Chapitre 12 — Tooth and Claw (dent et griffe)
L'intérieur du fiacre était plus confortable que ne laissait supposer son extérieur morose. Il aurait même été assez chic si ce n'était le mauvais éclairage dû aux vitres teintées.

L'homme qui avait insisté pour faire monter les deux voyageurs du Temps alluma la lanterne suspendue au plafond, apparaissant en pleine lumière. C'était le parangon du gentilhomme britannique typique: le dos bien droit, la moustache discrète, la chaînette du monocle dépassant de la poche de son gilet... Jusqu'au chapeau posé sur ses genoux. Son regard perçant alla de David à Rose, scrutant chaque détail de leur apparence. Puis comme si leur examen ne l'avait pas satisfait, il demanda sur un ton intrigué.

— Pourrais-je savoir en qui ai-je l'honneur?

— Drôle de question, répondit David, puisque vous m'avez invité à bord en me nommant.

— Ah, seulement il y a un problème, voyez-vous. Ce nom est déjà pris: par moi.

Rose ne cacha nullement son sourire amusé. Évidemment, devant l'original l'imposture ne pouvait durer.

— John George Littlechild, fit-il avec emphase. Au service de Sa Majesté et de Miss... Miss?

— Tyler.

Et elle ajouta devant sa mine dubitative.

— Ce n'est pas un pseudo, je vous assure.

— Dans ce cas... Enchanté, Miss Tyler.

Tandis qu'il lui faisait galamment un baise-main, elle se dit que son nom lui semblait familier. John George Littlechild... Elle avait vu ça quelque part, mais où?

— Imaginez un peu ma surprise, déclara-t-il en se tournant vers le Gallifréen, lorsqu'en arrivant sur les lieux du crime, j'aperçois quelqu'un qui se fait passer pour moi. Vous conviendrez donc que mon intérêt pour vous ne peut qu'être justifié. Alors qui êtes-vous, monsieur? Et pourquoi vous intéressez-vous à l'affaire de Jack l'Eventreur?

David réfléchit à toute vitesse. Il fallait qu'il retrouve cet assassin au plus vite, s'il voulait récupérer le dodécaèdre. Et être dans le collimateur du chef de la police secrète n'allait pas lui faciliter la tâche. Maintenant, s'il pouvait s'en faire un allié...

— Appelez-moi David. Et avant de répondre à vos autres questions, il serait bon que vous rangiez votre revolver. Menacer son interlocuteur n'est pas une base saine pour une discussion fructueuse.

Et Rose comprit que son chapeau cachait en fait le canon d'une arme pointée en leur direction.

— Dès que j'aurais appris qui vous êtes réellement.

— Mon identité n'a aucune importance, Littlechild, car vous avez besoin de mon aide. Il y a un tueur qui terrorise votre ville, et il n'est pas humain.

L'interpellé écarquilla les yeux, cependant il était clair que la révélation ne le surprenait guère. En croisant les doigts devant lui, David poursuivit tranquillement.

— Mais vous vous en doutiez déjà, n'est-ce-pas? Sinon, pourquoi un homme de votre position se préoccuperait-il des meurtres de simples prostituées?

— Admettons que j'aie quelques soupçons quant à la nature non humaine de l'assassin. Prétendriez-vous pouvoir résoudre ce mystère? Comment?

— Je suis un expert dans toutes sortes de domaines, assez bon en tout cas pour reconnaître d'un seul coup d'oeil que les blessures de la victime n'avaient rien de normale.

— La police penche pour un instrument tranchant quelconque.

— Elle a tort: seuls les crocs et les griffes ont pu laisser de telles marques.

L'expression méditative qu'avait gardée Littlechild durant toute la conversation céda la place à un sourire sibyllin qui signifiait à la fois tout et rien.

— Excellent... Eh bien, j'accepte de collaborer avec vous en ce qui concerne cette affaire, dans l'intérêt de la Couronne. Néanmoins, tant que vos intentions resteront obscurs, je ne pense pas pouvoir vous faire confiance.

— Parfait! Parce que c'est réciproque, Littlechild.


OoOoO


Lorsque la portière du fiacre s'ouvrit à nouveau, ils étaient dans un local souterrain que Rose trouva ultramoderne pour l'époque. Pourvue d'installation électrique et de téléphones qui sonnaient à tout-va, la salle ressemblait à une ruche en ébullition, avec des agents en civil s'affairant parmi des rangées de secrétaires.

Littlechild les conduisit jusqu'à une pièce qui lui servait de bureau. Une fois assis, il leur passa un épais dossier contenant des rapports de police, des comptes-rendus d'autopsies, ainsi que des photos dont le noir et blanc n'atténuait en rien l'horreur de la scène de crime.

— Cinq victimes avérées jusqu'à présent, comptant Mary Jane Kelly. Mais des disparitions signalées dans le milieu de la prostitution nous font penser qu'il y en a beaucoup plus en réalité...

Il s'arrêta, fixant d'un regard étonné David qui survolait littéralement les pages.

— De la lecture rapide, commenta Rose. C'est un de ses dons. Mais poursuivez, je vous prie.

— Hm, hm... A part les cadavres mutilés, le tueur ne laisse derrière lui aucun indice exploitable qui nous permettrait de deviner son identité.

— Pas tout-à-fait, coupa David en reposant le dossier, puisque cela ne vous a pas surpris que j'évoque des crocs et des griffes. Il y a donc bien quelque chose qui vous a mis la puce à l'oreille.

— Exact. D'ailleurs, j'aimerais comprendre comment vous avez fait. Nos experts ont jugé que les corps étaient en trop mauvais état pour en tirer quoi que ce soit. Et vous, quelques secondes ont suffi pour conclure à un agresseur non humain.

— J'ai un sens de l'observation très développé. Alors, qu'avez-vous que la police n'a pas?

Littlechild eut un sourire du genre "je finirais bien par savoir" et ouvrit le tiroir de son bureau.

— Des touffes de poils bruns, et ceci.

Il leur exhiba une griffe d'une quinzaine de centimètres de long dont la pointe recourbée semblait aussi acérée que la lame d'un scalpel. Rose frémit, en espérant que les victimes étaient déjà mortes avant d'être dépecées par une telle monstruosité.

— D'après la taille de cette griffe, dit David en la prenant dans la main, la bête à laquelle elle appartient doit mesurer plus de huit pieds de haut.

— Mais comment une créature pareille pourrait-elle passer inaperçue en pleine ville? demanda Rose en faisant un rapide calcul mental.

Huit pieds. Cela correspondait à deux mètres et demie environ. Ces pauvres filles n'avaient aucune chance de s'en sortir face à un monstre de cette envergure.

— En se cachant dans les égouts, supposa Littlechild, ou encore dans des entrepôts désaffectés. Les possibilités sont nombreuses.

— Il se peut aussi que notre "bête" soit un être humain durant la journée.

Devant cette affirmation de David, le chef de la police secrète poussa une exclamation incrédule.

— Mais c'est complètement insensé!

— Tout dans cette affaire sort du cadre de la normalité. Réfléchissez. Les victimes ne sont pas choisies au hasard: toutes des prostituées, entre 20 et 30 ans, ayant une ressemblance physique. On se croirait dans le profil d'un banal tueur en série, si ce n'est...

— ...Cette griffe qui témoigne du contraire, termina Rose.

— Nous verrons bien, fit Littlechild avec un geste impatient. Homme ou animal, ce qui compte, c'est de lui mettre la main dessus, mort ou vif. Alors, une idée?

— Nous ignorons qui il est, dit pensivement le Gallifréen, ni où il se trouve. Par contre, nous connaissons son terrain de chasse et le type de proie qu'il recherche. L'idéal serait donc de lui tendre un piège.

— Mais il faudrait un appât pour cela, objecta Littlechild, et nous n'avons pas de femmes parmi nos agents. Et même si nous en avions, je doute qu'aucune d'elles accepte de...

— Je pourrais le faire, intervint Rose comme si de rien n'était.

David ne prit même pas la peine de la regarder avant de s'opposer catégoriquement à cette idée qui lui paraissait absurde.

— Non.

— Je suis blonde comme les victimes, je suis dans la bonne tranche d'âge et je sais me défendre. Où est le problème?

— C'est hors de question, oubliez ça.

— Et moi, je n'ai aucunement besoin de votre permission.

Littlechild suivait leur joute verbale, l'air vivement intéressé. David la saisit par le bras et l'obligea à se lever.

— Qu'y-a-t-il par là? demanda-t-il en désignant une porte latérale.

— Un débarras, répondit Littlechild.

— Je vous l'emprunte un instant.

Il ouvrit la porte à la volée, y poussa la jeune femme récalcitrante et referma derrière eux.


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L'endroit était fort exigu et sentait le renfermé. David usa de son tournevis sonique afin de le rendre insonorisé, au cas où Littlechild aurait envie de se montrer indiscret. Puis il se tourna vers la jeune femme qui le fusillait du regard.

— A quoi est-ce que vous jouez? fit-elle, acerbe.

— Et vous? riposta-t-il du tac-au-tac. Qu'est-ce qui vous prend? Ne voyez-vous pas qu'il s'agit probablement d'un alien extrêmement dangereux? Qui n'hésitera pas à vous faire la même chose qu'à ses victimes?

Et alors? La belle affaire! Depuis qu'un certain grand magasin de Londres avait volé en éclats, changeant irrémédiablement le cours de sa vie, c'était devenu son lot quotidien: affronter des extraterrestres hostiles voulant sa mort.

— Dangereux? railla-t-elle. Plus que vous?

Un ange passa. Les yeux vindicatifs de Rose fixaient sans sourciller ceux du Seigneur du Temps, en attendant la réponse à sa question. Une question qu'il se posait à lui-même depuis le début: représentait-il un danger pour la jeune femme?

— Au moins, dit-il sur un ton plus bas, je n'ai pas l'intention de vous mettre en pièces détachées dans une quelconque ruelle sordide.

— Je ne sais pas, David. Peut-être que ce que vous avez prévu de me faire est pire. Je suis en droit de le penser, non? J'ignore toujours la raison de mon enlèvement!

Consentira-t-il à la lui révéler? Qu'elle sache enfin quelle partie prendre?

— Pourquoi insister pour jouer l'appât?

Il éludait encore. Soudain, elle se sentit lasse. Si seulement elle pouvait en finir avec toute cette cirque et rentrer chez elle. Revoir sa mère, son beau-père... Et le revoir, lui.

— Parce que plus vite vous aurez obtenu ce que vous voulez, plus vite je pourrais retourner auprès de mon Docteur.

— Rien ne vous oblige à risquer votre vie.

— C'est la mienne, j'en fais ce que je veux. Et ne faites pas comme si vous vous inquiétiez pour ma sécurité. J'ai bien retenu la leçon, cette fois!

La dernière phrase, elle la lui avait presque crachée à la figure. Elle en avait plus qu'assez du caractère versatile de ce David. Il fallait choisir! Continuer à être Mr "je n'ai besoin de personne et suis insensible à tout" ou bien être un Docteur protecteur et attentionné. Qu'il se décide à être l'un ou l'autre, mais qu'il comprenne qu'il ne pouvait pas endosser les deux rôles en même temps, l'imbécile!

Elle saisit la poignée de la porte, s'apprêtant à sortir. Il l'en empêcha en posant sa main sur la sienne.

— Rose! Vous allez m'écouter!

Elle eut envie de lui rire au nez. Rose? Quelle familiarité que voilà! En quel honneur?

— Ne m'appelez pas comme ça, articula-t-elle entre les dents serrés. Je-ne-vous-le-permets-pas, vous m'entendez? Pour vous, je serai toujours Miss Tyler.

L'intensité de ses propos le heurta de plein fouet, le faisant battre en retraite. Elle ouvrit alors la porte et s'adressa à leur hôte dont l'expression déçue montrait qu'il avait échoué dans sa tentative de les espionner.

— Vous avez votre appât.

Littlechild regarda tour à tour la jeune femme déterminée et David qui restait silencieux. Quoi qu'il lui vint à l'esprit, il le garda pour lui.

— Magnifique. Au travail, alors.

Le plan qu'ils mirent au point était le suivant: Littlechild ferait circuler la rumeur comme quoi il y aurait bientôt une grande opération de la police des moeurs, faisant peur aux proxénètes qui se dépêcheraient de fermer les maisons closes et autres lieux de prostitution. Les rues de Whitechapel se videraient, laissant le champs libre aux agents de Littlechild qui bien armés, se placeraient dans des coins stratégiques. Cependant il ne fallait pas qu'ils soient trop nombreux non plus. Une surveillance trop serrée risquerait d'effaroucher leur proie.

Une fois la nuit venue, ils n'auraient plus qu'à mettre leur appât - Rose en l'occurrence - au milieu de ce piège, et attendre que Jack l'Eventreur vienne mordre à l'hameçon.


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Dans le fiacre qui les conduisait dans le quartier de Whitechapel, David et Rose n'échangèrent pas un seul mot. En fait, ils ne s'étaient pas parlés depuis cette discussion dans le débarras.

Rose s'était changée, maquillée avec soin, et s'était faite une coiffure à l'ancienne, relevant ses cheveux dans un chignon. Elle se sentait mal à l'aise dans sa robe dont le corsage était profondément échancré. Pas qu'elle soit subitement devenue pudique, non, rien de tout ça. Seulement, il faisait si froid! Elle gémit intérieurement, songeant qu'à l'extérieur, ça allait être encore pire.

Ce n'est qu'au moment où le fiacre s'arrêta que David rompit le silence.

— Vous devriez prendre ceci.

En le voyant lui tendre son blaster, Rose fit assez sèchement:

— Et où voulez-vous que je cache ça? Dans mes porte-jarretelles?

Il lui remit également un étui et le ceinturon qui allait avec. Rose se demanda pourquoi il gardait ces objets, vu que ses poches sans fond les rendaient inutiles.

Elle réfléchit un peu avant de l'attacher à sa taille et de le recouvrir en nouant son châle par-dessus. Eh bien, ça allait être gai. Maintenant que ses épaules étaient à découvert, elle risquait littéralement de geler sur place.

— Je ne serai pas très loin, dit David. Faites attention. Je ne tiens pas à vous récupérer en menus morceaux.

— Aucun souci, rétorqua-t-elle avec dédain. Je n'y tiens pas non plus.

Alors qu'elle descendait du véhicule, il fut sur le point d'ajouter quelque chose mais finalement, y renonça.

Tout son superbe l'abandonna une fois qu'elle se retrouva seule, le fiacre s'éloignant dans un claquement du fouet. Comme pétage de plombs en règle, elle avait réussi. Tout cela parce qu'elle se sentait furieuse contre David. Ses actes - l'endormir à l'instant où elle revoyait son compagnon - ainsi que ses paroles blessantes qui s'en étaient suivies l'avaient mis hors d'elle, lui faisant perdre momentanément la raison. Résultat, elle était réduite à jouer la chèvre au piquet pour un tueur en série alien.

Après avoir regardé autour d'elle avec circonspection, elle commença à marcher dans la rue déserte. Malgré le silence, le bruit de ses pas semblait être étouffé par le brouillard, dont l'humidité s'insinuait dans ses vêtements. Elle frissonna, autant d'angoisse que du froid.

Peu à peu elle sentit la notion du temps lui échapper. Les lampadaires plantés à distance respectable de l'un de l'autre répandaient une lumière diffuse, qui loin de percer la brume environnante, ne faisait qu'accentuer la fantasmagorie des lieux. Elle avait l'impression de vivre un de ces cauchemars éveillés où s'abolissait la frontière entre le rêve et la réalité. Difficile dans ces conditions de rester vigilante...

L'attaque survint sans aucun signe avant coureur. Un étau mortel se referma autour du cou de Rose, qui fut soulevée du sol par une force surhumaine. Étouffant déjà, elle dégaina le blaster et tira plusieurs coups. Il y eut un grognement, et l'arme lui fut arrachée des mains. Mais l'étreinte ne se desserra pas pour autant.

Impossible de crier, impossible d'atteindre le sifflet d'urgence qu'elle portait au cou. Il se trouvait sous la patte - car c'était une patte, plus large que son visage et toute poilue - qui l'étranglait graduellement. La créature aurait pu la tuer sur le coup, mais non. On aurait dit qu'il prenait un plaisir sadique à faire souffrir sa victime.

Où était ce cinglé de Gallifréen quand elle avait besoin de lui? Et que faisaient les agents de Littlechild?

Par manque d'oxygène, elle n'avait même plus l'énergie nécessaire pour se débattre. Alors qu'elle crut son dernière heure arrivée, une voix gutturale lui parvint à l'oreille.

— Je le vois dans tes yeux. Il y a quelque chose de loup en toi.

Ces paroles... Elle les avait déjà entendues auparavant. En 1879, en Ecosse, de la bouche d'un être venu d'ailleurs...

Un vent glacial se leva, dissipant quelque peu le brouillard qui les entourait. Sous la lune exsangue se révéla alors la silhouette gigantesque d'un loup-garou, à qui la métamorphose n'était apparemment pas un obstacle pour s'exprimer comme un humain.

— Tu sembles brûler, pareille à un soleil. Mais à moi suffisent les rayons blafards de la lune...


OoOoO


Note de l'auteur — C'est la deuxième fois que je mets Rose en danger de mort, ça devient une habitude. Mais la vie serait tellement ennuyeuse, sans ces situations critiques qui pimentent l'existence...