Bonjour!
Voilà longtemps que je n'ai pas publié de suite et j'en suis désolée! Je dois faire mon mea culpa : l'écriture de ce chapitre était terminée depuis longtemps, mais j'ai tardé sur la correction… J'ai vécu de grands bouleversements dans ma vie qui m'ont empêchée de travailler : le premier, une jolie nouvelle, j'ai eu un petit bébé! :) Le deuxième, moins jojo, j'ai eu de graves problèmes de santé qui m'ont envoyé à l'hôpital… J'ai continué d'écrire comme j'ai pu quand ma santé me le permettait (sur mon téléphone… l'horreur! Haha!), mais maintenant je vais mieux et je suis de retour à la maison! ;) Je continuerai d'écrire, même si dans les prochains mois ce sera peut-être au ralenti… (Comme si ce n'était pas assez lent comme ça!) :p
Alors je m'excuse une dernière fois et, pour me faire pardonner, voici un nouveau chapitre... Le plus long de toute la série! Bonne lecture! :)
- Charlie
.
.
CHAPITRE 13
Le lendemain, ils étaient tous debout à cinq heures du matin et l'atmosphère dans la maison s'apparentait à celle d'un salon funéraire. Noctis avait le moral dans les talons, car Gladio et lui s'ignoraient complètement, ne se parlant plus. Par chance, Biggs et Wedge étaient, au contraire, débordants d'énergie et d'enthousiasme, malgré la nuit blanche qu'ils venaient de traverser pour terminer leur système de bombes, et ils étaient heureux de montrer au groupe leur invention, comme deux gamins fiers de montrer leurs beaux dessins à leur maman.
– Voilà, c'est très simple!, expliqua Wedge au groupe assis autour de la table de la cuisine. Voici du cyclonite…
Il brandit un disque plat et souple de dix centièmes de diamètre de couleur blanche.
– Et voici du nitrate de cellulose, fit-il en soulevant un disque identique de couleur grise. Le principe est très simple, il suffit de les coller ensemble lorsque vous serez prêts à les installer! Nous en avons fabriqué vingt. Et entre les deux, il faut placer cette petite puce de notre invention : c'est le déclencheur. Il émet un signal qui connecte les bombes entre elles et les fait exploser en même temps.
Le déclencheur était un petit objet métallique plat et mince de la taille d'une carte de crédit.
– Celui-ci contient un minuteur, continua-t-il en montrant une puce légèrement différente. Nous aurions préféré utiliser un déclencheur à distance, mais puisque les bombes seront installées à l'intérieur du dôme, celui-ci aurait bloqué les signaux provenant de l'extérieur… Peut-être que si nous avions eu plus de temps…
– Donc, il faudra décider à l'avance de l'heure à laquelle le dôme sautera?, demanda Ignis.
– Oui, fit Aranea d'une voix ferme. Ce sera à sept heures mardi matin.
Il eut un court moment de silence, comme si l'information prenait un temps à être ingérée.
– Donc, nous avons trois jours pour se rendre sur place et poser les bombes?, fit Ignis d'un ton surpris.
– … Et revenir, termina Aranea. Idéalement, il faudrait que vous soyez hors du Niflheim quand ça sautera. Dès que l'explosion se produira, vous pouvez être certains que l'empire déclenchera une chasse à l'homme sur son territoire. Il vaut mieux que vous ne soyez plus dans les parages.
Ignis hocha de la tête.
– C'est logique, fit-il.
– Pendant que vous serez au Niflheim, continua la mercenaire, Biggs, Wedge et moi armerons les rebelles et planifirons une contre-attaque dans les villes assiégées. À sept heures mardi matin, le soleil se lèvera et l'empire perdra ses daemons. C'est à ce moment que nous attaquerons, quand ils seront au plus faible. Il ne restera plus que les soldats et les cyborgs magiteks à démolir. Et j'espère sérieusement que vous aurez eu le temps de revenir pour participer aux combats, parce que nous aurons besoin de gens entraînés sur les champs de bataille.
– Je ne manquerais ça pour rien au monde, fit Noctis d'une voix basse.
– Trois jours, demanda Gladio, ce n'est pas un peu serré pour piquer les armes aux Nifs, les redistribuer aux rebelles et organiser la contre-attaque?
– T'inquiète, le travail a déjà débuté avec mes contacts à l'intérieur des bases. Et puis, à chaque heure, des dizaines de gens crèvent sous les griffes des daemons. Nous n'avons pas le luxe de s'étendre en terme de temps.
Noctis soupira. Trois jours pour changer le cours de l'histoire. C'était extrêmement casse-gueule.
– Alors, résumons!, fit la voix trop enthousiaste de Biggs. Vous assemblez le cyclonite, la puce et le nitrate comme un beau gros sandwich! Puis, vous collez la partie blanche sur le mur — elle est adhésive. En théorie, la partie grise se fondera au mur, donc si vous vous y prenez bien, personne ne devrait pouvoir remarquer les disques une fois qu'ils seront en position. Et il faut les placer exactement aux endroits que nous avons indiqués sur le plan. Ça va aller?
Noctis hocha la tête. Après le départ de Prompto, il avait passé la soirée à étudier tous les plans et les apprendre par coeur. Non seulement le plan de construction du dôme, sur lequel était indiqué le futur emplacement des bombes, mais aussi le plan de la base militaire où la fameuse structure était située. Aranea leur avait concocté un itinéraire précis et il comptait bien le suivre à la lettre. Cette fois-ci, l'improvisation était interdite.
Dans son ventre, ses tripes se tordaient d'une façon étrange. Il ne savait pas trop si c'était causé par le stress, la peur, ou encore… le chagrin. Il n'avait presque pas dormi la veille, obsédé par sa discussion avec Prompto.
Toute la nuit, il s'était demandé s'il avait bien fait. Il avait repassé la scène encore et encore dans son esprit, se retournant dans son lit sans arrêt, un noeud gigantesque dans la gorge l'empêchant de respirer librement. Il avait imaginé la conversation en modifiant le scénario d'au moins cent façons différentes, changeant ses actions et ses mots à chaque fois, mais cela n'avait été qu'une pure perte de temps qui l'avait laissé drainé de toute énergie.
Il s'en voulait de ne pas s'être préparé à la discussion plus tôt. Il aurait probablement eu une approche plus posée, aurait trouvé une meilleure excuse qu'une prétendue haine envers les Niflhes et aurait peut-être choisi ses mots avec plus de minutie.
Ou peut-être pas.
Quelque chose au fond de lui sentait que peu importe ce qu'il aurait dit ce soir-là à Prompto, celui-ci aurait insisté pour le suivre quand même. Que la seule solution avait été de détruire leur amitié le plus sauvagement possible, afin de s'assurer que Prompto le déteste assez intensément pour l'abandonner. Et que seule une déclaration choc assez forte l'aurait convaincu de s'éloigner de Gralea.
Arrivé à cette conclusion, vers quatre ou cinq heures du matin, alors qu'il fixait un plafonnier éteint qu'il ne voyait pas dans l'obscurité, il s'était alors demandé : et si cette foutue déclaration choc aurait été la vérité?
Si cette déclaration aurait été un aveu d'amour? S'il lui avait décrit honnêtement comment tout son âme était attirée vers lui, comment chacun de ses sourires, de ses rires, lui coulait sur la poitrine comme un baume ou comment son coeur était incapable de s'arrêter de battre frénétiquement à chaque fois qu'il y avait le moindre contact entre leurs peaux? Comment ses poumons s'arrêtaient subitement de fonctionner quand il regardait ses yeux azurs, ses longs cils, ses joues lisses, parsemées de taches qu'il ne pouvait s'empêcher d'admirer sans arrêt?
Et quelque chose au fond de lui s'était brisé lorsqu'il avait imaginé Prompto reculer, choqué, un air dégoûté sur le visage.
Putain, ils étaient deux mecs, noms de dieux.
Il avait l'impression de trahir en quelque sorte son ami quand il avait des pensées envers lui qui dépassaient la simple camaraderie. Quand son corps réagissait à sa proximité.
Noctis ne pouvait s'empêcher de penser que ce qu'il ressentait n'était pas naturel. Chez d'autres, peut-être, mais chez lui… lui, il n'était pas comme ça. Il n'était pas supposé être comme ça.
Il n'acceptait pas l'idée d'être… quoi, au juste?
Même le mot lui faisait peur, putain.
Il avait imaginé le visage de ses amis s'ils l'apprenaient. S'ils découvraient que leur camarade, leur roi, avaient ce type de pensées envers l'un des leurs. Il avait peur qu'ils s'éloignent de lui, qu'ils l'abandonnent, mal à l'aise à l'idée que Noctis ne puisse maîtriser ses hormones.
Et c'était quelque part au milieu de ces réflexions qui partaient dans tous les sens qu'il avait fini par s'endormir, épuisé, à peine quelques heures avant de se réveiller de nouveau.
Noctis glissa la main dans ses cheveux et soupira. Il ne pouvait pas penser à ça maintenant. Ni pour les trois prochains jours. Il se permettrait d'y penser et de s'haïr uniquement quand l'empire serait hors d'état de nuire. D'ici là, il devait rester concentré.
C'était évidemment plus facile à dire qu'à faire.
.
.
Ils quittèrent très tôt, après avoir réglé les derniers détails de leur itinéraire, pour se rendre à la gare de train. Noctis avait tronqué son capri pour un pantalon à jambes longues, qui possédait deux larges poches sur le côté des cuisses : il avait placé le cyclonite dans celle de droite et le nitrate avec les puces dans celle de gauche. Malgré les explications des ingénieurs, qui prétendaient qu'il n'y avait aucun danger tant que les deux produits n'étaient pas collés ensemble, il ne pouvait s'empêcher d'angoisser à l'idée de porter deux dizaines de bombes destructrices sur lui.
Il replaça son foulard sur sa bouche, abaissa sa casquette et tira sur la capuche de sa veste pour cacher son visage. Il avait chaud, mais il était toujours recherché et il ne pouvait pas risquer de se faire reconnaître.
Le trajet en train pour traverser le pays se fit sans encombres. Autre que l'animosité entre Noctis et Gladio qui restait plus vibrante que jamais, il ne se passa rien de particulier. Bercé par le ronronnement monotone du train sur les rails, le jeune roi finit même par s'endormir, rattrapant en partie les quelques heures de sommeil qui lui avaient fait cruellement défaut lors des trois nuits précédentes.
Il se réveilla en sursaut quand Ignis lui secoua l'épaule.
– Nous arrivons au terminus, expliqua-t-il. Prépare-toi.
Noctis se retourna vers la fenêtre et constata que le paysage était devenu très différent. On y voyait quelques édifices industriels qui semblaient en grande majorité abandonnés. Le sol était composé de terre sèche et dure, qui ne semblait pas propice à la culture de végétaux : d'ailleurs, les seuls feuillages en vue étaient de petits buissons aux branches tordues qui poussaient ici et là.
Au loin, serpentant le long des collines, il pouvait apercevoir la frontière délimitant le Niflheim. Il s'agissait d'une série de clôtures gigantesques, ornées de barbelés, séparées par de longues bandes de terre dénudées. Des tours apparaissaient à intervalles réguliers tout au long de la délimitation et Noctis devinait, en observant les petites silhouettes noires le long des grilles, que des soldats faisaient des rondes sans arrêt.
Noctis avala sa salive avec difficulté.
Ils descendirent du train avec leurs sacs — dans lesquels ils n'avaient rien d'important : ce n'étaient que des accessoires pour donner de la crédibilité à leurs rôles de voyageurs — et suivirent la foule sur le quai. Noctis était nerveux à l'idée d'être reconnu et il tenta de garder profil bas le plus possible, fixant le sol devant lui pour se cacher subtilement le menton dans son foulard.
– Enlève ce balai que t'as dans le cul, lui chuchota Gladio.
– C'est toi que j'ai dans le cul, répondit Noctis à voix basse.
– Messieurs!, avertit la voix autoritaire d'Ignis.
Noctis et Gladio se turent, non pas sans s'être échangés tout d'abord un regard noir. Le jeune roi replaça son sac sur son épaule et se concentra afin d'adopter une démarche plus détendue. La foule dans laquelle ils se trouvaient se sépara graduellement en deux groupes, le premier quittant la gare par un escalier, et le second se dirigeant vers un bâtiment au-dessus duquel il était inscrit « douanes » en larges lettres. Ils suivirent ce dernier.
Quand le jeune roi entra dans l'établissement, il ne put s'empêcher de tiquer : partout dans la large pièce, des soldats marchaient d'un pas lent à travers la foule, scrutant minutieusement les visages, leurs semi-automatiques levés sur leurs poitrines, prêts à être utilisés. Noctis abaissa subitement la tête quand l'un d'entre eux passa près de lui en feignant de chercher quelque chose dans son sac. Il en profita pour sortir son tout nouveau — et faux — passeport niflhe.
Il se plaça au bout d'une file qui serpentait jusqu'à l'un des dix comptoirs, derrière lesquels un agent de contrôle vérifiait les documents de chaque voyageur, et ses amis s'alignèrent à sa suite. La température dans le bâtiment était étrangement élevée et Noctis pensa que c'était probablement causé par la foule compacte. Il dut se résoudre à enlever sa capuche, inquiet d'attirer l'attention s'il était trop couvert alors que les autres voyageurs s'éventaient le visage avec leurs documents. Il garda cependant le foulard et la casquette.
Il se rappela qu'il devait jouer le rôle d'un touriste décontracté et il abaissa les épaules en se frottant nonchalamment le nez d'un geste souple. La vérité était que son coeur battait déjà comme un tambour de fanfare. Il regarda une nouvelle fois son passeport, dont la couverture rouge était estampée des armoiries du Niflheim à l'encre dorée. Allait-il passer le test du douanier?
Il faillit sursauter jusqu'au plafond quand un soldat apparut soudainement à sa gauche. Celui-ci le poussa rudement par l'épaule en lui ordonnant de se diriger vers une autre file plus courte et Noctis paniqua. Il tenta de résister, mais le soldat insista en le poussant plus fortement et il comprit que s'il n'obéissait pas immédiatement, il aurait l'air trop suspect. Il coopéra donc et se rendit à l'endroit désigné à contrecoeur, accompagné de quelques autres personnes qui reçurent le même traitement. Il leva un bref regard désespéré vers ses camarades, avec lesquels il était maintenant séparé de quelques mètres. Malgré le fait qu'il s'agissait d'une courte distance, elle lui donnait l'impression qu'il se retrouvait seul au monde.
Il ne prit cependant pas le risque d'attirer trop d'attention sur eux et rapporta son regard sur la file devant lui, adoptant un air qui se voulait détaché.
Peu à peu, à mesure que la queue se réduisait, Noctis sentait la tension monter dans son estomac. S'apprêtait-il vraiment à entrer en territoire ennemi en passant sous le nez de dizaines de soldats impériaux, avec, comme seuls camouflages, une casquette de basketball visée sur la tête, un foulard de coton et un faux passeport niflhe?
Quand ils avaient échafaudé ce plan, ils avaient tous pensé qu'il s'agissait d'une idée simple, mais efficace — en fait, si simple qu'elle fonctionnerait probablement uniquement parce que les Niflhes ne s'y attendraient pas. C'était une idée qui, du moins, avait de bien meilleures chances de réussite que de traverser une série de barbelés encerclés par des soldats sur le qui-vive. Dans le confort de la cuisine, Noctis se disait même que ça serait un jeu d'enfant.
Mais à présent qu'il était au centre de cet espace surpeuplé, entouré d'ennemis, il doutait horriblement. Il lui semblait que la pièce se refermait sur ses épaules comme un piège et avait l'affreuse impression que tous les yeux étaient tournés vers lui, comme si une cible de couleur vive était peinte derrière sa tête. Dans ses poches, le matériel explosif était de plus en plus lourd et à chaque mouvement qu'il faisait, à chaque pas qu'il prenait, il pouvait le sentir bouger. Il se demanda si un militaire serait capable de remarquer qu'il avait les poches pleines d'objets interdits.
Il mettait tant d'effort pour ralentir sa respiration, pour l'empêcher de siffler bruyamment aux oreilles des soldats qui marchaient près de lui, qu'il s'en essoufflait.
Peu à peu, la file se raccourcit et il se retrouva finalement au bout de celle-ci, un dernier voyageur penché sur le comptoir du douanier devant lui. Autant qu'il était terrifié de rencontrer l'agent de contrôle, autant qu'il était maintenant impatient que ça se produise et qu'enfin cette pénible étape soit derrière lui. Il repositionna nerveusement sa casquette sur sa tête.
Un militaire passa à sa droite en le frôlant à l'épaule et Noctis se tendit malgré lui. Il sentit un mouvement près de sa jambe et abaissa le regard pour constater avec effroi que le soldat était accompagné d'un chien pisteur.
Et que celui-ci reniflait les poches de Noctis avec attention.
La curiosité du canidé mit la puce à l'oreille de son maître et celui-ci se retourna vers le jeune roi. Dans l'abdomen de ce dernier, ses tripes s'enroulèrent péniblement et formèrent un noeud serré. À sa gauche, il vit du coin de l'oeil un deuxième soldat tourner la tête vers eux et s'approcher à son tour.
Il hésita pendant une seconde, incertain s'il devait prendre un regard désintéressé ou opter plutôt pour un air surpris; mais dans le doute, il tourna plutôt brièvement la tête vers ses amis.
Et il se produisit une chose complètement farfelue.
Ignis se retourna vivement vers Gladio et le gifla de toutes ses forces. Le coup sec résonna si fortement au-dessus de la foule que le murmure uniforme qui flottait jusque-là se tut subitement et toutes les têtes dans la pièce se retournèrent vers eux. Le mastodonte n'avait pas reculé, mais sa joue était fluorescente. Il regarda son camarade de grands yeux ronds.
– TU CROIS QUE J'AI PAS REMARQUÉ?!, hurla Ignis d'une voix indignée.
– Heu…
– T'ES PAS GÊNÉ DE LUI REGARDER LE CUL COMME ÇA!, ajouta-t-il en faisant un grand mouvement efféminé qui ne lui ressemblait pas du tout.
Une ampoule sembla s'éclairer derrière les yeux du colosse.
– Putain tu ne vas pas recommencer ça!, cracha-t-il, en balançant son poids sur une hanche.
– Quwwwwoiiiii! C'est moi le problème maintenant?!
– Je n'ai pas regardé personne! Et arrête de piquer des crises!
– Toi, arrête de déshabiller du regard tous les mecs que tu croises!
Noctis les regarda, bouche bée. Et il n'était pas le seul. Absolument tout le monde les regardaient se chamailler, incluant les deux soldats qui avaient momentanément oublié le jeune roi. Ignis, absolument fabuleux dans son rôle de petit ami jaloux, fit une scène mémorable en tapant d'une claque au mouvement exagéré la poitrine de Gladio tout en hurlant qu'il aurait dû « écouter sa mère qui l'avait bien averti qu'il était un salaud », alors que ledit salaud en question lui criait par delà la tête « qu'il était une putain petite princesse névrosée ».
Ils avaient l'air d'un couple de fofolles exubérantes incapables de se tenir en public.
Lorsque Noctis réussit enfin à se détacher de ce qui devait être la scène la plus étrange qu'il n'avait jamais vu de toute sa vie, il constata que le voyageur qui était au comptoir avant lui avait terminé et que le douanier lui faisait signe d'approcher. Il obtempéra et les deux soldats le regardèrent brièvement passer sans vraiment réagir, trop déconcentrés par la dispute théâtrale qui se produisait au centre de la foule.
Noctis remit son passeport à l'agent qui l'observa d'un oeil consciencieux. Il était nerveux et il devait se retenir pour ne pas se mordre les lèvres : mais, se faisant, il contractait tous les muscles du visage. Pendant que le douanier vérifiait son passeport, il se permit de tourner la tête vers ses amis qui continuaient leur ridicule comédie, pensant qu'il était après tout logique que ceux-ci attirent son attention. Un militaire était en train de s'interposer, car leur dispute s'étirait dans les notes aiguës et elle devenait de plus en plus insupportable. Ignis finit par tourner le dos à Gladio, en croisant les bras sur sa poitrine, pour le bouder.
Quand Noctis se retourna à nouveau vers le douanier, celui-ci le regardait étrangement. Il lui fit signe d'attendre et se leva pour chuchoter à l'oreille d'un de ses collègues qui était derrière lui.
Les poumons du jeune roi se retrouvèrent soudainement figés comme de la glace.
Les deux hommes échangèrent quelques phrases à voix basse, jetant des coups d'oeil répétés vers son passeport, puis vers Noctis. Cette fois-ci, ce dernier était certain que sa nervosité était visible. Elle s'écoulait dans ses veines comme des électrochocs qui le traversaient de la tête aux pieds.
Il envisagea pendant une seconde de piquer une course vers la porte la plus proche.
Le douanier revint s'asseoir à sa chaise après un moment interminable. Il posa la série de questions banales par rapport à son séjour — auxquelles Noctis tenta de répondre de la voix la plus monotone possible — puis estampa quelques pages et termina en lui tendant son passeport.
– Tout est en ordre, déclara-t-il, vous pouvez y aller. Bon séjour, Monsieur… Fanfaron Fafard.
Il échappa un rire étouffé qu'il était visiblement incapable de contrôler et son collègue derrière lui ne put s'empêcher d'en faire autant. Noctis en fut aussitôt irrité, mais il se tut et attrapa son passeport au plus vite pour emprunter le couloir qui menait à la sortie.
Il. allait. tuer. Aranea.
Il rumina des injures contre la mercenaire qui l'avait affublé d'un nom aussi stupide tout en suivant la foule dans un dédale de couloirs ennuyeux, jusqu'à ce qu'il se retrouve soudainement à l'air libre sous le ciel bleu.
Et il réalisa qu'il était maintenant de l'autre côté de la frontière.
Incroyable, mais vrai. Il était au Niflheim.
.
.
De ce côté du bâtiment, la gare s'étendait sur une distance impressionnante. Aussi ridicule que ça puisse être, il s'adonna que Noctis avait rarement pris le train dans sa vie et qu'à chaque fois, Ignis avait été là pour lui dire exactement où aller. Il eut du mal à comprendre lequel des quatorze quais il devait rejoindre et il tourna en rond, son billet en main, pendant un bon moment. Une vieille dame finit par remarquer son désespoir et l'aida à comprendre où il devait aller, et quand il rejoignit enfin son train, il dut le faire en courant, le sifflet ayant déjà sonné et les contrôleurs hurlant le départ. Noctis monta juste au moment où les portes se refermaient derrière lui.
Il traversa le wagon jusqu'à sa cabine, où Ignis et Gladio l'attendaient. Il sourit en voyant son conseiller, le souvenir de la scène farfelue qui venait de se produire aux douanes lui revenant à l'esprit, et il ouvrit la bouche pour en faire une blague. Gladio l'interrompit.
– T'étais où, putain?!
Le sourire du jeune roi s'effaça aussitôt.
– C'est quoi le problème?!, cracha aussi vite Noctis.
– On te laisse te débrouiller seul à peine une petite minute et tu passes à deux doigts de te faire prendre! Et en plus, t'as failli de manquer le train!
– Tu me fous la paix, oui?!
Noctis lança rageusement son sac sur la grille à bagages au-dessus de leurs têtes et s'assit sur le siège opposé de son bouclier en croisant les bras. Gladio se pencha vers l'avant en appuyant ses coudes sur ses genoux et le jeune homme le trouva trop proche de lui à son goût.
– Le boulot qu'on doit faire ici est sérieux!, fit le colosse de sa voix grave. Qu'est-ce que tu aurais fait si tu avais manqué ce train?
– Je suis dans ton foutu train en ce moment même! J'ai rien manqué du tout!
– Tu prends tout ça trop à la légère, merde!
– Pardon?!
– Cette mission est cruciale, Noctis! Alors arrête de faire le con!
Le sang dans ses veines commença à bouillir.
– Putain, tu crois que je prends tout ça à la légère?! Tu crois que je prends à la légère que mon père a été tué? Que ma capitale a été ravagée par le feu!? Que mon royaume est tombé dans les mains du Niflheim?!
Ignis posa une main sur son avant-bras et lui indiqua, d'un doigt sur ses lèvres, de faire attention à son volume. Noctis se tut subitement, la mâchoire contractée par la colère. Gladio le fixait intensément.
– Pour avoir perdu un royaume, il faudrait déjà que tu sois un roi, fit le bouclier d'une voix cassante. Et à mes yeux, tu en es très loin. Depuis les deux derniers jours, ton attitude est vraiment pitoyable et tes décisions sont à chier. Un roi n'agirait pas comme ça.
– Et comment, au juste, ton roi de rêve agirait?!
– Il respecterait ses gardes qui se sacrifient pour lui, peu importe leurs origines.
Ces mots transpercèrent la poitrine de Noctis comme une lame. Et voilà. Alors c'était donc ça le problème, bien sûr. Cette colère n'avait rien à voir avec le fait qu'il avait failli se faire prendre aux douanes ou du train qu'il avait passé proche de manquer. Ce que son bouclier avait sur le coeur, c'était ce qui s'était produit avec Prompto la veille.
Le plus douloureux pour Noctis, c'est de savoir qu'il avait raison. Ce qu'il avait fait à Prompto était impardonnable. Gladio avait raison de le détester. Bon sang, il se détestait encore plus lui-même.
Mais c'était probablement Prompto qui le détestait le plus à présent.
Sa poitrine se serra au souvenir de son altercation avec le blond. Du regard brisé de son meilleur ami, de son air déchiré, rongé et détruit qui déformait ses traits. De l'éclair haineux qui avait traversé son visage, une émotion qu'il n'avait jamais vue chez lui. Des paroles froides qu'il avait prononcées avant de quitter.
Oui, Prompto devait le détester plus que tout.
Il pensa que s'il avait là, avec eux dans la cabine, il aurait déjà intervenu pour empêcher la conversation de s'envenimer. Il aurait calmé l'atmosphère. Il aurait fait des blagues sur Ignis et Gladio et leur fausse querelle d'amoureux. Il les aurait fait rigoler, car c'était ce qu'il faisait toujours.
Il était leur soleil après tout.
Mais Noctis se rappela que s'il avait là, avec eux, il aurait été en grand danger. Ardyn aurait adoré le voir dans ce train, en plein territoire ennemi. Il n'aurait même pas eu à faire l'effort de chercher « son petit blondinet », celui-ci lui aurait été livré directement à sa capitale, comme un joli paquet cadeau.
Noctis avait fait ce qu'il devait faire. Pour Prompto.
Quelque chose dans son expression devait avoir changé, car Gladio n'insista plus. Il se recula pour s'appuyer de nouveau sur le dossier de son siège et croisa les bras sur son torse. Noctis se retourna vers la fenêtre et observa le paysage défiler en se pinçant les lèvres. Il s'aperçut que des points blancs glissaient à grande vitesse sur la vitre et il devina qu'ils s'agissaient de flocons de neige. C'était la première fois qu'il en voyait de toute sa vie.
Plus personne ne parla du reste du trajet et Noctis observa la nature changer graduellement, devenant de plus en plus blanche à mesure que le train s'enfonçait dans le pays. La nuit tomba encore une fois très tôt — ils avaient eu droit à deux heures d'éclaircies environ ce jour là — et quand le soleil descendit finalement derrière les montagnes aux pointes piquantes, la neige refléta le ciel rosé, illuminant le paysage. Noctis pensa en soupirant que Prompto aurait trouvé ces couleurs absolument magnifiques.
.
.
Lorsque l'obscurité inonda complètement la fenêtre et il n'eut plus rien pour s'occuper l'esprit, Noctis s'endormit. Il se réveilla plusieurs heures plus tard, le cou tendu, pour retrouver Ignis assis à ses côtés, la tête renversée vers l'arrière, et Gladio couché son siège, un bras sur les yeux. Les deux dormaient profondément. Décidément, les derniers jours avaient été difficiles pour tout le monde.
Noctis s'étira et se leva lentement, engourdi. Il avait un besoin urgent d'aller à la salle de bain et il sortit en replaçant sa capuche sur sa tête. Il traversa l'étroit couloir en gardant profil bas, s'assurant que son foulard était bien positionné sur son menton.
Il ne put s'empêcher de remarquer pour la première fois que le train devait avoir, au minimum, une bonne quarantaine d'années; les détails de la construction, comme les poignées et les portes, étaient vieillottes et la peinture sur les murs d'aciers était écaillée. Les fenêtres, mal isolées, sifflaient en laissant s'infiltrer le vent et du givre créait des lézardes blanches sur les quatre coins.
Noctis se demanda comment une puissance comme le Niflheim, qui possédait la technologie militaire la plus avancée du monde, pouvait avoir du mal à se procurer de simples trains de passagers modernes. C'était comme si tout leur budget était centré sur la guerre et qu'il ne restait plus rien pour leurs citoyens. D'ailleurs, l'étroite salle de bain n'était guère mieux et le jeune homme fut soulagé quand il put en ressortir au plus vite.
En revenant à sa cabine, il tomba sur une famille qui bloquait le passage. La mère tentait tant bien que mal de transporter ses valises tout en gérant ses trois garçons — de vraies petites tornades ambulantes — qui étaient exagérément excités par le voyage. L'un d'eux échappa son ballon de foot qui roula jusqu'aux pieds de Noctis et celui-ci le ramassa pour lui donner en souriant. Le gamin devait avoir quatre ou cinq ans au maximum, avait des cheveux désordonnés blonds platines et de grands yeux bleus qui étaient devenus ronds, pris d'une gêne soudaine. Il attrapa le ballon de ses courts bras pour le serrer contre lui.
– Daenny, dis merci!, lui ordonna sa mère.
Mais le petit Daenny avait déjà oublié Noctis et s'était retourné pour relancer son ballon à son frère, qui le reçut en pleine gueule. Le pauvre tomba à la renverse et, après une seconde d'immobilité où il se demandait visiblement s'il devait faire une scène ou non, il décida qu'une crise était effectivement appropriée : il se mit à pleurer à chaudes larmes.
– Seigneurs…, soupira la mère en lâchant ses valises. DAENNY!
Elle souleva son garçon en larmes. Ils étaient probablement des jumeaux, car ils se ressemblaient comme deux gouttes d'eau.
– Premièrement, fit-elle d'une voix incontestable de maman autoritaire, je t'ai dit de dire merci au monsieur! Allez!
Le garçon se retourna vers Noctis et marmonna un timide « merci » en se tordant les doigts.
– Deuxièmement, je t'ai dit cent fois de garder ton ballon dans tes mains! Excuse-toi à ton frère!
Pendant que le garçon marmonna un « Je m'excuuuuseeee » un peu trop étiré pour être honnête, la mère lança à Noctis un regard désolé. Dans ses bras, son fils chialait encore sans trop de conviction, clairement déjà remis de son accident, mais étirant la sauce pour profiter un peu plus longtemps des bras de sa maman.
– Je suis vraiment désolée, monsieur…
– Il n'y a pas de problème… Hem… Avez-vous besoin d'aide?, demanda-t-il en pointant les valises.
– Oh, heu… En fait, oui, ce serait gentil… Notre compartiment est juste ici…
Noctis ramassa une valise dans chaque main, alors que la femme attrapait la troisième tout en tenant son fils de l'autre bras. Ses bagages étaient affreusement lourds et le jeune roi pensa qu'il devait être pénible pour une mère de voyager seule avec ses trois enfants tout en traînant cet immense poids.
Il la suivit jusqu'à leur cabine où il l'aida à monter ses bagages dans l'espace de rangement au-dessus des bancs, le tout à travers la mêlée absolument chaotique créée par les garçons en train de se chamailler pour savoir qui aurait la place près de la fenêtre. Le troisième devait avoir à peine un an de plus que les jumeaux, mais était tout aussi blond que ses deux monstres de petits frères et, surtout, tout aussi énergique.
– Merci infiniment, commença la femme. C'était très gen-
Soudainement, le petit Daenny, qui, pour une raison obscure, avait décidé de se lever debout sur son banc, sauta dans le dos de Noctis. Par chance, celui-ci l'attrapa sans difficulté par les bras qui s'étaient enroulés autour de son cou. La mère eut l'air horrifiée.
– DAENNY! SEIGNEURS!
– On peut jouer au chevallll?, demanda le garçonnet en ignorant les yeux exorbités de sa mère.
Noctis ne put s'empêcher d'éclater de rire. La pauvre femme avait le visage rouge pivoine et semblait complètement découragée.
– DAENNY DESCEND IMMÉDIATEMENT!
– Mais…
– DA-E-NNY.
Noctis riait toujours quand il s'accroupit pour permettre au garçon de mettre les pieds au sol.
– Par les Six, je suis vraiment désolée…, s'excusa la femme.
– Il n'y a vraiment aucun problème, fit Noctis, tout sourire.
En fait, cette petite famille complètement éclatée lui faisait chaud au coeur.
– Encore merci pour votre aide, fit la femme. Les garçons! Remerciez le monsieur!
Les trois gamins se retournèrent vers lui pour chanter un « Merci monsieuurrrrrr! » bien senti.
– Ça m'a fait plaisir, fit Noctis en levant la main vers eux en signe de high five.
Sans hésiter, Daenny lui répondit en la frappant avec un enthousiasme débordant, suivi de son jumeau qui y mit tout autant d'effort. Leur aîné, voulant probablement faire mieux que ses deux petits frères, prit tout son temps pour prendre un élan exagéré et, faisant un grand moulinet avec son bras, frappa la main à son tour. Cette dernière claque était honnêtement la plus faible des trois, mais Noctis secoua tout de même la main en soufflant dessus comme si elle lui était douloureuse. Les trois gamins éclatèrent de rire.
Satisfait de leurs sourires, Noctis se retourna alors pour sortir du compartiment et il se retrouva face-à-face avec Gladio, qui l'attendait, les bras croisés, devant la porte.
Le sourire du jeune roi se fana et il hésita une fraction de seconde. Puis, il décida de l'ignorer et passa devant lui pour emprunter le couloir jusqu'à leur propre compartiment.
Ignis leva la tête vers lui quand il entra à l'intérieur, mais il ne dit rien. Noctis s'assit sur son siège et tourna la tête vers la fenêtre, même si l'obscurité l'empêchait de voir quoi que ce soit.
– La prochaine fois, avertis l'un de nous deux quand tu quittes la cabine, dit Gladio.
Et voilà… Il s'attendait bien à un reproche quelconque.
– C'est bon. La prochaine fois que je vais à la salle de bain, je t'appellerai pour que tu viennes m'essuyer, fit-il d'une voix sèche, le regard toujours vers la fenêtre.
– Tu sais très bien que c'est dangereux pour toi ici!, répliqua Gladio.
– Ouais, ouais… T'as bien raison, après tout j'ai bien été attaqué par ce gamin qui voulait clairement m'assassiner.
Gladio échappa un soupir frustré et pendant les quelques secondes où le silence s'étira, Noctis put sentir son regard rivé sur lui. Le bouclier finit par lâcher prise et il s'étendit sur son banc en plaçant ses bras derrière sa tête.
– Bien content de voir, au moins, que tu traites certains Nifs mieux que d'autres, fit-il.
Noctis se retourna subitement, mais la position de Gladio ne lui permit pas de voir son visage. Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais aucune parole ne lui vint à l'esprit et il la referma.
Il serra les lèvres et se retourna vers la fenêtre. Aussi étrange que ça puisse être, Noctis n'avait pas réalisé une seule seconde que cette famille était niflhe. Mais bien sûr qu'elle l'était, ils étaient au Niflheim après tout. Et pourtant, il s'agissait d'une famille comme il y en avait croisé des tonnes à Insomnia. Des mamans débordées par leurs enfants turbulents, des frères qui se chamaillaient, des jeunes incapables de quitter la maison sans leur ballon de foot sous le bras… C'était d'une banalité désarmante.
Il se demanda si cette femme savait ce qui se passait à l'extérieur des frontières. Si elle se doutait que leurs soldats passaient leurs journées à abattre des civils et leurs nuits à regarder des daemons hanter les rues des villes. Il se demanda comment elle aurait réagi si elle avait vu cette gamine à Lestallum, en larmes, accroupie au sol aux côtés du corps immobile de sa maman ou de son papa. Cette gamine, qui devait être à peine plus jeune que ses fils.
Certainement qu'elle en aurait été choquée. Comme tout le monde, d'ailleurs. Personne ne pouvait rester insensible à cette tragédie. Et pourtant, malgré ce consensus, ces événements avaient bien lieu, soirs après soirs.
La guerre était une ironie que probablement personne ne comprenait vraiment.
Le reste du trajet se déroula sans heurts. Noctis regarda les gares défiler, éclairées par de faibles lampadaires à la lumière jaune. La grande majorité d'entre elles ne comportaient qu'un quai et qu'une espèce de cabane mal entretenue, recouverte de neige. Parfois, un voyageur montait, parfois, d'autres descendaient. Souvent, il n'y avait personne.
Puis, le décor changea et le jeune roi devina qu'ils s'approchaient de la capitale. Les bâtiments devinrent plus grands et plus nombreux. La lumière artificielle commençait aussi à être plus uniforme, les réverbères devenant plus réguliers et, au bout d'un moment, apparurent des rues où des gens marchaient le nez emmitouflé dans leurs écharpes de laine. Les phares des voitures qui roulaient lentement sur la chaussée enneigée et les feux de circulation colorés illuminaient l'air parsemé de flocons. La ville de Gralea était calme sous son manteau blanc et il était étrange pour Noctis de la rencontrer en personne, après en avoir tant entendu parler pendant des années. Elle était moins horrible de ce qu'il s'était imaginé enfant.
Une annonce dans l'interphone annonça en grésillant la gare de Gralea et Noctis se frotta les yeux en soupirant. Il était très tard et la journée avait été affreusement longue. Les trois hommes se levèrent de leur siège sans dire un mot pour attraper leurs sacs et en sortir les manteaux qu'Aranea leur avait fournis pour faire face au froid de la capitale.
Quand ils quittèrent enfin le train, l'air piqua le visage et les mains de Noctis, mais il ne s'en plaignit pas. L'avantage de cette température, c'est qu'il put se couvrir la tête de la capuche à fourrure de son manteau et remonter son foulard sur son nez sans que ça ait l'air moindrement suspect. Ils se déplacèrent sans trop de difficulté à travers la foule et quittèrent la gare en suivant l'itinéraire qu'Aranea leur avait concocté à la lettre.
Ce soir-là, ils dormirent dans un petit hôtel sans prétention que la mercenaire leur avait choisi. Ils avaient besoin d'une bonne nuit de sommeil.
Car le lendemain, ils avaient le monde à changer.
.
.
Ce matin-là, le soleil ne se leva pas. Le ciel resta noir comme de l'encre et seuls les réverbères éclairaient la vie de la ville qui, malgré tout, continuait son train-train quotidien.
Noctis était incapable de détacher son regard de la fenêtre. Tout à Gralea lui semblait étrange. La façon qu'avaient les gens de marcher, la tête enfoncée dans leurs épaules sous leurs nombreuses couches de vêtements, les véhicules qui démarraient tout en douceur en glissant sur la neige comme s'ils étaient engourdis par le froid, les bâtiments ternes dont les toits étaient encadrés par des collets blancs. Sans parler de ces flocons qui tombaient sans arrêt du ciel sombre et qui donnaient l'impression qu'il était en plein rêve.
Il était assis à l'avant d'une Jeep Cherokee blanche, — un vieux modèle qui avait au moins une vingtaine d'années — aux côtés d'Ignis qui s'occupait de conduire, alors que Gladio était à l'arrière. Ils avaient loué le véhicule le matin même à une entreprise qui en distribuait à la tonne. C'était une camionnette banale, mais avec une bonne carrosserie et un système d'amortisseur capable de rivaliser avec n'importe quelle route enneigée — ce qui était pratique étant donné leur faible connaissance en conduite hivernale.
Le jeune roi ne pouvait s'empêcher d'avoir les tripes en bouillie alors qu'ils traversaient la ville. Ils avaient été extrêmement chanceux jusque-là, mais tout pouvait changer en une seconde. La partie difficile de leur mission arrivait et il angoissait à l'idée de faire une erreur, de tout faire capoter et d'échouer à ralentir l'empire. Tant de gens dépendaient d'eux.
Ils ne parlèrent pas du trajet et arrivèrent sans trop de mal à leur destination. C'était une forêt de conifères en périphérie de la ville, au centre de laquelle ils trouveraient leur cible. Ils abandonnèrent le véhicule derrière un rocher et ils le camouflèrent avec de la neige avant de s'enfoncer dans le boisé.
L'impression d'étrangeté ne quittait plus Noctis. La neige craquait bruyamment sous leurs bottes, mais autre que ce son, il n'y avait que le silence pour les accompagner. Il n'y avait rien, aucun vent pour secouer des branches, aucun oiseau pour chanter, aucun rongeur pour grimper le long des écorces. Les arbres autour d'eux étaient si grands que certains troncs faisaient presque un mètre de diamètre et ils étaient si hauts qu'il aurait été impossible d'en voir la pointe, même en plein jour. L'air glacial était saturé par l'odeur de sapin et il gelait le nez de Noctis qui remonta son foulard sur ce dernier. Il aurait préféré une écharpe de laine et compris pourquoi tous les citoyens qu'ils avaient croisés dans la ville marchaient avec la tête enfoncée dans leur cou.
Ils marchaient au travers de cette forêt digne d'un monde irréel depuis au moins deux heures et Noctis n'en pouvait déjà plus. Malgré ses gants et ses bottes chaudes, il avait froid aux mains et aux pieds, mais ce n'était rien à côté de ses oreilles qui étaient si gelées qu'elles le pinçaient douloureusement. Il posa ses paumes gantées sur celles-ci pour les réchauffer, même s'il était évident que de marcher en se tenant la tête entre ses deux mains lui donnait une apparence stupide.
Gladio, qui ne lui avait plus parlé une seule fois depuis la veille dans le train, lui lança un regard en roulant les yeux et Noctis en fut contrarié.
– Quoi!
Mais le bouclier ne répondit pas. Noctis eut une envie folle et soudaine de lui demander qu'est-ce qu'était son putain de problème, mais il savait que s'il démarrait ce genre de discussion, il finirait par hurler à pleins poumons… Ce qui n'était probablement pas une bonne idée puisqu'ils tentaient d'infiltrer une base militaire en catimini. Il ravala sa frustration.
Ils croisèrent finalement un petit ruisseau dont l'eau coulait rapidement sous une fine couche de glace et Ignis s'arrêta pour regarder une millième fois, à la lueur de sa lampe de poche, sa carte géographique et sa boussole.
– Nous sommes très proches, chuchota-t-il. Ouvrez l'oeil.
Ils n'eurent pas à marcher très longtemps pour tomber sur ce qu'ils recherchaient : une petite tige de métal planté dans la neige. Son bout avait été peinte en orange fluorescent pour qu'elle soit visible de loin.
– Voilà, c'est ici, fit Ignis d'une voix basse.
Ils creusèrent dans la neige et Noctis avait si froid aux mains qu'il avait l'impression qu'elles ne lui appartenaient même plus. Il s'interdit cependant de faire le moindre commentaire, convaincu que Gladio le traiterait de princesse, et il serra les dents en supportant le froid. Ils finirent par atteindre le trou d'homme qu'ils recherchaient.
Ils durent se battre pendant un long moment pour déloger la plaque qui était complètement gelée et quand ils réussirent enfin, Gladio éclaira le trou noir de sa lampe.
Ils s'aperçurent immédiatement qu'il y avait un problème.
L'eau dans l'égout sous eux aurait dû avoir une hauteur de quelques centimètres, quoi qu'Aranea les avait avertis qu'il y avait un risque qu'elle soit montée jusqu'à trente centimètres, au maximum, suite à de brèves fontes de neige.
Or, il y en avait facilement un mètre, peut-être même plus. Et à entendre le débit de l'eau, il devait y avoir un courant important. Les trois hommes se regardèrent.
– Qu'est-ce qu'on fait?, demanda Noctis.
S'immerger dans une eau très probablement glaciale n'était pas idéal, mais il n'y avait pas d'autre façon d'entrer dans la base.
– Les bombes… Elles sont résistantes à l'eau, non?, demanda Ignis.
– Oui, confirma Gladio.
Biggs et Wedge avaient été tous fiers de leur dire que leur invention était hydrofuge, détail que Noctis avait, sur le coup, pensé inutile.
– Nous n'avons pas vraiment d'autre option…, murmura Ignis.
Noctis se rappela l'eau frigorifiée de Lestallum et du pénible moment qu'il y avait passé immergé. Il n'avait absolument pas envie d'entrer dans ce trou. Il n'avait absolument pas envie de revivre un moment aussi douloureux. Mais malgré tout, il s'assit sur le rebord de l'orifice et se laissa glisser en bas.
Et il prit conscience que sa mésaventure à Lestallum n'avait été, en fait, qu'une petite baignade en eau tiède.
Le froid glacial s'enfonça dans sa chair comme des milliers d'aiguilles et il inspira bruyamment. Ses muscles se contractèrent douloureusement et il ne put s'empêcher de serrer les dents si fort qu'il eut l'impression qu'elles allaient éclater.
Le courant le poussait légèrement, mais il réussit à ne pas trop s'éloigner pour attendre les deux autres. Son manteau se gorgea d'eau et il sentit que le vêtement le tirait vers le bas; il l'enleva ainsi que son foulard pour les laisser flotter. De toute façon, une fois mouillés ils ne servaient plus à rien.
Quand Ignis et Gladio descendirent enfin — ce dernier s'assurant de marmonner plusieurs jurons assez obscènes — Noctis prit les devants et, les bras soulevés pour éviter de les mouiller, avança le plus rapidement que ses muscles paralysés le permettaient. Le courant allait dans la même direction qu'eux, mais sa force rendait leur équilibre difficile.
Ils parcoururent ainsi plusieurs mètres dans le labyrinthe de tunnels, les dents serrées et le souffle crispé, en suivant l'itinéraire qu'ils avaient tous les trois appris par coeur la veille du départ. La lueur de la lampe de poche que Noctis avait accroché sur son t-shirt tremblait et il réalisa qu'en fait, c'était tout son corps qui était pris de violentes secousses. Il pria pour que ce pénible trajet se termine le plus rapidement possible.
Ils arrivèrent à une intersection où ils durent tourner à gauche et Noctis échappa un soupir découragé lorsqu'il s'aperçut que le tunnel devenait encore plus étroit. Seuls quelques centimètres séparaient l'eau de la paroi du haut et il fallait obligatoirement s'y pencher pour y entrer. L'idée de s'immerger complètement dans cette eau frigorifique le rebutait.
Il hésita juste assez longtemps pour qu'Ignis ne décide de passer devant lui, probablement avec l'intention de sortir de cet endroit le plus rapidement possible. Noctis le regarda s'immerger dans l'eau jusqu'aux oreilles en échappant un « ouffffff », puis il s'avança dans le tunnel. Le jeune roi se pencha à son tour et le froid perça sa peau quand elle vint en contact avec ses bras, sa poitrine et son cou. C'était au-delà du désagréable : c'était littéralement douloureux.
Il s'apprêtait à entrer à son tour dans le passage quand la voix de Gladio se leva, ricochant en écho sur les parois de béton.
– Je n'entrerai pas là.
Noctis se retourna vers lui. Il allait lui dire d'arrêter de faire le con, mais le rayon de lumière de sa lampe éclaira le visage de son bouclier et il y vit une drôle d'expression. Une expression qu'il ne croyait pas avoir déjà vu chez Gladio avant.
C'était de la peur.
Ses yeux étaient exorbités, ses sourcils relevés en leur centre, sa bouche tordue par la frayeur. Il était littéralement terrifié.
– Gladio, qu'est-ce qu'il y a?, demanda Noctis.
– Je n'entrerai pas là, répéta le colosse. Je… Je ne pourrai pas! C'est trop petit. Il n'y a pas d'air.
Noctis le dévisagea pendant quelques secondes. Il avait toujours été convaincu que Gladio n'avait peur de rien. Jamais il ne l'avait vu reculer devant un danger, jamais il ne l'avait entendu exprimer la moindre hésitation devant un ennemi ou une situation précaire. Pendant une seconde, Noctis se demanda s'il était vraiment sérieux. Mais l'affolement sur ses traits étaient sans équivoque.
– Tu t'es rendu jusqu'ici. Tu peux le faire, fit le jeune roi d'une voix ferme.
Gladio se pinça les lèvres. Noctis voyait qu'il livrait un combat intérieur entre son ego et sa peur. Avait-il angoissé pendant tout le trajet dans les tunnels sans le mentionner à personne, trop fier d'avouer sa frayeur? Probablement. Mais il venait clairement d'atteindre sa limite dans ce passage étroit et inondé.
– C'est trop petit. Je vais rester coincé, répéta Gladio d'une voix qu'il tentait de contrôler.
Le tunnel était effectivement étroit, mais clairement assez large pour que le colosse puisse y passer sans difficulté.
– Non, tu vas passer c'est certain.
Gladio ne répondit pas. Ils étaient tous les deux pris de convulsions incontrôlables et Noctis se demanda combien de temps ils pouvaient encore rester dans ces eaux glaciales avant que leurs corps ne flanchent pour de bon.
– Noct, je ne peux pas, dit Gladio d'une voix basse. Allez-y, Iggy et toi.
– Non, je n'irai nulle part sans toi. Tu vas faire quoi, tu vas attendre dehors? Tu vas crever de froid en deux minutes.
– Je n'entrerai pas là!, répéta le colosse pour la troisième fois.
– Alors on va crever de froid tous les deux parce que je ne te laisse pas ici.
Le visage de son bouclier se transforma et ses sourcils se froncèrent.
– Putain, tu fais chier, Noct!
– J'ai besoin de mon bouclier, il faut que tu sois là. Sans toi, je n'y arriverai pas.
Noctis détourna le regard, gêné.
– J'ai besoin de toi, ajouta-t-il.
Ce n'était pas exactement le genre de révélation qu'il faisait à la légère, particulièrement à un type comme Gladio. Mais, malgré tous leurs conflits des derniers temps, c'était la stricte vérité.
Le mastodonte détourna aussi le regard, visiblement tout aussi mal à l'aise avec cette révélation que Noctis. Il s'écoula quelques secondes de silence, brisé par les claquements de leurs dents et le ronronnement du débit de l'eau, puis le jeune roi eut une idée. Il fit apparaître sa lance dans un halo bleu et tendit le manche vers Gladio, en tenant l'autre bout dans sa main.
– Écoute, agrippe-toi à ça et je vais te tirer. Tu n'auras rien à faire et comme ça, on ne sera pas séparés.
Gladio grimaça, visiblement loin d'être enchanté à l'idée, mais après un temps d'hésitation, il attrapa quand même le manche, ferma les yeux une seconde, prit un grand respire et s'immergea dans l'eau jusqu'au cou. Noctis s'approcha vers le tunnel étroit et, avant d'y entrer, jeta un dernier coup d'oeil vers son bouclier. Celui-ci avait l'air terrifié, mais il lui fit quand même un hochement de la tête et Noctis pénétra dans le tunnel.
Il sentit une résistance sur la lance et devina que Gladio hésitait, mais il ne s'arrêta pas et sentit finalement son bouclier le suivre. L'espace au-dessus de l'eau était si exiguë qu'il devait avancer le cou tordu et la tête de côté pour pouvoir respirer et sa position, avec un bras en moins qui tirait Gladio, rendait son avancée difficile. Sa lampe de poche brillait sous l'eau et projetait sur le béton des halos de vagues lumineux.
Au bout de quelques mètres, dans le noir d'encre devant lui, il aperçut une lueur et compris que c'était la lampe d'Ignis qui les attendait. Ils le rejoignirent en quelques minutes.
– Avez-vous eu un problème?, demanda-t-il en soulevant un sourcil derrière ses lunettes couvertes de gouttelettes d'eau.
Noctis regarda Gladio. Il avait le cou plié pour permettre à sa bouche d'être hors de l'eau et il respirait trop rapidement. L'expression sur son visage trahissait sa trouille bleue, mais Noctis savait très bien que sa fierté l'empêcherait de l'avouer. Il décida de ne pas insister.
– Non, tout va bien. Continuons.
Ignis avait probablement deviné ce qui se tramait, mais il ne dit rien. Ils continuent leur chemin sur plusieurs mètres, puis durent s'arrêter devant un cul-de-sac.
– On s'est trompé de chemin?, demanda Noctis.
– Non, je ne crois pas… Attendez, répondit Ignis.
Il plongea et disparut. Il remonta quelques secondes plus tard en expirant un grand coup.
– Le passage est sous l'eau, confirma le conseiller.
Noctis se retourna vers Gladio. Celui-ci était si affolé qu'il n'arrivait plus à le cacher.
– Putain de bordel de merde de fuck de non.
– Gladio…
– Non. Oubliez-moi.
Noctis soupira. Il ne voulait pas forcer son bouclier à faire quelque chose qui le terrifiait, mais il savait que plus longtemps ils hésiteraient, plus que la terreur de Gladio augmenterait. Il se retourna vers son conseiller et tenta d'utiliser une voix ferme.
– Vas-y en premier. Reviens s'il y a un problème.
Ignis hocha de la tête et disparut sous l'eau. Noctis compta trente secondes. Au bout de cette période, voyant que son conseiller ne revenait pas, il se tourna vers Gladio.
– Tiens-toi bien à la lance et ne lâche surtout pas.
– Noct, je n'irai pas.
– Je vais te tirer.
– Noct-
– Tiens-toi bien.
Et il plongea. La lance dans sa main résista, mais il continua à tirer et il finit par sentir la tension se relâcher. Un soulagement énorme le traversa quand il devina que Gladio avait plongé à son tour.
Il nagea jusqu'à l'étroite entrée et s'y glissa. C'était un tunnel affreusement petit, même pour lui, mais il refusa d'y réfléchir trop longuement et continua d'avancer en battant des pieds. Il avait du mal à nager avec un seul bras, mais il refusa de lâcher la lance sur laquelle il continuait à tirer du mieux qu'il le pouvait.
Il traversa le tunnel en quelques dizaines de secondes à peine — mais il dut avouer que le temps lui sembla s'être étiré en minutes — et déboucha finalement dans un bassin. Il vit la lueur de la lampe d'Ignis au-dessus de sa tête et nagea vers elle.
Il sortit la tête de l'eau et aspira une grande bouffée d'air. Gladio apparut à ses côtés deux secondes plus tard.
– Putain!, fit-il, essoufflé. Putain! Je vais te tuer! Putain!
Noctis ne put s'empêcher de rire. La gueule de Gladio valait un million.
– C'est pas drôle, merde!, répliqua le colosse.
– C'est bon, c'est fini, fit Ignis d'un sourire en coin.
Il pointa une grille au-dessus de leurs têtes.
– C'est notre sortie!
– Merci aux dieux, bordel!, marmonna Gladio.
Noctis fit apparaître son épée qu'il planta près de l'ouverture au-dessus de lui. Il se téléporta en s'y suspendant, souleva la grille et jeta un petit coup d'oeil. La voie était libre.
– C'est bon, les gars!, chuchota-t-il.
Il tendit la main et Ignis l'attrapa pour se hisser jusqu'à lui et grimper hors du trou, suivi de Gladio qui en fit tout autant. Noctis passa à son tour et replaça la grille silencieusement.
Ils avaient atterri dans une salle remplies de machines, que le jeune roi devina être le système de chauffage du bâtiment. Ils traversèrent la pièce silencieusement, accroupis, coincés dans leurs vêtements trempés et inconfortables, jusqu'à un couloir désert. Ils s'y faufilèrent rapidement, suivant l'itinéraire pré-établi, s'assurant de ne croiser personne sur leur passage. Ils durent s'arrêter à quelques reprises pour se cacher d'un militaire ou d'un employé qui passait par là, mais ils atteignirent leur destination en moins de sept minutes sans accroc.
Le dortoir dans lequel ils entrèrent était une grande pièce où étaient alignés plusieurs lits superposés. Gladio resta près de la porte pour faire le guet en regardant par l'étroite fenêtre, tandis que Noctis et Ignis se dirigèrent rapidement vers le mur du fond, où une série de casiers les attendaient. Les deux hommes ouvrirent les portes métalliques les unes après les autres, en tendant d'être le plus silencieux possible, à la recherche d'uniformes niflhes à leur taille.
Noctis fut le premier à trouver ce qu'il cherchait. Il sortit du casier une partie de l'armure qu'il montra à Ignis en souriant.
– Parfait, mets-la tout de suite, celui-ci murmura.
Le jeune roi grimaça en se glissant dans l'uniforme : ses vêtements trempés gênaient ses mouvements et quand il eut terminé de l'enfiler, il se sentait plus mal à l'aise que jamais. Entre temps, Ignis avait trouvé deux autres habits identiques, dont un assez grand pour Gladio. Les deux hommes les enfilèrent en vitesse.
Ils avaient à peine eu le temps de mettre leurs casques quand la porte s'ouvrit sur deux soldats. Noctis sursauta et pendant une seconde, il faillit dégainer son arme. Mais les deux militaires se contentèrent de les saluer d'un hochement de tête et les trois Lucisiens répondirent de la même politesse, tendus comme des arcs.
Lorsqu'ils quittèrent le vestiaire, Noctis ne put s'empêcher d'échapper le long souffle qu'il retenait depuis quelques secondes. Il était nerveux et, alors qu'ils se déplaçaient dans les couloirs, il ne put empêcher son pouls de s'affoler à chaque fois qu'ils croisaient un soldat, même si ceux-ci ne leur donnaient aucune attention. Tous ses muscles étaient tendus et il était certain qu'un oeil avisé aurait remarqué sa démarche peu naturelle, loin d'être habituée à l'uniforme rigide et inconfortable de l'armée niflhe. Sans parler des vêtements humides qu'il portait en dessous et qui lui collaient à la peau, résistant à tous ses mouvements. Ses cheveux, dont la pointe était en partie mouillée, dégouttait dans son cou et le chatouillaient : il avait une envie folle de se gratter, mais le casque métallique l'en empêchait. C'était insupportable.
Il était tellement irréel de marcher là, dans une base militaire niflhe, en plein centre de l'empire, habillé de la tête aux pieds de vêtements qu'il avait appris à détester depuis qu'il était tout petit. Il avait du mal à croire qu'il y avait à peine un mois, il était dans son loft en train de se reposer et de jouer à la PlayStation avec Prompto. Et, à présent, il infiltrait une base ennemie. Entre les deux, il avait perdu son père, sa cité, son royaume, le cristal… et son meilleur ami.
Putain, quel mois de merde.
Ils arrivèrent enfin à une gigantesque porte de métal circulaire, qui lui fit penser à celles qui protégeaient les coffres-forts dans les banques. Sur le mur à sa droite, un petit écran était illuminé. Ignis l'étudia quelques secondes, puis appuya sur une série de boutons. La porte massive s'ouvrit sans bruit.
Ils ne dirent rien du tout. Ignis se contenta de donner petite claque d'encouragement à l'épaule de son roi et Gladio lui fit un hochement de tête.
À partir de maintenant, tout reposait sur lui. Derrière cette porte, le cristal émanait de l'énergie qui était nocive pour ses deux compagnons et ils ne pouvaient plus l'accompagner. À partir de maintenant, il était seul.
Noctis respira un grand coup. Puis, il passa la porte.
De l'autre côté, un très long couloir circulaire, éclairé par des ampoules au plafond, s'étendait sur une bonne centaine de mètres. Il le parcourut d'un pas rapide et nerveux, les cliquetis de son armure ricochant bruyamment sur les parois lisses. L'odeur chimique de calfeutrage frais et de matériaux de construction neufs lui inonda les narines.
Au bout du long tunnel se trouvait une deuxième porte et, après avoir brièvement étudié le petit écran lumineux qui était identique au premier, il activa son ouverture.
Dès qu'il entra dans l'immense dôme, il ressentit l'énergie du cristal l'envelopper de la tête aux pieds. Étrangement, il en gagna un certain apaisement. C'était une puissance qu'il connaissait bien, pour avoir vécu sous le même toit que l'artéfact pendant toute sa jeunesse et, malgré les centaines de kilomètres qui le séparaient de chez lui, il se sentit pendant quelques secondes comme à la maison.
Il s'avança vers le cristal qui brillait lentement, hypnotisé par sa lueur envoûtante. Ses pas répercutèrent en écho dans l'immense dôme creux et il s'arrêta, comme s'il se sentait coupable de profaner le silence dans un endroit sacré.
Il aurait voulu savourer cette énergie plus longtemps, mais il savait qu'il ne pouvait pas se permettre de perdre du temps. Il s'agenouilla donc et sortit délicatement son matériel explosif de ses poches pour les assembler. Il suivit les instructions de Biggs et Wedge, collant les uns après les autres les disques de cyclonite et de nitrate, avec la puce entre les deux. Ses mains tremblaient et il procédait affreusement lentement, effrayé qu'un choc ne lui fasse exploser le tout à la figure.
Quand il eut enfin assemblé les vingt bombes, il commença l'installation. Il planta son épée en hauteur dans le dôme et s'y téléporta. Il colla le premier explosif avec une prudence démesurée. Une fois en position, il fut satisfait de constater que sa couleur se mariait parfaitement avec celle de la paroi et que, même de très proche, il était presque impossible de la discerner. Il continua son travail méthodique, se téléportant silencieusement d'un endroit à l'autre et collant chaque disque aux endroits précis que les deux ingénieurs lui avaient indiqués. Rapidement, il se retrouva hors d'haleine, les bras fatigués par l'effort d'être suspendu sans arrêt et la sueur dégoulinant sous son casque métallique. Il échappa un long souffle par le nez lorsqu'il posa la dernière bombe, celle possédant le minuteur, en plein centre du dôme. Il l'activa en appuyant sur le bouton en son milieu et entendit un faible bip, lui confirmant qu'elle s'était déclenchée. Puis, il se téléporta au sol.
Il leva le nez une dernière fois pour admirer le fruit de son labeur, satisfait par l'efficacité avec laquelle il avait travaillé, et fut encore plus heureux de remarquer que les disques étaient littéralement invisibles à cette distance. Il quitta la pièce rapidement, n'oubliant pas de refermer la porte derrière lui, et parcourut le couloir avec excitation, se sentant plus léger sans ces horribles bombes dans les poches.
Lorsqu'il traversa la seconde porte, il tomba nez-à-nez avec deux soldats niflhes.
Pendant une seconde, il se figea, le coeur battant. Puis, il réalisa qu'il s'agissait de Gladio et Ignis, et il eut envie de rire de sa propre stupidité. Une fois le choc passé, il leur fit savoir de deux pouces levés que tout s'était bien déroulé et ils lui répondirent d'un hochement de tête. Il ne pouvait pas voir leur visage sous leurs visières, mais il était certain qu'ils affichaient, comme lui, un sourire béant.
Ils reprirent leur route dans les couloirs sans tarder, rebroussant chemin en direction du vestiaire où ils devaient replacer les uniformes avant que leur absence ne soit remarquée. Noctis ne pouvait s'empêcher de s'émerveiller devant le fait que leur mission se déroulait jusqu'alors comme sur des roulettes. Il en était soulagé et, même si une partie de son esprit lui répétait sans cesse de rester sur ses gardes, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'ils s'en sortaient très bien. Ils devaient toujours quitter cette base incognito, mais ils avaient après tout bien réussi leur entrée sans se faire voir, alors pourquoi il y aurait le moindre problème lors de leur sortie?
Bien sûr, comme si un petit diable n'attendait que l'instant où il serait en confiance pour tout faire capoter, une première complication se pointa le bout du nez. Ils étaient presque arrivés au fameux vestiaire, Ignis menant la marche et Noctis la fermant, quand ils croisèrent un groupe de soldats à l'uniforme rouge, casques sous le bras, qui marchaient vers eux. Noctis se raidit en reconnaissant l'habit militaire : c'était le même que celui des soldats d'élite qui les avaient poursuivis, Prompto et lui, pendant leur mission ratée à la base secrète. Il fit un effort conscient pour ne pas modifier sa démarche, mais tous ses sens furent soudainement sur le qui-vive.
Son foutu casque était légèrement trop grand pour lui et il avait du mal à bien voir les extrémités de son champ de vision. Ce fut pour cette raison que, alors qu'il dépassait le groupe, il percuta de l'épaule d'un des soldats, qui se retourna aussitôt. Noctis se maudit intérieurement et continua son chemin comme si de rien n'était, priant pour le type le laisse tranquille.
Évidemment, c'était trop demander.
– Hey! Tu peux pas faire attention?!, demanda le militaire d'une voix forte.
Noctis se tut et continua d'avancer de sa démarche raidie par la nervosité. Son sang n'avait fait qu'un tour dans ses veines et une pellicule de sueur glacée s'était formée instantanément sous son uniforme. Il tenta d'ignorer le soldat et supplia les six dieux pour leur clémence.
Mais l'homme n'accepta pas le silence comme réponse.
– Hey, c'est à toi que je parle, petit con!
Il rattrapa Noctis en quelques grandes enjambées et il lui asséna une bonne claque derrière la tête. Comme s'ils étaient dans un film dont les images roulaient au ralenti, le jeune roi sentit avec effroi son casque s'envoler et le regarda tomber à ses pieds. Il se pencha pour l'attraper au plus vite, mais le soldat l'agrippa par le collet et le retourna vers lui.
– Espèce de...
Le Niflhe s'interrompit et, pendant quelques secondes, le temps fut figé. Noctis supplia les cieux pour ne pas être reconnu, mais l'expression d'abord colérique de l'homme se transforma en surprise et le jeune roi sut immédiatement qu'ils étaient brûlés.
– Putain!, fit le soldat, médusé. Ce type, c'est… c'est le roi du Lucis?!
Noctis lui enfonça son poing d'une traite en plein visage et le type fut renversé vers l'arrière, tombant brutalement sur le sol. Il se retourna pour prendre la fuite et entendit aussitôt le groupe d'hommes le prendre en chasse. Devant lui, Ignis et Gladio couraient déjà et avaient tourné le coin du couloir; Noctis fit de même et des coups de feu le manquèrent de peu.
Mais il fonça droit sur Gladio qui s'était arrêté au milieu du passage et il tomba à la renverse.
– C'est un cul de sac!, hurla le colosse en attrapant son protégé par le bras pour le remettre rapidement sur ses pieds.
Ils se retournèrent pour revenir sur leurs pas au plus vite, mais le groupe de militaire les avaient rejoints. Ils étaient coincés.
Noctis serra les dents. Leurs ennemis formaient une quinzaine et il savait qu'ils étaient surentrainés. Rien à voir avec ces soldats niflhes un peu niais qui tiraient sans arrêt à l'aveuglette. Ceux-là étaient différents : c'était évident de par leurs mouvements contrôlés, la façon qu'ils tenaient leurs armes et leurs sourires carnassiers.
Les trois Lucisiens firent apparaître leurs armes simultanément dans un éclair bleuté, mais les soldats n'en furent pas du tout impressionnés. Ils éclatèrent de rire.
– Aujourd'hui, on a droit à un spectacle de magie, les gars!, lança l'un d'entre eux en rigolant.
– Le chancelier Izunia voudra le roi vivant, fit un deuxième. Les deux autres, c'est moins important, ajouta-t-il en souriant.
Noctis jeta un coup d'oeil à ses camarades. Ils avaient abandonné leurs casques en les jetant au sol, inutiles maintenants qu'ils avaient été repérés. Ils avaient l'air prêts à se battre, confiants et en contrôle, mais derrière cette façade, le jeune roi pouvait deviner qu'ils savaient que la situation leur était très défavorable. Ils étaient trois contre quinze.
Merde, il avait tout fichu en l'air. Ils allaient mourir par sa faute.
Un vent de panique s'empara de lui et il se demanda alors s'il pouvait négocier leur vie. Il pourrait se rendre sans se battre à ces soldats et, en échange, il demanderait la vie sauve de ses deux compagnons. Il y avait un risque qu'ils ne tiennent pas leur part du marché, mais ça valait le risque d'essayer. Il devait tout tenter pour les sauver. C'était son dernier jeu de cartes.
– N'y penses même pas, grommela soudainement Gladio sans détacher son regard du groupe devant lui.
Noctis le regarda, surpris. Il n'avait rien dit du tout, comment avait-il deviné?
– Nous allons nous battre jusqu'au bout, Noct, fit la voix déterminée d'Ignis. Que tu le veuilles ou non.
Il soupira. Bien sûr qu'ils avaient deviné ce qui se tramait dans son esprit. Ils le connaissaient si bien et depuis si longtemps qu'ils pouvaient littéralement lire dans ses pensées. Il hocha la tête et se positionna, prêt au combat.
Ce serait un honneur de mourir aux côtés d'hommes si fidèles. Si courageux.
Ce fut l'un des soldats qui leva son arme en premier et tout démarra subitement. Des coups de feu éclatèrent vers Noctis, mais celui-ci s'était déjà téléporté hors de leurs trajectoires afin d'apparaître devant l'un des hommes et lui abattre son épée sur la tête. Celui-ci para le coup et d'un mouvement parfaitement maîtrisé, répliqua de sa machette, que le jeune roi évita de justesse. Il se téléporta de nouveau vers l'arrière pour éviter un deuxième coup, mais un autre soldat l'attrapa par les épaules. Noctis se tourna sur lui-même pour se dégager et lui asséna un violent coup de tête sur le nez. Le type échappa un cri étouffé en reculant et Noctis voulut l'attaquer, mais deux autres soldats le plaquèrent simultanément et il s'écrasa au sol, son menton frappant douloureusement le béton dur. Il se retourna sur le dos et lança son épée sur le plafond au même moment où les deux hommes s'apprêtaient à lui vider leur chargeur sur le torse; il se téléporta et, à la seconde même où il apparût, un Niflhe l'agrippa par la cheville et le tira brusquement. Il chuta et atterrit sur les genoux, au centre d'un groupe de cinq ou six hommes qui l'encerclèrent immédiatement.
Il reçut aussitôt une botte à lourde semelle au visage qu'il ne put esquiver, puis un autre coup sur son oreille droite qui lui fit voir des étoiles. Il fit apparaître sa dague qu'il planta dans le mollet du type devant lui, mais il n'eut pas le temps d'entendre le cri de douleur qu'il lui avait arraché.
Un dernier coup, porté à l'arrière de sa tête par un objet dur, le précipita soudainement dans le néant.
.
.
À suivre, bien sûr!
Merci pour votre patience! Et votre fidélité! :)
