Le ciel se couvrait lorsque Bill posa ses bagages sur la moquette épaisse d'un hôtel quatre étoile de Houston. A travers la fenêtre, il pouvait apercevoir les feuilles des quelques arbres qui longeaient la route, trembler sous l'action du vent, qui devenait à chaque minute, un peu plus violent. Quelques passant sortaient craintivement leurs parapluies, levant la tête vers les nuages grisâtres qui obscurcissaient déjà l'horizon. Il s'éloigna lentement de la fenêtre et s'allongea sur son lit king size.

Après cette longue semaine passée dans ce miteux motel de Los Angeles, il appréciait plus que jamais la douceur des draps et le confort des coussins en soie de sa suite. Mais en cette journée off, il devait admettre que l'ennui le gagnait, et il se plongea rapidement dans une torpeur tiède, qui l'incita à fermer les paupières et à se laisser porter par la douce mélodie émanant de ses écouteurs. Ses longs cils effleurèrent ses joues creuses, et il sentit le sommeil l'envahir.

Dehors, la pluie s'abattait à présent violement contre le bitume, et sur les trottoirs prit d'assaut, on pouvait voir la population défiler à un rythme effréné, cherchant à rejoindre leurs destinations en slalomant entre les flaques d'eau et les bouches d'égouts.

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Lorsqu'il se réveilla, l'après midi touchait à sa fin et la tempête semblait avoir prit fin, laissant l'herbe trempée et les fleurs gorgées d'eau, sous les quelques rayons de soleil inondant les pavés. Il massa quelques minutes sa nuque douloureuse, passant une main lasse sur son front moite. Il n'était que 16h, il lui restait donc encore quelques heures à occuper avant le dîner. Il pianota rapidement quelques chiffres sur son portable, étouffant un rire en entendant son interlocuteur lui répondre d'une voix ensommeillée.

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Une demi-heure plus tard, quelques coups discrets furent frappés à la porte boisée de sa suite. Debout devant le miroir de la salle de bain, Bill tentait de fermer l'attache de son collier en argent, et lui cria d'entrer, les quelques syllabes résonnant dans l'acoustique parfaite de la pièce. Il pencha un peu plus la tête, ses ongles griffant malencontreusement son cou humide, mais le collier tomba dans le lavabo, les lourds maillons tintant bruyamment contre l'émail. C'est alors qu'il aperçut la silhouette de Tom se détacher à travers la glace embuée.

« Hey, Bill ». L'air contrarié de Bill s'atténua, et il lui adressa un petit signe de tête, reposant le collier dans sa boîte. Puis il se saisit d'un petit pot de crème beige estampillé « Anti-cernes », et appliqua méticuleusement la substance molle sous ses petits yeux fatigués, tout en jetant de fréquent coup d'œil au jeune blond, qui n'avait toujours pas bougé, croisant ses bras sur son torse, habitué depuis longtemps à ses fréquentes retouches maquillage.

Cependant, le sourire narquois qui s'étalait à présent sur son visage, ne lui cachait en rien son avis sur la question. Comme à l'accoutumée, Bill se contenta donc de l'ignorer, refermant promptement le petit tube, tout en retenant une réplique cinglante à la vue du propre air épuisé du jeune blond. Puis il quitta la pièce, non sans avoir tiré sur le polo blanc de Tom en signe de représailles. Il n'était pas du genre à baisser les bras, mais Tom n'était décidément pas un adversaire à sa taille. « Dépêche toi. Le musée ferme à 20h00 ».

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Même si la tempête semblait s'être atténué, de brutales bourrasques de vent s'abattaient toujours sur les rues presque désertes de Houston. Réprimant un frisson, Bill resserra sa veste en cuir sur son dos osseux, le souffle chaud s'échappant de sa bouche glossée venant percuter le froid mordant de l'extérieur. A ses côtés, Tom, qui ne semblait ressentir aucun désagrément, marchait à pas rapides vers la rue principale, insensible au regard meurtrier que lui adressait le jeune brun.

En effet, braver les éléments déchaînés était une des conditions posées par Tom après avoir accepter de l'accompagner à cette exposition dont il ne connaissait rien, et qui l'obligeait à quitter le confort douillet de sa chambre, pour déambuler de longues heures au sein d'une multitude de salles peuplé de portrait abstraits. Mais de toute évidence, Bill n'était pas de son avis, poussant de petits soupirs et frottant exagérément les manches de sa veste pour simuler un froid polaire qui ne semblait pas atteindre le blond.

Finalement, au bout de quelques minutes, Tom se stoppa au milieu du trottoir et retira l'écharpe en tissu qu'il portait autour du cou, pour la tendre dans sa direction. « Tiens, prends ça ». Oubliant momentanément de feindre l'hypothermie, Bill jeta un bref coup d'œil à l'écharpe et fronça son petit nez rosi. Elle n'allait de toute évidence pas avec sa tenue, mais le geste en lui-même le toucha, et il n'osa pas refuser l'offre de Tom pour un prétexte aussi puéril. De plus, il commençait à avoir réellement froid, ses doigts tremblant au fond de ses poches.

Il fit donc tourner délicatement l'étoffe autour de son cou, écarquillant les yeux en humant le mélange d'after-shave et de parfum qui s'était imprimé dans le tissu. Il reconnut immédiatement l'odeur de Tom, une odeur qu'il avait déjà pût sentir lorsqu'il s'approchait de lui pour lui donner quelques instructions avant que Stephen ne commence à l'aveugler sous les flashs de son appareil. Inconsciemment, ce mélange le rassurait, et il murmura un vague 'merci' avant de continuer d'avancer, calquant sa démarche sur celle, plus chaloupée, du blond.

Il n'émit cependant plus aucune plainte jusqu'à leur arrivée devant l'entrée du Museum of Fine Arts.

[…]

A l'intérieur du tunnel de lumière reliant les deux annexes du musée, Bill consentit enfin à laisser Tom le photographier. Celui-ci se baladait depuis le début de la visite avec son numérique autour du cou, cherchant à prendre une photo de Bill à côté d'une statue ou d'une autre œuvre contemporaine, mais le jeune homme déjouait habilement la moindre de ses tentatives, se cachant derrière ses lunettes mouches aux verres aussi sombres, qu'épais.

Il estimait que cette journée était sa journée de repos, et il ne voulait pas avoir à jouer la comédie devant un objectif, 'Surtout avec cette écharpe autour du cou', lui avait t'il précisé en riant. S'offusquant à moitié, Tom n'avait pas lâché prise et avait finalement réussi à le convaincre de lui laisser quelques minutes pour photographier son sourire timide, à l'intérieur de cette œuvre réalisé par un artiste au nom imprononçable, déserté par les visiteurs à cette heure de la journée.

Il s'était alors étonné de la gêne inhabituel du jeune brun, pourtant habitué à être shooté à tout instant. En effet, à travers son petit écran, il pouvait voir les joues de Bill rougir alors qu'il baissait ses lunettes, les coinçant dans l'encolure de son T-shirt, avant de poser maladroitement ses mains fines sur ses hanches, lui lançant un regard faussement désinvolte. « Hey détends toi, je ne suis pas le photographe de Cosmopolitan, tu sais ». Bill haussa un sourcil, laissant tomber ses bras le long de son buste, avant de lui tirer mutinement la langue.

Tom déclencha alors le flash, son ventre se retournant en apercevant la petite bille en métal briller sous les faibles rayons de soleil qui filtrait à travers la paroi transparente. « Je ne suis pas stressé. Et montre moi cette photo ! Tom ! ». Mais le jeune blond avait déjà rangé son appareil, se délectant de la mine déconfite de Bill. « Je croyais que jouer au modèle ne t'intéressais pas aujourd'hui ? ». Bill émit un gémissement de frustration, levant les yeux au ciel. « Tu es insupportable ». Adorablement insupportable.

[…]

Lorsqu'ils sortirent de la dernière salle de peinture, le musée était sur le point de fermer, le gardien attendant visiblement leur départ pour verrouiller l'imposante porte d'entrée. Partageant un regard complice, ils s'excusèrent et dévalèrent les marches en béton, s'arrêtant essoufflés, devant l'arrêt de taxi le plus proche. Bill avait finalement eu gain de cause, et Tom était secrètement ravie de ne pas avoir à faire le chemin du retour à pied.

Durant toute la durée de la visite, l'enthousiasme de Bill avait mit ses nerfs à rude épreuve, et ses jambes courbaturées semblaient vouloir lui rappeler les kilomètres de couloir qu'il avait dût parcourir, sur les talons du jeune homme infatigable. Aucun tableau n'avait échappé à son œil avisé, et il l'avait abreuvé de commentaires et de références qui lui avaient totalement échappés, son manque de culture sur le sujet lui paraissant alors être un handicap impressionnant.

Mais malgré son désarroi croissant, il avait aimé apercevoir cette étincelle de passion traverser les pupilles chocolatées du jeune brun, leurs donnant un éclat qui lui était jusqu'alors totalement inconnu. Il lui semblait qu'il pourrait découvrir chaque jour une autre des multiples facettes de Bill, et cette perspective le réjouissait intérieurement, car c'était tout ce qu'il recherchait depuis qu'il l'avait rencontré à Boston. Apprendre à la comprendre, pour un jour, peut être, pouvoir l'apprivoiser.

[…]

Le taxi s'arrêta devant la façade illuminée du palace, et Tom glissa un billet au chauffeur avant d'ouvrir la portière. Mais son geste fut arrêté par la main de Bill, qui lui agrippa l'épaule, l'obligeant à se retourner. Il se mordillait la lèvre et Tom ne pût s'empêcher d'admirer son écharpe sur son cou si gracile, qu'il pouvait voir vibrer alors qu'il lui chuchotait ces quelques mots. « Je vais aller directement à ce dîner…Un ami de Mark nous a invité la semaine dernière ».

« Oh…hum d'accord ». Tom ne put s'empêcher de se sentir légèrement désappointé, même si ce sentiment était ridicule. Bien sûr, sa soirée était prise, comme la plupart du temps, et il balaya rapidement la possibilité de l'inviter à voir un DVD dans sa chambre, possibilité qui avait germé dans son esprit durant le trajet. Le fait que Mark lui ait accordé un après midi était déjà un petit miracle, il ne fallait pas trop espérer. « Je…on se voit demain ok ? ». Tom acquiesça lentement, tentant de lui rendre son sourire chaleureux, sans succès.

[…]

La soirée fut interminable, et Bill ne pût refermer la porte de sa chambre qu'aux alentours de deux heures du matin. Il n'avait accepté cette invitation que par pure politesse, ne connaissant aucune des personnes présentes à ce dîner. Et même s'il était à présent habitué à ce genre de réception, il n'arrivait toujours pas à s'y amuser.

La lune éclairait faiblement ses draps blancs, et il retira rapidement ses lunettes, avant de se blottir contre le matelas moelleux. Il écouta les pulsations se son cœur briser le silence de la pièce, et tapota légèrement les couvertures du bout des doigts. Il remarqua alors qu'il portait toujours l'écharpe de Tom, et porta le tissu à son nez pour en respirer la fragrance délicate. Il cligna rapidement des yeux, et se retourna, portant la main à la poche arrière de son jean pour se saisir de son portable.

'Un appel en absence'. Ses doigts se crispèrent contre le petit appareil, et son souffle se coupa. Il ne pouvait pas détacher ses yeux du prénom inscrit sur l'écran illuminé, un prénom qu'il avait si souvent prononcer, avant. Quelques lettres qui le ramenaient malgré lui, dans un passé qu'il avait tenté de mettre de côté durant toutes ces semaines. Sans succès, de toute évidence. Son doigt glissa contre la touche, et il entendit les tonalités résonner contre son oreiller, comme un dernier avertissement.

« Bill ? ». Il ferma les yeux, se mordant fortement les joues, laissant les souvenirs l'envelopper. « Je…je t'avais promis de ne pas t'appeler, mais…je suis désolé ». Un faible sourire se dessina sur ses lèvres fraîches, et il savait qu'Enzo pouvait le deviner. « Je ne t'en veux pas ». Et cela était vrai, il ne pouvait pas exprimer une quelconque rancune, pas ce soir. Il ne pouvait qu'écouter sa voix grave, si familière, qui lui murmurait des mots insensés. Il ôta lentement l'écharpe de Tom, et la laisser glisser sur la moquette immaculée.