Chapitre 13
Amélia jeta un dernier regard aux villageois et aux centaures rassemblés autour de l'estrade de pierre. Tous avaient tenu à l'accompagner pour son retour sur Asgard. Sirius l'avait même porté sur son dos une partie du trajet, provoquant l'ire de l'étalon noir. Il faut avouer que les derniers jours avaient été riches en émotions. Après avoir écouté le récit d'Amélia, David s'était engagé au nom de tous les habitants du village, à laisser le chêne, où habitait l'esprit protecteur de la vallée, en paix. A l'aide de leurs haches, les bucherons présents avaient débité le tronc mort, pour y sculpter un totem protecteur qui serait planté au centre du village, rappelant à chaque homme et chaque femme qu'ils devaient leur survie à l'arbre de la clairière. Une grande fête s'était ensuivi pour fêter la fin de l'épidémie et remercier Amélia pour son aide précieuse. Les centaures s'étaient joints aux réjouissances, scellant une amitié profonde et respectueuse avec les hommes. Mais la fillette n'avait guère l'esprit à la fête. Ses yeux se tournaient souvent vers la forêt, cherchant des yeux la piste qui la ramènerait vers Asgard. L'au revoir de la déesse Idünn flottait dans son esprit, il lui tardait de la retrouver. Mais son sort l'inquiétait aussi : c'était à elle qu'incombait la lourde tâche d'annoncer à la première prêtresse la mort de Donnalina. Elle devrait rendre des comptes et tout expliquer. Elle savait que son secret était sur le point d'être dévoilé. Qu'adviendrait-il ensuite d'elle ? Toutes ces questions sans réponse l'empêchaient de profiter pleinement de l'instant et de savourer sa réussite. Car même si elle refusait de s'en attribuer le mérite, les villageois la considérait véritablement comme une völva. Sa robe blanche revêtait autant de valeur à leurs yeux que le tissu argenté que portait Donnalina. On trinqua donc de nombreuses fois à sa santé et elle reçut de nombreux petits présents. Les mères venaient lui porter les bébés et les jeunes enfants à bénir. Fort heureusement pour Amélia, aucune intuition ne vint la frapper lorsqu'on lui plaçait d'autorité des bambins braillards entre les bras. Au bout de trois jours, la fillette fit part de son souhait de repartir sur Asgard. Bien qu'attristé par son départ, aucun villageois ne s'y opposa. On organisa même une grande procession pour l'accompagner jusqu'au portail. Au pied des marches, Amélia remercia chaleureusement les villageois pour leur bon accueil et leur souhaita une vie longue et heureuse. Elle fit une révérence gracieuse en direction des centaures, puis posa son pied sur la première marche de l'estrade de pierre. Elle n'avait utilisé le portail que deux fois en tout et pour tout dans sa jeune existence, la première lorsqu'elle avait quitté Midgard pour Asgard, et la seconde en compagnie de Donnalina. La première fois, le portail s'était ouvert de lui même car sa présence était attendue sur Asgard, mais elle n'avait aucune idée sur la manière de procéder pour en demander l'ouverture. La foule qui accompagnait la fillette se fit silencieuse. L'apparition du portail était un évènement magique toujours apprécié. Amélia franchit les trois marches et se positionna au centre du plateau. Mais avant que l'enfant n'ait pu esquisser le moindre geste ou la moindre parole, une silhouette blanche se matérialisa. Elle flottait à quelques centimètres au dessus du sol, provoquant l'effroi des villageois. La forme se fit soudain plus distincte et Amélia put reconnaître le fantôme de Donnalina. La völva arborait un air tranquille et serein. Sa voix grave et profonde s'éleva soudain.
" Soyez tous témoin qu'en ce jour, Amélia, apprentie völva, a satisfait aux exigences de l'épreuve pratique. Elle accède dès à présent au rang de völva guérisseuse."
De petites étincelles lumineuses s'envolèrent des mains du spectre et s'enroulèrent autour de la fillette, la faisant disparaître aux yeux des villageois. La fillette ressentit des picotements qui lui firent l'effet de légères chatouilles. La sensation ne dura qu'un instant et les étincelles lumineuses s'évaporèrent presque aussitôt. Le fantôme de Donnalina fit un dernier sourire à la fillette et s'évanouit comme il était apparu. Les villageois regardaient Amélia d'un air stupéfait. Sa robe blanche avait disparu, elle arborait à présent une élégante robe d'un gris argenté. La fillette ne parut pas s'apercevoir du changement. Elle adressa un dernier signe à la foule et lança une prière muette vers le ciel. Presque aussitôt, le rayon arc en ciel vint frapper le cercle et l'enfant disparut.
Lorsque Amélia rouvrit les yeux, elle se tenait sous le dôme du Birfröst. Lentement dans le lointain, la petite lumière de Midgard scintilla vivement avant de reprendre sa luminosité habituelle. Debout devant le mécanisme, Heimdall la salua gravement.
" Bienvenue sur Asgard, völva Amélia."
La fillette se retourna vivement. Comment le Gardien pouvait-il savoir qu'elle était devenue une völva guérisseuse ? Avait-il assisté à la scène ? Le dôme étincelant lui renvoya soudain son image. Elle baissa précipitamment les yeux sur sa tenue : sa robe était devenue grise, symbole de son changement de rang. Elle rendit son salut au Gardien et se dirigea vers le pont arc-en-ciel. Dehors c'était la nuit. La fillette traversa rapidement les rues désertes d'Asgard. Malgré sa longue absence, elle parvint sans peine à se diriger dans la cité endormie. Elle contourna Valaskjalf jusqu'à retrouver l'escalier dérobé. L'ascension lui parut longue, tant était grande son impatience de retrouver la caverne aux tons ocre. Elle ne s'attarda pas sur le pont vertigineux et se retrouva le nez collé contre le grand portail en fer forgé. Mais elle eut beau le secouer, il ne s'ouvrit pas. Le vide derrière elle la faisait frissonner. Elle étudia en vitesse les symboles gravés et repéra une rose épanouie. Elle ignorait si son don pouvait fonctionner sur une image mais elle s'adressa quand même mentalement à la fleur.
" Peux-tu ouvrir le portail ?"
La rose devint d'un rouge éclatant et le portail céda sous l'injonction. Rassurée, la fillette se précipita à l'intérieur. Au vu de l'heure tardive, le hall était désert. La douce chaleur du lieu fit soupirer d'aise la fillette. Elle traversa les couloirs jusqu'à rejoindre sa chambre. Elle frappa prudemment comme pour s'assurer qu'elle n'avait pas été attribuée à une autre fillette. L'absence de réponse l'incita à ouvrir la porte. La pièce était déserte. Il lui sembla que rien n'avait été touché depuis son départ. Amélia posa son sac sur le lit. C'était à la fois étrange et réconfortant d'être de retour sur Asgard. Elle ne s'attarda cependant pas. Malgré l'heure tardive, elle se devait de prévenir la première prêtresse des récents évènements. Elle se glissa sans bruit dans le couloir, résistant à la tentative de frapper à la porte Lilia lorsqu'elle passa devant. Amélia prit naturellement le chemin du bureau de la grande Völva. De toute façon, elle ignorait où se trouvait sa chambre. Arrivée devant la porte, elle inspira profondément, tentant de mettre de l'ordre dans son esprit car il lui faudrait répondre à de nombreuses questions. D'une main ferme, elle toqua à la porte. Une voix alerte lui répondit aussitôt. La fillette poussa la porte. Malgré l'heure tardive, la première prêtresse était installée à son bureau. Une chandelle presque brûlée dispensait une chiche lueur, éclairant seulement le meuble jonché de papiers. La grande Völva leva à peine les yeux, percevant la couleur de l'ourlet de la robe.
" Pardonnez-moi ma sœur, il fait sombre comme dans un four."
Aussitôt, comme par magie, les chandeliers des murs s'allumèrent, révélant la véritable identité de la visiteuse. Lorsque la première prêtresse leva les yeux, elle ne put retenir un hoquet de surprise, Amélia se tenait devant elle, vêtue d'une robe argentée. Leurs regards se croisèrent alors et la grande Völva fut aspirée dans un tourbillon d'images. Elle revit en quelques instants, tous les évènements de l'année que de la fillette avait passé sur Midgard. Seuls quelques mots s'échappèrent de ses lèvres.
" Donnalina ... Non !"
La fillette esquissa un pas vers elle. Bien qu'elle n'ait pas compris ce qui s'était passé, elle avait ressenti la même sensation que lorsque le Roi centaure avait sondé son esprit. Désolée que la première prêtresse ait appris la tragique nouvelle aussi brutalement, Amélia prononça quelques paroles qu'elle espérait réconfortantes.
" Je suis restée avec elle jusqu'à la fin et je me suis assurée qu'elle soit accueillie au royaume de Hel."
La grande Völva releva la tête. Ce n'était plus une enfant qui se tenait devant elle, mais une jeune femme. Toute trace enfantine ou de naïveté avait disparu de son visage. Son expression grave et fermée était le résultat des épreuves qu'elle avait subi. D'un geste, Ienna lui indiqua le fauteuil face à son bureau. Amélia s'assit en silence. La völva s'éclipsa un instant et revint avec un plateau fumant. Elle versa une tasse de thé qu'elle tendit à la jeune femme avant de se servir elle-même.
" Raconte moi tout à présent."
Amélia savait qu'il était inutile de mentir à la première prêtresse, elle avait sondé son esprit et en connaissait les moindres recoins. Aussi s'appliqua t-elle à restituer le plus fidèlement, le récit de son année à Calgaritz.
Lorsque Amélia sortit du bureau de le grande prêtresse, le soleil se levait sur Asgard. Dans les couloirs, les apprentis völvas s'égaillaient joyeusement. La jeune femme envia un instant leur innocence et leur légèreté. Elle revit un an auparavant et mesura le chemin parcouru. Ienna lui avait donné congé pour la journée mais lui avait demandé d'être présente au repas du soir. Amélia ne s'attarda donc guère dans le couloir, préférant regagner rapidement sa chambre. Lorsqu'elle ôta la robe, elle considéra un instant le vêtement. Plus que la couleur, c'était surtout la coupe qui avait changé : la taille était plus cintrée, l'ourlet du bas plus évasé et les manches trois quart étaient étonnamment larges. Reléguant ces considérations vestimentaires, Amélia s'enfonça sous les couvertures moelleuses et se laissa emporter dans un profond sommeil.
" Vous devez m'obéir !"
" Non je m'y refuse ! Plutôt mourir !"
Amélia regardait avec une fascination teintée d'effroi les deux femmes s'affronter. La grande Völva ne cessait d'invectiver la jeune prêtresse, mais cette dernière refusait obstinément de céder. C'était la première fois qu'elle parvenait à capter des bribes de leur échange verbal. Mais elle ne comprenait toujours pas ce que la jeune femme se refusait à accomplir, ce qui causait un désespoir immense chez la première prêtresse. Un bruit sourd détourna l'attention d'Amélia, la réveillant instantanément. Elle se releva brusquement et mit quelques instants à reconnaître l'endroit où elle se trouvait. Pendant ce temps, on continuait à tambouriner à la porte. Serrant son bras contre sa chemise de nuit, la jeune femme trottina jusqu'à la poignée. A peine eut-elle touché le loquet que la porte s'ouvrit.
" Amélia ! Les rumeurs disaient donc vrai !"
Lilia se jeta dans les bras de sa camarade. Étonnée mais heureuse, la jeune femme lui rendit son étreinte. Les deux filles se dévisagèrent un instant. Lilia avait conservé son visage enfantin et rieur. Elle arborait toujours sa robe blanche d'apprentie. Amélia la dépassait à présent d'une demie-tête, malgré les deux ans qui les séparaient.
" Je suis tellement heureuse que tu sois revenue !"
Elle entra familièrement dans la chambre et admira sans retenue la robe grise qui pendait dans l'armoire. Aux questions que sa camarade posa sur son épreuve pratique, Amélia se contenta de réponses évasives. La mort de Donnalina était encore trop récente et trop douloureuse pour être évoquée en quelques minutes. La visite de Lilia fut cependant de courte durée, le cours de botanique devant commencer bientôt. Réveillée en sursaut, le sommeil avait définitivement fui Amélia. Elle fit une toilette bienvenue avant de revêtir une robe propre, robe qui s'était mystérieusement multipliée pendant son sommeil, offrant ainsi de nombreuses tenues de rechange de couleur argentée. Lorsqu'elle sortit, les couloirs étaient déserts. Peu de völvas vivaient en réalité au sein de la caverne, la plupart étaient en mission. Y résidaient essentiellement les prêtresses et les maîtresses. Les apprenties étaient absentes tout au long de la journée et ne rentraient que le soir pour le dîner. Ses pas la portèrent naturellement dans la serre. Elle ne s'approcha pas de la salle de classe, ne souhaitant pas interrompre le cours de maîtresse Diane. Elle irait la saluer plus tard. Elle s'avança néanmoins jusqu'à la maisonnette de bois, sorte de réserve et d'herboristerie. Les rondins lui rappelèrent instantanément le village de Calgaritz. A peine eut-elle franchi le seuil que Hungin vint l'accueillir. Elle serra longuement les avant bras de la jeune femme et elles échangèrent un regard chargé d'émotions.
" Je suis heureuse de vous revoir Amélia."
La jeune femme nota que l'assistante de maîtresse Diane ne la tutoyait plus.
" J'ai appris pour Donnalina."
Elle essuya furtivement les quelques larmes qui menaçaient de couler sur ses joues creuses. Amélia lui sut gré de partager son chagrin avec elle, mais soucieuse de l'alléger, lui présenta quelques petites trouvailles absentes de la serre. Hungin reporta aussitôt son attention sur les graines que lui présenta la jeune femme et la remercia chaudement. Le rire des apprenties emplit soudain la serre, sonnant la fin du cours. Amélia prit congé de l'assistante pour rendre visite à maîtresse Diane. Sur son passage, la jeune femme fut gentiment saluée par ses anciennes camarades, mais Amélia préféra ne pas s'attarder. Le décalage qu'elle ressentait avec elles était trop profond. Au détour d'une allée, elle finit par trouver la maîtresse völva. Agenouillée, elle expliquait patiemment à une apprentie comment récolter du millepertuis. Amélia attendit qu'elle eut fini son exposé et lui tendit la main pour l'aider à se relever.
" Merci ma soeur, vous êtes bien aimable."
Lorsqu'elle fut enfin debout, elle reconnut sa jeune élève.
" Amélia ! Quel plaisir de vous revoir parmi nous !"
Elle insista sur le nous, faisant référence à la nouvelle couleur de sa tenue. Bien sûr, son visage se voila instantanément. Le souvenir de Donnalina flotta quelques instants dans l'air. Maîtresse Diane se reprit rapidement et entraina la jeune femme dans les couloirs de verdure. Elle la questionna simplement sur les endroits qu'elle avait visité et sur les différents cas qu'elle avait eu à traiter. Là encore Amélia se montra évasive, sans que maîtresse Diane n'en prenne ombrage. Les évènements étaient encore trop récents pour que la fillette en conçoive toute l'importance.
" Qu'avez vous décidé pour la suite de votre formation ?"
Amélia haussa les épaules. Cette question avait abordé à la fin de son entretien avec la première prêtresse. La jeune femme rentrait à peine, il lui fallait un peu de temps pour se décider. Maîtresse Diane hocha la tête en signe de compréhension.
" Sachez que si vous le souhaitez, vous serez la bienvenue à la serre. Votre savoir faire est un bien inestimable pour notre communauté."
Amélia lui sut gré de cette généreuse proposition, mais la déclina poliment. Elle le savait, son don était trop précieux pour se limiter à du simple jardinage. Elle proposa néanmoins de faire des rondes régulières dans la serre afin de s'assurer de la bonne santé des plantes. Maîtresse Diane la remercia chaleureusement pour cette initiative. Mais ce que Amélia ne lui dit pas, c'est que cela lui donnait surtout une excuse pour profiter du portail secret de la fontaine. Ses pas la portèrent naturellement devant le bassin. Elle plongea sa main dans l'onde fraiche, pensant déjà au plaisir de ses retrouvailles nocturnes avec Idünn. Mais elle n'eut guère le temps de s'attarder. Déjà les apprenties quittaient la serre pour se préparer au dîner. Lilia la héla gaiement et c'est ensemble qu'elles cheminèrent jusqu'à leurs chambres respectives. Son ancienne camarade lui fit un bref récit des évènements marquants de l'année écoulée et c'est ainsi que Amélia apprit que Kala était absente depuis six longs mois.
" Oui en mission secrète. Il parait que c'est Odin lui-même qui l'a désigné."
L'idée n'avait même pas traversé l'esprit d'Amélia, de prévenir sa tutrice de son retour sur Asgard. A vrai dire, son absence la soulageait quelque peu. Ainsi, elle aurait la possibilité de choisir sereinement son destin. Arrivées devant le réfectoire, le chemin des deux jeunes femmes se sépara. En tant que völva guérisseuse, Amélia devait manger à leur table. Cette fracture nette fit l'effet d'un choc à la jeune femme. Elle appartenait désormais à la confrérie. Lilia lui adressa un sourire un peu triste et s'en alla rejoindre ses camarades en robe blanche. Apercevant Amélia, Hungin lui fit un signe de la main. La jeune femme se dirigea vers elle et s'assit à ses côtés. Les deux autres guérisseuses, inconnues d'Amélia, la saluèrent avec chaleur. C'était deux femmes d'une quarantaine d'années qui engagèrent immédiatement la conversation avec la nouvelle venue. La première question qui lui posé fut celle de sa future orientation : envisageait-elle de poursuivre sa formation ? Amélia leur fit la même réponse qu'à maîtresse Diane. L'une des guérisseuses reprit.
" Vous avez raison. Vous rentrez à peine sur Asgard. Sachez cependant que nous manquons cruellement de bras et de bonne volonté pour le dispensaire que nous tenons sur le port. Votre aide serait la bienvenue."
La jeune femme prêta une oreille attentive à la proposition de la guérisseuse. Cela lui convenait davantage que l'offre de maîtresse Diane. Au dispensaire, elle pourrait faire usage de son don et faire le bien autour d'elle. Mais avant qu'elle n'ait pu répondre, le silence se fit. La grande Völva, accompagnée des trois maîtresses et de la seconde prêtresse, fit son apparition.
" Avant toute chose, je veux saluer le retour d' Amélia. Ayant satisfait aux exigences de l'épreuve pratique, elle devint dès à présent une völva guérisseuse à part entière. Bienvenue à vous, chère soeur."
Gênée d'être le centre de l'attention, les joues pâles de la jeune femme rosirent. Elle fit une révérence à l'attention de la grande völva, qui s'assit aussitôt, donnant le signal du repas. Tout au long du dîner, Amélia sentit le regard de maîtresse Piéta lui transpercer le dos. Nul doute qu'elle espérait la voir poursuivre sa formation. Pour échapper à cette sensation désagréable, elle questionna les deux guérisseuses sur le dispensaire. Tous les habitants d'Asgard y étaient admis, et bien que seuls les plus pauvres y ait recours, on y soignait toute sorte de maladies ou de blessures. L'intérêt que Amélia portait à leur mission leur laissa penser que la jeune femme y était sensible. Elles lui proposèrent donc de les accompagner dès le lendemain, ce qu'Amélia accepta bien volontiers. Le rendez-vous fut donc pris, mais avant que la jeune femme puisse finir de dîner, une main lourde se posa sur son épaule.
" Bonsoir soeur Amélia."
La jeune femme salua maîtresse Piéta. Un seul regard de la femme en rouge encouragea les völvas guérisseuses à prendre congé de leur compagne. Amélia se retrouva donc seule en compagnie de Piéta. Cette dernière s'assit familièrement à ses côtés. La rhétorique n'étant pas son fort, elle attaqua directement.
" Je souhaite que tu rejoignes ma formation."
Amélia lança un regard en direction des quatre jeunes femmes en rouge assises non loin de là.
" Où sont vos autres apprenties ?"
Une fois encore sa langue avait été plus rapide que son esprit. Piéta eut un rictus méchant.
" La plupart des guérisseuses ne poursuivent pas leur formation, et celles qui s'y essaient ont peu de chances de réussir."
Amélia hocha gravement la tête en signe de compréhension. La völva guerrière avait une drôle de façon d'essayer de la convaincre.
" Mais je suis persuadée que tu y parviendras."
Elle fixa un regard si pénétrant sur la jeune femme qu'elle ne put le soutenir, puis partit aussi soudainement qu'elle était arrivée. Les quatre völvas guerrières la suivirent de près, comme une garde rapprochée. Encore bouleversée par cet entretien quelque peu musclé, Amélia resta un long moment assise à sa table. Une main réconfortante la tira de sa méditation.
" Nous n'avons pas fini notre conversation de cette nuit."
La jeune femme suivit docilement la première prêtresse jusqu'à son bureau. La veille, Amélia lui avait fait le récit exact de son année passée à Calgaritz. Ce soir, Ienna avait une foule de question à lui poser, dont la plupart tournait autour de l'utilisation de son don. Au fil de ses réponses, la jeune femme voyait le visage de la grande Völva s'assombrir, mais elle ne parvenait pas à en comprendre le pourquoi. Au terme de la soirée, Ienna renouvela la question fatidique : souhaitait-elle poursuivre sa formation ? Ce questionnement récurrent finissait par agacer Amélia, quelle urgence pouvait-il bien exister à ce qu'elle se décide ? La grande Völva perçut ce sentiment.
" Je suis désolée de vous presser ainsi, mais je ne pourrais cacher éternellement votre don. Lorsqu'Odin apprendra qu'une völva guérisseuse dotée du don réside à Asgard, il voudra vous utiliser. Alors je ne pourrais plus vous protéger."
Amélia accusa le coup. Ainsi elle se retrouvait à nouveau prise au piège, comme à Calgaritz. Elle comprenait mieux à présent le désarroi de la première prêtresse.
" Quel sera mon sort ?"
Ienna haussa les épaules : suivre les armées, être affectée au service du roi et de sa famille, à vrai dire elle l'ignorait.
" Mais la poursuite de votre formation vous protègera d'une certaine façon. Les völvas guerrières deviennent rares. Peut être fera t-il néanmoins appel à vous pour des cas particuliers."
Amélia hocha lentement la tête. Le choix qui se proposait à elle était terriblement limité, et dans tous les cas, elle n'était pas véritablement maîtresse de son destin. Dans le premier cas, elle pourrait faire usage de son don, mais dans des circonstances imposées. Dans le second cas, son don de guérison serait occulté au profit de sa nouvelle formation. La grande Völva regardait avec attention le débat intérieur qui se jouait chez la jeune femme. Elle pouvait presque en deviner le moindre mot, lui rappelant avec douleur, sa propre expérience. Malgré tout, elle ne proposa pas à Amélia un délai de réflexion supplémentaire, mais elle lui donna un petit coup de pouce.
" Sachez que vous serez libre de votre temps en dehors de votre formation ..."
Cette réflexion acheva de faire basculer la décision de la jeune femme.
" Dans ce cas, j'accepte de poursuivre ma formation."
Ienna hocha gravement la tête. Lorsque la jeune femme eut quitté son bureau, la première prêtresse se prit la tête entre les mains : sa charge lui était chaque jour un peu plus lourde et douloureuse. Elle avait volontairement aiguillé le choix d'Amélia, parce que c'était ce qui lui avait été ordonné par Frigg. La déesse ne lui avait jamais clairement expliqué pourquoi cette fillette midgardienne devait à tout prix devenir une prêtresse völva, et sans doute ne le saurait-elle jamais. Jouer ainsi un tel rôle la révulsait, mais elle était comme Amélia : pieds et poings liés.
