Markarth – Château de Cœur-de-Roche
Grâce à une double dose de potions médicinales et des repas chauds, le corps de Siltafiir recouvrait déjà des forces le lendemain de son épreuve. Son esprit ne pouvait en dire autant. Dès qu'elle abaissait ses paupières, la voix de Molag Bal la torturait à nouveau.
Ces terreurs ne s'amenuisaient que lorsque Miraak se tenait près d'elle, comme à cet instant. Incapable de montrer autre chose que du mépris pour la plupart des méthodes magiques de cette Ère, il s'assurait que les guérisseurs de Markarth l'avaient traitée convenablement avant de s'autoriser un peu de repos. Épuisé par les heures qu'il avait passées à examiner l'autel, planifier son démantèlement et rédiger un courrier afin de convoquer des spécialistes de l'Académie, il s'apprêtait, hélas, à rejoindre son propre lit dans la chambre voisine.
- Dors ici, lui ordonna-t-elle juste avant qu'il ne sorte.
Elle n'essaya pas de cacher la panique dans sa voix, de toute manière il l'aurait sentie. Habité d'une soudaine nervosité, il lui assura qu'elle ne risquait rien et posa une main sur la lourde porte de métal dwemer. Tant pis pour son orgueil, pensa-t-elle en déglutissant.
- Lig Miraak. Zu'u faas.
Il céda sous l'influence de la Voix et les vagues de douleur dont elle l'accablait. Couché à quelques centimètres, il lui tournait le dos. Contre tout bon sens, elle ne sut s'en contenter. Cette distance pourtant si courte octroyait tout l'espace nécessaire à l'épanouissement de ses angoisses.
Dès que son corps se rétablirait, il retournerait à Fortdhiver, et elle devrait choisir entre la Guilde et une carrière de mercenaire haut-de-gamme. La deuxième option se serait avérée aisée, les conflits ne cessaient jamais en Bordeciel et sa réputation lui assurait la confiance de la plupart des jarls.
Mais elle avait quitté Refuge dans un but précis : devenir une voleuse. Elle aimait tout de cette profession. Soupeser une bourse fraîchement détachée d'une ceinture, entendre le cliquetis d'une serrure alors qu'elle se déverrouillait sous ses crochets, sentir les grincements des planches sous ses semelles lors des cambriolages et savourer l'excitation d'une course poursuite avec des gardes, toutes ces sensations lui manquaient à en mourir.
Cependant, côtoyer Cynric après tout ce qu'il lui avait infligé paraissait impossible. Ou peut-être que cela paraissait trop possible. Il l'avait convaincue assez souvent de pardonner ses fautes, pourquoi cela changerait-il ? Et s'il y parvenait, rien ne l'empêchait de commettre d'autres affronts qu'elle pardonnerait aussi, parce qu'il l'avait habituée à une tendresse sans laquelle elle ne savait plus vivre pleinement.
- Tu devrais être en train de dormir, grogna-t-il sans se retourner.
- J'ai… J'ai encore peur.
- Je ne peux rien faire de plus.
Il transpirait l'agacement, ainsi qu'une autre sorte de malaise plus difficile à identifier, mais Siltafiir avait besoin de chaleur humaine plus que de sa dignité. Elle avait besoin de son âme. Lentement, mais sans hésitation, elle glissa jusqu'à lui et enroula un bras autour de sa taille. Des éclairs d'appréhension la poignardèrent alors qu'elle mêlait ses doigts au tissu de ses robes, mais elle aimait trop ce contact. Il devrait le supporter durant quelques jours.
Les Atmoréens étaient vraiment grands, songea-t-elle en sombrant lentement dans le sommeil, le nez contre la base de sa nuque et ses genoux au niveau de ses fesses. Son âme l'accaparait de sa lumière et de ses bourdonnements, ne laissant place à aucun ricanement ou ombre démoniaque.
La nuit suivante, elle le convainquit à nouveau de lui tenir compagnie, celle d'après également. À la quatrième, il la rejoignit sans requête et l'enlaça de son propre chef. Le menton sur le haut de son crâne, ses genoux contre l'arrière de ses mollets, il la fit se répéter pour la trentième fois que les Atmoréens étaient vraiment, vraiment très grands.
- Est-ce que tu vas enfin me raconter ce que Vith a fait ?
Le cocon chaud de leur étreinte ne sut la protéger de ce souvenir trop récent. Elle dissimula son visage dans la manche de Miraak et ignora sa question. La douce insistance dont il fit preuve lui arracha tout de même une bribe de confession :
- En échange d'une âme de dragon, Molag Bal avait promis de la rendre humaine.
Les questions de Miraak se multiplièrent, mais il dut attendre le jour suivant pour en satisfaire une fraction. Au fil de la journée, elle lui révéla que Vith n'avait jamais eu l'intention de le laisser tranquille et s'était abstenue d'user d'un quelconque poison pour la transformer.
- Elle a employé une autre méthode pour accélérer le processus, lui avoua-t-elle le soir venu, la voix éteinte et la tête calée dans le creux de son cou.
- Un rituel alors, supposa-t-il en déposant de lentes caresses circulaires sur son dos, donc les sacrifices ont servi de source d'énergie.
- Quels sacrifices ?
- Ceux qui ont répandu du sang partout.
- Elle n'a sacrifié personne.
Les caresses s'interrompirent. Il s'écarta pour regarder son visage.
- Il y en a des dizaines de litres, remarqua-t-il calmement, de toute évidence persuadé qu'elle divaguait, elle a dû les tuer avant que tu arrives.
Elle regagna sa place contre son torse et se tut. S'il ne voulait pas la croire, elle ne parlerait pas. S'en rappeler demandait déjà trop d'efforts, elle préférait savourer son étreinte et oublier tout le reste. Il s'évertua pourtant à la questionner. Lui qui devait l'aider à trouver le repos la forçait à la place à revivre ce calvaire.
Pourquoi montrait-il une telle curiosité ? Cette manie de chercher à tout connaître et comprendre l'avait déjà condamné à quatre millénaires d'emprisonnement, une leçon qui aurait dû lui apprendre à se contrôler. Les nuits précédentes, il lui avait suffi de l'ignorer quelques minutes pour qu'il se lasse, mais ce soir-là les remous de son âme ne montraient aucun signe d'accalmie.
- Zu'u laagus, protesta-t-elle dans l'espoir qu'il abandonnerait.
- Hi golah, contra-t-il, le torse vibrant d'un grondement impatient, je sens que tu as envie d'en parler, alors-
- Vos zey laag.
Son murmure suffit à le faire taire. Elle accueillit l'inconscience à bras ouverts. Puis un rire cruel l'arracha à son coma protecteur. Assise sur le lit, couverte de sueurs froides, elle chercha Miraak à tâtons, ne trouva qu'un matelas froid, et paniqua. Chaque matin depuis qu'il l'avait sauvée, il attendait qu'elle se réveille avant de la lâcher, mais pas ce jour-là. Elle localisa finalement son âme qui semblait se diriger vers l'autel.
Un frisson grimpa jusqu'à ses cheveux lorsque la plante de ses pieds toucha le sol. Elle n'ôta pas la tunique beige qu'on lui avait enfilée durant sa première nuit au Château et attrapa des bottes et des pantalons disposés à côté du lit. Depuis la veille, elle se déplaçait elle-même pour quérir ses repas, signe d'un départ proche. Signe que Miraak la délaisserait bientôt.
Confirmant sa crainte, les domestiques l'informèrent que des mages de l'Académie étaient arrivés le matin même pour démanteler l'autel. Le soleil commençait tout juste à se coucher quand ils mirent un point final à leur besogne et que Miraak la rejoignit. Elle s'étonna de le sentir aussi nerveux que durant leur première nuit dans ce lit.
- Je partirai demain pour m'assurer que les pièces de l'autel arrivent bien à Fortdhiver. L'énergie résiduelle qu'elles contiennent pourrait s'avérer dangereuse, nous devons les détruire dans un environnement sécurisé. Je resterai là-bas jusqu'à ce que ce soit terminé
Siltafiir attendait cette annonce depuis le matin, aussi se contenta-t-elle d'acquiescer contre ses omoplates. Le lendemain, alors qu'elle attendait Odahviing devant les écuries et que le convoi des mages se mettait en marche, il lui répéta ses intentions, auxquelles elle répondit encore d'un simple hochement de tête.
Les six mois touchaient à leur fin, autant retourner à Faillaise.
À suivre…
Termes draconiques
Lig Miraak. Zu'u faas. – S'il te plaît Miraak. J'(ai) peur.
Zu'u laagus – Je (suis) fatiguée
Hi golah – Tu (es) têtue
Vos zey laag – Laisse-moi dormir
Après juste assez de réconfort pour pouvoir tenir debout, les problèmes recommencent. Espérons que Siltafiir saura y faire face de manière adéquate. Ou non, ça fera un meilleur récit.
Ce que j'espère c'est que vous me laisserez savoir ce que vous pensez de l'histoire jusqu'ici, ce que vous vous attendez à trouver en cliquant sur le chapitre suivant et ce qui vous a marqué de ce drame psychologique.
