Comme d'habitude, rien ne bougeait en ce paysage désolé. Les arbres morts défilaient sans fin devant la compagnie qui était sur les rotules. Aucun souffle de vent ne venait les soulager même brièvement, aucune pluie providentielle ne jaillissait du firmament gris. Cerenas ouvrait la marche, suivi d'Anàrion qui avançait en bougonnant, ses cheveux bruns emmêlés, accusant toujours tout le monde pour n'importe quelle raison. Et « tout le monde » se résumait souvent au Dùnedain. Athorn se rendait progressivement compte à quel point il ne connaissait pas le caractère de ses compagnons d'arme, sauf peut-être Elensar. Lors des courtes pauses, Eloth lui parlait de tous les sujets possibles, de la croissance des champignons à l'architecture elfique. Encore marchand, Athorn l'aurait engagé comme guide de la région sans hésiter. Ses yeux d'un vert improbable et ses cheveux or pâle captaient inévitablement l'intention. « Ce qui n'est peut-être pas un atout en terre hostile » se dit Athorn.
Danath, lui, aimait à lui décrire ses conquêtes elfiques et humaines. Chez les deux peuples, l'elfe était réputé comme un coureur de jupons à succès. A la décharge de toutes ses « victimes », son air svelte et pourtant un peu intimidant avait de quoi faire chavirer les cœurs. Ses longs cheveux bruns ondulaient légèrement le long de son dos, et deux fines tresses commençant au niveau des oreilles suivaient le même chemin. Danath possédait deux yeux bleus-gris au milieu d'un visage sculpté avec pour modèle la perfection. Pour achever le tableau, il était Capitaine des gardes à Fondcombe, ce qui lui valait d'incessantes mimiques des femmes qu'il abordait. Sóriel, quand à lui, se trouvait encore inconscient, ce qui empêchait Athorn d'en savoir plus sur lui pour le moment. En attendant, Athorn avait tenu à être celui qui l'hydraterait pour se rendre utile. Cerenas, quant à lui, aurait été de bonne compagnie s'il n'était pas aussi inaccessible. Il évitait de se joindre aux membres qu'il dirigeait lorsqu'ils bivouaquaient, toujours sur le qui-vive et la main sur le pommeau de son épée. Il se contentait d'apprendre à Athorn les bases de l'escrime elfique. Discrétion, précision, rapidité. Cerenas exécutait toujours le premier tour de garde, ce qui permettait aux autres de se détendre un peu. Athorn savait juste qu'il avait eu des différents avec Elrond, sans plus de précision. Sans doute n'était-ce pas important.
Après un long déplacement, le groupe vit à l'horizon une colonne de fumée qui s'élevait au loin. Cerenas ordonna que l'on se dirige dans cette direction. Il espérait ainsi tomber sur des gens qui accepteraient de remplir leurs réserves d'eau, celles-ci commençant dangereusement à s'amenuiser. Elensar intervint :
_ Tu es certain, Cerenas ? Même sans le fléau, tu sais que cette zone est devenue un repaire de brigands.
_ C'est notre seule chance de nous approvisionner sans faire de trop long détour. Il faut rassembler le maximum de vivres et tu le sais. Qui sait ce qui nous attend dans les Terres Brunes et les Terres Sauvages… Et je ne compte pas aller chez les hommes, ni quémander à nos congénères de l'Est. Nous devons nous hâter, Elrond compte sur nous. En avant, ne restez pas plantés là !
Elensar se tut, mais Athorn aurait bien aimé voir enfin un Homme, n'en déplaise à Anàrion. Il trouvait étrange que personne ne veuille avoir de contact avec les habitants de la forêt noire. Il posa la question à haute voix, et tous les elfes se renfrognèrent sans donner de réponse, avançant sur l'ordre de Cerenas. Athorn fut surpris de cette ignorance… « Peut-être que le manque de présence féminine altère leur caractère, après tout », pensa Athorn. Le groupe se rapprocha de la fumée…
Athorn aperçut alors une maison. En s'approchant plus, il put constater que c'était une auberge miteuse dont les murs de pierre fragiles semblaient pouvoir se fracasser à chaque instant. Le toit était construit avec négligence, car on pouvait voir ça et là des trous laissant passer le vent et la pluie. Aubaine pour le propriétaire, il n'y avait plus de vent et de pluie. Sur le fronton pourri par le temps était accrochée une pancarte couverte de moisissures. Dessus on pouvait voir un animal à moitié effacé dont il était impossible de deviner l'espèce. En plissant les yeux on pouvait lire « Au Lion d'or ». Elensar ne put s'empêcher de souffler à Athorn :
_ J'aimerais bien y être.
_ Où ça ?
_ Au lit. Au lit on dort.
Ah, l'humour des elfes… Athorn rit cependant au jeu de mot de l'elfe, de peur qu'il prenne mal un silence prolongé. Anàrion leur intima de se taire, et Cerenas saisit la poignée rouillée de la porte d'entrée, qui grinça fortement. Tant pis pour la discrétion. Le groupe entra alors doucement, scrutant les lieux. Des tables dispersées et grasses, des chaises brisées en plusieurs morceaux, des choppes et des brins de paille sur le sol, du sang sur les piliers soutenant l'auberge, et une persistante odeur de vomi. « Parfait » se dit Athorn avec une moue dégoûtée. Un homme à la calvitie naissante sortit alors d'une pièce annexe située au fond de son piètre établissement. D'après le Dùnedain, c'était sans doute la cuisine. Le nouveau venu vêtu d'un tablier ensanglanté, après un tonitruant « Bienvenue ! », les aborda avec des airs de conspirateur. Ses dents jaunes et sa barbe mal rasée parsemée de bouts de viande ne donnaient cependant pas envie de lui parler. Des mouches volaient autour de lui.
_ Sept personnes donc. Vous voulez des chamb' pour la nuit ? Faites pas attention aux aut' clients, sont bourrés mais pas agressifs. D'la bouffe p't'être ?
Athorn n'était pas de son avis. Les clients qui postillonnaient et crachaient bruyamment semblaient de toute évidence faits pour le combat. Ils étaient sans doute plus d'une dizaine. Athorn fit rapidement le calcul. Quatorze, soit leur double. Tous avaient une arme à portée de main, accentuant l'atmosphère de menace présente dans la pièce. Cerenas répondit après avoir reniflé l'air, regarda l'homme devant lui avec colère et répliqua :
_ Nous voulons juste de l'eau, si elle n'est pas aussi horrible que ce que tu cuisines.
Les autres elfes, interloqués, utilisèrent à nouveau leur odorat. Subitement, ils firent tous une grimace, horrifiés, et Lossuil vomit. Tout se passa alors très vite. Cerenas rugit après qu'une flèche se planta dans son bras droit, l'empêchant ainsi de dégainer. Il cria, les yeux pleins de fureur, et arracha le trait qui avait presque traversé son membre. Tous les brigands se levèrent, prêts à les achever. Le patron sortit une vieille rapière et déclara fièrement :
_ Si vous ne souhaitez pas consommer, la maison vous propose d'enrichir le garde manger !
…
Les bandits entourèrent la compagnie, armes à la main. Ils braillaient et menaçaient, agitant leurs épées et leurs sabres dans tous les sens, leur barbe dégoulinante de bière et leurs loques mêlées à quelques morceaux de côte de mailles leur donnant assez le profil de l'emploi. Il apparut à Athorn que certains ne savaient visiblement pas se battre en voyant que certains bras tremblaient sous le poids des armes. Malheureusement, l'avantage du nombre l'emporte toujours sur le meilleur des guerriers à un moment donné. Tout comme les elfes, Athorn sortit son épée légère de son fourreau. Il n'avait jamais tué personne, mais il était prêt à défendre chèrement sa vie. L'enseignement de Cerenas, il l'espérait, allait se rendre utile. La bande de brigands chargea alors dans un désordre sans pareil. Le patron, lui, était allése réfugier dans sa cuisine de son pas claudiquant mais néanmoins rapide. Danath fut le premier à tomber, sans pour autant oublier d'occire au passage un de ses assaillants. Il s'écroula lourdement sur le sol, assommé, du sang dans les cheveux. Sóriel qu'il portait le suivit dans sa chute. Le guérisseur avait gêné malgré lui Danath dans ses mouvements de par son poids… Athorn porta un rapide coup d'estoc que l'adversaire en face de lui ne put parer. Le Dùnedain vit avec horreur l'homme tomber, une tâche vermeille s'élargissant sur son torse transpercé. Avec dégoût, Athorn retira sa lame du moribond dans un craquement tout à fait sinistre. Derrière lui, Cerenas avait déjà tranché deux têtes. Plus que dix. Athorn jeta un rapide coup d'œil à sa droite et vit qu'Elensar gisait à terre, son épée brisée en deux à côté de lui. L'ennemi semblait ne pas vouloir les tuer, mais Athorn n'avait pas le temps de chercher une réponse quelconque. Puis, alors que l'étau se resserrait autour de lui, il se souvint des dernières paroles de l'aubergiste. Athorn éprouva alors une peur sans nom et redoubla d'efforts. Jamais il n'avait autant espéré se tromper… Soudain, tout devint noir.
Le Dùnedain se réveilla avec une horrible migraine qui résonnait dans sa tête. Il voulut poser une main sur son front pour calmer la douleur avant de découvrir avec stupeur qu'il était attaché. La pièce dans laquelle il se trouvait était plongée dans une obscurité complète. Il sentait cependant que ses chaînes fixées dans le mur derrière lui le maintenaient en position de croix. Il pouvait tout de même déplacer un peu ses jambes et tenta un petit pas en avant. Athorn écrasa alors quelque chose de dur qui émit plusieurs petits craquements désagréables. Le jeune homme redoutait le pire. Une petite voix s'éleva soudain à sa droite :
_ … Athorn ?
Le Dùnedain reconnut immédiatement Lossuil et répondit :
_ C'est moi. Les autres sont là ?
_ Je crois, mais ils sont encore évanouis. Les bandits nous ont enfermé dans cette sorte de cave juste après nous avoir capturé.
En effet, on pouvait entendre des bruits de pas venant d'en haut. L'elfe reprit la parole d'une voix tremblante, chuchotant presque :
_ Que… Que vont-ils faire de nous ?
_ Je… ne sais pas. Trouvons plutôt un moyen de nous échapper.
Ignorant les gémissements qui venaient du fond de la salle, Athorn remarqua avec soulagement que seules leurs armes avaient été dérobées. Si seulement il arrivait à atteindre la poche interne de sa veste… Tirant alors sur ses chaînes pour se maintenir en équilibre, Athorn se balança et prit appui avec ses pieds sur le mur, se retrouvant ainsi presque la tête en bas. Les liens étaient mine de rien assez longs, ce qui lui permit de se décaler à droite sans être gêné d'aucune façon. Le pan de sa veste pendait près de sa main… Celle-ci fouilla alors la poche jusqu'à ce que ses doigts se referment sur une petite fiole. Athorn se remit alors dans le bon sens, craignant à l'avance ce qu'il allait voir. Il respira un bon coup, prononça quelques mots inaudibles pour les autres, et la lumière d'Elendil illumina les lieux.
…
Malgré toute sa volonté Athorn vomit, suivi quelques secondes plus tard par Lossuil qui lâcha de la bile.
_ Qu'est-ce que… ?!
Le sol était jonché d'ossements et de membres humains ensanglantés qui semblaient avoir été arrachés de force. Les mouches tournaient sans fin autour de la viande putréfiée, d'où l'odeur immonde. D'autres corps de personnes inconnues étaient attachés aux murs. Certains étaient inanimés, mais d'autres étaient conscients de leur douleur malgré leur regard vitreux. Les gémissements de souffrance venaient d'eux, quand ils n'avaient pas la langue coupée où les dents arrachées... Il leur manquait soit une jambe, soit un bras, et parfois même des yeux. D'autres avaient encore des couteaux plantés dans la chair que leur propriétaire avait oublié d'enlever dans sa hâte. La plupart d'entre eux avaient le ventre ouvert, déchiré par une lame effilée. Les organes coulaient lentement par terre, tandis que le sang s'échappait par litres. Des gouttes du fluide vital tombaient des intestins qui une fois à terre se mélangeait souvent avec ceux des autres. Des couteaux à pain et d'autres longs objets servant à trancher étaient également suspendus aux murs, les lames émoussées à force d'être utilisées sans ensuite être lavées correctement. Le sang teintait toute la pièce qui s'étendait sur toute la longueur, le plafond, lui, étant très bas. Pire que tout, non loin d'Athorn se trouvait une table sur laquelle avaient été déposées des têtes, détachées du reste. Les orbites de certaines étaient vides, laissant la place aux insectes qui grouillaient à l'intérieur dans un bourdonnement incessant qu'Athorn n'avait pas entendu dès son réveil. Seule bonne nouvelle, il ne voyait aucun de ses amis parmi le défilé de têtes sur le sinistre présentoir. Au fond de la salle se trouvait un petit escabeau menant à une porte donnant sur la cuisine. Sous le coup de la lumière, les autres elfes se réveillèrent.
_ Où…? murmura Sóriel d'une voix faible, les yeux à demi-fermés. Athorn leur expliqua la situation plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu et demanda ensuite comment les elfes avaient deviné que la spécialité de l'endroit était la viande humaine…
_ L'odeur de vomi masquait celle de l'odeur grillée. Un humain n'aurait pu distinguer quoique ce soit d'autre. Cerenas a été le premier à… Cerenas ?
Elensar et Danath grimacèrent. La compagnie découvrit avec horreur l'absence de leur meneur. Si les circonstances l'avaient permis, Athorn aurait sans doute pleuré. Il s'était attaché à l'elfe distant qui gardait toujours son calme, quoiqu'il arrive. Sa voix grave lui manquait déjà… Cerenas l'avait souvent aidé, et c'était grâce à lui qu'Athorn se trouvait encore en vie à présent. Sous son œil averti, il avait appris le nécessaire à faire en territoire sauvage. L'elfe était un peu le maître et lui l'élève… On entendit alors un sanglot étouffé. Et Athorn savait qui lâchait des larmes. Plus que tout le monde, Anárion avait besoin de pleurer la perte de son frère.
