Mention légale: Cet attrape-rêve appartient à miaokuancha qui l'écrit. Le rêve est à Stephenie Meyer qui l'a inventé. Moi, je ne suis que la bleue linotte qui vous traduit tout cela.
-(| UN VÊTEMENT DE LUMIÈRE |)-
13- Parsifal / Perceval
Nous n'oublions jamais totalement ce que nous sommes. Mais nous sommes devenus experts dans l'art de nous faire passer pour ce que nous ne sommes pas.
Nous nous faisons passer pour des enfants. Mais nous n'en sommes pas.
Nous nous faisons passer pour des humains. Mais nous n'en sommes pas.
Nous faisons passer nos vies pour normales. Mais elles ne le sont pas. Même au sein de notre propre espèce, on ne peut dire des vies que nous menons qu'elles soient normales.
–– Ca va bien se passer, Edward. J'en suis quasiment sûre.
La main d'Alice est sous mon coude. Jasper, nous regarde, jouant son rôle en projetant le sentiment rassurant qu'Alice vient d'énoncer. Parce qu'elle le lui a demandé.
Pourquoi suis-je revenu? J'ai toujours détesté les endroits où il y a beaucoup de monde –– les écoles, les immeubles de bureaux, les hôpitaux –– tous ces endroits où j'ai passé tant de mon temps au fil des décennies. Et voilà que le Destin m'a fourni l'excuse parfaite pour disparaître pendant quelques années, dans la solitude relative du Nord. Tanya et ses soeurs partagent le même esprit que ma propre famille. Je pourrais vivre avec elles aussi longtemps qu'il me plairait. Esme était malade de me voir partir, bien sûr, même si elle comprenait. Et si jamais les pensées non réciproques que Tanya entretenait envers moi venait à devenir insupportables, il me reste encore tout l'Arctique à parcourir à mon gré. Pour y habiter comme un ermite au milieu des bêtes de la tundra et de la mer, jusqu'à ce que cette coupe tant redoutée passe enfin au-delà de moi. Ce Graal profane. Cette fille. Cette Isabella.
Nous laissons nos véhicules derrière nous, et nous dirigeons vers les bâtiments, traversant le parking d'un pas traînant.
Ca y est, ça commence. Même ici, à l'air libre sous le crachin. Ce buffet entêtant de parfums. Le sang. Humain. Sang. Dans toutes les nuances et les teneurs du possible. Même au milieu des gaz d'échappement, des fuites d'huile, et de l'odeur du sandwich au beurre de cacahuète et jelly qui gît écrasé sous les livres dans le sac à dos d'un garçon, celle du sang surpasse tout. Ils s'inondent d'autres odeurs – savons, shampoings et crèmes, déodorants, eaux de Cologne et parfums –– tout est bon pour masquer l'alchimie de la transpiration, des phéromones et des bactéries. Ca marche pour eux. Mais pas pour nous. Pour nous, leurs corps sont des livres ouverts. Et sous tout cela, au travers de tout cela, tel l'appel d'un clairon, irrésistible, il y a leur sang. Il n'est pas de chair qui puisse le masquer, il n'est pas de peau assez hermétique qui puisse le contenir, pas de vêtement, pas même de mur de béton, qui puisse complètement dissimuler le parfum du sang humain à l'odorat d'un vampire.
L'eau me monte à la bouche, un venin plus fatal que le maléfice d'une quelconque sorcière. J'entends mes frères et mes soeurs déglutir. C'est un nouveau jour d'école qui commence.
–– Pas la peine d'laisser ça t'retourner l'humeur, Ed, mon gars. Dit Emmett, retombant sans retenue dans le patois de sa vie d'antan, épais comme de la mayonnaise. Si j'étions toué, j'la pendrions just' et s'rait fini.
Et c'est bien ce qu'il a fait, en fait. Son esprit écoute le passé, avec cette mémoire parfaite de notre espèce, et je succombe à mon don, qui me montre son souvenir tandis qu'il le revit, m'assaillant d'un bond par-dessus la cacophonie des pensées de l'ensemble du lycée. Il est aussi clair et précis que s'il était mien...
Le soir de mai, doux et parfait. Le ciel bleu, piqué de nuages cotonneux qui prennent des couleurs. Le vert tout neuf au sommet des arbres, frappé d'or sous les coups d'un soleil qui sombre. Le parfum d'un verger de pommiers en fleurs.
Le genre de soir qui rend le besoin de sa beauté douloureux pour quiconque a un coeur dans la poitrine.
Sous le pied, le chemin de terre gagné par les ombres, et puis la brise tendre à l'humeur changeante qui porte avec elle le claquement du linge propre sur un fil... et l'ambroisie du sang.
Pas n'importe quel sang. Mais Le Sang. Celui que vous attendez toute une vie. Celui qui hante votre éternité. Celui qui, une fois que vous l'avez senti, fait que vous ne trouverez de repos que vous ne l'ayez trouvé et capturé et totalement consommé. Celui dont vous souhaiteriez qu'il n'ait pas de fin. Bien sûr, il en a une, parce que le corps humain ne contient que quelques 5 litres de sang, au grand maximum.
A aucun moment elle ne l'a vu venir. Il l'a frappée avec la force d'un train de marchandise. La saveur, l'odeur, la splendeur. Sa chaleur, sa douceur. Le flot bouillonnant à la source. Son indescriptible délice.
–– Arrête, Emmett! Siffle Alice entre ses dents. Tu ne nous aides pas, là!
Elle ne peut voir ses souvenirs, comme, moi, je les vois, mais, à la place, elle chancelle sous l'assaut du kaléidoscope sanglant des futurs qui s'élancent à notre rencontre tandis que le chant de la mise à mort perpétrée par Emmett appelle en moi la réponse d'un choeur sorti des puits les plus sombres de mon esprit. Parce que je peux sentir la fille Swan. Je la sens depuis notre arrivée sur le parking de l'école. De quelque part, à l'intérieur du bâtiment, son sang m'appelle, comme un phare de signal pulsant brillamment sa lumière au travers du brouillard de tous les autres.
L'absence n'a rien fait que de me rendre plus ardemment sensible à sa présence. Le pick-up rouge, lui appartient. Comme c'est approprié.
Frappé de la malédiction d'avoir à éprouver les sentiments de ceux qui l'entourent, Jasper est terrassé par le désir combiné de la soif d'Emmett et de la mienne. Vaillamment, il tente de contenir la terrible marée avec tout ce qu'il peut trouver –– remords, renoncement, détermination.
A aucun moment il n'a remarqué son visage –– ce qu'il en restait –– jusqu'à ce qu'il l'ait vidée. Juste une femme ordinaire, au mitant de ses années. Peut-être déjà grand-mère, étant donné sa situation, ainsi que l'époque à laquelle elle vivait. Partie ramasser le linge de sa famille avant que la nuit ne l'alourdisse de rosée.
Emmett l'enterra, bien sûr. A une centaine de miles de là, bien sûr. Nous faisons de notre mieux pour ne laisser aucune trace.
Tablier de calicot qu'elle avait probablement cousu elle-même, disparaissant à mesure qu'il l'enroulait dans le seul drap à avoir attrapé une petite éclaboussure rouge sur sa bordure. Doubles poignées de brune terre humide, jetées sur la forme enveloppée de blanc.
Mon esprit transpose la silhouette d'une jeune fille au fond de la tombe improvisée.
La vision complète, depuis son commencement jusqu'à sa fin, n'a pas pris plus longtemps que la portion de temps qu'il nous a fallu pour faire, à vitesse humaine, trois pas sur l'asphalte.
L'influence de Jasper a rendu Emmett inhabituellement pensif.
–– J'regrette pas, tu sais? Elle serait morte à présent, tout pareillement, même si j'l'avais pas prise alors. Et si j'lavions laissée vivre, j's'erions en train d'men mord' les doigts d'ici j'qu'au Juj'ment dernier, vu qu'elle s'rait partie pour toujours, maint'nant, et sans plus jamais aucune chance, et sans même le souvenir de sa saveur pour m'porter. J'le regrette pas, Eddie. Leur vie, l'est courte. Quoi qui y'arrive.
Je m'imagine dans 100 ans, à 200 ans, quand cette fille et son sang et ses os ne seront plus que poussière. A jamais perdus pour moi, et devant moi, l'éternité me baillant toujours au visage. Est-ce là la raison pour laquelle je suis revenu? Pour réclamer l'extase de l'instant, et puis le souvenir, à jamais?
Leur vie, l'est courte. Quoi qui y'arrive.
Rosalie n'a guère de patience pour tout ceci. Elle pensent, fort éloquemment:
Reprends-toi, Edward. Fais ou ne fais pas. Il n'y a pas de j'essaie.
Nous avons presque atteint les portes du bâtiment principal.
–– Arrêtez ça, tous les deux!
Alice voit le futur changer sous l'influence des paroles d'Emmett et des pensées de Rosalie. Elle essaie de me cacher ses visions. Mais il n'y a pas de cachette possible. Les horribles futurs qu'elle voit trouvent leur origine dans mon imagination si terriblement fertile.
Emmett pense qu'il sait mieux qu'Alice. Il poursuit en silence.
Carlise y te pardonnera. C'pas comme si t'irais faire un carnage, ou j'sais pas.
Non, j'ai déjà fait cela. D'une certaine façon. Au temps si bien nommé des Roaring Twenties [1]... Ca n'a pas été ce que je pensais que ce serait. Et, pourtant, Carlisle et Esme m'ont pardonné. Et, pourtant, je ne sais toujours pas pourquoi.
Ca n'est qu'une fille.
Qu'une fille. Mais une innocente, j'imagine... du moins, aussi innocente que peuvent l'être les filles en ce temps. Non qu'elle le fussent, jadis, lorsqu'elles étaient... mais certainement pas un prédateur, comme...
Comme moi.
Elle t'suivrait.
Oh, oui, elle me suivrait. Chaque filles de cette école me suivrait en trébuchant, haletante d'extase. Je ne peux guère imaginer, sans parler de m'y attendre, que celle-ci soit tant soit peu différente des autres. Quatre-vingt-dix années passées à me mêler aux humains, et les souvenirs combinés de tous les membres de ma famille, m'ont appris combien sont invincibles les charmes de notre espèce.
Tu pourrais l'emmener loin qu'è'qu'part, en Alberta, ou ailleurs. Pis tu l'enterre au milieu d'la prairie, qu'è'qu'part quand t'as fini. Vu comme tu cours vite, t'pourrais êt' de r'tour à l'heure pour les cours, l'lendemain. Et personne la trouv'rait pendant des mois. P't-êt' même jamais. On aurait même pas à déménager.
En silence, en secret, l'esprit tactique de jasper court en parallèle avec celui d'Emmett. La meilleure défense, c'est l'attaque décisive.
Prendre le contrôle des termes d'engagement du combat.
Réduire les perte avant qu'elles ne soient catastrophiques.
J'attrape l'extrémité des pensées d'Alice, intimes, plaintives.
Elle allait m'aimer. Nous allions devenir amies.
C'est intolérable. Je veux m'enfuir à nouveau. Mais je sais que cela ne servirait à rien. Isabella existe en ce monde. Et je l'ai trouvée.
Comme un nuage d'écume de mer, moussant sur les vagues des pensées de ses camarades, son image a d'abord été rejetée sur la côte de mon esprit, avant même que j'aie moi-même posé les yeux sur elle.
La nouvelle. Le nouveau jouet brillant, jeté au milieu d'une meute de gamins de 6 ans. En fait, complètement ordinaire. Juste un autre bout de fille aux cheveux châtains. Se déplaçant partout dans la posture voûtée et hésitante d'une créature égarée loin de chez elle.
Devinait-elle seulement à quel point ces mouches en savait peu sur elle, ou à quel point elle les intéressait peu? A quel point elle n'était guère plus qu'un objet pour leur curiosité? Ou pour les garçons, des suggestions de désir? Je n'en avait pas la moindre idée. Ses propres pensées étaient perdues pour moi, au milieu du bavardage ambiant. Non pas que j'avais cure d'en passer la totalité au crible. Les intrigues des ses enfants humains ne m'importaient en rien. Isabella –– ''Juste Bella'' avait-elle répété, toute la matinée, à chaque nouvelle connaissance en son tour –– ne m'importait en rien.
Jusqu'à ce qu'elle se tienne devant ce ventilateur du diable. Et fracasse ma précieuse indifférence en mille morceaux. A présent, la planète entière n'est qu'un vaste labyrinthe, dont chaque tortueux chemin commence et finit avec l'écarlate de son parfum.
Nous sommes passés à l'intérieur, avançant nonchalamment dans les couloir chauds et clairs. Les autres élèves, inconsciemment, nous laissent la place, évitent nos yeux. Des éclats de pensées m'assaillent de toutes parts. Comme je déteste les endroits bondés. J'ignore les voix, comme j'ai appris à le faire. Comme nous avons tous appris à ignorer la tentation de tant de sang, de tant de coeurs, juste sous notre nez. Pour passer parmi la chaleur et la pulsation du troupeau, intouchés et intouchables. La plupart du temps.
–– Alors, Alice, dis-je - et je n'ai pas l'intention de me moquer, mais c'est ce que je fais - sur l'échelle du ''sûr'', ''Quasiment sûr'', c'est sûr à quel point?
[1] Les « Roaring Twenties » sont la période de croissance et d'insouciance de l'Amérique des années 20. Le terme est souvent traduit par « années vrombissantes » ou « années rugissantes ». Ce phénomène n'épargne pas l'Europe, et en France on parle des « années folles». Vous savez, le fox-trot, les coupes de cheveux à la garçonne, les longues robes fuseau, les tiares de perles, les sautoirs autour du cou et les longs fume-cigarettes des belles dames. Ces différents termes désignent une même réalité, réalité dans laquelle les US font figure de « modèle » au lendemain de la Grande Guerre. La crise de 29 marque la fin de cette période faste.
Aaaaah, enfin. Edward. Quel bonheur de faire un petit tour dans sa tête... Toujours aussi tourmentée.
