XIII

Allongé, lui tournant le dos, Shinichi avait l'air d'être endormi. L'adolescente fit quelques pas vers le lit, et jeta un oeil à la pièce, où elle n'avait pas encore eu l'occasion d'entrer : c'était une chambre assez grande, meublée simplement d'un lit deux places, mais aménagé pour une personne, d'une penderie et d'une table de chevet en bois. Une grande fenêtre donnait sur les toits d'Isnak, brillant sous les feux du soleil qui était à présent plus haut dans le ciel.

Elle s'assit sur le lit et, sans étonnement, surprit le jeune garçon à frémir légèrement.

-Oh, ce n'est pas la peine, je sais que tu es réveillé, dit-elle simplement.

Il émit un soupir de déception, ce qui arracha un sourire à Ran. Il tournait toujours ostensiblement le dos.

-Tu me fais la tête?

Le garçon émit juste un grommellement inintelligible. La jeune fille essayait de le faire parler, de façon à engager la conversation, mais cette technique n'avait pas l'air de faire effet. Elle se décida alors à parler franchement, et son estomac se serra.

-Je sais que ça doit être dur pour toi...pourtant, je sais bien, je ne peux pas me mettre à ta place et savoir ce que tu ressens précisément. Mais je peux presque l'imaginer, et ça me fait mal.

Cette fois, il sembla remuer un peu plus. Il gardait néanmoins les bras par-dessus le visage, et elle pouvait sentir sa nervosité.

Mais s'il ne se reprenait pas...non, il le fallait.

-Allez, montre-toi.

-Non.

Il avait parlé à voix basse.

-S'il te plaît.

-Je ne...non, je ne veux pas que tu me voies comme ça.

La façon dont il avait dit cela fit à Ran l'impression qu'on lui avait décoché une flèche, comme cette nuit-là, dans la rue. Elle posa doucement la main sur son bras. Finalement, il se retourna sur le dos, les yeux perdus dans le vide.

-Qu'est-ce qui s'est passé, au juste? Finit-il par articuler. On est où?

-On est chez le professeur Agasa, à Isnak. (Il sursauta à ces mots, et son attention sembla doublée) Je suis tombée dessus par hasard, et par chance, alors que tu avais complètement perdu connaissance.

Elle marqua une pause.

-Lui et son assistante ont essayé de te soigner, mais ils n'avaient jamais rien vu de tel auparavant, et en ignorent totalement la cause. A première vue, ce serait peut-être à cause du corbeau...mais ils ne voient absolument pas comment on peut y remédier.

Elle le prit alors dans ses bras et le serra contre elle. Raide comme une statue, Shinichi se laissa faire. Une centaine de pensées s'entrechoquaient dans son esprit.

-Je vais rester comme ça...? dit-il d'une voix atone.

Il sentit l'étreinte se resserrer un peu plus.

-Je suis vraiment désolée...on...on va trouver une solution.

Le garçon se dégagea. Il n'osait toujours pas lui regarder dans les yeux.

-Mais en combien de temps? Il peut s'écouler des semaines, des mois, des années! S'écria-t-il. Je n'arrive même plus à me supporter moi-même! J'ai tout perdu...!

-Ecoute moi! S'écria Ran à son tour. Pour moi, pour nous, tu es toujours Shinichi ! Tu aurais pu mourir!

-Et comment pourrais-je à nouveau te suivre? Je ne peux plus rien faire, avec ce corps!

-Si, tu le peux. Il faut que tu l'acceptes, jusqu'à ce que l'on trouve un remède. Je sais que c'est douloureux, ajouta-t-elle, mais c'est le seul moyen.

Shinichi serra les dents. Il sentait le regard de la jeune fille lui brûler la nuque. Finalement, il se retourna et planta ses yeux dans les siens, même s'il fut tenté de les détourner aussitôt. Il avait enfin, depuis plus de deux jours, retrouvé son calme. Aussi commença-t-il à parler:

-Oui, ça fait mal. Mon seul souhait serait que tout cela n'ait été qu'un rêve, depuis le départ.

Tu sais, quand j'ai vu...me suis vu...changer... (il fut pris de nausée et marqua une pause) Je n'y comprenais rien...c'est pour ça que je me suis enfui. Je suis désolé de vous avoir inquiété, tous. De toute manière, je n'aurais pas voulu t'infliger ça...

-Ce n'est rien, maintenant, le rassura-t-elle en esquissant un sourire. On avait bien compris que tu n'étais pas dans ton état normal. Même si on a eu peur, c'est du passé.

-Et le professeur? Il m'en veut? Demanda-t-il avec une lueur d'inquiétude dans son regard.

L'adolescente sourit à nouveau. Adolescent ou enfant, il gardait tant les mêmes expressions qu'elle le voyait parfois comme si rien n'avait changé.

-A mon avis, il s'en veut plus à lui-même de t'avoir laissé seul qu'à toi d'être parti. Vous vous connaissiez bien?

-C'était mon voisin, pendant longtemps, lorsque j'étais petit, avant qu'il ne parte il y a neuf ans. Il m'avait appris beaucoup de choses en ce qui concernait les premiers soins, ou la botanique. (Il sourit à lui-même) C'est un drôle de hasard tout de même...

-Après tout ce qui nous est arrivé, je pense ne plus croire aux hasards, fit Ran. D'ailleurs, il n'y croit pas non plus. Il a également dit qu'il avait quelque chose d'important à nous montrer qui pourrait nous aider.

Il eut un regard incrédule.

-Il connaît la Guilde?

-Je l'ignore...répondit-elle en haussant les épaules. Mais on ne tardera pas à le savoir, à mon avis.

Une boule d'excitation monta dans la gorge du garçon. Malgré ses douleurs et courbatures, il se leva du lit. Il tituba un peu sur ses jambes, se rattrapa au mur mais fit signe que ça allait.

La hauteur des meubles par rapport à lui lui donnait le vertige, et encore plus lorsque son amie se leva à son tour.

-C'est...bizarre, se contenta-t-il de dire tandis qu'un frisson désagréable lui parcourait le dos.

Il retint sa respiration lorsqu'il passa devant le miroir, qui lui renvoya, comme auparavant, l'image d'un jeune garçon au regard hésitant, teinté de dégoût. Il le fixa aussi longtemps que possible, serrant les dents.

Ne cilla pas.

Lorsqu'il se retourna, une nouvelle lueur brillait dans ses yeux. Totalement différente.

-Il y a une bande de corbeaux qui nous cherche...et elle va nous trouver!