Merci pour les coms.

CHAPITRE XIV

Il y avait eu ensuite, lorsqu'il avait douze ans, cette finale de base-ball à laquelle ses parents n'étaient pas venus, parce que Charlie, encore et toujours lui, devait aller passer des tests dans une grande école du pays et que ses deux parents l'avaient accompagnés. Ils devaient être revenus pour le jour de la finale, ils l'avaient promis. C'était compter sans les intempéries qui les avaient retenus à l'autre bout du pays tandis que les deux équipes de collégiens s'affrontaient.

Tout le temps du match, Don avait espéré qu'ils allaient arriver, qu'ils allaient le voir sous son meilleur jour, dans une discipline où il excellait. Et au moment où les supporters enthousiastes avaient envahi la pelouse pour les féliciter de leur victoire, il avait été le seul à ne pas se trouver entouré de sa famille, le seul qui ne recevait pas les félicitations d'un père bouffi de fierté et d'une mère attendrie.

Oh, il n'était pas seul, non ! Tous ses coéquipiers l'avaient porté en triomphe, lui qui avait joué un rôle décisif dans le point de la victoire. Mais, malgré cette foule qui l'entourait, il s'était senti terriblement abandonné.

Bien évidemment, ses parents, arrivés quelques heures après, étaient désolés de ce retard et il les avait assurés qu'il ne leur en voulait pas : comment l'aurait-il pu ? Ce n'était pas leur faute. Bien sûr ils lui avaient alors dit combien ils étaient fiers de lui : mais il n'y avait pas dans leurs yeux cette étincelle qu'il leur avait vue si souvent lorsqu'ils commentaient les réussites de Charlie.

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C'est sans doute de ce jour qu'il prit l'habitude de ne plus parler le premier de ses réussites ou de ses échecs : à quoi bon ? Il se contentait d'abord de tâter le terrain : savoir si Charlie avait quelque chose de particulier de prévu au même moment. Ainsi, il évitait à ses parents la pénible épreuve de devoir faire un choix qui, en général, était que l'un accompagnait Charlie et l'autre Don. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser que celui qui restait avec lui regrettait amèrement de n'être pas avec Charlie. Alors, dans la mesure du possible, il leur évitait ce dilemme.

C'est ainsi qu'il ne leur avait pas annoncé sa nomination comme meilleur joueur du comté alors qu'il avait quinze ans. Et il avait ensuite pensé que bien lui en avait pris, puisque ce n'était pas lui qui avait été nommé, mais un joueur de deux ans plus âgé, au demeurant excellent et qu'il aurait été le premier à déclarer vainqueur si on lui avait demandé son avis. Et le même jour, à trois cents kilomètres de là, Charlie, lui, ne se contentait pas d'un accessit : il recevait évidemment le premier prix d'il ne savait trop quel concours. Il y en avait eu tant !

C'est aussi de ce jour que, petit à petit, il s'était éloigné de son frère. A quoi bon essayer de rester près de lui ? Il n'avait pas besoin de son lourdaud de grand frère, incapable de comprendre la moitié du centième des problèmes compliqués qui meublaient son ordinaire. Charlie était tellement entouré, fêté, adulé, félicité, qu'il ne pouvait pas se soucier d'avoir un admirateur de plus ou de moins.

Leurs vies ne seraient jamais les mêmes. Son petit frère était appelé à briller au firmament, à être un jour reconnu par tous. Lui ne pourrait parvenir au même résultat qu'au travers du base-ball. Et même ainsi, sa renommée vaudrait-elle jamais celle de Charlie ? Il pourrait peut-être, un temps, être plus connu, surtout s'il parvenait en première division, mais connu voulait-il dire utile ? Charlie, lui, serait éminemment utile au monde dans lequel il vivrait. Don, quant à lui, ne se faisait aucune illusion : quand bien même il parviendrait au sommet, une carrière professionnelle est brève et aléatoire, soumise aux risques de blessures, aux résultats des compétitions et, tôt ou tard, le meilleur trouve toujours encore meilleur que lui et finit par retomber dans l'anonymat. Alors que, dans le domaine de Charlie, les meilleurs laissaient leur empreinte à travers les générations.

Alors il avait abandonné Charlie à sa vie et avait suivi la sienne.

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Il y avait encore eu l'anniversaire de ses treize ans, la fugue de Charlie et cette journée, dont il se faisait une joie, irrémédiablement gâchée, tandis que la culpabilité l'envahissait, accentuant encore le sentiment de solitude qu'il avait ressenti, lui qui aurait dû être le roi de la fête, et dont l'assistance entière se détournait pour chercher le petit garçon que, déjà, à cette époque-là, il n'avait pas été capable de protéger.

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Il se souvenait également du jour où le petit génie était parti pour Princeton. Sa mère y allait aussi pour s'installer près de lui : à treize ans, il n'était pas question qu'on le laisse vivre seul. Il en aurait été bien incapable. Alan les accompagnait pour veiller à leur installation, il devait ensuite revenir à Los Angeles.

Don restait à la maison : en ce qui le concernait, la semaine suivante, il devait rejoindre le camp d'entraînement des Stocktons Rangers, l'équipe de base-ball de seconde division qui venait de lui signer un contrat lui assurant le financement de ses études en même temps que la pratique de son sport préféré, et l'opportunité d'être un jour sélectionné en première division.

Il se revoyait encore ce jour-là, resté debout au bord de la route, agitant le bras dans la direction de la voiture qui s'éloignait : il ne disait pas seulement au revoir à sa famille, il lui semblait qu'il disait au revoir à l'enfance. Une page se tournait qu'il ne pourrait jamais relire. Désormais il devait aller de l'avant, tout retour en arrière était impossible. Mais à cet instant, debout sur ce trottoir, alors que ceux qu'il aimait disparaissaient au coin de la rue, il s'était senti plus seul que jamais et il avait eu l'impression que ce sentiment allait désormais être son compagnon de route.

*****

« Il y a encore eu d'autres moments de solitude n'est-ce pas ? Racontez encore Don.

Il détestait cette voix douce qui le forçait dans ses derniers retranchements, qui l'obligeait à revivre ces moments pénibles, ces moments qu'il aurait tant voulu oublier.

- A quoi cela sert-il, Dr Landsfort ? gémit-il.

- Faites-moi confiance Don. Je sais ce que je fais.

Confiance ? Mais justement, il n'arrivait pas à lui faire complètement confiance. Il ne comprenait pas le pourquoi de cette remontée dans le passé. De toute façon, rien ne pourrait jamais effacer ce qu'il avait fait.

- Vous ne m'avez pas parlé de votre plus atroce moment de solitude.

- Comment ?

- Vous savez bien de quoi je parle Don…

- Non, je ne veux pas en parler.

- Mais vous le devez !

- S'il vous plaît, pas ça !

- Allons Don, racontez-moi. Racontez-moi la mort de votre mère ! »