Chapitre 13 : Mélodie au sommet
La demeure des Tantalas était une bâtisse imposante mais d'aspect passablement délabré. La façade de couleur crème avait connu des jours meilleurs et la grande porte cochère masquait un intérieur de bric et de broc. La pièce servant pour les répétitions était encombrée de costumes et d'accessoires, certains rangés sur des étagères, certains traînant çà et là. Le dortoir était dans un désordre indescriptible. Et l'immense arrière-cour, jonchée de pièces mécaniques de rechange, accueillant habituellement le Prima Vista, paraissait bien vide. Mais ce qui frappa le plus Djidane qui s'avançait, ce fut le silence, l'absence manifeste de ses anciens compagnons. Il appela, faisant résonner sa voix entre les murs de pierre, mais n'obtint aucune réponse. Pourtant, il remarqua que le dortoir semblait occupé.
Soudain, deux gamins déboulèrent derrière lui, passant en trombe la porte d'entrée.
– Djidane ! Tu es revenu !
Il reconnut Vance et Luciella, deux orphelins recueillis il y a deux ans par la troupe. Le frère et la sœur, bruns et un peu crasseux, avaient tous deux été laissés en charge de la maison pendant que leurs aînés partaient à Alexandrie. Ils l'assaillirent littéralement de questions, mais il y coupa court, désirant lui aussi des informations.
– Vous avez des nouvelles du chef ? demanda-t-il d'une voix forte.
Ils le regardèrent d'un air interloqué. Visiblement, ils avaient pensé que Djidane revenait avec le reste des Tantalas, ou au moins qu'il serait capable lui-même de leur donner des nouvelles. La petite fille prit deux feuilles de papier sur une table et le tendit à Djidane.
– On a reçu ces deux lettres hier par mog-poste, lui indiqua-t-elle.
Djidane se saisit des missives et lut la première, reconnaissant avec stupeur et soulagement l'écriture ampoulée de Rubis. Elle avait donc en fait survécu au désastre. Djidane n'eut pas énormément plus d'informations à la fin de la lecture.
« Au cas où cela intéresse quelqu'un, j'ouvre un petit théâtre de quartier à Alexandrie. Le public est au rendez-vous, et j'ai déniché quelques vrais acteurs, débutants mais motivés, pas des gredins et des lâcheurs comme certains.
Rubis »
Le message sembla mystérieux à Djidane mais il était au moins rassurée de la savoir en bonne santé. Il lut alors l'autre lettre, qui était encore plus courte.
« Avons perdu l'aérothéâtre. Restons en Alexandrie pour résoudre certains problèmes. Pas d'inquiétude. Bach. »
Cela ne révélait pas grand-chose, mais en tout cas, s'ils avaient eu accès à la mog-poste, cela signifiait sans doute qu'ils avaient survécu à la forêt. Pour le reste, Bach avait certainement voulu éviter d'alarmer les enfants, ou craint que la lettre ne tombe entre de mauvaises mains.
Soulagé, Djidane leur révéla sans s'étendre qu'il avait été séparé du groupe, mais que tout allait bien.
– Vous avez réussi la mission ? demanda Vance.
Djidane réfléchit quelques instants, ce n'était pas une question si facile.
– Oui, répondit-il finalement. Mission accomplie, nous avons amené la princesse à notre employeur.
– Youpi ! s'écrièrent les deux gamins.
Djidane savait qu'il pouvait leur faire confiance, qu'ils ne bavarderaient pas à ce sujet, mais il ne fallait quand même pas trop entrer dans les détails.
– Et elle est jolie, la princesse ? demanda le garçon.
Il entrait à un âge où ce genre de questions commençait à le tarauder. Sa sœur lui mit une petite tape faussement réprobatrice dans le dos, mais sembla quand même intéressée.
– Oh oui, répondit Djidane pensivement. Mais c'est une princesse, et moi, je suis... tu vois, quoi. Alors nos chemins se sont séparés. Enfin, je crois...
– Tu rigoles ! Je suis sûre que tu lui manques ! répliqua Luciella.
– Tu devrais aller la voir, Djidane, opina Vance.
Djidane réfléchit quelques instants. En réalité, il voulait vraiment garder le contact avec la belle jeune femme. Quel genre de contact serait possible, cela restait à voir, mais en tout cas, il voulait s'assurer qu'elle allait bien, qu'elle avait pu parler avec son oncle, qu'elle était rassurée. Il fallait qu'il aille la voir. Et en effet, peut-être même que la princesse espérait qu'il vienne.
Après tout, à ce qu'on dit, la vérité sort de la bouche des enfants.
ooo
Pour l'heure, la dame de ses pensées se trouvait au cœur du château, dans une chambre spacieuse aux lourdes tentures rouges. Il y avait deux étages dans ses quartiers. Le vaste lit se trouvait en haut, avec des meubles d'un style raffiné, en bois laqué lustré avec soin, et en bas on pouvait s'installer dans de moelleux canapés pour recevoir du monde. Mais la princesse Grenat n'avait personne à recevoir. Alors pour tromper son ennui, elle laissait son regard dériver à travers la fenêtre, où elle avait vue sur l'immense cité en contrebas. Là-bas, la population de Lindblum vaquait à ses occupations, les commerçants commerçaient, les forgerons forgeaient, les ingénieurs s'ingéniaient. Et ici, elle attendait.
Une cloche sonna au loin. Le tintement provenait du quartier des artistes, et elle savait qu'il signifiait qu'une représentation venait de se terminer. La scène de Lindblum était très réputée, et en amatrice de théâtre, elle aurait été très heureuse de s'y rendre. Ou n'importe où en ville, de toute manière.
Elle commença à descendre l'escalier vers l'antichambre, où un garde était posté. L'homme était affecté à sa sécurité, et il s'avança vers elle dès qu'il entendit les pas sur les marches de marbre.
– Avez-vous besoin de quelque chose, Altesse ?
– Non, je vous remercie. Je pensais simplement aller faire une promenade dans la cité.
Le soldat parut embarrassé.
– Je suis désolé, Altesse, mais je crains de ne pouvoir accéder à votre requête. Le roi a demandé à ce que vous restiez dans le château.
Grenat écarta les bras dans un geste d'incompréhension. Elle n'avait pas prévu de rester à se morfondre toute la journée.
– En ce moment même, expliqua le garde, des étrangers arrivent à Lindblum pour la fête de la chasse. Et avec les préparatifs proprement dits, c'est le chaos dans la cité. Il serait donc très délicat d'assurer votre sécurité de manière satisfaisante. De plus, n'oubliez pas que votre présence ici est confidentielle.
La princesse parut abattue.
– Très bien. Je comprends, répondit-elle néanmoins en remontant dans la chambre.
Les choses ne se passaient pas du tout comme elle l'avait prévu. Elle n'était pas venue ici pour rester enfermée. Ni même pour obtenir une protection, d'ailleurs. Tout ce qu'elle voulait, c'est trouver un appui pour raisonner sa mère. Elle avait cependant bien senti que son oncle doutait de l'efficacité de son intervention. Peut-être était-ce seulement à cause de sa transformation, mais plus probablement, il craignait que la reine Branet reste sur ses positions quoi qu'il arrive. Quand ils s'étaient séparés plus tôt dans la journée, le ton de la voix du roi était sinistre, et il avait dit qu'il allait faire la revue de ses aéronefs. Il l'avait fait passer pour une tâche routinière, mais il y avait là un sombre présage.
ooo
Djidane prit à nouveau le Taxair, à destination du château de Lindblum. Quelques soldats se trouvaient dans la cabine avec lui, qui parlaient des préparatifs de la fête toute proche. Il les écoutait d'une oreille distraite, tout en perdant son regard vers les façades de la forteresse qui se rapprochait. Non loin, au niveau des quais royaux, on pouvait voir un gigantesque aéronef en construction, et sur l'autre flanc, de hautes fenêtres faisaient face au soleil. Derrière l'une d'entre elles, sans doute, se trouvait la princesse.
Il débarqua enfin et descendit avec les soldats, qui lui adressèrent des regards vaguement soupçonneux. Il n'avait cependant rien à se reprocher, et de toute manière, même s'il était assez rare pour les gens du commun d'avoir à faire au château, il n'était pas interdit de s'y rendre, tant qu'on ne tentait pas de pénétrer à l'étage supérieur. Il ignora donc leurs yeux inquisiteurs et avança d'un air dégagé vers le quai où il avait débarqué la veille.
Le cargo était toujours là, et deux ingénieurs des ateliers royaux se trouvaient à bord, sans doute pour évaluer les dégâts et envisager des réparations. Il les observa quelques secondes. Le plus jeune des deux griffonnait à toute vitesse les observations de son supérieur qui soulevait les moindres débris et détectait toutes les avaries. À un moment, ils ramassèrent ce qui semblait être un chapeau de mage noir. Djidane se remémora sombrement ces sorciers anonymes qui avaient protégé Bibi. Puis il secoua la tête. Ce n'était pas le moment, il avait un but précis.
Il se rendit dans la grande salle du château. Il s'agissait d'une vaste pièce qui formait le cœur de la forteresse, et des couloirs débouchaient partout, emmenant dans les différentes parties de l'édifice. Des gardes sillonnaient la pièce, mais aussi des habitants et beaucoup de membres de l'administration royale qui se rendaient d'une aile à une autre avec un air pressé. Djidane se rendit compte qu'il ne savait pas vraiment où aller.
C'est alors qu'il vit le capitaine Steiner se diriger d'un pas décidé vers un corridor. Restant à quelque distance, il lui emboîta le pas sans mot dire. Non qu'il cherche spécialement à se cacher du chevalier, mais il ne se trouvait pas la moindre raison de chercher à engager la conversation avec lui.
Après avoir remonté de larges couloirs bien éclairés, Steiner finit par s'engouffrer dans des appartements privés, dans l'aile réservée aux invités. Le jeune homme le suivit silencieusement jusque dans une antichambre. Là, par force, il le rejoignit, car l'autre s'était arrêté, embrassant les lieux du regard. En dehors d'eux deux, il n'y avait personne dans la pièce.
– Salut, le vieux, lança Djidane tandis que Steiner se retournait vers lui. Qu'est ce que tu fais là ?
– Je viens rendre visite à la princesse. Mais elle ne semble pas être là.
Comme de bien entendu, le jeune homme reçut un regard accusateur.
– Qu'est-ce que tu as encore fait ? lui lança-t-il d'un ton peu amène. Où est-elle ?
– Calme-toi, papy, je viens d'arriver, répliqua Djidane avec un soupir blasé.
Le chevalier se reprit, mais il y avait toujours un air inquiet sur son visage.
– Je ne comprends pas. Elle était pourtant censée rester en sécurité dans cette chambre.
– Elle a simplement dû aller faire un tour. Tu te fais du mouron pour rien.
– As-tu déjà oublié tous les dangers qu'elle a traversés pour parvenir ici ? Je n'arrive même plus à faire le compte de tous les gredins qui s'en sont pris à elle.
Il fit quelques pas résolus vers la porte.
– Tout cela ne me plaît pas. Je vais la chercher.
Djidane regarda le fidèle Steiner quitter la pièce, puis ne put s'empêcher de reporter son attention sur le riche mobilier, qu'il observa d'un œil avisé. Le silence des lieux était troublé par du bruit qui filtrait par une fenêtre entrouverte. Djidane s'approcha et l'ouvrit tout à fait, laissant une gentille brise caresser ses cheveux. Tandis qu'il regardait d'un air distrait la cité qui s'étendait sous lui, il tendit soudain l'oreille. Oui, il entendait faiblement une voix. Une mélodie mélancolique retentissait, une mélodie qu'il avait déjà entendue, deux nuits plus tôt, dans le village de Dali. La voix semblait venir de plus haut, de l'étage supérieur du château.
ooo
Djidane était maintenant face à l'ascenseur, ou plutôt face à deux gardes postés devant celui-ci. Et pas question qu'ils le laissent passer. Un des deux hommes, la moustache frémissant d'importance, lui avait sèchement signifié que les visiteurs avaient besoin d'une autorisation royale. Plus poli que le capitaine Steiner, le garde n'avait pas utilisé de qualificatif injurieux à son égard, comme « brigand » par exemple, mais il l'avait pensé si fort que les oreilles du jeune homme avaient sifflé. Cependant, comme tout bon membre des Tantalas, il était habitué à se passer d'une autorisation pour se rendre où bon lui semblait. Et il avait une petite idée derrière la tête.
Il retourna sur ses pas, vers les appartements de la princesse. Un peu plus loin, dans une coursive, étaient installées des banquettes, et un sergent de la garde qu'il avait remarqué quelques minutes plus tôt était en train de roupiller là comme un bienheureux. Il portait une armure pourpre et sous son casque à la visière relevée, on pouvait voir le jeune visage d'un sous-officier fraîchement émoulu de l'académie Fabre. Djidane vérifia qu'il n'y avait personne d'autre en vue, prit une profonde inspiration et s'approcha.
– Eh ! Debout ! cria-t-il.
Le garde se réveilla en sursaut et empoigna sa hallebarde en balbutiant, l'air paniqué.
– Que se passe-t-il ? demanda-t-il en se ressaisissant et en sautant sur ses pieds.
– J'ai vu un type louche entrer dans une chambre par là-bas. On aurait dit un cambrioleur.
– Quoi !? s'exclama le garde. Où ça ?
Le jeune homme lui demanda de le suivre et l'amena jusque devant la chambre inoccupée de la princesse.
– Là-dedans !
– Mais c'est la chambre de la p... commença le garde avant de s'interrompre. Enfin peu importe. Ce bandit va voir de quel bois je me chauffe.
Il ouvrit la porte à la volée et s'engouffra à l'intérieur, suivi par Djidane. Il arriva dans l'antichambre, balaya la pièce du regard, puis gravit quatre à quatre les marches en direction de la chambre proprement dite.
– Où te caches-tu, brigand ? clama-t-il en montant.
Au même moment, Djidane se jeta dans ses jambes et le fit tomber la tête la première sur le marbre. Si le casque de métal encaissa la majorité de l'impact, un choc au menton brouilla quelque peu l'esprit du soldat. Le moment d'inconscience suffit au malandrin pour le retourner sur le dos, relever sa visière et l'assommer tout à fait d'un solide coup de poing en pleine figure. Ensuite, il le dépouilla de sa tenue, lui fit absorber du somnifère et le laissa roupiller dans un coin de la chambre.
Il songea que ça lui rappelait quelque chose, une éternité plus tôt à Alexandrie. Une autre intrusion dans un autre château, dans un but ma foi étrangement similaire. En souriant à cette pensée, il enfila l'armure du garde et, cette fois-ci, prit bien soin de visser le casque sur sa tête et de baisser la visière. Il ressortit quelques minutes plus tard, parfaitement déguisé en soldat local, et le visage caché. Ainsi vêtu, il retourna dans la grande salle et entra dans l'ascenseur sans être inquiété. Le garde désagréable qui l'avait repoussé quelques minutes plus tôt le salua même au passage.
ooo
Grenat se trouvait au sommet d'une tour du château qui lui rappelait des souvenirs paisibles, quand son père était encore de ce monde. Elle était venue ici, alors, et s'était émerveillée devant l'aménagement harmonieux des lieux, comme un véritable jardin intérieur. Et l'endroit n'avait pas changé. Il y avait là un cercle de colonnades recouvertes de lierres et des bassins emplis de fleurs multicolores ornaient le parapet. Un court escalier montait au sur une avancée qui offrait un point de vue somptueux. Depuis, un télescope avait été installé.
La princesse s'était accoudée au rebord, entre deux massifs de fleurs, et chantonnait un air triste en laissant ses pensées vagabonder. Elle avait amené des graines et regardait quelques oiseaux picorer joyeusement. Elle enviait tant ces volatiles qui allaient et venaient librement. Elle-même avait cru se libérer de sa cage et s'envoler de ses propres ailes, mais en analysant froidement la situation, elle constatait qu'elle s'était lourdement trompée. Le fait qu'elle avait elle-même prévu de s'enfuir ne changeait rien à l'affaire : le roi avait eu un temps d'avance et avait planifié son voyage à Lindblum, elle avait en fait suivi le destin prévu pour elle par un autre. Elle avait joué son rôle, comme tout le monde. Qui était-elle, de toute manière, pour se croire maîtresse de son destin ? Chacun, dans cette histoire, s'était laissé guider par une main invisible, ce n'était pas une question de choix. Le capitaine l'avait suivie par ce que c'était son rôle. Bibi s'était retrouvé embarqué au gré des circonstances. Les agents de sa mère l'avaient poursuivie parce qu'on leur avait ordonné. Djidane l'avait amenée à bon port parce que le roi, indirectement, l'avait payé pour.
Elle fronça un instant les sourcils. Pour le cas de Djidane, elle n'était en fait pas tout à fait sûre. Après tout, après la forêt maudite, il l'avait protégée sans l'aide de sa bande. Peut-être avait-il eu la chance de faire un véritable choix. Un choix pour elle.
Les oiseaux s'envolèrent brusquement, dérangés dans leur festin. La princesse se retourna et vit Djidane, en costume de soldat de Lindblum, un casque à la main, qui s'approchait en souriant. Elle ne s'en étonna même pas, tant il semblait logique que le jeune homme apparaisse précisément à ce moment-là. Encore une question de destin. Elle sourit faiblement, et continua quelques instants de chantonner tandis qu'il la rejoignait contre le parapet.
– C'est une jolie chanson, murmura-t-il.
Elle prit le temps de finir quelques notes avant de se tourner à demi vers lui.
– Tu la chantais déjà à Dali, ajouta-t-il.
– Tu m'as donc entendue...
– Cet air a bercé ma nuit, précisa-t-il dans un souffle.
Elle plongea son regard dans celui du jeune homme, qui avait un sourire presque gêné. C'était un beau compliment. Ils restèrent ainsi quelques secondes, jusqu'à ce que quelque chose vienne troubler un coin du champ de vision de la princesse. Par-dessus l'épaule de Djidane, elle avisa son garde du corps. Posté un peu plus loin, il regardait la scène d'un air courroucé.
– C'est une zone interdite, tu ne devrais pas être ici.
Le ton de sa voix disait exactement le contraire de ses mots. Il gloussa.
– C'est un petit peu mon travail, tu sais.
– C'est vrai, tu es un Tantalas. Ça a dû être facile...
Il y eut encore un silence. Djidane embrassa l'immensité du paysage du regard.
– La vue est magnifique, d'ici, admira-t-il.
– Oui. Et il y a même un télescope là-haut.
Ils gravirent côte à côte les marches pour rejoindre la longue-vue. Tour à tour, ils observèrent les confins du royaume. D'ici, on pouvait voir jusqu'aux montagnes qui faisant office de frontière. Au-delà, au nord-ouest, se trouvait le royaume de Bloumécia. Plus bas, ils pouvaient à peine distinguer les plaines sous la brume, une région très marécageuse et peu habitée. Enfin, au nord-est, il y avait la chaîne de montagnes délimitant le royaume d'Alexandrie. On pouvait distinctement voir la porte Sud, de sinistre mémoire. La princesse resta pensive quelques instants.
– Qu'est-ce qui t'arrive, Dagga. Quelque chose ne va pas ? demanda Djidane.
Elle le regarda dans les yeux.
– Dis-moi Djidane... Pourquoi m'as-tu aidé à venir ici ? Jusqu'à Lindblum, je veux dire. Tu as suivi les ordres de ton chef ?
Le jeune homme secoua lentement la tête.
– Je voulais juste t'aider. Bach n'était pas d'accord, il craignait de mettre en danger tous les autres. Alors je suis parti tout seul, j'ai quitté la bande.
– Vraiment ? J'en suis désolée.
Ça lui confirmait ce qu'elle avait soupçonné. Le jeune homme s'était montré capable de prendre son destin en main, lui.
– T'en fais pas pour ça. Ça n'a pas beaucoup d'importance. L'important, c'est que tout se soit bien terminé.
La princesse suivit le fil de ses pensées.
– Comment comptais-tu faire ? murmura-t-elle en fronçant les sourcils.
Il lui lança un regard interrogatif.
– Pour m'enlever, je veux dire, expliqua-t-elle. Si j'étais resté bien sagement dans la loge, comme une jeune fille bien élevée.
Il fit un petit rire.
– J'avais emmené un somnifère. De quoi t'emmener au pays des rêves sans problème.
– Tu n'en as pas eu besoin, puisque je suis venue de mon plein gré.
Elle s'interrompit brusquement.
– T'en reste-t-il ? Je dois dire que j'ai un peu de mal à trouver le sommeil, ces temps-ci.
Il sortit une fiole de sa poche et la regarda pensivement, avec un sourire en coin.
– Je m'en suis servi tout récemment, mais il m'en reste encore beaucoup. Cela dit, je suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Peut-être que tout ce dont tu as besoin, c'est un peu de compagnie au moment de t'endormir. Je peux te chanter une berceuse si tu veux.
Elle leva les yeux au ciel et se tourna à nouveau vers le lointain.
– Me crois-tu si naïve ?
Sa voix était douce, sans aucune trace de colère. C'était déjà ça. Djidane sourit de toutes ses dents.
– J'aurai essayé...
Il préféra néanmoins changer rapidement de sujet.
– Cette chanson, au fait, c'est quoi ?
Elle hésita quelques instants.
– Je ne sais pas exactement. J'ai l'impression de la connaître depuis toujours. Elle me vient quand je me sens abandonnée, quand je me sens triste. Elle me réconforte. Elle me rappelle que je ne suis pas seule.
– Tu n'es pas seule, ajouta Djidane machinalement.
Touchée, elle le regarda en souriant. C'était un franc sourire, la marque qu'elle appréciait ses efforts. Il eut un peu de rouge aux joues.
– C'est une chanson mystique, donc, ajouta-t-il d'un ton plus conventionnel. Tu me la chantes à nouveau ?
ooo
La voix de la princesse emplit une nouvelle fois l'espace, et sembla se propager jusque dans la ville en contrebas. Un air envoûtant, qui semblait capable d'apaiser tous les conflits. Et pourtant...
Pourtant, c'était bel et bien le conflit qui se profilait, partout autour de ce minuscule havre de paix en haut de la tour. Partout, d'une manière ou d'une autre, les gens pensaient aux combats et à la mort.
Plus bas dans la cité, les combattants s'inscrivaient à la fête de la chasse, prêts à en découdre avec des bêtes féroces. Ils aiguisaient leurs lames en songeant à la récompense qu'ils obtiendraient s'ils gagnaient ce concours. Il y avait de la sueur et du sang en perspective. Chaque année, il y avait des blessés, mais le concours était toujours renouvelé, par tradition. Encore cette année, les proies allaient être mises à mort par les chasseurs décidés.
Plus bas dans la cité, les soldats s'agitaient. Il y avait comme quelque chose dans l'air, le signe que tout allait changer. Au-delà des soupçons plus précis du roi Cid, des rumeurs étaient parvenues jusqu'à Lindblum au sujet de la reine Branet. Son armée d'amazones, disait-on, n'avait jamais été aussi puissante, et leur générale était redoutable. La populace était soucieuse, tendue. Certains se souvenaient encore de la dernière guerre, presque trente ans plus tôt. Ils prenaient déjà des précautions, se fournissaient en matériel pour se protéger en cas d'attaque.
Plus bas dans la cité, même les enfants insouciants étaient dans l'air du temps, quand ils jouaient à la guerre avec leurs figurines de porcelaine. Des armées de brutos et d'amazones affrontaient des gardes de Lindblum appuyés par une flotte d'aéronefs. La grosse poupée à l'effigie de la reine Branet observait les combats de loin. Quand ils lui faisaient prendre la parole, les enfants ne manquaient pas de pousser un ricanement sinistre. Des jeux de gamins, peut-être prémonitoires.
Et au-dessus dans le château, malgré les difficultés liées à son état, le roi puluche travaillait sans relâche avec ses meilleurs ingénieurs dans l'espoir de réussir à reproduire le formidable aéronef à vapeur qui avait disparu, et qui donnerait un net avantage en cas de guerre. Pour l'instant, le succès ne semblait pas au rendez-vous. S'il ne rencontrait aucun problème, depuis quelques années, pour fabriquer des petits modèles d'une ou deux heures d'autonomie, le Hildegarde était quant à lui le premier vaisseau de guerre d'envergure utilisant cette technologie, et il n'arrivait pas à le reproduire. Mais il persistait. Le temps pressait, et il n'avait qu'une confiance modérée dans le succès d'une voie diplomatique.
ooo
Sur le sommet de la tour, la voix de la princesse finissait sa mélopée, et les derniers échos se dissipaient dans l'atmosphère. Les deux jeunes gens restèrent ensuite silencieux un moment. Finalement, ce fut Djidane qui rompit le silence.
– Et donc, quand est-ce qu'on se la fait, cette croisière en aéronef ? demanda-t-il, rêveur.
La princesse reste un instant interdite.
– Je ne sais pas de quoi tu parles.
Djidane écarquilla les yeux. Ce n'était pas à elle qu'il avait fait cette stupide proposition.
– Je... ce n'est rien, laisse tomber.
Mais la jeune femme était maline, et lut clair dans son embarras. Elle le regarda d'un air soudain sévère, et sa voix se fit cassante.
– Badinerais-tu à tort et à travers ?
– Je peux expliquer.
Elle lui lança un sourire pincé, glaçant.
– Il n'y a rien à expliquer. Amuse-toi bien.
– Attends ! Le prends pas comme ça !
Il chercha une idée, réfléchissant à toute vitesse.
– Écoute, Dagga, que penses-tu de ça : si je gagne à la fête de la chasse de demain, nous dînons ensemble en tête à tête.
Il avait failli dire « en amoureux », mais s'était retenu de justesse. Ça aurait été vraiment malavisé. La princesse resta un instant songeuse, puis lui lança un regard plein de défi.
– Donc si je résume, pour te faire pardonner d'avoir été un goujat, tu me demandes à moi de t'accorder quelque chose. Ne prendrais-tu pas les choses un peu à l'envers, par hasard ?
Djidane resta contrit. La remontrance était sévère, mais vraiment pas injustifiée. Il posa un genou à terre.
– Allez, s'il te plaît... C'est moi qui invite.
Elle ne put pas s'empêcher de sourire. C'était un peu ridicule, mais à l'évidence, Djidane était sincèrement embarrassé par sa maladresse.
– Très bien, Djidane, soupira-t-elle.
– C'est conclu, alors.
Il marqua une pause.
– Il faut encore que je m'inscrive au concours.
La princesse ouvrit de grands yeux.
– Veux-tu dire que tu ne comptais pas participer ?
– Si, mentit Djidane. C'est juste que je n'ai pas eu le temps de passer au bureau d'inscription. Il était beaucoup plus important de trouver un moyen de venir te voir. J'ai bien failli affronter l'armée entière de Lindblum pour arriver à monter jusqu'ici.
La princesse rit de bon cœur, rassurant du même coup Djidane.
– Blague à part, ajouta le jeune homme, il faut vite retourner dans ta chambre. Le propriétaire de cette armure fait un somme à côté de ton lit.
La princesse haussa un sourcil, mais rien ne pouvait plus l'étonner de la part de son brigand favori.
