, le mage...

Le ninja parlait doucement et s'approcha à pas prudents, comme il l'aurait fait d'une bête aux abois, car c'était ce dont son compagnon avait l'apparence, à cet instant.

- Hé, tu vas bien ?

Il crut un instant que le magicien n'allait pas lui répondre, ou même qu'il ne l'avait pas entendu, mais finalement, il se tourna vers lui et lui adressa un petit hochement de tête positif.

- Tu peux me dire ce qui t'a pris ?

- Il y avait quelqu'un, Kuro-chan.

- Répète ça ?

- Par la fenêtre, j'ai vu la silhouette d'une personne qui se tenait en haut de la colline.

- T'es sûr de toi ? Ça parait… improbable. C'est peut-être la lumière ou la pluie qui t'ont joué des tours.

- Non, non. J'en suis absolument certain. Une personne pas très grande était là et observait la ferme. J'ai même cru qu'elle me faisait signe, à un moment.

- Alors tu t'es précipité dehors comme un idiot sans me prévenir. Et je parie que l'idée que ce soit dangereux et que tu pourrais te faire attaquer ne t'a même pas traversé l'esprit !

Fye lui adressa un regard surpris, suivi d'un petit sourire piteux.

- Non, c'est vrai. J'étais tellement… choqué que je n'y ai même pas pensé. Je suis désolé.

- Toi, vraiment… Allez, viens, on rentre. Même s'il y a quelqu'un planqué dans ces bois, on n'y verra rien du tout. Ça sert à rien de rester là, alors ramène tes fesses. On se les gèle avec ce temps de chien, et si y a un intrus ici, faut pas laisser les gamins tout seuls.

Il fit rebroussa chemin vers la ferme, le mage sur les talons. Ce dernier ne prononça pas un mot durant le retour, ni même quand ils se changèrent, une fois revenus au sec. Le visage tendu, il prépara deux tasses d'infusion qu'il déposa sur la table, puis s'empara d'une serviette de toilette, se plaça derrière le ninja qui s'était assis, et entreprit d'éponger un peu l'eau qui dégorgeait de sa tignasse d'ébène et lui dégoulinait dans le cou.

- Est-ce que tu penses que je me suis trompé ? demanda-t-il enfin, d'une voix nerveuse qui trahissait assez son anxiété.

- Non, si tu dis que tu as vu quelqu'un, c'est certainement ce qui s'est passé. Reste à savoir qui est cette personne et ce qu'elle nous voulait.

Les doigts du mage se crispèrent dans la chevelure de son compagnon. Lui aussi avait compris l'évidence : la présence d'un inconnu à Argaï était déjà très surprenante mais le fait que cet inconnu ait été surpris à quelques pas de la ferme ne laissait pas la place au doute. Cela ne pouvait pas être une coïncidence. Il ou elle était venu pour eux…

- Qui que ce soit, j'espère qu'il est bien préparé. Parce que je ne laisserai personne s'en prendre à cet endroit...

Kurogane ne put s'empêcher de sourire au ton de sa voix. Son mage était fâché, les méchants n'avaient qu'à serrer les fesses. Certes, il n'y avait pas de quoi se réjouir. Si quelqu'un avait réussi à trouver leur refuge, ils allaient avoir des problèmes, mais dans le secret de son cœur, il se disait qu'une bonne petite bagarre ne leur ferait pas de mal. Même s'il s'inquiétait.

Il attrapa le poignet du blond et le garda un instant enfermé dans sa paume. Fye avait la peau gelée.

- Tu devrais te reposer. T'as presque pas dormi et tu...

- Ça va, Kuro-chan.

- Je vais veiller sur tout le monde. Toi, dors un peu.

- Je te dis que ça va.

- C'est un ordre.

En dépit de ses protestations, il se leva, attrapa le magicien par les épaules, le guida jusqu'à son grand fauteuil et l'obligea à s'installer confortablement, adossé contre un accoudoir, les jambes par-dessus l'autre, puis il alla chercher une grosse couverture et la déposa sur lui. Fye soupira, lui lança un regard aiguisé comme un rasoir, puis soupira encore, sourit, et accepta de se détendre. Il se lova confortablement contre le dossier et ferma les yeux. Kurogane lui ébouriffa les cheveux pour le féliciter de sa docilité, et partit se poster près de la fenêtre.

Consciente que quelque chose se tramait, Sonja avait emmené les petits à l'étage et la pièce plongea bientôt dans le silence.

La lune était énorme, si grosse que son reflet occupait tout l'étang, et si proche de la terre que le magicien se sentait minuscule, coincé entre ces deux monstrueuses sphères, la céleste et l'aquatique, qui se rapprochaient, se rapprochaient, et menaçaient de l'écraser, ou de l'engloutir.

- Tombe ! disait la voix de la femme. Tombe ! Tombe dans la lune !

Il se sentit partir et bascula en arrière avec un sursaut. Et il ouvrit les yeux. Le souffle court, il mit un moment à se calmer et à réaliser qu'il se trouvait dans la salle à manger de la ferme, et que tout était calme. Kurogane s'était posé sur une chaise près de la fenêtre, mais il avait fini par s'endormir et ronflait doucement, la tête appuyée contre le mur. Le magicien se leva et s'avança vers l'autre fenêtre, celle qui se situait au-dessus de l'évier. Il se pencha en avant, pour regarder dehors. Il faisait toujours aussi sombre, et le vent avait forci. Il sifflait en tournoyant autour de la maison et en jetant des paquets de pluie sur les carreaux. Personne ne sortirait par ce temps, se dit le mage, mais tout à coup, son cœur se figea.

Elle était là. Une petite forme, au sommet de la colline. Il ne la distinguait pas très bien, mais en ce concentrant, il finit par se rendre compte qu'elle portait une tenue violette et qu'elle lui faisait de grands signes de la main. Le vent jouait avec ses cheveux qui s'agitaient autour de sa tête comme des tentacules. Cette personne... il la connaissait. C'était... C'était...

- Tomoyo-hime !

Son propre cri le réveilla, et il fit un tel bond dans son fauteuil qu'il manqua finir, une fois de plus, les quatre fers en l'air sur le tapis. Il ne dut de se rétablir qu'à une souplesse inhumaine. Kurogane aussi avait sursauté et le regardait en accomplissant la prouesse d'écarquiller les yeux et de froncer les sourcils en même temps. Il n'y avait vraiment que lui, pour être capable de faire ce genre de tête !

- Qu'est-ce que t'as dit !? grogna le ninja.

- To... Tomoyo-hime ! C'est elle ! Sur la colline ! Tu ne l'as pas vue ?

Fye bondit en avant et se dirigea vers la porte donnant sur l'extérieur d'un pas si vif que Kurogane dut courir pour l'empêcher de sortir en l'attrapant par le bras.

- Et où est-ce que tu comptes aller comme ça, toi ?

- Je vais la chercher ! s'exclama le mage en se débattant.

- Arrête un peu tes conneries. Tu vois pas que t'es pieds nus ? Et y a personne dehors ! Je montais la garde, je l'aurais vu si quelqu'un était là !

- Mais, Tomoyo-...

- Tomoyo n'est pas là, le mage. T'as fait un rêve.

- Mais...

- Regarde-moi.

Il colla le blond contre un mur, l'attrapa par le menton, et l'obligea, comme il le faisait souvent, à le fixer dans les yeux. La prunelle bleue du magicien était pâle et tremblait, et sous ses doigts, il pouvait sentir sa peau froide, et les battements désordonnés de son cœur. Fye avait eu peur. Il ne savait pas au juste de quoi, mais ce qu'il savait, c'était qu'il en fallait pour déstabiliser son compagnon à ce point.

- Calme-toi. T'as fait un cauchemar, c'est tout.

Le magicien ferma les yeux, prit une grande inspiration, et sembla se ressaisir.

- Pardon, Kuro-chan...

- T'excuse pas, raconte.

- Je... Je n'en sais rien. J'ai fait ce rêve, avec la lune. Puis je me suis réveillé... ou peut-être que j'ai cru que je me réveillais, et j'ai regardé par la fenêtre, et je l'ai vue, Tomoyo, au même endroit que ce matin. Et là, je me suis à nouveau réveillé... je crois. Quelque chose comme ça.

- Attends, j'y comprends rien. T'es sûr que la personne que t'as vue dans ton rêve c'est Tomoyo ?

- Oui.

- Alors ça peut pas être la même personne que tu as vue ce matin. Parce que je suis sûr et certain d'une chose : c'est impossible que Tomoyo se soit trouvée sur la colline ce matin, et encore plus impossible qu'avec ce temps pourri, dans l'hypothèse totalement farfelue où ça aurait bien été elle, elle ne soit pas venue se réfugier ici, sachant qu'on y était et qu'il y avait du feu dans la cheminée. Et puis qu'est-ce qu'elle serait venue faire là, d'abord... ?

Fye le regarda longuement dans les yeux et puis soudain, à sa grande surprise, rougit légèrement et baissa le nez, l'air honteux, un curieux petit sourire sur les lèvres.

- Eh bien... il se pourrait qu'il y ait une autre explication, Kuro-chan... commença-t-il, timidement.

- J'écoute.

- Tu ne vas pas me taper ? ou me crier desssus ?

- Si, sûrement, répondit le ninja qui sentait monter en lui de forts soupçons, mais bon t'as l'habitude, alors vas-y, accouche.

- Tu m'as dit un jour que Tomoyo-hime t'apparaissait parfois dans des rêves.

- Ouais, et ?

- Et moi aussi, je viens de la voir dans un rêve...

- Ouais, et donc ?

- Et si... ce matin... Tomoyo-hime...

- Sauf que ce matin, tu dormais pas, t'étais en train de faire la vaisselle.

- Techniquement non, je ne dormais pas... j'avais les yeux ouverts alors je ne dormais pas. Mais j'étais fatigué et je m'ennuyais un peu alors... je somnolais, en quelque sorte.

- En quelque sorte.

- Je pense.

- Tu penses ?

- Probablement...

- Mais t'es pas sûr.

- A vrai dire...

- Parce que tu t'en souviens pas.

- Pour être honnête...

- Parce qu'en fait, tu dormais !

- Eh bieeeen... Je ne suis pas un cheval, Kuro-chan, j'imagine que si dormais debout, au bout d'un moment, je tomberais.

- Au bout de COMBIEN de TEMPS ?

- Je n'en sais rien... pas longtemps, sûrement.

- Et dans ce « pas longtemps », est-ce que t'inclues « assez longtemps pour que Tomoyo puisse me contacter dans un rêve » ?

- Apparemment.

- Attends. Attends. Que je comprenne bien, dit le ninja d'un ton trop posé, qui ne présageait rien de bon. T'es en train de m'expliquer, avec ton petit sourire en coin là, que ce matin, on s'est pris une telle saucée qu'on a failli se noyer, puis que j'ai passé des heures à monter la garde simplement parce que... tu pionçais au lieu de faire la vaisselle !?

- C'est assez bien résumé, répondit le blond avec un sourire géant.

- Mais TOI ! Mais... mais je vais te...!

- Mais, Kuro-chan !

- Quoi !? Qu'est-ce que t'as à dire pour ta défense ? Dépêche-toi de trouver un truc parce que là...

- Tu m'aimes !

- Hein !? Pourquoi tu me sors ça, tout à coup ?

- Pour que tu ne l'oublies pas ! N'oublie pas que tu m'aimes ! Tu ne me feras pas de mal parce que tu m'aimes.

- Même si je t'... Mmmfff, n'espère pas t'en tirer comme ça, le mage !

- Mais écoute-moi, Kuro-sama ! reprit le blond, et d'un ton si sérieux, tout à coup, que les grognements de son compagnon stoppèrent net. Je crois que tu avais raison hier, nous devrions vraiment aller voir Tomoyo-hime. Et aujourd'hui même.

Kurogane le considéra un instant d'un regard scrutateur, puis hocha lentement la tête.

- Tu crois vraiment que c'était elle que tu as vu ? Mais comment est-ce possible ?

- Je ne sais pas. Ce que je sais c'est qu'un rêve m'obsède de plus en plus, et qu'au moment précis où je songe à aller consulter une liseuse de rêves à ce sujet, elle m'apparait justement dans une vision, et me fait des signes. Ça ne peut pas être une coïncidence.

- Mais tu ne voulais pas retourner à la recherche du gamin ?

- Ceci me parait plus urgent. Et puis, tu n'as pas envie de la revoir ?

- Si, bien sûr, mais...

- Alors allons-y, Kuro-chan, s'il te plait. Nous ne devrions pas la faire attendre. Elle avait l'air de s'inquiéter.

- Très bien... Je peux rien te refuser de toute façon, tu le sais très bien.

- Parce que tu m'aimes ?

- Pousse pas le bouchon trop loin, le mage...

Quelques minutes plus tard, ils étaient prêts à partir. Comme à chaque fois qu'il devait partir dans une autre dimension, le magicien s'était assuré de ne rien laisser au hasard pour le confort de sa petite famille pendant leur absence, et il avait pris le temps de préparer quelques affaires pour lui et Kurogane au cas où leur retour serait retardé.

Tout le monde s'était rassemblé pour leur dire au revoir. Fait inhabituel, Tan faisait la tête et refusait de laisser partir le ninja. Elle s'accrochait à son pantalon en pleurant, et Sonja dut employer des trésors de persuasion pour finir par la convaincre de lâcher. Quand elle fut enfin à l'abri dans les bras de sa nourrice, et qu'il n'y eut plus de risques qu'elle soit emportée dans le vortex magique, Fye lui fit un petit signe de la main, puis lança son sort, et le couloir dimensionnel s'ouvrit.

Ils firent deux étapes, sans la moindre anicroche, avant de partir pour Nihon. Puis les contours du palais Shirasagi commencèrent à apparaître, flous dans les volutes blanches et bleues du sortilège, et prirent peu à peu consistance. La cour dans laquelle ils atterrissaient était déserte. Il s'agissait d'un petit patio très privé, situé au cœur même des appartements de Tomoyo. Soudain, une porte coulissante s'ouvrit brusquement, et la jeune femme surgit en courant et leur faisant de grands signes.

Encore pris dans le couloir dimensionnel, ils n'entendaient pas ce qu'elle disait, mais elle paraissait affolée et soudain... tout disparut, le palais, la cour, la jeune prêtresse. Un nouveau couloir s'ouvrit, sombre, aux parois marbrées de noir. L'apesanteur dans laquelle ils flottaient toujours sembla s'annuler, et ils se mirent à tomber.

- Qu'est-ce que tu fous, le mage !? lança le ninja, en se tournant vers son compagnon.

Le vent de leur chute de plus en plus rapide sifflait à ses oreilles, et il n'entendit pas la réponse du magicien, mais Fye était livide, les dents serrées, le regard dur, et semblait en pleine lutte avec un adversaire invisible.

Et tout à coup, Kurogane comprit. Quelqu'un avait détourné leur destination. Il ne savait pas où ils allaient, ni qui les y conduisait. Tout ce qui était certain, c'était qu'à la vitesse où ils tombaient, quand ils rencontreraient le sol, ils mourraient.