« Peut-être qu'on peut... je sais pas, attendre qu'ils rejoignent Lexa ; ils doivent bien se diriger vers elle, à un moment... »

S'il n'avait pas eu aussi chaud, et que parler ne lui coûtait pas autant sous ses vêtements trop lourds pour l'atmosphère étouffante de ce lieu découvert, Bellamy aurait certainement essayé pour la dixième fois de répondre aux suppositions absurdes de sa sœur et de lui objecter deux ou trois petites choses.

Mais il avait jeté l'éponge ; ça ne servait à rien, elle ne serait pas retournée avec lui, de toute façon. Et puis, il en avait pris son parti : maintenant qu'ils étaient là, dissimulés derrière un accueillant rocher après s'être extirpés de justesse de la colonne de guerriers qu'ils observaient de plus loin, à quoi bon faire marche arrière ? On ne voyait même plus la ville, et ils avaient pénétré le début des zones montagneuses, désespérément arides et irrégulières. C'était d'ailleurs grâce à ça qu'ils avaient pu être discrets sans toutes ces roches déformées par les mouvements tremblotants de la chaleur ambiante, les sentinelles auraient eu tôt fait de les repérer. Et il n'est jamais bon de se faire surprendre par une armée composée de centaines de machines de guerre capables de marcher aussi longtemps sans broncher, en plein soleil radioactif.

« Et Jasper et Lincoln, t'y penses ? » avait-il tenté, il y a une heure, déjà, quand ils avaient commencé leur petite filature à distance raisonnable.

« J'ai confiance », avait-elle répondu simplement.

On ne pouvait rien pour eux. Pour l'instant, du moins. La meilleure chose à faire serait peut-être cette chance très mince de se faire aider par Lexa...

Mais au nom de quoi, du bon vieux temps ?

Bellamy était trop écrasé par la chaleur pour en rire.

Echo, elle, semblait déjà clairement hostile à leur égard. C'était d'ailleurs pour ça qu'ils attendaient ils ne savaient trop quoi, sans avoir osé attirer son attention.

« Bellamy ! Regarde, là ! »

Elle pointait du doigt une paire de petites silhouettes à l'horizon que Bellamy avait du mal à distinguer, même en plissant les yeux. Mais il voyait au moins qu'elles se dirigeaient vers eux, ou plutôt vers la troupe. Au vu de la distance qui les séparait encore, il estimait qu'ils ne se rencontreraient qu'une dizaine de minutes plus tard, à ce rythme.

D'un commun accord cette fois, le frère et la sœur se hâtèrent au milieu des blocs rocheux pour atteindre un point plus élevé, et doubler les premières têtes de peloton. En quelques centaines de mètres, ils purent enfin, à leur plus grande surprise, reconnaître qui était cette forme solitaire accompagnée d'une plus frêle : Indra.

Sa marche était sûre, quoiqu'un peu claudicante, son front sombre, et son accompagnateur, chargé comme un mammoük, tirait un petit traîneau chargé de matériel.

Octavia fut prise d'une brusque inspiration :

« Bell, tu te souviens de ce que tu me disais quand on était petits et que je voulais t'empêcher de risquer ta peau pour aller voler à manger sur le marché ?

- … oui... ? répondit-il prudemment, ne sachant jamais bien à quoi s'attendre quand elle commençait comme cela.

- Tu t'en souviens très exactement ? » lui demanda-t-elle sérieusement en le regardant droit dans les yeux.

Il ne vit pas qu'elle portait lentement sa main à sa ceinture.

« Tu pourrais me le dire encore ? Insistait-elle d'un air nerveux.

- « Tu préfères mourir de faim ? », c'est ça ? »

Elle leva les yeux au ciel.

« Non, pour me rassurer, andouille ! La phrase que je ne comprenais jamais. »

Elle jetait régulièrement des coups d'œil à Indra en contrebas, qui avait atteint les responsables de la marche et qui était à présent en grande discussion avec eux. Elle n'était qu'à quelques dizaines de mètres, au pied de leur promontoire.

« Euh... La fortune sourit aux audacieux ?

- Oui ! S'exclama-t-elle en refermant la main sur le pommeau de son épée. Eh bien, c'est le moment d'être audacieux ! »

Et avant qu'il ait pu la retenir, elle s'élança hors de leur cachette pour se précipiter droit sur Indra.

Bellamy, effaré, n'eut pas eu le temps de faire un seul geste avant que son apparition soudaine soit remarquée en bas, et provoque des remous immédiats parmi les rangs de guerriers.

A peine arrivée aux abords des premiers rangs extérieurs, elle dut dégainer son épée. Octavia n'avait aucune intention de blesser qui que ce soit, mais elle devait parvenir jusqu'à la générale. Il en allait de leurs vies, de celle de Clarke et des autres qu'ils avaient laissés derrière.

Cela, elle se l'était répété en boucle depuis le lever du jour, attendant simplement un signe qu'il était temps d'agir. Et le ciel lui avait envoyé Indra.

Alors, face aux hommes qui se tournaient déjà vers elle d'un air surpris mais menaçant, elle se contenta de quelques coups de sa lame un peu émoussée pour se frayer un chemin entre eux.

Bellamy, lui, s'était vite remis de sa stupéfaction. Il commençait à s'habituer à ces coups de sang, et ne prit pas la peine de réfléchir avant de voler à son secours. La discrétion avait été jetée aux cactus, et s'il ne voulait pas que sa sœur finisse en petit tas de chair, il devait aller sauver ses fesses.

« Quelle idiote » s'était-il tout de même dit en courant derrière elle.

Déjà, sa sœur s'engouffrait parmi un petit groupe désordonné, et il n'eut qu'à se précipiter à sa suite en espérant qu'elle ne se fasse pas embrocher d'ici-là.

A l'intérieur, le tumulte était à son comble. L'étau semblait se refermer autour d'eux, mais l'effet de surprise avait fonctionné les armes que les hommes avaient eu le temps de dégainer n'étaient pour la plupart que des petits couteaux d'appoint, voire leurs poings nus et épais.

Octavia prenait des coups, mais semblait ne pas même s'en apercevoir, tout entière dirigée vers son obsession de parvenir à parler à Indra. Elle sentait les chocs, transformés en énergie furieuse par l'adrénaline, et distribuait des coups du plat de l'épée à la volée, quelquefois bloquant ceux des adversaires, presque par chance.

Un coup bien placé dans son tibia la fit cependant s'étaler de tout son long. Elle mordit la poussière, mais elle devait déjà se relever, sinon il serait trop tard. On ne la laisserait pas plaider sa cause auprès de la chef, surtout si elle se faisait massacrer au passage.

Alors, en se démenant au possible, elle parvint à esquiver une main, mais vit son poignet immobilisé par une autre, et s'arracha à la prise d'une troisième. Toujours fermement agrippée à son épée, elle cherchait du regard le visage d'Indra, mais son œil amoché brouillait sa vision, et elle ne voyait que des obstacles mouvants en face d'elle. Un des guerriers sortit alors de la masse pour se placer au centre d'un cercle vide qu'elle remarquait à présent.

« Laissez-la-moi », crut-elle entendre.

Sans réfléchir, elle reprit une position stable sur ses deux pieds, l'échine courbée, prête à en découdre. S'il s'agissait de conquérir son laisser-passer, elle était prête : elle ne fuirait pas devant la difficulté.

Sans plus de préambule, elle se jeta de toutes ses forces sur son adversaire improvisé, et lui asséna de puissants coups directs. Du moins, c'était ce qu'elle croyait ; il les parait tous négligemment d'un geste moqueur, et pénétrait sa garde avec facilité. Excitée par ses provocations, ses gestes amorcés mais inoffensifs qui ne faisaient que jouer avec ses nerfs, elle mettait de plus en plus de force dans ses attaques, sans plus faire attention à sa défense.

Logiquement, elle se retrouva à terre, une nouvelle fois balancée en arrière à cause de la faiblesse de sa parade. Ses os brûlaient, sa tête la lançait terriblement et un voile souillé l'aveuglait à moitié. Tout son corps lui criait de se rendre, de tout relâcher. Mais ses tempes, qui battaient violemment à son front, l'aidaient à garder un esprit relativement clair : elle devait passer. Elle devait se battre. Tomber à terre, ici, c'était mourir. La faiblesse, c'était la mort. Pas question d'abandonner si près.

Elle se redressa en crachant douloureusement, et revint près de son adversaire, qui lui tournait déjà le dos.

« Eh », voulut-elle dire.

Mais tout son resta coincé dans sa gorge sèche. Alors, avec un effort surhumain, elle éleva le pied et le frappa dans les reins.

Il tourna instantanément la tête, avec un peu plus de colère que d'amusement cette fois, et se mit à l'attaquer pour de bon. Elle eut du mal à parer - quant à esquiver... Ses côtes morflèrent encore une fois, et puis sa cuisse, et sa lèvre finit par se fendre sous un coup de pommeau. La lame de l'épée, à la place, lui aurait fendu le crâne en deux.

Qu'il l'épargne de cette manière, comme une victime trop faible pour valoir la peine de se donner vraiment, l'énervait prodigieusement. Mais son acharnement finit par porter ses fruits : à présent, elle avait droit à de vrais coups, durs, implacables, qui pourraient sérieusement l'achever si elle n'y prenait pas garde.

Mais son bras était trop faible, ses jambes peinaient, et il n'y avait que la force de sa volonté pour la faire se dresser une fois encore face à cet homme taillé comme un mammoük. Elle allait perdre, perdre, perdre.

Oui, mais elle ne se laisserait pas faire.

Elle y laisserait sa vie s'il le fallait, mais elle refusait ce genre de défaite totale et avilissante.

Elle lança un nouvel assaut, encore une fois trop lent et mal dirigé, et, d'un revers, l'autre la coucha de tout son long à ses pieds sans ménagement. Instinctivement, elle attrapa son pied pour éviter qu'il ne s'en aille, déshonneur suprême, et reçut un coup de talon dans le nez, en récompense. Un craquement sinistre acheva sa roulade dans la poussière devenue moite de sueur et de sang, et elle tenta de se relever encore une fois. Mais la sensation d'éclatement qui irradiait son crâne, l'abandon épuisé de tous ses membres, eurent raison de sa belle détermination, cette fois. Elle ne parvint qu'à s'agiter encore un peu, presque accroupie, mais il n'y avait plus d'adversaire ; il était parti se fondre dans la masse qui raillait sa témérité idiote.

Alors au bout de quelques secondes, avant que les hommes ne se saisissent d'elle, elle parvint à se redresser lentement, très lentement. La tête penchée, avec cette sensation insupportable et vibrante que tous ses os avaient été méchamment éclatés les uns après les autres, elle forçait sur ses membres en puisant dans des ressources dont elle ignorait l'existence encore une seconde auparavant. Son regard, toujours flou, lui donna l'impression de croiser celui d'Indra, éternellement impassible parmi la foule des vainqueurs. Mais elle ne percevait rien d'aussi clair et distinct que sa propre volonté inexpugnable de se relever, une dernière fois.

Bellamy, lui, avait jeté son épée devant eux dès qu'il avait réalisé l'aspect suicidaire de la situation. Il avait continué de la suivre, les mains en l'air, offertes, dans une tentative désespérée de faire entendre ses « ne la tuez pas, ne la tuez pas ». Immobilisé violemment par deux gorilles, il avait assisté impuissant à la lutte acharnée de sa sœur, absorbé par leur combat inégal mais étonnamment long. Elle était tombée, plusieurs fois, et s'était relevée, à chaque fois. Même à la dernière, quand l'autre avait déjà quitté la scène, sûr de sa victoire indubitable, son œil était encore farouche et semblait demander encore à ce qu'on l'éprouve.

Et puis, avant qu'ils ne l'attrapent d'un geste suffisant du poignet, Indra était apparue, avec son air dédaigneux habituel, et sans rien dire d'abord.

« Indra ! mugit Octavia dans un ultime élan désespéré, malgré le peu de voix écorchée qui lui restait. C'est... vous ! Où est Lexa ? »

A ce dernier mot, l'assemblée sembla frémir, et l'un de ceux qui la gardaient immobilisée l'attrapa sans ménagement par la mâchoire et la tourna vers lui, furieux :

« Qui te permet de parler ainsi ? » gronda-t-il.

Elle ne parvint pas à se dégager, mais Bellamy s'adressa à son tour à la générale :

« Nous avons besoin de lui parler ! Où est le Commandant, dit-il dans un éclair d'intelligence. S'il vous plaît, abandonna-t-il presque. Nous ne demandons que ça ! Où est le Commandant ? »

Il n'obtint pas plus de réaction de l'intéressée, qui laissa planer un relatif silence pendant quelques instants, avant de décréter, après les avoir toisés :

« Attachez-les. »

Ses hommes s'empressèrent d'obéir, malgré leur vaine résistance.