Wendy étouffa un long bâillement et tourna la page de son exemplaire des Arbres Carnivores du Monde en jetant un coup d'œil ensommeillé à la pendule.

Minuit moins dix.

Les notes qu'elle avait gribouillées pendant la dernière demi-heure se chevauchaient, de plus en plus illisibles. Son estomac grommela – elle avait sauté une partie du souper pour commencer les schémas demandés en Etude des Moldus et il lui restait encore à faire la liste des ingrédients d'une des satanées potions de Pique-la-lune.

Je devrais arrêter là… j'empêche les elfes de faire le ménage…

Comme s'il l'avait entendu, Boolay apparut avec un léger pop. Il s'ébroua, dépliant ses larges oreilles triangulaires, jeta un coup d'œil autour de lui avec un grand sourire qui s'éteignit un peu quand il comprit que la jeune fille était seule.

- Yo, Boolay, tu tombes à pic, dit celle-ci, amusée.

- Qu'est-ce que Boolay peut faire pour Miss Wendy ? s'enquit la petite créature en levant ses yeux protubérants vers elle.

- Tu n'aurais pas quelque chose à manger ? implora-t-elle avec sa meilleure moue de bon-toutou-attendrissant. "N'importe quoi, un bout de pain, un reste de rognons, un fond de tisane…"

Les sourcils de hérisson de Boolay se froncèrent.

- Les élèves doivent manger aux heures des repas, récita-t-il d'un ton sévère. "Les enfants ne devraient pas manger tant de sucreries dans leurs dortoirs. Les elfes désapprouvent, oui oui oui. Beaucoup trop de papiers et des tas de bonbons collants partout ! Boolay a marché sur quelque chose de sucré et la plante de son pied est devenue toute bleue !"

Il avait l'air absolument écœuré à ce souvenir.

- Je suis désolée, dit précipitamment la jeune fille, en essayant de ne pas rire. "Je ne ferai pas de miettes, promis ! Je meurs de faim, Boolay, j'ai trop de devoirs…"

L'elfe se dandina d'un pied sur l'autre.

- Al va peut-être descendre, mentit Wendy, un peu honteuse.

Elle savait que l'argument fonctionnerait, mais elle n'était pas très fière de tromper la créature dont les traits se peignirent aussitôt du plus profond ravissement.

- Boolay va tout de suite chercher une collation pour le jeune maître ! Les enfants sorciers travaillent beaucoup trop ! Il faut se reposer un peu !

Et avant qu'elle ne puisse se raviser, il avait de nouveau disparu dans un claquement de doigt enthousiaste.

Wendy soupira.

- Aucune chance, pourtant…

Après le cours de Défense Contre les Forces du Mal, le professeur avait retenu Terrence, Albus et Scorpius en arrière pour leur annoncer qu'ils ne seraient pas en retenue ce soir-là et leur conseiller de se coucher tôt. Si ceci n'était pas déjà assez bizarre en soi – quoi, étaient-ils en retenue avec la moitié de l'équipe enseignante ? – la réaction des garçons l'avait été encore plus : ils avaient eu l'air consterné. Terrence, à qui ses cernes auraient pu servir de sacs à provisions, avait assuré qu'il était en pleine forme. Albus s'était renfrogné comme un gamin puni. Scorpius avait demandé si c'était sa faute, si c'était parce que son père était venu, et M. Potter avait répondu quelque chose comme "non, pas du tout, c'est plutôt moi qui devrait être désolé de te faire garder des secrets."

Wendy voulait demander de quels secrets il s'agissait, mais la scène saumâtre du couloir était encore trop présente dans sa mémoire et elle ne savait pas comment s'y prendre pour ne pas blesser Malefoy. Quant à ses questions sur la nature de la retenue ou la raison pour laquelle ils en avaient écopé, elles n'avaient obtenu que des réponses sans queue ni tête.

Scorpius a ensorcelé les craies du professeur Douglas pour qu'elles fassent des pendus au lieu d'écrire des runes…Terrence a dit à M. Binns qu'il était mort… Albus a été pris en train de racketter des premières années de Poufsouffle…

N'importe quoi.

A table, Terrence s'était endormi, le front dans son assiette de ragout. Scorpius s'était servi de crème aux airelles en même temps que de salade et n'avait pas bronché en mangeant ce mélange absolument immonde. Albus n'avait rien avalé du tout. Il somnolait en marchant – il s'était pris de plein fouet le pilier de la salle d'étude et n'avait même pas entrouvert un œil. Evidemment, aucun des trois ne s'était rappelé de faire ses devoirs en arrivant aux dortoirs et Wendy n'avait pas eu le cœur de le leur dire.

Boolay pouvait toujours attendre, son idole ne risquait pas de se montrer à cette heure-ci.

Non pas qu'elle ne le souhaite pas aussi…

C'était tellement mieux quand les garçons trainaient par là…

Okay, ce n'était pas tout à fait la vérité.

Elle griffonna encore quelques notes, puis ferma le livre et le posa sur la pile avec les autres. Les doigts entrelacés, elle étira les bras au-dessus de sa tête, enroula ses jambes autour de la chaise et bascula un peu le dossier pour se balancer.

Minuit cinq.

Le feu se mourrait tranquillement dans la grande cheminée de la salle commune de Gryffondor. Les braises bruissaient, rougeoyantes. Un jeu d'échecs était resté sur une table ronde. Les aiguilles à tricoter de Sandie Morgensten terminaient toutes seules une écharpe rose ornée de pompons. Les quelques personnages encore éveillés dans les tableaux passaient d'un cadre à l'autre en chuchotant. Le chat de Fabius Macmillan faisait sa toilette, assis sur le dossier du canapé.

Wendy défit la barrette qui retenait ses longs cheveux châtains enroulés en boule au sommet de sa tête, démêla sa tignasse avec les doigts et se massa le crâne.

- Allez, courage ! dit-elle à voix haute. "Le ravitaillement arrive, plus que cette stupide liste à faire ! Tu vas t'en sortir !"

Ou pas.

Pourquoi Pique-la-Lune était-il si pointilleux ? Terrence obtenait bien des résultats intéressants aussi, même quand il ne suivait pas les recettes…

Boolay réapparut dans un tintement d'argenterie. Il tenait un plateau sur lequel il y avait une théière remplie à ras-bord de thé à la bergamote brûlant, une pile de tasses branlante, une quantité astronomique de tartines beurrées et plusieurs boîtes de sardines.

- T'es un trésor ! s'écria Wendy, sincèrement émue, en se levant.

- Où est le jeune maître ? demanda l'elfe, les mains fermement accrochées au plateau qu'elle essayait de lui enlever.

- Euh… il est…

Elle était sur le point de dire "remonté se coucher", quand les yeux globuleux de l'elfe s'illuminèrent.

- Boolay vous a apporté une collation, monsieur Albus Potter ! claironna-t-il, assez fort pour risquer de réveiller les deux dortoirs.

- Chut ! sursauta Wendy en se retournant, le visage en feu.

Et elle rougit de plus belle quand l'adolescent qui descendait les escaliers en colimaçon pouffa de rire.

Super. Prise en flagrant délit de manipulation des serviteurs ancestraux du château.

Et pour couronner le tout, j'ai les cheveux sales.

Elle rabattit sur sa tête la capuche molletonneuse de son pull, oubliant que deux oreilles de lapin y étaient cousues.

- Merci, Boolay, c'est vraiment sympa, dit Albus qui s'approchait tout en nouant les cordons de sa robe de chambre bleu marine. "Whaah, où t'as trouvé tout ça ? Je crève la dalle, c'est génial. Et des sardines, en plus !"

L'elfe se rengorgea.

- Boolay le sait, dit-il, rayonnant. "Boolay a bien vu l'autre jour comme le Grand aime le poisson."

Le garçon sourit, mais il jeta un coup d'œil inquiet en direction de Wendy qui posait le plateau sur la petite table basse devant la cheminée. Elle n'avait sûrement pas entendu.

- Merci, répéta-t-il finalement. "Euh… y'en a d'autre, à part toi ? Qui ont… vu le Grand ?" termina-t-il dans un souffle.

L'elfe tira un peu sur son oreille, le nez froncé pour réfléchir.

- Oh. Il compta sur ses doigts grêles et énuméra d'une voix aiguë. "Boolay, Kindoy, Tinky, Soupape et Edgar, je crois, monsieur. Et un sorcier avec un chapeau haut-de-forme qui sentait l'oignon."

- Le chapeau ? demanda Wendy sans pouvoir s'en empêcher.

La fatigue, sans doute.

Albus n'avait pas l'air de trouver ça marrant. Elle mordit dans une tartine de beurre et se concentra sur sa faim enfin apaisée.

- Est-ce que… est-ce que je peux te demander un autre service, Boolay ?

La créature se mit positivement à irradier de bonheur.

- Qu'est-ce que Boolay peut faire pour le jeune maître ?

- Tu voudrais bien aller répéter tout ça à mon oncle Charlie ? Tu sais, le nouveau professeur. Celui qui est roux…

- Ah, le dragonni…

Albus éternua tellement fort que le chat de Fabius Macmillan faillit en tomber du dossier du canapé.

- C'est ça, c'est lui ! M-merci, Boolay. T'es un as.

L'elfe s'inclina d'un air radieux et disparut en un instant.

- T'es enrhumé ? demanda Wendy, la bouche pleine, en inclinant la théière avec précaution, agenouillée sur l'épais tapis écarlate.

Le garçon eut l'air surpris pendant quelques secondes, puis il s'assit dans le fauteuil à gauche de la cheminée en secouant la tête.

- Non, je… j'avais un truc dans la gorge, c'est tout.

Il leva les yeux vers la pendule de l'autre côté de la pièce.

- Tu dormais pas ? C'est tard.

- Et toi ? répliqua la jeune fille en lui tendant la deuxième tasse remplie de thé chaud et sucré.

- Ah, j'avais trop faim… soupira-t-il. "Je crois que c'est ça qui m'a réveillé. Et toi ?"

- Je faisais mes devoirs, expliqua Wendy en ouvrant une des boites de sardines.

Le bruit du couvercle métallique et l'odeur qui se répandit attirèrent immédiatement le chat de Fabius Macmillan qui vint se frotter contre la table en ronronnant bruyamment.

- Dégage, minet, protesta Wendy qui était obligée de repêcher les sardines en tenant la boite au-dessus de sa tête.

Albus accepta une tartine beurrée et mordit dedans avec appétit.

- Comment t'as fait pour obtenir un encas à cette heure-ci ? s'enquit-il, amusé par les longues oreilles de lapin qui dansaient au-dessus de la capuche.

- J'ai fait croire à Boolay que tu allais venir… avoua la jeune fille en faisant une grimace d'excuse.

Le garçon se mit à rire. Il se pencha, attrapa un bout de poisson et l'agita hors de portée pour taquiner le chat qui miaulait et lui pétrissait les genoux.

- Un… deux… trois… quatre… non, pas encore… cinq… six…

- Comme t'es méchant, gloussa Wendy derrière le bord de sa tasse de thé.

Le félin sauta sur l'accoudoir du fauteuil et rafla la sardine d'un coup de griffe. Il l'engloutit, puis s'assit en fixant ses gros yeux jaunes gloutons sur Albus qui s'essuyait les mains sur une des serviettes brodées que Boolay avait artistiquement pliées sur le plateau.

- Ne me regarde pas comme ça, tu me fais peur, protesta le garçon. "Y'a plus de sardines pour toi, ici. Niet. Nada. Pigé ?"

Le chat ne bougea pas d'un pouce.

Wendy entortillait autour de ses doigts les cordons qui retenaient les pompons des bottes en laine blanche qui lui servaient de pantoufles.

- Al…

Albus goba une sardine et faillit se faire arracher le visage par le chat.

- Ouais ? répondit-il distraitement, occupé à repousser l'animal.

- Tu… euh… pourquoi tu avais peur que l'épouvantard prenne la forme de James ?

Elle ferma les yeux sous la capuche-lapin.

Elle avait tellement de questions qu'elle ne savait pas par où commencer.

Des questions débiles, juste pour qu'il lui réponde.

Des questions légitimes de camarade de classe.

Des questions qu'elle n'osait pas poser parce qu'elle n'était, après tout, qu'une fille née de parents moldus, qui n'aurait jamais dû croire qu'elle avait le droit d'être aussi proche du fils du héros de guerre du monde des sorciers…

Pourquoi celle-là ? Elle aurait dû plutôt demander pourquoi James et Lily ne croyaient pas à l'histoire du grapcorne, ou s'il savait à quoi rimait la douleur qui l'avait fait tomber de son balai. Ou même s'il avait une idée de comment Charlie Weasley connaissait Scorpius et Terrence avant de les avoir en classe. Ou encore…

Comme il n'y avait soudain plus de bruit à part les craquements discrets des braises dans la cheminée, elle rouvrit les yeux.

Albus s'était débarrassé du chat et examinait ses ongles. Ses yeux étaient baissés, cachés sous sa frange de cheveux noirs en désordre.

- Parce que…James… quand on était petit, James racontait toujours que j'étais pas de la famille et que… tu comprends, on ressemble pas à ce point-là à son père. Il disait que j'étais adopté, qu'on m'avait ensorcelé pour que j'ai la même tête que papa et…

Il se mordit les lèvres, haussa les épaules.

Il s'efforçait de garder un ton détaché, mais cette fanfaronnade était vraiment triste.

- Et moi… ben, j'y croyais. J'étais petit. James était tellement… tellement intéressant. Tous les adultes l'adoraient et disaient tout le temps que c'était la combinaison parfaite de nos parents. Et puis Lily est arrivée et elle était… trop mignonne. Malicieuse et irrésistible. Et moi… j'avais juste droit à cette tête que faisaient les gens systématiquement : "Oh. Harry. C'est. Ton. portrait." Comme si c'était pas normal – ou effrayant.

Il releva un peu la tête et Wendy vit que ses yeux verts lui souriaient bravement.

- C'est bête, hein ? Mais tu sais, je ne suis pas brave comme ma mère ou sage comme mon père. Alors je croyais James et j'essayais de lui ressembler, et lui, il n'arrêtait pas de répéter qu'il ne voulait pas que je le copie, qu'on n'était pas pareils… et de temps en temps il ajoutait qu'un jour des gens comme les Dursley viendraient me récupérer.

- Les Dursley, répéta Wendy, interrogative.

Albus haussa de nouveau les épaules, comme pour se débarrasser d'un courant d'air froid.

- C'est les gens qui ont élevé mon père. Son oncle et sa tante, du côté de ma grand-mère. Ils étaient horribles.

Elle hocha la tête.

- On… on n'est pas obligés de parler de ça, tu sais, dit-elle timidement.

Un peu tard, maintenant, idiote.

Elle avait envie de se donner des claques, et en même temps…

Albus sourit et ses grands yeux verts la regardèrent bien en face, sans reproche.

- Non, ça va. Je l'ai jamais dit à personne, mais faut bien que ça sorte si je veux progresser. Alors je suppose que ça fait partie de l'entrainement…

Le choix des mots étaient un peu bizarre, mais c'était le milieu de la nuit, alors Wendy ne s'y arrêta pas.

- Bref, James. Ben voilà, je crois que j'ai tout dit. Je me suis mis dans la tête qu'il avait raison et quand j'ai eu assez grandi pour réaliser qu'il racontait n'importe quoi la moitié du temps, je me suis persuadé que je ne serais jamais assez aussi cool que lui de toute façon et qu'un jour il allait me le reprocher. Devant tout le monde.

Il fit la grimace.

- Un épouvantard montre tes peurs les plus secrètes, même les plus ridicules. Ça me paraissait logique…

Il eut un petit rire d'excuse et se pencha pour attraper une autre sardine, histoire de cacher son embarras.

Wendy but une gorgée de son thé et s'aperçut qu'il avait refroidi.

Soudain, ça n'avait pas d'importance. Elle avait l'impression de porter son uniforme de Quidditch et d'être invincible.

Elle posa la tasse sur la petite table et crispa ses mains sur le coton fin de son bas de pyjama.

- James a tort, dit-elle lentement.

- Hum ?

Albus la regarda, étonné.

Elle releva la tête et le fixa bien en face, d'un air un peu hagard.

- Je pense que tu es vraiment extraordinaire, ajouta-t-elle avec fougue. "Je suis vraiment contente que tu sois dans ma classe et d'être une sorcière et d'être à Poudlard avec toi."

Ses joues rosissaient, sa respiration s'était accélérée et ses épaules lui faisaient mal.

Pourquoi était-ce mille fois plus difficile que d'encaisser les cognards ou de les renvoyer dans la tête des joueurs adverses ?

Elle avait l'impression que les mots sortaient dans le désordre, comme pour échapper à la supernova en train d'imploser à l'intérieur de sa poitrine.

- Tu dois pas penser que t'es nul ou que t'es pas aussi bien que Machin ou Truc ou James. T'es toi et ça suffit. C'est toi qui… que.. j'…

De la fumée lui sortait par les oreilles, elle en était certaine. Heureusement que sa tête était cachée sous la capuche-lapin.

Tais-toi, Wendy. Tais-toi vite.

Mais son cerveau s'était déconnecté, visiblement. Il subissait sûrement une attaque des joncheruines dont le professeur Lovegood leur avait dit de se méfier.

- Moi… je… toi… t'… aime…

Si seulement ses jambes n'avaient pas été transformées en mousse de calmar, elle aurait pu se lever et s'enfuir dans le dortoir des filles. Et vivre pour le restant de ses années d'école sous une épaisse cape noire.

Un miracle.

Terrence.

Boolay.

Quelque chose.

Etre stupéfixé devait vous faire à peu près cet effet-là.

Prisonnière dans… OH.

Ses yeux s'agrandirent et ses cils se mirent à battre frénétiquement, mais le reste de son corps ne bougea absolument pas, tandis qu'Albus glissait de son fauteuil, ses yeux verts toujours intensément fixés sur elle.

Il se rapprochait. Il était de plus en plus proche. Il était – oh – beaucoup trop près…

Wendy essaya d'avaler sa salive et n'y parvint pas.

Elle était en train de loucher et il n'y avait pas moyen de faire autrement parce que son nez touchait presque celui d'Albus.

Elle frissonna violemment quand il posa une main sur son épaule et repoussa de l'autre la capuche aux oreilles de lapin, très très doucement.

- Wendy… murmura-t-il.

Ses cheveux noirs frôlèrent le front de la jeune fille. Ses longs cils sombres lui caressèrent la joue quand il baissa les paupières. Elle sentait son souffle léger sur sa peau, une odeur de savon, un shampoing pour garçon…

-Tu ne peux pas, Wendy…

Sa voix était presque inaudible. Elle ferma les yeux, respira l'odeur douce-amère des sardines, le parfum craquant des toasts.

- Tu ne sais pas ce que je suis…

Les braises cramoisies terminaient de se consumer dans la cheminée, diffusant une lumière chaude et bienveillante sur le tapis écarlate, et le silence de la salle commune de Gryffondor était seulement troublé par le battement de cœur de la pendule, sourd et régulier. Il y avait une bougie comme une étoile dans l'obscurité et des livres et des parchemins abandonnés sur une table, à côté d'une bouteille d'encre et d'une plume qu'un chat faisait rouler sur le bois poli.

Les lèvres d'Albus avaient un goût de beurre et elles étaient posées sur celles de Wendy.

Je t'aime.

Peu importe ce que tu dis, ce que tu as fait, ce que tu es, ce que tu deviendras.

Je t'aime.

Les mots scintillaient dans sa tête, comme un serment, comme un feu d'artifice de joie bouleversée, de timidité confiante et de courage farouche.

Et lorsque la douceur sur sa bouche s'évapora, elle ouvrit les yeux pour les prononcer à haute voix.

Un milliard de grains dorés dansaient devant elle, éblouissants. Elle referma les paupières et les rouvrit lorsqu'elle sentit de nouveau quelque chose toucher le bout de son nez.

Elle sourit et se figea.

Deux grands yeux verts fendus d'or la contemplaient avec intensité. Ce qui touchait son nez était un museau de cuir noir tiède.

Elle lâcha un couinement effrayé et recula avec précipitation, bousculant la petite table sur laquelle étaient posées la théière et les tartines.

Le dragon fit un bond en arrière lui aussi, courbant ses oreilles en arrière.

- A… A… Al ? bégaya Wendy.

L'animal tourna la tête d'un côté, puis de l'autre. Il balaya sa queue en forme d'as de pique – renversant une étagère de livres qui tombèrent sans bruit sur l'épais tapis – puis avança le cou en flairant quelque chose avec intérêt. Le chat de Fabius Macmillan était dressé sur la table, le poil hérissé et la queue toute droite. Une bûche s'effondra dans la cheminée et fit voler un nuage de cendres.

- C'est… c'est ç-ç-ça q-q-que v-v-vous… cach-ez… ils le s-s-savent…

Terrence et Scorpius avec leurs fou-rires idiots et leurs messes basses depuis quelques jours. L'inquiétude visible sur le visage de la directrice. Ce professeur de Soins aux Créatures Magiques sorti de la brousse qui ne savait pas faire un seul cours sans parler de sauriens… Harry Potter à l'école des sorciers. Des sautes d'humeur imprévisibles et une retenue d'une semaine pour l'élève le plus discipliné de Poudlard. Et cette dernière phrase…

Elle avait envie de pleurer.

- Al ? C'est toi ? T'es un… un…

Le dragon avait fini par décider que la fille qui le pointait du doigt n'était pas dangereuse et rampait en direction des sardines en tortillant son derrière de fourrure noire, ses ailes ébouriffées d'anticipation.

Wendy le regarda faire et un rire étranglé lui échappa.

- C'est toi. C'est vraiment toi…

Des larmes coulaient sur ses joues et elle ne savait même pas pourquoi.

Toi, quelqu'un d'ordinaire ? Sûrement pas…

Alors c'était pour ça que ton père a essayé de te tuer ?

Je m'en fous, Al, Je m'en fous…

Elle rassembla ses jambes un peu tremblotantes et se redressa. Le dragon avait fait tomber une boite de sardines par terre et roucoulait, frustré de ne pas réussir à l'ouvrir. Il s'immobilisa quelques secondes quand il sentit la jeune fille tout près de lui, puis renifla comme si ça n'avait pas d'importance et se remit à pousser du museau son butin caparaçonné de métal.

Wendy se pencha doucement pour ne pas le brusquer, tendant sa main offerte avec prudence.

Ce n'était pas plus compliqué que n'importe laquelle de ces classes auxquelles elle avait assisté depuis quatre ans. On leur demandait tout le temps de toucher des choses qui risquaient de mordre, de s'approcher de trucs qui risquaient de leur exploser à la figure, de faire confiance à des raisonnements de dingues.

C'était Albus. Juste Albus.

Sous une autre forme.

Et Al ne lui aurait jamais fait de mal. JAMAIS.

Le museau du dragon toucha sa paume, tiède et satiné. Elle passa ses doigts dans la fourrure noire épaisse, glissa sa main derrière une des oreilles pelucheuses.

- Hé… chuchota-t-elle.

La truffe se plissa et l'animal cligna de ses grands yeux verts et ronds, à la recherche de l'odeur qui lui plaisait.

- Je sens la sardine, c'est ça ? gloussa Wendy. Elle ramassa la boite et fit rouler l'ouverture prestement. "Tiens, régale-toi. Tu veux une tartine, avec ? Un peu de thé ?"

Le dragon aspirait les bouts de poisson goulûment et sa gorge émettait une espèce de ronron de remerciement.

Terrence, je vais te tuer. Pourquoi tu ne m'as rien dit ?

Depuis combien de temps, Al ?

La chute au Quidditch ? Ta naissance ?

Et pourquoi ?

T'es un genre d'animagus ?

Le dragon releva la tête en se pourléchant les babines et la regarda fixement, l'air d'attendre qu'elle ouvre une autre boite, ses oreilles toutes droites sur la tête.

Elle pouffa de rire.

Nope. Pas un animagus. T'es pas vraiment conscient, hein ? Ne me dis pas que ça, c'est ta vraie personnalité !

Quelque chose tomba à l'étage, avec un bruit sourd, et leurs deux regards montèrent au plafond avant de se croiser avec la même expression interrogative.

- On peut pas rester là comme ça, marmonna Wendy. "Redeviens humain avant que quelqu'un ne descende !"

Pour toute réponse, le dragon se faufila jusqu'à l'escalier et roucoula d'un air curieux.

- Al ! crissa l'adolescente en se précipitant derrière lui. "Pas par là, t'es fou ! Qu'est-ce que tu fiches ? Change-toi, allez !"

Le dragon mâchouilla dans le vide, ses grands yeux verts fendus d'or perplexes. Il lui donna un léger coup de museau et elle faillit perdre l'équilibre.

Il y avait vraiment quelqu'un de réveillé à l'étage. On entendait des pas craquer sur le plancher centenaire.

- Allllez, grinça-t-elle à mi-voix, suppliante.

Elle regarda autour d'elle en mordillant le bout de ses ongles.

Le passage de sortie ? Amener un dragon dans les escaliers de Poudlard ? De la folie !

Derrière les tapisseries ? Trop gros !

Par la cheminée ? N'importe quoi.

Le dragon la bouscula en se mettant à trottiner vers le fond de la pièce et elle le suivit avec la forte envie de s'arracher les cheveux.

- Al, purée… pourquoi tu m'as pas montré le mode d'emploi si tu ne sais pas te retransformer ? Je vais devoir aller chercher ton père ou ton oncle et tu me vois leur dire ce que j'étais en train de faire quand tu t'es changé en dragon ? Quand tu vas redevenir humain je vais te bousiller…

Elle s'interrompit, les yeux sur la fenêtre.

- Ah.

Elle s'approcha, ouvrit le battant, jeta un coup d'œil à l'extérieur – le vide, très loin, en bas, les rochers au bord du Lac Noir, les étoiles très haut au-dessus de l'eau, la lune qui s'enfonçait dans la brume pâle sur l'horizon entre les deux…

- On va pas sauter ?

Le dragon eut clairement un haussement d'épaule narquois.

- Al, t'es fou ?

Elle recula et entendit la porte s'ouvrir en haut de l'escalier en colimaçon.

Ohnonohnonhon.

Les ailes noires se déployaient à côté d'elle et la queue en forme d'as de pique ondulait, comme pour tester sa balance.

- Non, dit Wendy aussi fermement qu'elle le put.

Et l'instant d'après, le dragon la tenait par sa capuche à oreilles de lapin et plongeait vers le lac.


A suivre…


Okay, je me suis encore plantée de titre. enfin, pas vraiment. Je crois que l'ordinateur l'a trouvé trop mièvre (moi je trouvais ça marrant, perso, mais bon... mes blagues sont toujours considérées nulles par les humains, pas étonnant que la technologie s'y mette aussi...)

Bref. Deuxième bug : c'était supposé être un chapitre COURT. Évidemment, il est plus long que tout le reste.

Et finalement, je voulais en finir avec le fluff et la routine "heureuse" qu'on avait eu jusque là et enfin commencer le grand final, mais résultat, j'ai encore un chapitre à intercaler avant de pouvoir affronter l'arc de fin (de l'action, de l'action !).

Tant pis, tant mieux.

Oui, parce qu'au fait, j'ai prévu 20 ou 21 chapitres, et que ça va secouer à partir du chapitre qui s'appellera :

"LE COURRIER QUI VINT LE 06 AVRIL"

(titre moisi, si vous voulez mon avis. Mais pour l'instant j'ai pas mieux...)

Chapitre qui aurait dû suivre celui-ci... donc j'annonce plus rien. L'histoire fait ce qu'elle veut. Tant que j'arrive à suivre jusqu'à la fin et que je ne vous ai pas perdu en route, c'est au moins ça...

Allez, courage.

Faut aller repêcher Wendy et son dragon-qui-ne-sait-pas-encore-voler...