Les erreurs de Dumbledore

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La fiole vide tomba au sol dans un tintement cristallin, accrochant au passage un rayon de lune, tandis qu'Harry se plia de douleur sous le regard horrifié d'Hermione. Il sentait la potion, comme du feu liquide, couler dans sa gorge, dans son estomac, puis se répandre dans tout son corps à travers tout un entrelacs de veinules dont il n'avait jamais eu conscience jusqu'à présent. Son ventre se révoltait, tous ses membres hurlaient, et il s'effondra sur des jambes qui ne le portaient plus, tentant de se retenir maladroitement à la rambarde, sans parvenir à garder son équilibre.

— Harry, qu'est-ce qui se passe ? glapit Hermione.

Peu à peu, la sensation de nausée s'estompait, son mal de crâne disparaissait, et la nausée repartait comme elle était venue.

— Ça va... parvint-il à articuler.

— Il faut appeler Madame Pomfresh !

— Non, non...

Sa respiration lui redevenait plus facile, alors qu'il assimilait la potion et que sa magie s'accommodait progressivement de cette présence étrangère et intrusive. Il avait retrouvé assez d'énergie pour se remettre debout et faire face à Hermione, le visage décomposé. Aussi, son esprit était désormais assez lucide pour constater que les sensations néfastes avaient disparu et avec elles... tout le reste. Il n'y avait plus rien, le vide, le néant. Ron ? appela-t-il en pensée. Aucune réponse. Draco ? Rien du tout. C'était ce qu'il avait voulu, et il aurait dû s'en réjouir ou se sentir soulagé, mais ça aussi il en était incapable. Non, il... s'en moquait. Harry se retourna vers Hermione et lui adressa un sourire mécanique.

— Ne t'inquiète pas. C'était la potion de Dumbledore.

Hermione fondit dans un soupir de soulagement à fendre l'âme, puis elle se redressa, rayonnante.

— Oh, Harry, j'ai cru que... c'était du poison ! Ça ressemblait à une décoction d'Aconit.

— Hein ? Non, non.

Ils restèrent silencieux un moment. Hermione semblait attendre quelque chose, mais Harry n'arrivait pas à deviner quoi. Ce n'était pas une décoction d'Aconit, y avait-il quelque chose d'autre à ajouter ? Le jeune fille le regardait comme s'il était devenu fou.

— Et c'est tout ? demanda-t-elle.

— Le professeur Dumbledore m'avait expliqué que cette potion, en plus de me protéger de Voldemort, risquait de me couper de toute émotion. Je crois que c'est pour ça que je l'ai prise...

— Quoi !? Et là, tu... tu veux dire que tu ne ressens plus rien ?

Harry leva les yeux aux ciel et se concentra un moment. Ressentait-il quelque chose ? Il y avait le souffle froid du vent sur son visage, le frottement du tissu de ses vêtements contre sa peau, le poids de ses lunettes sur son nez, et une mèche rebelle qui lui chatouillait le front. En dehors de ça, il avait les pieds un peu serrés dans ses chaussures, mais quelque chose lui disait que ce n'était pas de ses pieds dont Hermione voulait entendre parler.

— Non. Rien, affirma-t-il.

La jeune fille recula de quelques pas, comme si elle avait peur de lui. Il était vrai que le changement si radical avait quelque chose d'effrayant, entre un Harry désespéré, au bords des larmes, les joues rouges, les yeux humides et la bouche tordue en une grimace de tristesse, et cet Harry qui se tenait maintenant debout face à elle, le regard absent, comme s'il était arrivé là par accident et qu'il se fichait de tout ce qui l'entourait. Pourtant, il ne s'était pas oublié. Il savait qu'Hermione était son amie, qu'elle s'inquiétait pour lui, et qu'il faudrait qu'il se montre gentil avec elle. Il lui fit un sourire digne d'un automate, un peu plus, et on aurait pu entendre le "ding !" d'une clochette pour aller avec.

— Harry, par pitié, dis-moi que c'est temporaire.

— Je ne sais pas, répondit-il tout à fait honnêtement. Dumbledore ne m'a rien dit à ce sujet, mais je pense que oui. Je sais pourquoi j'ai pris cette potion.

— Quoi ?

— Parce que je suis amoureux de Draco Malfoy. C'est bizarre, non ? Et je ne voulais plus. Je crois que ça a marché.

Son sourire mécanique n'avait pas quitté son visage, comme s'il avait tout simplement oublié de le décrocher. Oui, ça avait marché, il n'était plus amoureux de personne. S'il ne ressentait plus rien maintenant, il pouvait au moins se souvenir de l'état désastreux dans lequel il s'était trouvé à peine quelques minutes auparavant. Il n'avait alors qu'une idée en tête : faire cesser la douleur, mettre un terme à sa détresse. Finalement, il préférait la paix de ce vide émotionnel. C'était plus confortable. Mais Hermione ne semblait pas l'entendre de cette oreille.

— Il faut aller voir Dumbledore ! dit-elle, paniquée.

— Non. Rogue.

— Quoi !?

— C'est Rogue qui a préparé la potion. Il en sait sûrement plus que Dumbledore.

— Harry, tu n'es pas sérieusement en train de me proposer d'aller voir Rogue ?

— Je ne propose rien, c'est toi qui a l'air de vouloir voir quelqu'un à propos de la potion. Dans ce cas, je te suggère Rogue. Il en sait sûrement plus que Dumbledore.

— Tu l'as déjà dit... et cesse de sourire comme ça ! Tu me fais froid dans le dos.

Le sourire d'Harry retomba comme il était venu. Hermione soupira.

— Je crois que cette potion te fait un peu trop d'effet... Pourquoi tu ne m'en as pas parlé avant ? Pourquoi tu ne m'as pas dit ce que ça risquait de te faire ? On dirait que tu n'es plus toi-même !

— Je m'appelle Harry Potter, résidant au 4, Privet Drive, Little Whinging, Surrey, élève de cinquième année à Poudlard, maison Gryffondor, directeur Albus...

— Harry, c'est bon, j'ai compris, l'interrompit Hermione d'une voix stridente.

Harry cessa de débiter son flot de paroles. Il avait voulu tout simplement corriger Hermione et prouver qu'il était bien le même Harry Potter que d'habitude, en citant quelques faits établis et vérifiables qui attestaient de son identité, mais si la jeune fille l'avait appelé par son prénom, elle ne doutait plus à présent qu'il était resté tel qu'il était auparavant.

— Il faut aller voir Dumbledore, ce n'est pas possible ! Je ne peux pas te laisser comme ça.

— Vers Gigoteurs.

Elle resta muette une seconde.

— Pardon ?

— Vers Gigoteurs. Le mot de passe de son bureau.

Elle secoua la tête et soupira d'exaspération avant de se diriger vers la lourde porte de chêne qui donnait sur les escaliers en colimaçon descendant vers le château. Sur le seuil, elle se retourna et précisa :

— Je vais avoir besoin que tu m'accompagnes...

— Ah ? Bon, allons-y, alors. Mais je pense que Rogue...

— Dumbledore !

Quelques minutes plus tard, après avoir bataillé pour se sortir des griffes de Rusard, ils se retrouvaient finalement tous deux dans le bureau du directeur qui regardait Harry d'un air soucieux, aux côtés d'une Hermione qui s'était visiblement lancée dans l'entreprise ambitieuse de manger ses cheveux, après avoir fini ses ongles dont certains saignaient encore. Finalement, d'une voix grave et posée, Dumbledore s'exprima enfin, pour demander :

— Il vient de prendre la potion, n'est-ce pas ? Je dois avouer n'avoir pas pensé que ses effets secondaires se manifesteraient de cette manière là, mais ça devrait s'améliorer. Vous avez bien fait de venir me voir, miss Granger, même s'il n'y a pas lieu de s'inquiéter.

— Ne pas s'inquiéter ? s'indigna Hermione.

— Les symptômes d'Harry ressemblent fort à ceux qui suivent un puissant sortilège d'Oubliettes. D'ici quelques heures, il devrait être rétabli. Une bonne nuit de sommeil, et demain il aura retrouvé un comportement normal même s'il continuera de ne rien ressentir. Il faut lui laisser le temps de s'adapter.

— Je suis dans la même pièce que vous, vous savez, tint à préciser le jeune homme.

Dumbledore se tourna vers lui avec un sourire bienveillant, bien que ses yeux demeurassent ternes et fatigués.

— Harry, peut-on te demander pourquoi tu as choisi de prendre cette potion maintenant ?

— Eh bien, c'est très simple... commença celui-ci sans ciller, mais il fut interrompu par un cri de protestation d'Hermione.

Il se retourna vers elle en lui lançant un regard interrogateur. Soudain, il compris pourquoi ce n'était peut-être pas une bonne idée d'expliquer à son directeur les diverses raisons qui l'avaient poussé à absorber la potion. Les yeux du vieil homme passaient alternativement de l'un à l'autre de ses élèves, les sourcils froncés, visiblement sans comprendre. Harry se demanda s'il avait jamais vu auparavant cette expression sur les traits de son Directeur. Ce fut Hermione qui prit l'initiative de répondre :

— Professeur, Harry a eu quelques... problèmes dernièrement. Et je crois qu'il a prit cette potion justement à cause de ses effets secondaires.

— Oh.

Le vieil homme soupira et se leva de son bureau avant de commencer à faire les cent pas dans la pièce, en proie à une intense réflexion, tout en murmurant une litanie incompréhensible de laquelle émergeaient de temps en temps des « et si... », ou des « non, c'est absurde ».

— Professeur ? se signala Hermione timidement.

— Miss Granger, croyez bien que je n'ai aucune l'intention d'insulter votre intelligence, mais ne crois pas qu'il soit judicieux de vous faire part de mes déductions, pour le moment. J'ai bien une idée, mais... Quoiqu'il en soit, Harry...

Le jeune homme qui avait un peu l'impression d'être mis à l'écart depuis le début de la discussion releva vers son Directeur au regard sévère un visage indifférent. Quand ce dernier parla, ce fut d'une voix inhabituellement dure :

— J'ai voulu te faire confiance, et je m'aperçois que j'ai eu tort. Je te croyais assez adulte pour te laisser décider par toi-même, sachant parfaitement les risques que tu encourrais, et jamais je ne t'aurais cru capable de prendre une telle potion à la légère. Harry, nous nous sommes mobilisés pour tenter de préserver ta vie, ta santé et ton bien-être et tu n'as agi que par égoïsme. Je comprends à présent pourquoi le remède agit de cette manière là, si tu ne cherchais qu'à te protéger de tes propres émotions, le choc magique a dû être amplifié, proportionnellement à l'intensité de celles-ci. Dans ce cas, je te demanderai de passer la nuit à l'Infirmerie, peut-être plus longtemps. Maintenant...

Il se rassit. Hermione était catastrophée, elle-même n'aurait jamais pensé que Dumbledore puisse réprimander Harry et se demandait à présent si ça avait finalement une bonne idée d'aller voir leur Directeur. Quant au garçon, il était toujours parfaitement indifférent, incapable de ressentir ni honte, ni culpabilité. En fait, au fond de lui, il était d'accord avec le vieil homme. Rétrospectivement, il semblait en effet illogique qu'un adolescent de quinze ans absorbât une potion expérimentale aux effets inconnus, censée le protéger de la Magie Noire, sans la moindre surveillance médicale.

— Maintenant, reprit Dumbledore, je veux savoir exactement pourquoi tu as pris cette potion. Non, miss Granger, ce n'est pas la peine de protester. La réponse d'Harry sera plus importante que vous ne le croyez, et je ne pense pas qu'il me dise quoi que ce soit que je ne puisse entendre. Harry ?

— Professeur... commença celui-ci.

— Professeur, le coupa Hermione rapidement, il s'est disputé avec son meilleur ami.

— Vous voulez parler de Ronald Weasley ?

Dumbledore avait reporté son attention sur elle, un air d'intérêt poli sur le visage. Devant cette apparente invitation à poursuivre, elle se rasséréna, acquiesça, et se mit à expliquer d'une voix un peu plus assurée :

— Ron et lui se sont... Il y a eu un malentendu entre eux, oh, quelque chose de très bête, précisa-t-elle en rougissant un peu, mais ils ne se sont pas parlé pendant plusieurs jours, et après, ils se sont... presque battus et...

Elle se tut. Raconter ce qui s'était déroulé en omettant de si larges pans de la vérité faisait passer la difficile réalité pour une simple querelle de gosses. Mais apparemment, Dumbledore n'était pas dupe. Il hocha la tête, l'air d'avoir compris bien plus que ce qu'Hermione avait bien voulu lui dire, puis précisa :

— Je vous remercie, miss Granger, mais c'est à Harry que j'avais posé la question.

— Et bien, Dr...

— Non ! glapit Hermione à nouveau.

— Miss Granger, y a-t-il quelque chose que je ne doive à ce point pas savoir pour que vous preniez sur vous de parler au nom d'Harry en l'empêchant continuellement de le laisser s'exprimer ?

Elle baissa la tête, honteuse de se faire réprimander par son Directeur, même si c'était sur un ton pour le moins bonhomme. Oui, finalement, ça avait été une très mauvaise idée d'aller voir Dumbledore. Elle se demandait sincèrement ce qui était le plus grave : qu'Harry divulgue son secret à une personne de plus, et pas des moindres, ou bien qu'il reste dans cet état où, privé de toute émotion il ne pouvait plus faire la différence entre ce qu'il pouvait dire et ce qu'il valait mieux taire.

— Oui, professeur, il y a quelque chose, articula-t-elle lentement.

— Cela concernerait-il, par le plus grand des hasards, un certain Monsieur Malfoy ?

Elle releva la tête si brusquement qu'Harry se dit que ça avait sans doute dû être très douloureux. Dumbledore arborait un sourire désabusé et considéra la réaction de la jeune fille comme un assentiment.

— Je vois, dit-il. Sachez pour votre gouverne que j'en ai été informé. Depuis quelques temps en effet, Harry et Draco semblent avoir laissé de côté leur inimité réciproque, et je ne peux que saluer une telle initiative. En ces temps troublés, une amitié aussi symbolique entre deux élèves de maisons traditionnellement rivales est plus que bienvenue. Dois-je comprendre qu'elle a pris fin ?

La jeune fille acquiesça vivement, trop heureuse d'apprendre que Dumbledore croyait à une simple "amitié", et peu désireuse de soulever d'autres questions. Le vieux directeur soupira et hocha la tête, les sourcils froncés.

— Professeur, corrigea Harry. Draco et moi n'étions pas vraiment amis, nous étions amoureux.

Hermione manqua de faire une syncope. Alors qu'elle venait de se convaincre que le sujet s'était clos à l'extrême limite de ce qu'elle aurait souhaité voir rester secret, Harry lâchait la bombe, l'air de rien, comme s'il parlait de la pluie et du beau temps. Le silence entre eux se fit insupportable. Dumbledore s'était figé, interdit, dans une expression de surprise choquée qui lui était fort peu familière. Après quelques minutes pendant lesquelles la jeune fille tenta de se faire la plus petite possible, Dumbledore ne se départant pas de son attitude pincée, une voix étranglée s'éleva soudain derrière le bureau directorial :

— C'est absolument scandaleux ! Une telle... une telle... horreur, à Poudlard ! Albus, j'ose croire que vous prendrez toutes les mesures nécessaires pour renvoyer ce... ce monstre abject et en informer les autorités compétentes !

Un murmure d'assentiment parcourut la pièce. Les tableaux des anciens directeurs et directrices avaient cessé de feindre comme d'ordinaire leur profond sommeil et fixaient Harry, certains choqués, d'autres franchement révoltés. Une vieille sorcière replète et édentée s'évanouit même. Dumbledore leva la main rapidement pour les faire taire.

— Merci, Phinéas, dit-il sèchement.

Hermione avait l'impression que, puisque Harry n'avait plus aucune mesure de la conséquence de ses paroles, qu'elle devait elle seule pour eux deux en accuser le contrecoup. Le jeune homme ne s'était pas du tout formalisé de se voir soudain traité comme pire qu'une déjection de véracrasse par quelques-uns des plus éminents sorciers de leurs siècles, tout juste avait-il levé un sourcil lorsqu'on s'était disputé au sujet du bien-fondé de la peine de mort, dans certains cas extrêmes, comme le sien par exemple. Dumbledore sortit sa baguette et dessina quelques figures au-dessus de sa tête, en murmurant des incantations incompréhensibles. Cependant, les portraits prirent tous rapidement une expression un peu vague et absente avant de se rendormir, ce que la jeune fille interpréta avec justesse comme un sort d'Oubliettes de groupe, doublé d'un charme de Silence puisque les ronflements qui suivirent peu après se firent bientôt muets.

— Je vois, articula Dumbledore avec stoïcisme. Je constate maintenant qu'il y a, en effet, des choses que j'aurais préféré ne pas savoir. Cependant...

À nouveau, il se leva de son bureau, avec les mouvements fatigués d'un vieil homme malade, pour recommencer à faire les cent pas, suivi des yeux par ses deux élèves. Il se chuchotait à lui-même, toutefois suffisamment fort pour se faire entendre :

— Je comprends mieux à présent pourquoi Draco voulait que je lui accorde protection, sitôt la guerre contre Voldemort à nouveau déclarée, il n'avait pas voulu m'expliquer... Une honte pour la famille Malfoy... Mais alors, cela voudrait dire... Non, c'est absurde. Harry, quand as-tu cessé de faire ton cauchemar récurrent ?

— Depuis à peu près trois semaines, Professeur.

— Et quand as-tu pris conscience de ce que tu... hem, ressentais pour Monsieur Malfoy ?

— Depuis à peu près trois semaines, Professeur.

Dumbledore ne répondit pas. Il resta interdit quelques secondes avant de se remettre à marmonner :

— Ce serait une coïncidence ? Pourtant cela confirme mes hypothèses... Ce serait la pièce manquante du puzzle cependant elle semble s'ajuster un peu trop parfaitement... Non, je ne peux pas croire qu'Harry... par la barbe de Merlin !

Il soupira une nouvelle fois et se rassit, les sourcils toujours froncés. De mémoire d'élève, on n'avait jamais vu Albus Dumbledore se comporter de cette manière, à réfléchir à haute voix, comme si son habituelle omniscience lui avait fait défaut et que, pour la première fois, il y avait une situation sur laquelle il n'exerçait aucun contrôle. Il se releva une nouvelle fois, s'approcha d'un cabinet et en retira une large vasque de pierre qu'Harry reconnut immédiatement. Du bout de sa baguette, le Directeur ôta de son esprit un long et épais filament argenté qu'il déposa parmi les volutes tourbillonnantes du liquide miroitant de la Pensine. Changeant d'avis, il métamorphosa une plume en fiole qu'il préféra finalement comme lieu de résidence pour la pensée rejetée, et s'occupa de la transférer. Une fois l'opération terminée, il se rasséréna immédiatement.

— Quoique ce fut, dit-il d'une voix douce, je crains ne plus pouvoir en entendre parler. Miss Granger, je vous prie, accompagnez Harry à l'Infirmerie, donnez – il griffonna une note rapide sur un bout de parchemin – ce billet à Madame Pomfresh. Je préviendrai le professeur Rogue demain, il se fait tard. D'ici à ce qu'Harry ait... retrouvé le sens des réalités, si ce n'est celui de ses émotions, je veux qu'il ne parle à personne.

Retrouvant un peu de sa coutumière bienveillance, il congédia ses deux élèves, une Hermione chez qui la perplexité le disputait à présent à la culpabilité et un Harry toujours aussi absent et indifférent. Sur le chemin, ce dernier, pour une fois mieux informé, se fit un plaisir... non, plutôt un devoir d'expliquer à la jeune fille ce dont ils venaient d'être témoins.

— Donc, cette... Pensine sert à se libérer l'esprit de certaines pensées... mais ensuite, il l'a placée dans une fiole, ça veut dire... qu'il a choisi délibérément d'oublier quelque chose ? Et d'en mettre le souvenir à l'écart ? C'est possible, ça ?

— Je crois, bâilla Harry qui commençait à se sentir fatigué.

— Je crois savoir ce que c'est... Après tout, Dumbledore est un sorcier, mais de savoir que lui aussi nourrit les mêmes préjugés... C'est effrayant ! Tu sais ce que ça veut dire ? Il préfère te voir comme il le veut plutôt que comme tu es... C'est pour ça qu'il nous a dit "craindre ne plus pouvoir en entendre parler"... Harry, il a choisi d'oublier le fait que...

— Que je suis amoureux de Draco, acheva Harry.

Hermione sursauta et regarda tout autour d'eux, comme une proie terrifié par d'éventuels prédateurs. Heureusement, les couloirs étaient parfaitement déserts.

— En un sens, ça me soulage, soupira-t-elle. Je trouve... malsain qu'un Directeur d'école se retrouve confronté à la vie amoureuse de ses élèves. Mais si même Dumbledore ne peut pas accepter que... Harry, promet-moi une chose...

— Oui ?

— Ne parle plus jamais de Malfoy à personne, sauf à moi, c'est compris ?

— Pourquoi ?

— Tu n'as toujours pas compris ? Tu n'es en ce moment pas en mesure de déterminer les conséquences de ce que tu peux dire ou faire, alors... fais-moi confiance, d'accord ?

Harry réfléchit quelques minutes. Il savait qu'il était coupé de toute la partie "émotionnelle" de sa personnalité, et que, conséquemment, prendre une décision lui était difficile s'il ne pouvait plus éprouver ni peur, ni honte, ni colère, ni rien du tout, ni même projeter ses sentiments dans l'avenir ou dans des scénarios hypothétiques. C'était comme s'il se retrouvait plongé dans un univers où, brusquement, il avait perdu toute échelle de valeur qui lui permît d'en comprendre les rouages. Il ne lui restait plus que la partie "rationnelle" et cette partie-là lui disait qu'il était plus logique de s'en remettre à quelqu'un d'autre.

— D'accord, fit-il au bout d'une minute ou deux.

Il n'avait jamais été très doué pour écouter sa partie rationnelle.

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Comme l'avait prévu Dumbledore, le lendemain Harry allait mieux. S'il ne pouvait toujours rien éprouver qui ressemblât de près ou de loin à une émotion, il avait tout de même retrouvé un semblant de raison. Hermione l'avait laissé la veille à l'Infirmerie, expliquant du mieux qu'elle le pouvait la situation à Pomfresh avant de laisser le jeune homme aux mains de la Guérisseuse qui, sans attendre, l'avait mis au lit avec une légère potion de Somnolence, rien de plus fort car elle ne voulait pas risquer de réitérer le fiasco qui s'était produit encore trop tôt auparavant avec la potion de Sommeil augmentée de griffe de coq et les conséquences désastreuses qui s'en étaient suivies.

Dumbledore était ensuite passé, accompagné de Rogue et ceux-ci constatèrent tous deux, bien qu'avec un peu plus de réticence chez ce dernier, qu'Harry était redevenu lui-même et n'agissait plus comme une espèce d'automate gavé au véritasérum dont le Directeur avait été gratifié la veille. Le jeune homme put ensuite constater l'efficacité redoutable de la potion, au moins pour le côté "suppression des sentiments".

Il avait croisé Ron dans la salle commune alors qu'il y passait en chemin vers son dortoir afin de prendre une douche et de se débarrasser de ses vêtements de la veille. Le roux lui avait alors accordé un regard d'horreur et de mépris mêlés qui ne lui avait fait ni chaud ni froid. Les jumeaux Weasley, également, l'avaient arrêté pour le questionner, mais il ne lâcha rien. Un peu plus tard, alors qu'il se rendait à midi dans la Grande Salle, seul, Hermione voulant aussi passer du temps avec Ron, ce fut le regard de Draco qu'il attrapa. Le blond lui avait offert une grimace de mépris et une insulte bien sentie à travers un rictus mauvais, mais Harry avait décelé dans les yeux gris la lueur pâle d'une tristesse secrète. Même privé d'émotions, il s'était tellement habitué à déchiffrer celles souvent fugaces et discrètes du Serpentard qu'il fut immédiatement convaincu qu'il ne s'était pas agi là d'un effet pervers de son imagination. Au contraire de Ron, il tint à démontrer à Malfoy qu'il ne ressentait plus rien pour lui (sans qu'il fût nécessaire de lui faire comprendre que c'était uniquement par l'effet secondaire d'une potion spécialement conçue), en levant un sourcil indifférent et produisant un reniflement dédaigneux, avant de passer son chemin sans s'offusquer le moins du monde des quolibets qui l'accompagnèrent.

Et pendant les quelques semaines qui suivirent, alors que l'automne s'éteignait peu à peu dans un début d'hiver vigoureux et particulièrement froid, il ne fit pas la moindre rechute. À aucun moment, il ne ressentit quoique ce soit. Il discutait toujours avec Hermione qui se partageait son temps entre lui, Ron, et son travail, travail dans lequel Harry avait prit une étonnante avance malgré un recul, sensible mais négligeable, de ses capacités magiques, comme prévu par Dumbledore comme étant l'autre effet secondaire de la fameuse potion. Il se montrait courtois avec tout le monde, tout juste un peu bizarre quand il devait circonvenir par la logique et la réflexion des chemins plus directs qu'empruntaient d'ordinaire les émotions ; mais la plupart des Gryffondors pensait qu'Harry se comportait ainsi uniquement à cause de sa dispute avec Ron, et la réalité de son état resta entre lui, Hermione, et quelques membres du personnel directement ou indirectement impliqués.

Mais ça, c'était pour les moments où il était éveillé. Car il s'était remis, dès la nuit suivant son admission à l'Infirmerie, à refaire son vieux cauchemar qui l'avait hanté tout l'été et les deux premiers mois de la rentrée, la version sans Draco. Et pendant ses nuits, les émotions lui revenaient, intactes et plus cruelles, encore intensifiées par contraste avec ses journées où il ne ressentait rien. Au début, Harry ne s'en était pas tellement inquiété (ou du moins, déduit avec une froide logique que c'était là une situation propre à susciter l'inquiétude), pensant que c'était à cause de la nouveauté, de tous les changements récents et plutôt brutaux qu'il avait subi, mais une semaine de ce régime lui fit reconsidérer ses premières conclusions.

Les insomnies étaient de retour, l'appétit, qui était revenu naturellement sans plus nécessiter de potion, avait disparu à nouveau. Sa santé se dégradait et de jour en jour, il se sentait plus fatigué, plus faible, plus malade. Peu à peu il regagnait cet aspect de "cadavre" dont s'était moqué Draco : la peau cireuse et tirant sur le gris, les cernes noires sous les yeux, le maintien plus abattu comme celui d'un vieil homme. Au bout d'une semaine encore, il se réveillait à présent toutes les nuits, et quittait son dortoir, pensait à Sirius duquel il n'avait toujours pas reçu de nouvelles depuis que celui-ci lui avait dit avoir pris la décision de se retourner en Angleterre.

Bien sûr, ce n'était pas passé inaperçu aux yeux d'Hermione et Harry avait décidé de ne pas faire la même erreur qu'auparavant et de s'en ouvrir à elle immédiatement, tout en lui enjoignant poliment, mais fermement, de ne pas prendre de décision hâtive. Elle même avait quelques réticences à aller voir Dumbledore sachant le désastre que leur dernière visite avait constitué. De son côté, le vieil homme semblait s'être considérablement désintéressé d'Harry.

Pendant les trois premières semaines de ce dernier mois d'automne, l'état du jeune homme n'avait fait que se dégrader. Il dormait de moins en moins, mangeait de moins en moins, s'était résigné à refaire le même cauchemar, encore et encore et encore, toutes les nuits. Toutes les nuits sauf une, et peu avant celle-la, il avait vu Draco Malfoy, certes, un très court instant, mais en privé.

On pouvait emprunter plusieurs chemins pour aller de la salle commune de la Tour Gryffondor à la Bibliothèque. La plupart des élèves ne connaissaient et ne se servaient que de deux ou trois d'entre eux, passant par des couloirs toujours pleins à craquer en journée et en dehors des heures de cours ; mais Harry, pour la double raison qu'il connaissait probablement mieux que quiconque, à l'exception des jumeaux Weasley et peut-être de Rusard, les passages secrets de Poudlard et qu'il souhaitait éviter autant que possible tout passage trop fréquenté ; empruntait un chemin différent qui n'appartenait qu'à lui. Chemin qui incidemment le faisait passer près d'un certain couloir sis au septième étage, où se trouvait la Salle sur Demande.

Et c'est alors qu'il s'y trouvait un jour, dans l'idée d'aller se renseigner sur quelques sortilèges avancés en Métamorphose, qu'il se sentit tiré violemment par le bras et, avant qu'il n'eut pu réagir, se retrouva dans un endroit qu'il avait déjà vu par deux fois auparavant : le petit salon du premier étage de l'aile Ouest du Manoir Malfoy.

— Potter, le salua ce dernier, d'une voix dure, la bouche frémissante d'une colère sous-jacente.

— Draco, répliqua Harry qui avait oublié de ne pas l'appeler par son prénom. Qu'est-ce qui te prend ?

Il ouvrit les yeux et la bouche en une mauvaise imitation de surprise, qu'il avait déduit être une émotion appropriée dans ce genre de situations où votre pire ennemi vous tire par le bras pour s'enfermer avec vous dans une pièce secrète.

— Il me prend que depuis deux semaines, Potter, tu m'ignores comme si je ne valais pas mieux qu'une vulgaire limace.

— C'est normal, on s'est séparés, non ? Enfin, on n'a jamais vraiment été ensemble... Mais tu as été plutôt clair sur le fait que tu ne voulais pas me revoir.

— Et c'est tout l'effet que ça te fait ? enragea Malfoy.

Harry réfléchit. Il se souvint avoir été très amoureux, et que son cœur avait été littéralement mis en pièces, il se souvint du fauteuil brisé, de litres de larmes, et de la blessure terrible dont il avait pensé à l'époque ne jamais pouvoir guérir. Combien de temps un chagrin d'amour comme celui-ci durait-il ? Quelques jours ? Quelques semaines, quelques mois ? La vérité, c'était qu'il n'en avait aucune idée.

— Euh... j'ai été un peu triste au début.

Un peu triste au début !? s'étrangla Malfoy.

Le Serpentard avait l'air absolument furieux. Il avait cet air de mépris qu'il arborait comme d'ordinaire en toutes circonstances et Harry ne reconnaissait pas trop le Draco qu'il avait appris à connaître et à aimer. Aussi, il se disait, logiquement, que le blond n'était pas exactement disposé à se livrer dans une discussion à cœur ouvert. En fait, il mettait Harry en retard sur le planning de travail que lui avait préparé Hermione et il n'avait pas tellement envie de le chambouler.

— Qu'est-ce que tu veux, Malfoy, précisément ? J'ai du travail qui m'attend, et...

Il fut coupé par Draco qui, en se jetant littéralement dans ses bras, lui avait compressé les poumons et bloqué le souffle dans sa gorge. Le Serpentard le serrait un peu trop fort, le sang commençait à lui monter au visage alors qu'il prenait une inspiration difficile.

— Espèce d'enfoiré, je te hais, lui souffla-t-il à l'oreille.

Harry repoussa doucement mais fermement Draco. Il ne s'était pas départi de son air indifférent, mais le blond s'était métamorphosé, il semblait à présent aux bords des larmes et presque suppliant. Le Gryffondor réfléchissait à toute allure, tentant de trouver une explication cohérente au comportement erratique de celui-là même qui, deux semaines auparavant, l'avait repoussé fort peu élégamment. Mais il ne parvint à aucune conclusion satisfaisante. Haussant un sourcil et demi, il dit :

— Bon, Malfoy, si tu as terminé, j'ai du travail qui m'attend.

Draco semblait ne pas vouloir bouger, une expression indéchiffrable sur le visage, pas plus qu'il ne manifestait une volonté quelconque de s'exprimer, et Harry considéra son silence comme un assentiment. Au bout de quelques secondes, il tourna les talons, mais la voix du Serpentard le héla une dernière fois alors qu'il s'engageait sur le seuil :

— Tu étais censé me courir après, Potter !

Il se retourna. Le blond avait repris son air furieux et méprisant.

— Il fallait être plus clair, dans ce cas. Salut Draco.

Il n'attendit pas de réponse. Au lieu de ça, il reprit rapidement le chemin de la Bibliothèque, méditant silencieusement sur le fait que les rôles avaient été comme inversés par rapport à la dernière fois. Et le reste de la journée ne fut pas différent des autres. Toujours est-il que, le soir même, en lieu et place de son cauchemar, il rêva se trouver au cœur d'un gigantesque mécanisme horloger dont il admirait les rouages et les dispositifs les plus fins et les plus ingénieux, en s'extasiant sur une telle perfection, même s'il n'en comprenait ni les tenants, ni les aboutissants.

Au réveil, il se douta bien que cela avait quelque chose à voir avec Malfoy. Après tout, il avait cessé de faire ses cauchemars quand il avait conscientisé et accepté son attirance pour le blond Serpentard, mais cela marchait même s'il était dépourvu d'émotion ? Il en parla à Hermione le lendemain, qui, comme de plus en plus souvent ces derniers temps, n'avait aucune explication. Mais le soir suivant, il revit Voldemort et, le surlendemain, avait oublié l'épisode "Malfoy".

C'est seulement à la mi-décembre qu'Hermione ne tint plus et demanda à ce qu'Harry voie quelqu'un, que ce fût Dumbledore, McGonagall, Madame Pomfresh ou même Rogue. Le jeune homme était dans un état lamentable. La privation de sommeil et de nourriture l'avait rendu encore plus maigre et encore plus faible, et lui-même reconnaissait que depuis peu, il avait mal en permanence, n'arrivait plus à se tenir debout très longtemps et encore moins sur un balai, ce qui avait entraîné, une fois encore, son exclusion de l'équipe de Gryffondor quelques jours auparavant. Pour résumer, il se retrouvait dans l'exact même état de santé que peu après la rentrée, la dépression en moins.

Pire encore, les effets la potion qu'il avait prise pour se débarrasser de l'influence de Voldemort, en plus de n'avoir pas l'air de très bien fonctionner, commençaient à s'estomper, et, régulièrement, Harry était victime de sortes de "flashs émotionnels" : alors que tout allait bien, il se retrouvait pendant quelques secondes à éprouver, en dehors de tout contexte, des pics d'intenses émotions, toujours négatives : de la colère, ou bien de la tristesse ou de la haine, toujours accompagnées de vives douleurs qui lui rappelaient de loin un Doloris. Émotions qui repartaient aussi vite et aussi brusquement qu'elles étaient venues, mais d'une telle incontrôlable puissance qu'Harry avait manqué plusieurs fois de s'évanouir.

Ce fut après l'un de ces épisodes particulièrement violent qu'il prit la décision une bonne fois pour toute d'alerter Dumbledore. Il avait toujours refusé quand Hermione le lui avait proposé, mais cette fois-ci, alors qu'il ouvrait les yeux pour ne voir que le plafond d'un blanc immaculé de l'Infirmerie, il décida que c'en était trop. La jeune fille, qui l'y avait amené, se trouvait à son chevet, et elle sembla heureuse et soulagée quand son ami la manda d'une voix de gorge rauque et fatiguée d'aller chercher le Directeur. Celui-ci arriva quelques minutes plus tard et après avoir échangé quelques mots avec Madame Pomfresh, il conjura une chaise et s'installa en croisant les jambes à côté du lit qu'occupait Harry.

— Comment te sens-tu, Harry ? demanda celui-ci, bien que la réponse parût évidente.

— Bien, je vous remercie, Professeur, et vous-même ?

— Harry, l'intima Hermione, peut-être serait-il judicieux de laisser les politesses de côté.

— Je vous remercie, miss Granger, approuva Dumbledore, c'est en effet préférable, même si je me demande s'il y a lieu de poser la question.

Harry, aussi pâle que les draps dans lesquels il gisait, acquiesça en silence. Il avait des poches monstrueuses sous des yeux injectés de sang, les traits affreusement tirés et seule la peau autour de sa cicatrice rougeoyait, luisait, presque. Le vieil homme plaça une main noueuse sur son front. Il était brûlant.

— Je m'en veux d'avoir laissé cette situation se prolonger, souffla-il gravement. Comment aurais-je pu savoir ? Oh, Harry, pardonne-moi. Pardonne les erreurs d'un vieil homme...

— Professeur ? intervint Hermione, stupéfaite.

Dumbledore poussa un long soupir et secoua la tête avant de se rengoncer sur sa chaise.

— Visiblement, je me suis trompé. Je me suis trompé sur toute la ligne... comment ai-je pu être aussi aveugle ? Cela faisait quelques temps déjà que j'observais, en silence, et même si tu n'avais pas pris l'initiative de venir m'alerter aujourd'hui, j'aurais une nouvelle fois fait intrusion. Comprend bien que c'est une situation délicate et sans précédent, et que j'avançais le plus souvent dans le brouillard. Mais maintenant, j'ai compris. Miss Granger, voudriez-vous bien nous laisser, je vous prie ?

Celle-ci hésita quelques secondes avant d'acquiescer, et de s'installer un peu plus loin, hors de portée d'oreille, où elle sortit un livre qu'elle se mit à parcourir nerveusement, jetant de fréquents regards à son ami et à son Directeur, qui s'était rapproché du lit pour pouvoir parler au garçon sans trop élever la voix.

— Te sens-tu assez d'énergie pour discuter ? demanda-t-il d'un ton chaleureux.

— Professeur, répondit Harry, je ne suis pas encore mort.

Une ombre passa sur le visage du vieil homme. Celui-ci hésita quelques secondes avant de sortir de son chapeau une fiole d'une potion très similaire à celle qui avait conduit Harry, de fil en aiguille, en ces lieux. Il la posa avec un bruit mat sur la table de chevet.

— L'antidote. Le Professeur Rogue, en bon Maître de Potions, ne prépare jamais une décoction sans une autre qui en contrebalance les effets. Je ne pensais pas que celle-ci servirait, mais comme je te l'ai dit, je me suis trompé. Un grave erreur, impardonnable, dont malheureusement tu as été la victime, Harry, et crois bien que je n'en avais aucune intention. Maintenant, écoute-moi attentivement, je vais t'expliquer.

Dumbledore se redressa et son regard se perdit dans le vague.

— Tout commence cette nuit où tes parents ont été tués. Comme tu le sais, à ce moment-là, Lord Voldemort t'a jeté le Sortilège de Mort, qui a alors rebondi sur toi pour le toucher lui, te laissant cette cicatrice en souvenir.

Harry porta machinalement la main à son front, geste qui passa inaperçu. Il avait déjà entendu cette histoire, mais n'osait pas interrompre son Directeur en lui demandant d'aller directement au cœur du sujet pour gagner du temps.

— Depuis, certains de ses pouvoirs sont restés en toi. Ta capacité à parler le Fourchelangue, pour ne citer que celui-ci. Mais, ce faisant, il a établi une connexion, un lien magique, entre toi et lui, un lien dont nous ignorons tout de la nature et dont nous ignorions jusqu'à l'existence, jusqu'à ce moment, à la fin de l'année dernière ou, littéralement, il est revenu d'entre les morts.

« Comme nous l'avons déjà déterminé, cette connexion t'est extrêmement néfaste. En fait, c'est exactement comme si le Sortilège de Voldemort a bel et bien fonctionné, mais qu'il agit avec quatorze ans de retard, et qu'il n'est pas instantané. Je suis désolé de te dire ça dans un moment pareil Harry, mais le lien que tu partages avec Voldemort est effectivement en train de te tuer. Et c'est là qu'a été mon erreur. Non content de ne pas t'en protéger du tout, j'ai accéléré le processus.

« Mais je dois revenir un peu en arrière. Tu as survécu, Harry, cette nuit-là, parce que ta mère s'est sacrifiée pour toi. Un geste d'amour absolu qui t'a offert une protection que je n'aurais jamais rêvé pouvoir égaler, malgré l'étendue de mon savoir. Une magie très ancienne, très puissante que Voldemort a fait l'erreur d'ignorer une fois. Aussi étrange que cal puisse te paraître, je le comprends à présent, car moi-même, je me suis rendu coupable de la même faiblesse. Je l'ai ignoré alors que c'était là la chose qui aurait dû apparaître comme la plus évidente à mes yeux. Mais je suis passé outre. J'ai cherché à ce problème des solutions magiques inutilement complexes, alors que la réponse était juste devant mon nez, et que je ne l'ai pas vue, aveuglé par mon orgueil.

« Sais-tu comment fonctionne un Patronus ? J'imagine que tu le sais, mais accorde-moi la faiblesse de te le rappeler. Un Patronus protège des Détraqueurs, de viles et méprisables créatures qui se nourrissent de tout ce qui est beau, noble, de tout sentiment de joie, de bonheur, d'amour, d'espoir,... ne laissant derrière eux que des émotions négatives. Or, un Patronus est fait de ce qu'ils consomment, mais pourquoi fuient-ils devant lui ? Justement parce qu'un Patronus est si pur, si parfait, qu'il entre violemment en contradiction avec la nature intrinsèquement maléfique des Détraqueurs. Tu te défends contre ces créatures en leur offrant précisément ce de quoi elles se nourrissent. Et ce n'est pas juste un amusant paradoxe. C'est une précieuse leçon, que, par arrogance, je n'ai pas daigné apprendre.

« Pourquoi je te raconte tout ça, pourrais-tu me demander ? La protection qui t'a été offerte fonctionne de la même manière et je ne l'ai compris que très récemment. Avant-hier, pour être précis, aux alentours de minuit, la réponse m'est venue comme un éclair, bien que j'y avais réfléchi auparavant, en vain, de très nombreuses heures. Je pense que ce qui m'a permis de comprendre est cette pensée que j'avais préférée mettre à l'écart. Cette pensée à laquelle j'ai finalement décidé de faire face. Ce que Voldemort dérobe chez toi, à travers cette connexion, sont tes forces vitales, ton énergie, tes émotions, tout ce qui fait que tu es un être vivant, et pensant, Harry. Et que, pour t'en protéger, il ne faut absolument pas enfermer tout ça derrière un bouclier magique, aussi puissant soit-il. Non. Il lui faut un Patronus à sa mesure, il faut lui offrir ce qu'il recherche, mais de telle manière à ce que ce soit pour lui insupportable. Et il y a bien une chose qu'il ne supporte pas. Une émotion... une émotion forte, belle, puissante, une émotion créatrice de vie. Tu sais de quoi je parle.

« J'ai laissé mes préjugés obscurcir ma raison. Harry, tu as le droit d'aimer qui tu veux et il ne faut laisser personne te faire croire le contraire. Je suis un vieux sorcier, et je pensais être suffisamment sage, mais là encore je me trompais. Nous vivons dans un monde où les choses ne sont pas aussi faciles pour tout le monde et, je te prie de me croire, j'ai moi-même été victime de tels préjugés. Oh, pas les mêmes, mais assez pour supposer en avoir été débarrassé. Or, je suis aussi faible que n'importe quel être humain, et j'ai refusé de voir ce simple fait : l'Amour, Harry, est la chose la plus importante qui te différencie d'un Voldemort. Tes sentiments font de toi quelqu'un de différents et tes sentiments te donnent les armes qui te permettent de le combattre. Quelle folie m'a pris de penser le contraire ? Car c'est justement en te privant de tes émotions, que tu t'affaiblis.

« Il te faut vivre, Harry, il ne faut pas t'empêcher de ressentir ou d'éprouver, quoique tu fasses et quelque soient les gens que tu fréquentes, pour quelque raison que ce soit. Car c'est là où se trouve ta plus efficace protection et ton meilleur bouclier. Dans la vie, car c'est la vie qui s'oppose à la mort.

« Oui... Une leçon qui paraît si évidente, si simple, et pourtant, que nous persistons à ne pas voir, en nous croyant si évolués et si intelligents. Il n'est pas trop tard. Prend cet antidote et retourne-nous le Harry que nous connaissons, vivant, énergique, dynamique, colérique, impulsif, et, si vraiment je dois l'ajouter à la liste : amoureux.

Dumbledore arborait un demi-sourire mélancolique et fatigué. Harry l'avait écouté sans l'interrompre, et, même sans rien ressentir, il avait compris le message que son Directeur essayait de lui transmettre. Celui-ci lui pointa du doigt la potion sur sa table de chevet, il acquiesça doucement, et le vieil homme l'aida à boire en lui soulevant la tête, ce dont il n'avait même plus la force. Le liquide pourpre avait un goût amer, mais ne provoqua pas de réaction aussi violente que la dernière fois. En fait, elle ne provoqua aucune réaction.

— Il va falloir un peu de temps, peut-être quelques jours. D'ici là, je veux que tu restes à l'Infirmerie, Pompom te prodiguera tous les soins nécessaires et miss Granger se fera certainement un plaisir de t'apporter cours et devoirs. Et je me rendrai coupable d'intrusion dans ta vie privée une toute dernière fois en te disant ceci : il faudra aussi que tu aies une longue discussion avec un certain élève de la Maison Serpentard. À présent, si tu veux bien m'excuser...

Avec un dernier sourire, il se leva, puis sortit de l'Infirmerie après une courte révérence à Madame Pomfresh. À Hermione qui était retournée près de lui après le départ de Dumbledore, il raconta du mieux qu'il pouvait ce qui lui avait été dit.

oOoOoOo

Bon, je suis un peu plus content de ce chapitre que du dernier, même si l'échelle temporelle est différente, et assez éloignée de ce à quoi que vous ai habitué, j'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur, mais continuer à ce rythme où un jour = un chapitre (ou presque), je n'aurais jamais fini ! Une ellipse, de temps en temps, ça aère le cerveau.

Merci d'avoir lu, n'oubliez pas de reviewer, ça me fait toujours très plaisir, je réponds toujours, et je prends en compte vos remarques, donc n'hésitez pas, n'hésitez plus, la petite boîte est juste en dessous. À bientôt !
Oswald