King Cross, là où tout a commencé. Là où sa vie a pris un virage à cent quatre-vingts degrés.
Emue par les souvenirs qui reviennent clore à la surface Elias Jones ne prend pas garde à la petite fille qui lève vers lui son visage où l'angoisse se dispute à la curiosité. Il ne sent plus la petite poupée brune qu'il tient dans ses bras. Il ne voit pas les larmes de sa femme qui brillent dans ses yeux.
Il est loin, loin très loin dans un passé qu'il avait tenté d'oublier. Dans un passé qui pourtant à tracé tout son avenir. Sans lui pas d'exil en Cornouailles, pas de rencontre avec Eléonore et pas de train à prendre aujourd'hui.

Il s'en souvient encore comme si c'était hier. C'était un jour de septembre, plus précisément le 1er septembre 1991.
En manque d'inspiration il était venu se perdre dans les dédales de quai surmonté de toit en verre de la gare de King Cross. Là au milieu des trains et des voyageurs il avait couvert son cahier de croquis et esquisses.
Emporté dans un tourbillon d'inspiration il avait soudain était happé par une scène qui, il ne savait pas pourquoi, lui semblait incongru. Peut-être était-ce à cause de certains mots qui avaient résonnait de façon étrange contre les briques des arches de pierre ? Ou alors à cause de la chouette qui hululait sur le chariot de ce petit garçon chétif avec des lunettes rondes ? En tout cas est-il, qu'il s'était mis à couvrir ses pages d'une fratrie de rouquin et d'un garçon aux vêtements trop grands pour lui.
Il se souvient encore de cette sensation qui l'avait étreint lorsqu'il était rentré à son atelier suite à cette première rencontre avec eux. L'amer d'un secret effleuré du doigt et la saveur veloutée de l'étrangeté de cette rencontre se mêlaient dans sa bouche.
Intrigué par ce mystère il s'était attaché à leurs pas. Et d'année en année, de départ en retour il les avait vu grandir.
Et puis un jour ils n'étaient pas revenus. Las de ce secret qu'il ne faisait qu'effleurer du doigt il avait tourné la page et fuit King Cross et ses mystères.
Et maintenant le voilà vingt ans plus tard non loin de ce même pilier séparant la voie 9 de la 10. Il pensait en avoir fini avec tout ça mais force est de constater qu'il se trompait.

Enfin il va éclaircir ce mystère. Il va comprendre ce qui se passe chaque année devant ce pilier quelconque.
Sa femme n'avait rien voulu lui dire et s'était contenté de sourire devant sa mine surprise à la lecture de la lettre qu'avait reçu leur ainé. Elle n'avait pas expliqué où se trouvait la voie 9 ¾ sans se douter que ces quelques mots réveillaient en son mari des souvenirs qu'il avait pensé avoir oubliés.
Mais maintenant qu'il est à King Cross le puzzle se complète. Ces mots qu'il avait entendus prenait maintenant tout leur sens. Moldu, voie 9 ¾, ainsi c'était des sorciers.

Reprenant ses esprits, il suit sa femme devant le panneau de la voie 9. Eléonore se met alors à expliquer à toute sa petite famille que le train se trouve de l'autre côté du pilier et qu'il va falloir le traverser. Sous les yeux ébahis et un quelque peu effrayés d'Elias, Ella se met alors à pousser son chariot vers le mur en briques beiges. S'attendant à la voir se fracasser contre le mur, il s'apprête à clore ses yeux sous le choc de l'impact. Mais non pas de choc, pas de bruit fracassant, seulement Ella qui à disparue.
Et soudain, c'est comme si la chape de plomb qui pesait sur les épaules de son père avait disparue. Il comprend enfin tous ces mystères, toutes ces disparitions au détour d'un pilier. Quand son tour vient il se lance à la suite d'Ella avec Meliane toujours dans ses bras. Une fois le passage franchit il retrouve sa fille qui attend patiemment de l'autre côté ses parents en jetant des coups d'œil circulaire à la foule.

Sur les rails trône une splendide locomotive rouge et noir d'un autre temps, la fumée qu'elle crache enveloppe le quai dans une fine brume qui rend tout cela encore plus irréel. Des enfants, aidés de leurs parents, charges d'immenses valises dans le train. Des chats, chouettes et autres animaux de compagnies attendent patiemment, ou non, la libération.
Tout n'est que cris et joie des retrouvailles, larmes et recommandations de départ.
Il ne sait plus où donner de la tête tellement il y a de choses à voir. Se prenant même à regretter l'absence de son calepin pour dessiner tout ce qu'il voit.
La main d'Eléonore qui vient se poser sur son épaule le pousse à lever son visage vers celui de sa femme. Un petit sourire s'étire sur ses lèvres alors qu'elle sort un cahier de son sac. Aucune parole n'est prononcée mais pourtant il comprend, fébrile il prend le cahier et le crayon qu'elle lui tend. Comment avait-elle pu se douter qu'aujourd'hui la peinture lui manquerait tellement qu'il reprendrait ses crayons et pinceaux ?
Pourquoi sa femme avait-elle pris son carnet de dessin aujourd'hui ? Le connaissait-elle mieux que lui ? Savait-elle qu'il n'allait pas résister à l'envie de peindre ce lieu magique ? Non car sinon elle aurait vu, anticipé, les fourmillements qui avaient couru dans ces doigts lors de leurs visites au chemin de traverse.

Et là il les voit et comprends. Ces deux rouquins, cette femme aux cheveux broussailleux et ce garçon à la fine cicatrice en forme d'éclair. Il ne peut pas se tromper, ces deux couples qui discutent joyeusement avec autour d'eux leurs enfants ce sont eux. Eux qu'il a tant de fois peint dans le secret de son atelier.
Tout cela avait un lien avec eux. Avec ces sorciers qu'il avait vu grandir en spectateur impuissant du temps qui passe. Eux qui lorsqu'ils n'étaient jamais revenu, un jour de juillet 1998, l'avait poussé à ranger au placard ses pinceaux et toiles. Impuissant il avait attendu ce jour-là leur retour sur le quai de gare. Mais ils n'étaient jamais venus, et las il avait alors arrêté de peindre.
Le destin est vraiment joueur, comment aurait-il pu se douter les revoir un jour ? Mais Eléonore, Eléonore elle savait il en était sûr. Elle avait vu ses toiles, il lui avait parlé de tout ça avant de de sceller une nouvelle fois son atelier. Mais comment ? Comment avait-elle su que ces inconnus seraient-là. Et pourquoi tous ces regards tournés vers eux ? Qui étaient-ils ?

Sentant son trouble, Eléonore lui tend un journal de la veille. Un de ces journaux sorciers qu'elle lit souvent. Sous le nom du magazine, la gazette des sorciers, s'étale une photo du jeune homme à la cicatrice en dessous en grosses lettres gothique s'étale un titre. « Le deuxième fils du survivant fera sa rentrée demain à Poudlard ». Intrigué, il lève un sourcil interrogatif en direction de son épouse. Amusée par tout cela Eléonore semble vouloir tourner autour du pot, et c'est un autre livre qu'elle lui tend pour répondre à ses interrogations. « Héros et Héroïnes de guerre, ils ont combattu le plus grand mage noir de l'histoire » sous cette couverture racoleuse trois jeunes gens lui adresse des signes. Un trio dont il pourrait retracer de mémoires chaque trait tant il les a dessinés, autrefois.
Tout s'explique, le calepin dans le sac de sa femme, les regards qui les fixent, leur disparition en 1998 après cette guerre dont lui avait parlé succinctement sa femme.

Pendant vingt-six ans ce mystère qui l'a accompagné n'avait cessé de le hanter, l'empêchant de reprendre son art.
Mais maintenant les voilà devant ses yeux et cette passion qu'il pensait tarie le reprends.
Il aimerait tant couvrir son cahier du jeune homme aux lunettes rondes qui chuchotent quelque chose à son plus jeune fils. Il veut peindre l'air assurée de la jeune femme et celui plus décontracté de son mari qui abhorre un immense sourire en racontant une histoire de permis de voiture. Il trace de ces doigts les cheveux roux de la mère et sa fille.

Vingt-six ans qu'il regarde en arrière pour contempler tout ce chemin parcouru depuis ce 1er septembre 1991.
Depuis ce jour où la magie est rentrée dans sa vie pour ne plus jamais la quitter. De Londres à la Cornouailles, d'Egloshayle à Tintagel tout revient au point de départ, à cette gare qui avait été le début de leur histoire, King Cross. Avec ironie il réalise que jamais il n'aurait pu échapper à la magie. La boucle est bouclée.
Là planté sur un quai de gare, devant une locomotive d'un autre siècle il se sent revivre.