Winterfell, 276 AC
La jeune Stark et le jeune Baratheon sont levés depuis l'aube, et partagent un petit déjeuner copieux, profitant du calme avant que les deux plus jeunes Stark se réveillent. Rickard exige encore et toujours plus de sa fille aînée dernièrement, étant à présent la deuxième figure d'autorité après lui. Brandon et Ned étant absents, il incombe à Serena de se faire obéir en tant que dame de Winterfell. Les moments où le château est encore à moitié endormi sont donc les meilleurs pour elle, car elle est à ce moment éloignée des responsabilités. Elle savoure son petit déjeuner, ne pouvant s'empêcher de remarquer que Stannis touche à peine à sa nourriture. Dans quelques mois, au début de la prochaine année, Lord Baratheon a prévu qu'un tournoi soit organisé à Accalmie. Les Starks y seront bien sûr invités, et Serena a hâte de découvrir le château familial de Stannis. Lui-même devrait être excité et content, mais il a retrouvé son humeur maussade depuis quelques temps, et semble ne plus être heureux à Winterfell. Serena en est très affectée, considérant Stannis comme son meilleur ami et ne voulant pas être séparée de lui. Elle l'observe donc, tout en mangeant silencieusement, le dos droit, comme Nan lui a appris. Stannis semble plongé dans ses pensées, sa fourchette caressant la nourriture, prenant quelques morceaux et les portant à sa bouche, les mastiquant doucement.
« J'ai deux cadeaux pour toi » dit soudainement Serena, voulant détendre l'atmosphère pesante.
Stannis relève la tête et un rare sourire illumine son visage. Il est beau, se dit Serena. Le commencement de ses lunes et sa croissance lui ont donné une toute nouvelle perspective sur les garçons. Elle remarque à présent des choses qui ne l'intéressait guère avant: les muscles, les fesses, les lèvres. Tout la fascine chez les garçons, de leur propension à se battre pour tout et n'importe quoi, à leurs façons de manger, de parler, de boire. Bien sûr, elle en trouve certains rustres. Certains, tels que Ser Rodrik ou Stannis, sont bien plus raffinés et charmants. Et, en cet instant, la beauté de Stannis la frappe telle une gifle en plein visage. Ses yeux d'un bleu profond, ses cheveux noirs qui tombent jusqu'à ses épaules, sa taille, ses bras musclés et ses grandes mains, avec des ongles coupés courts pour éviter qu'il ne les ronge, et ce sourire, le plus charmant sourire qu'elle ait jamais vu, même chez Brandon, ou Ned. Les yeux de Stannis s'illuminent quand il sourit, et il est impossible de ne pas l'imiter.
« Serena? » la voix de Stannis la tire de ses pensées à la limite de l'indécence et elle sourit rapidement.
« Ils sont dans ma chambre. As-tu fini? » elle remarque l'assiette aux trois quarts pleine.
Stannis jette un œil à son assiette et avale deux ou trois autres morceaux avant d'essuyer sa bouche et ses mains. Il acquiesce et se lève. Serena l'imite et quitte la grande salle, montant les escaliers jusqu'à sa chambre. Elle sent le souffle chaud de Stannis derrière elle, et de brutales mais délicieuses crampes lui tordent le ventre. Qu'est-ce qui lui arrive? Elle se sent à présent presque honteuse d'entrer dans sa chambre avec un homme, comme si elle se devait de garder cet endroit préservé, intime. Stannis, lui, la suit sans un mot, remarquant l'évolution constante de son corps, de ses formes. Il déglutit difficilement lorsqu'ils entrent dans sa chambre, mais Serena ne ferme pas la porte comme à son habitude. Il la regarde se diriger vers son lit et porter à bout de bras un manteau de fourrure magnifique.
« C'est pour toi » sourit-elle en plaçant le lourd vêtement dans les bras de Stannis.
« Il est sublime » murmure t'il en caressant la fourrure grise qui le compose, douce comme de la soie, et chaude comme un feu réconfortant.
Elle embrasse sa joue et il sent ses joues s'enflammer. Il sourit légèrement et enfile le manteau, la regardant:
« De quoi ai-je l'air? » demande-t-il.
« Tu es magnifique. Tu ressembles à un roi » murmure Serena, arrangeant légèrement la tenue du manteau sur ses épaules.
Stannis a un léger rire gêné, et Serena s'éloigne de lui, avant de prendre un drap posé sur un objet à terre.
« Mon deuxième cadeau » sourit-elle en le lui tendant. Stannis enlève le drap lentement: il cachait une cage, dans laquelle se trouve un magnifique autour, entièrement gris, avec des yeux jaunes qui fixent le jeune garçon.
« Il sera un bon compagnon pour Fière-Aile » Serena dit en ouvrant la cage. « Peut-être feront-ils des bébés »
Juste avant de quitter Accalmie pour Winterfell, Stannis avait trouvé un jeune autour blessé, qu'il avait soigné et baptisé Fière-Aile. Il s'était souvent plaint à Serena que cet autour le ridiculisait car elle volait très mal mais qu'il ne pouvait se résoudre à s'en séparer. Elle suivait Stannis absolument partout. Celui qu'avait acheté Serena était tout l'inverse de Fière-Aile: grand, puissant, majestueux. Il ne put s'empêcher de prendre Serena dans ses bras et le serrer fort. Serena sourit et referma ses bras autour de lui, caressant légèrement son dos.
« Merci » murmura t'il à son oreille. « Merci pour tout... »
« De rien Stannis. Tu le mérites. » murmura t'elle en retour.
Elle entend un hoquet et remarque Nan qui les observe, se tenant sur le palier. Elle se dégage rapidement de l'étreinte de Stannis:
« Allons chasser » ordonne t'elle plus qu'elle ne propose, et Stannis ne comprend son changement d'attitude que lorsque ses yeux croisent ceux de Nan. Il baisse les yeux lorsqu'il passe devant elle et suit Serena jusqu'aux écuries, tenant toujours son autour.
Ils partent tous les deux et Serena redevient charmante et proche de lui dès qu'ils passent les portes du château. Ils discutent, de tout et de rien, tandis qu'au dessus de leurs têtes, leurs oiseaux se mettent en chasse. Serena lui raconte qu'elle rencontre souvent la louve géante qu'ils ont vu pour la première fois ensemble, et qu'elle rêve d'elle presque toutes les nuits. Stannis parle d'Accalmie et de sa dernière visite au château, de ses parents et de son frère Robert, plus éloigné que jamais de lui. Serena a beaucoup de peine pour Stannis, d'autant plus qu'elle reçoit une lettre de Ned par semaine, alors que son ami n'en reçoit aucune de son frère. La plupart du temps, avec la lettre de Serena s'ajoute un mot pour Stannis de Ned. Jamais de Robert. Ils finissent par s'arrêter à côté de "leur" arbre, où ils passent le plus clair de leur temps quand ils ne sont pas au château. Ils continuent de discuter, les sourires ne quittent plus le visage de Stannis et même Serena se détend, plaisante et rit. Elle est heureuse avec Stannis, elle a l'impression qu'elle ne peut être elle-même qu'avec lui. Benjen est encore si petit, et Lyanna ne cesse de se moquer d'elle, que ce soit à cause de son goût pour la couture ou les belles robes, ou encore sa hâte d'épouser Jaime. Stannis la comprend, et l'accepte, avec ses qualités et ses défauts. Ils continuent de parler ensemble, de se confier l'un à l'autre, jusqu'à ce qu'ils entendent un cri perçant et que l'oiseau de Stannis leur apporte un magnifique lièvre. Celui de Serena, lui, a attrapé un perdreaux, et les deux jeunes adolescents attrapent les proies et les attachent à leurs selles. Alors qu'ils repartent au château, le soleil étant à son zénith, Serena se tourne vers Stannis:
« Il faut trouver un nom à ton autour. »
Stannis acquiesce et caresse les plumes de l'oiseau lentement:
« Je crois que je vais l'appeler Tonnerre. »
« Très joli nom » Serena sourit et talonne son cheval afin de galoper jusqu'au château. Lorsqu'ils se sont occupés de leurs chevaux et que Stannis a présenté Tonerre à Fière-Aile, ils rentrent tous les deux rejoindre la famille de Serena autour du déjeuner. Stannis remarque le regard insistant de Lord Rickard à son encontre, et se demande avec angoisse si Nan lui a raconté ce qu'elle a vu ce matin. Alors que les enfants mangent silencieusement, le seigneur de Winterfell se tourne vers Stannis:
« Il faudra que je vous voie, Stannis »
Il sent Serena se crisper de tous ses muscles à ses côtés et sa fourchette tremble légèrement dans sa main.
« A quel propos, monseigneur? » Stannis meurt d'envie de rassurer son amie.
Lord Rickard lui lance un regard froid et sévère:
« Une affaire privée qui vous concerne, et dont je ne discuterai pas devant mes enfants. »
Stannis acquiesce et ne répond pas, finissant son assiette. A peine les autres enfants ont-ils fini de déjeuner que Rickard leur ordonne de quitter la grande salle. Stannis lève les yeux sur lui, et ne bouge pas, sachant très bien que Rickard veut qu'il reste. Rickard prend un parchemin dans une de ses poches et le tend à Stannis:
« Cette lettre est arrivée ce matin alors que vous étiez à la chasse avec ma fille. Toutes mes félicitations, Lord Stannis. »
Le jeune Baratheon sent son sang se glacer dans ses veines, et sa main tremble violemment alors qu'il s'empare du parchemin. Rickard lève un sourcil. Ainsi, c'est de cette manière qu'il connaîtra le nom de celle qu'il va épouser. Par une simple lettre. A treize ans, il sait parfaitement qu'il ne lui reste qu'un an avant d'être habilité à se marier. Un an avant de devoir quitter Winterfell et Serena pour toujours. Il en vient a espérer pouvoir devenir un chevalier et se mettre au service des Lannister, afin d'être toujours présent pour protéger Serena. Il déglutit difficilement et déplie le papier délicat, lisant les quelques mots qu'à écrit son père. En refermant le parchemin, il éclate de rire, nerveusement. Son père ne lui annonce pas le nom de celle qu'il va épouser: il l'informe que sa mère est à nouveau enceinte, et que le bébé devrait naître au début de l'année 277. Rickard fixe le jeune Baratheon, apparemment incapable de s'arrêter de rire:
« Vous avez l'air très heureux d'avoir un jeune frère ou une jeune sœur, Stannis. Cela fait plaisir à voir. »
Le soulagement que ressent Stannis est tout aussi intense que le stress et la peur qui l'ont envahi en apprenant l'arrivée de cette lettre.
« Je le suis, monseigneur » dit-il en essuyant quelques larmes qui perlent à ses yeux. « Je suis aussi soulagé, à vrai dire. Je pensais que mon père m'écrivait pour m'annoncer que j'étais fiancé. »
« Ne vous sentez-vous pas une inclination pour le mariage? » Rickard le regarde surpris.
Stannis ne sait comment répondre à cela. Il cherche ses mots avant d'avancer prudemment:
« Je veux me marier, avoir des enfants, mais... je voudrais me marier avec une femme que j'aime... ou au moins que j'aurai choisi »
Rickard éclate de rire avant d'avaler une grande gorgée de bière:
« Tu parles comme Lyanna, ma parole! Il va vous falloir grandir, cher enfant. Les mariages d'amour ne durent pas, dans ce royaume. Les Targaryens l'ont compris, et regardez ce pauvre Tywin Lannister... il a aimé sa Joanna plus que n'importe quel homme a jamais aimé sa femme. Regardez quel fut le destin de leur amour » secoue t'il la tête tristement.
Stannis le regarde timidement:
« Serena m'a toujours dit que vous aimiez sa mère... »
Rickard se fige et pâlit légèrement. Il n'aime guère discuter d'affaires aussi privées avec Stannis. Quand bien même est-il son pupille, il n'en est pas moins un étranger à Winterfell.
« J'ai aimé Lyarra oui. Je l'ai pleuré. Mais notre amour s'est construit petit à petit, mois après mois, après notre mariage. Dans notre monde, Stannis, il ne faut surtout pas être un rêveur, et croire à tous ces contes de fées que vous rabâche Nan. La vie n'est pas un conte de fées, et l'amour peut détruire bien plus de vies qu'une guerre. »
Stannis sait à quoi Rickard fait allusion, et acquiesce. Toute sa vie, le jeune garçon a appris à faire son devoir. Apprendre à manier l'épée, respecter ses parents et son frère aîné, les aimer, du mieux qu'il peut, apprendre de Lord Rickard, être brave sans être cruel, patient sans être inactif, être instruit, cultivé, savoir parler aux seigneurs comme aux petites gens. Toutes ces choses font partie de ses devoirs et il sait que, s'il ne battra jamais Robert dans une cour d'entraînement, il sera un meilleur négociateur, un meilleur diplomate, car il a appris d'un des meilleurs seigneurs des Sept Couronnes. Il regarde Lord Rickard vider sa chope, et fermer les yeux un instant, avant de murmurer, sans même le regarder:
« Vous êtes un excellent pupille, Stannis. Vous ferez un excellent seigneur. Dites à votre père de vous trouver une fiancée qui n'a pas de frère, afin de régner sur ses terres. Ce ne sera pas facile, mais il doit bien y en avoir une en ce monde » il sourit légèrement. « A vos leçons maintenant, mon garçon. »
Stannis se lève et s'incline, même si Rickard ne le voit pas et sort de la grande salle pour rejoindre Mestre Walys. Alors qu'il entre, Serena est déjà là, le regard rêveur dirigé vers la fenêtre, et le cœur du jeune garçon se serre. Lord Stark a raison: il y en a une en ce monde. Une seule.
