Je reposte un chapitre, après une semaine. Ces temps-ci je me sens motivée, et ce grâce à Disney et ses superbes chansons de films d'animations (actuellement j'écoute les versions anglaise et française de Au plus noir de la nuit du film Anastasia avec Raspoutine et sa voix de taré. Un pur chef-d'oeuvre.)

Bref, passons. J'espère recevoir des reviews pour ce chapitre. En attendant, il me faut terminer le dernier et j'ai envie d'écrire une autre fiction bientôt. Mais je ne sais pas si ce sera sur ToS. Enfin, on verra bien.

Bonne lecture, en tout cas!


Chapitre 12 : Deuil et pardon

« Quand on donne naissance dans ce monde-là, c'est un peu comme si on donnait la mort dans un autre… »

En sortant, l'air frais n'avait pas réussi à faire de bien à Kratos. Il ne savait pas ce qu'il ressentait en ce moment même. La douleur, la colère, l'incompréhension ? Ou alors rien du tout ? Il n'avait pas réponse à ça.

Ce soir-là, le ciel était sans lune et les étoiles brillaient les unes après les autres, comme à tour de rôle. Les explications s'enchaînaient, et il n'arrivait pas à y trouver un bout. Les dernières révélations l'avaient bouleversé, un sentiment qu'il n'avait plus jamais ressenti depuis la mort de la sœur de Mithos. Cela faisait des millénaires qu'il n'avait pas passés autant de temps sur Terre en compagnie d'autres humains que lui. Et ses sentiments revenaient. Et cela lui faisait peur, car il ne se défaisait pas si facilement de son habitude à cacher ses émotions. Il se croyait déshumanisé, il avait tort, au final.

Qui aurait pu croire que pendant tout ce temps Anna vivait avec ce poids si lourd sur ses épaules ? C'était si… inattendu, soudain, affreux aussi. Tout s'était passé si vite, et dans des circonstances aggravantes, qui plus est. Il la revoyait encore, racontant son histoire au fur et à mesure tandis que les larmes mouillaient le lit. Ses immenses yeux écarquillés devenus sombres à force de pleurer. Ce visage maigre, amer et d'une pâleur striée de traces rosées. Ces cheveux trop longs, mous et humides de transpiration… Un spectacle qui inspirait la pitié, surtout la pitié. Cette jeune fille était traumatisée, il s'en était aperçu, mais il n'aurait jamais pensé que ce n'était pas qu'à cause des tortures physiques et mentales des soldats Désians, surtout pas. Ce qu'elle avait vécu était bien pire, au sommet même de toute la cruauté dont un être vivant était capable. Avec un tel souvenir, il comprenait qu'elle ait voulu mettre fin à ses jours, et il regretta presque de ne pas l'avoir laissée faire le soir où elle était descendue dans les cuisines de l'auberges chercher un couteau.

Mais il était hors de question d'en arriver là. Kratos était en colère. En colère contre Anna, parce qu'elle lui avait caché son secret, mais aussi contre Kvar, et là plus que de raison, parce que sa barbarie et son imagination sans limite l'avait poussé à commettre cette horreur. Un esprit humain n'aurait pas été capable d'aller jusqu'ici, sauf cas exceptionnel, mais le fait qu'il ne fût qu'à demi humain le rendait de surcroît dangereux.

Les deux avaient joué le jeu, l'un sans montrer le moins du monde le moindre regret à son acte cruel, l'autre par peur et par honte d'être rejetée.

Trois fois ! Trois fois à la suite, durant toute une année. Et comment avait-elle fait pour supporter cela ? Etait-ce l'espérance qui la forçait à rester en vie ? Pourtant, lorsqu'il l'avait aidée à s'en sortir, elle n'avait pas eu l'air de prendre compte de cette liberté nouvelle. Elle n'en avait même pas profité à Asgard.

Cet esprit malade ne pouvait pas continuer à sévir, se dit Kratos, en pensant à Kvar. Pendant si longtemps lui et Yggdrassill avaient fermé les yeux sur ses agissements, mais maintenant qu'il voyait son environnement du point de vue d'un humain, il se rendait compte de ce qui se passait autour de lui, la peur qui animait les gens, la cruauté de ceux qui profitaient de la situation. Il savait que leur gouvernement était en décadence, mais Kratos n'imaginait que ce fut une catastrophe à ce point, surtout lorsqu'on ignore qu'on avait sous ses ordres un individu barbare, fou et cruel. Un tyran, en somme. Il était utile d'avoir cette personne dans son armée, mais lorsqu'elle se retournait contre vous, vous pouviez vous attendre au pire.

Le pire, c'était ce qui avait résulté à cette situation : conçu lors d'un viol, un enfant avait failli voir le jour, et qui sait ce qui se serait déroulé par la suite ? En pensée, Kratos était soulagé de savoir que le bébé n'avait pas survécu. Après tout, il aurait bien pu hériter de certaines caractéristiques de son père, très négatives pour la plupart. Un second Kvar, personne n'en voulait. S'il connaissait ses origines, cet enfant en souffrirait toute sa vie, ou, au contraire, tirerait profit en asseyant une nouvelle forme de tyrannie sur le monde.

Ce n'était pas l'avis d'Anna. Elle avait mis sa propre vie en danger pour accoucher d'un être indésirable et potentiellement dangereux. A quoi bon se méfier d'un bébé ? Certes, mais lorsqu'on connaissait son ascendance, il fallait être sur ses gardes.

Anna… Elle n'avait pas eu conscience de la gravité de sa situation. Frappée d'un violent traumatisme, cela l'avait conduite à faire n'importe quoi. A commencer par lui cacher cette horreur… Comment avait-elle pu ? Pourquoi s'était-elle mise dans la tête qu'elle pouvait vivre avec cela ? Aucun être humain normalement composé n'aurait pu aller jusque là. Elle était devenue folle, de douleur, de peur, personne ne savait.

Il ne pouvait pas la comprendre. Il ne pourrait jamais connaître la raison qui l'avait poussée à garder l'enfant –un garçon, s'il avait bien regardé- et à attendre jusqu'au moment fatidique. Elle essayait sûrement de croire qu'elle pourrait changer la donne du destin, de démontrer que la progéniture d'un mal pouvait très bien choisir le bien. Kratos n'en était pas si sûr. Il s'appuyait beaucoup sur la fameuse expression « tel père tel fils ». Cette conviction le dégoûtait.

Et pourtant… il n'avait pas l'impression que sa mission s'achevait là. Malgré les évènements, il devait l'amener saine et sauve chez le nain à Isélia. Il ferait tout pour la ménager au mieux, même si leur relation serait encore plus altérée qu'auparavant, alors qu'elle n'en était qu'à un statut embryonnaire.

A partir de maintenant, il ferait pression sur elle pour qu'elle lui dise tout ce qui devait être avoué. Inéluctablement, obligatoirement. C'était pour son bien…

Depuis quand cherchait-il le bien des autres ?

Là n'était pas la question. La rage de tuer naissait en son cœur. L'envie de faire payer à Kvar son crime, de lui faire subir la souffrance au même degré qu'il l'avait fait subir à Anna, de faire couler son sang impur… Ce qu'il pouvait avoir envie d'assassiner en ce moment même. Si seulement il pouvait saisir cette occasion maintenant !

Lorsqu'il rentrerait au Cruxis après avoir escorté Anna, il se vengerait. C'était promis, dût-il attendre dix ans, vingt ans, un siècle même. Sa rancœur ne s'éteindrait jamais tant qu'il n'aurait pas fait son œuvre de mort.

Il lui apprendrait à respecter la vie des autres, en le réduisant à néant à tout jamais en enfer.

Une aura familière se fit sentir soudain à quelques mètres. Il grinça des dents. S'il avait bien envie d'être seul, c'était maintenant, et il n'autorisait pas qu'on le dérange dans son intimité. Il se retourna :

« Qu'est-ce que tu veux ? » dit-il, d'un ton neutre mais glacial.

L'intrus s'arrêta à quelques mètres.

« Kratos… murmura t-il.

-Mithos ne m'aura plus dans ses rangs tant que je n'aurai pas atteint le but que je me suis fixé. Va t-en. J'ai autre chose à faire.

-Ce n'est pas pour cela que je viens te voir, » trancha Yuan.

Ce dernier franchit la distance qui le séparait de son ancien compagnon et se tint en face de lui.

« Ton cœur et ton aura sont sombres, si sombres que nous sentons tous ta rancune et ta colère. J'en ai été le premier inquiété et suis descendu sur terre avant même que Mithos ne me le demande. Comment as-tu pu en arriver là, alors qu'il y a quelques mois encore, toi et Kvar vous entendiez à peu près comme supérieur et subordonné ?

-Comment pouvons-nous continuer à vivre avec une telle pourriture sous nos ordres ?

-Kratos ! Nous n'avons guère le choix. Kvar est un atout dans notre armée. Si nous le chassions maintenant, il aura tout le temps de nous renverser si la soif de vengeance le prenait. Et il faut que nous le maîtrisions quoi qu'il arrive, en cas de révolte…

-L'avons-nous maîtrisé, à propos de ce qu'il a fait ? »

Yuan eut un air triste et fatigué, comme si quatre mille ans d'éveil l'avait plus marqué que n'importe lequel de ses compagnons. En lisant dans le cœur de son grand ami, il put lire toute la rage et le sentiment d'échec qu'il pouvait y trouver. Kratos le laissa volontiers pénétrer sa pensée et il sut alors la véritable cause de sa colère –une vérité atroce, il est vrai. Revenant dans le monde réel, le demi-elfe le fixa avec lassitude.

« On ne peut pas dire que ce soit surprenant de sa part.

-Mais il l'a violée ! Kvar a violé Anna !

-Je comprends Kratos, mais… On ne peut pas le punir de cette façon-là. Même dans la mort, il continuera à ne rien regretter.

-C'est un monstre ! Une pourriture ! Un déchet ! »

Le mercenaire sentait qu'il pouvait dire toutes les insultes du monde à propos de Kvar, aucune d'entre elles ne l'affecterait le moins du monde, mais cela le soulageait intérieurement.

Yuan laissa passer ce déferlement de colère sans broncher, puis demanda :

« D'une certaine manière, elle avait raison de penser qu'elle pouvait le garder, Kratos. Chaque être est unique, le fait qu'il fût la progéniture de Kvar ne prouve pas pour autant qu'il héritera du même goût pour la violence et la cruauté que son père. Il pouvait peut-être choisir le bien, faire de grandes choses… »

Continuant de discourir, Yuan enchaîna :

« Cet enfant n'a même pas prouvé qu'il pouvait être lui-même un monstre. Même si…

-Même si quoi ?

-Même si le sang des demi-elfes ne se mélange pas facilement à celui des humains. La puissance phénoménale de l'exsphère se nourrissant de l'âme d'Anna de surcroît, il avait une chance sur mille de survivre. Angelus s'est approprié le mana qui animait le fœtus et cela a provoqué une fausse-couche chez elle. Et son sang était inapte. Je plains ce pauvre petit.

-Il vaut mieux qu'il soit mort. S'il commettait dans l'avenir des crimes, cela est mieux que de le tuer.

-On ne peut pas choisir de naître ou de mourir, tout comme on ne choisit pas ses parents. Si ça se trouvait, le destin de cet enfant était déjà programmé afin qu'il fasse de grandes choses. Imagine que ce soit lui le héros qui instaurera un jour une grande paix dans le monde pour l'éternité ? Dans le cœur des gens, il aurait eu largement sa place.

-Tu insinues que Kvar est capable de faire des choses bien ?

-Je n'insinue rien, et je n'irai pas jusqu'à dire que Kvar a un bon côté. Il a choisi depuis longtemps son camp. On ne peut rien y changer. »

Kratos ne répondit plus rien.

« Elle va survivre, ne t'inquiète pas, elle se remettra. Tu seras capable de lui faire oublier ses cauchemars. Si elle doit mourir, ce sera ton travail de la rendre heureuse. Répare les foulures que Kvar a faites dans son cœur, tente au moins de l'accepter tel qu'on l'a faite maintenant. Il n'y aura peut-être pas que des lambeaux dans ce qui lui restera d'âme. Elle a des sentiments, essaie de les comprendre, d'accord ?

-Tu es donc résigné à me laisser avec elle ?

-Si l'envie te reprend de revenir au cas où de notre côté, à par ça, je n'ai pas le choix. »

Pour la première fois depuis leur entrevue, Kratos sourit. Un rictus vague et un peu tordu, c'est vrai, mais au moins un semblant de sourire.

« Merci. »

Yuan acquiesça, puis ils décidèrent de bavarder pour le reste de la nuit. Même s'il sentait encore la colère de son compagnon, et qu'il songeait avec tristesse que la soif de vengeance qui l'animait ne s'éteindrait plus jamais, et tout ça à cause d'une femme…

OOOOOOOOOO

Samira, tôt ce matin-là, se leva prestement de son lit, et se décida à aller rendre visite à Anna, en chemise de nuit.

Traversant le couloir tandis que les rayons du soleil éclairaient le plancher en bois bien nettoyé, elle se dirigea résolument vers la porte du fond, fermée alors que les autres étaient légèrement entrouvertes, et lorsqu'elle l'ouvrit dans un grincement plutôt doux et passa la tête dans l'entrebâillement, elle trouva la jeune femme réveillée, assise sur son séant et regardant par l'unique fenêtre de la chambre blanche par laquelle le jour filtrait. Les draps avaient été remplacés, ce qui faisait paraître le lit beaucoup plus propre. Et Anna avait même accepté de se troquer ses habits de voyage contre une robe immaculée, ce qui la faisait paraître un peu plus paisible qu'avant, et aussi plus belle. C'était étonnant, vu qu'elle n'avait jamais essayé de passer pour une grande beauté, auparavant. Sa vision était plus agréable à regarder, en tout cas.

Quand elle entra, la convalescente tourna la tête.

« Bonjour, dit doucement et gentiment Samira.

-Bonjour.

-Comment vas-tu ?

-Un peu mieux… peut-être… »

Anna avait l'air égaré.

« Tu voudras manger quelque chose, après ? J'ai passé toute la nuit à penser à toi, même dans mes rêves ! »

La voyageuse émit un rire étouffé, et sa voisine sourit légèrement.

« D'accord, un petit quelque chose, alors. J'ai un petit creux.

-C'est bien. Il faut que tu manges, c'est pour ton bien. Tu es si maigre ! Il faut que tu reprennes un poids convenable…

-Oui, oui, inutile de me le dire, c'est agaçant d'entendre ça à chaque fois.

-Ah, ah, tu es plus encline à rire maintenant, je crois. »

Anna étira paisiblement ses lèvres. Ses joues flasques tremblaient un peu, mais sinon, tout allait bien… pour le moment… Samira devint subitement plus sérieuse.

« Tu auras envie de quelques occupations après ? Je sais qu'il faut que tu te reposes afin de récupérer, mais comme souvent quand on n'arrive pas à dormir et qu'on s'ennuie, je pense qu'il faudrait prévoir une petite activité, histoire d'oublier ses soucis… Un livre, peut-être ?

-D'accord, ce ne serait pas de refus… » approuva la jeune femme, la voix altérée.

Samira acquiesça, puis, après un blanc de quelques minutes pendant lequel la nomade ménageait un peu sa compagne, elle l'observa alors d'un air triste, se mordant la lèvre tandis que ses yeux faisaient des allées et venues entre Anna et le berceau recouvert d'un suaire blanc. La jeune mère endeuillée, agacée qu'elle n'aborde pas directement le sujet, y entra aussitôt, afin de pouvoir en finir vite fait :

« Vas-y, parle, présente-moi toutes tes condoléances pour cet accouchement raté. Je n'en suis plus à ça près, maintenant. »

Etonnée par l'agressivité dans sa voix, Samira hésita, puis se jeta à l'eau :

« D'accord… Tu sais, je trouve ça vraiment regrettable. Si tu… Enfin, si tu m'avais au moins fait part de ta grossesse, j'aurais pu t'aider… Je t'assure que je n'aurais pas posé de questions indiscrètes. J'aide toujours mes amis, ce n'est pas mon genre de les juger. Alors…

-Qu'est-ce que tu peux en savoir ?

-Ce que je peux en savoir, c'est que les accouchements, ça me connaît. Je suis l'aînée d'une fratrie de huit enfants. »

Anna retint une exclamation.

« Eh oui, sourit son interlocutrice d'un air amusé. J'ai même aidé ma mère à mettre au monde les petits derniers de ma famille, lorsque mon père n'a plus été là pour nous aider. Il est parti depuis longtemps, maintenant… Enfin, ce n'est pas la peine de s'attendrir… Tout ça pour te dire que tu t'es passée d'une belle occasion d'être aidée. »

Anna baissa la tête, ses mains se crispèrent sur ses draps. Comment pouvait-elle lui dire ? Elle ne pouvait pas crier sous tous les toits un secret qu'elle avait pris tant de soins à cacher, surtout lorsqu'elle connaissait le fin fond de l'histoire. Surtout qu'elle n'avait jamais su pourquoi elle s'était préservée de toute confidence à quelqu'un de confiance. L'un d'eux aurait pu l'aider, c'est vrai… Mais sa négligence avait causé une mort, et pas n'importe laquelle… celle d'un prématuré.

Les larmes avaient cessé de couler. Elle n'éprouvait plus rien à l'égard de la chair de sa chair, et la chair d'une autre chair… Qu'est-ce qu'elle pouvait avoir envie de vomir !

Si elle avait voulu le garder, c'était pour lui octroyer une chance de vivre, une possibilité de vie dans ce monde de cauchemar… Après tout, n'était-elle pas sa mère pour décider de la vie et de la mort sur lui ? Ce droit ne lui plaisait pas, elle aurait aimé avoir le choix. Mais elle ne l'avait pas eu, pour la simple et bonne raison qu'elle avait inconsciemment refusé de prendre des responsabilités. Mais pourtant, elle aurait pu se montrer digne de ce petit cœur qui n'avait pu battre bien longtemps… Elle n'avait pas été exemplaire, et ce dès le début… Les maladies, le voyage avaient été les facteurs de son échec parental. Elle ne devait pas se surmener, elle l'avait fait, pour la simple raison qu'elle voulait se convaincre que ce handicap n'altèrerait pas son mental. En sachant qu'un autre être vivant avait vécu en elle, et qu'elle l'avait tué à petit feu à cause de son inconscience… le chagrin l'assaillit subitement.

Elle était une tueuse, elle avait sûrement commis un infanticide… Ce sentiment qu'elle éprouvait, était-ce la culpabilité ? La… la sensation de l'amour maternel qui naissait en son cœur ?

Impossible !

Cet enfant n'était pas le fils qu'elle avait voulu avoir, et surtout pas de lui. Elle aurait préféré vivre sa vie avec Andrew, lui donner à lui et à personne d'autre une belle descendance, être sa femme pour toujours… Pourquoi ces souvenirs rejaillissaient si soudainement ?

Le passé était révolu, elle devait vivre avec le présent.

Elle songea tout de même à ce que lui aurait dit Andrew en ce moment même : lui l'aurait comprise, accompagnée, pardonnée s'il l'avait fallu. Il aurait su que rien n'était sa faute, il l'aurait consolée, rassurée, aimée… elle regrettait tellement sa douce présence.

Son cœur lui appartenait encore. Il faudrait quelqu'un d'assez téméraire pour l'arracher des mains du défunt.

Son cœur était resté auprès de la tombe de son amour, et bien malin celui qui irait le rechercher.

Elle sentait son mal-être poindre, c'est pourquoi elle remonta ses genoux jusqu'à son menton, histoire de se dire qu'elle n'était pas seule une fois de plus… Juste entourée de gens différents.

« Anna ? Tu sais, moi je te pardonne déjà, lui dit Samira. Je comprends que tu te sentes coupable, mais sache que quoi qu'il arrive, il y aura toujours des gens pour te soutenir… Ne perds pas espoir, je te prie ! »

Ces paroles rassurèrent définitivement la jeune femme, qui sourit timidement à son amie.

Puis celle-ci lui posa soudainement une question :

« Comment aurais-tu voulu l'appeler, s'il avait pu vivre plus longtemps ? »

Anna dévisagea sa voisine avec stupéfaction, étonnée qu'elle posât cette question. Le prénom… Elle n'y avait pas songé avec le temps, et pourtant, c'était la première chose dont on devait se soucier lorsqu'on allait mettre au monde un enfant.

Réfléchissant, elle se demanda quel prénom choisir. Un qui lui rappellerait son doux passé rejeté, afin qu'elle ne se sente pas trop seule… Peut-être un être qui lui avait été proche ? Sûrement pas Andrew. Il lui avait fait comprendre une fois qu'il était hors de question qu'un des héritiers d'Anna, si elle ne se mariait pas avec lui, ne porte son prénom. Rejeté, donc, mais pourtant, qu'est-ce qu'elle avait envie de lui rendre hommage… Tant pis.

Un autre prénom lui revint en tête. Assez noble, rassurant, qui rappelait pleins de souvenirs chaleureux. Oui, c'était ce prénom qu'elle devait choisir. Sans hésiter, elle prononça à voix haute :

« Edward. C'était le nom de mon père. Je souhaiterais qu'il porte son prénom. »

C'était le meilleur et seul cadeau qu'elle pouvait donner au petit défunt et un bel hommage à son paternel disparu.

Samira eut un splendide sourire, ne rajouta rien d'autre par la suite que :

« Je vais demander un enterrement digne de ce nom cet après-midi, avec ce nom, afin qu'on n'oublie le passage bref mais mémorable de ce petit dans ce monde-là. »

Et Anna acquiesça, reconnaissante envers sa compagne.

« Je reviens. Je vais t'apporter des livres. Tu voudras que je te raconte une histoire ou tu préfères lire toute seule ?

-Je te dirais quand j'aurais envie de t'entendre, l'informa Anna, de sa voix si douce.

-D'accord. »

Joyeusement, Samira sortit de la chambre et revint quelques minutes plus tard avec une pile de livres dans la main.

« J'en ai apporté plus que prévu, mais c'est pour éviter que tu t'ennuies… Tu aimes lire, n'est-ce pas ?

-A la folie, assura sa voisine, heureuse d'avoir une présence aussi réchauffante dans ce décor trop froid auprès d'elle.

-Je vais en bas, préparer un petit-déjeuner. Si tu veux feuilleter quelques pages en m'attendant… »

Anna acquiesça et Samira quitta à nouveau la chambre.

La chambre redevint à nouveau vide de toute chaleur humaine et elle soupira. S'il n'y avait pas eu une personne aussi compréhensive qu'elle… elle se sentirait très seule. Mais étrangement, après un échange, elle se sentait mieux.

Elle jeta un coup d'œil à la pile des cinq livres que Samira avait délicatement posés sur la table de chevet, et tendit le bras pour en saisir un. L'odeur du papier… Elle n'avait plus effleuré un seul livre depuis si longtemps… Elle se demanda si elle avait encore la capacité de déchiffrer les lettres. Elle lut le titre de la première de couverture : c'était un livre de prières. Typique des Maisons du Salut.

Le deuxième livre avait pour titre, marqué en gras et lettres dorées : les contes des mille voix du monde. Révélateur… Cela lui procurerait sûrement un grand bien de se replonger dans les histoires de son enfance…

Les trois derniers livres étaient une trilogie. Le premier se nommait : Les préludes de la Guerre de Kharlan, le second Les chroniques de la Guerre de Kharlan, et le dernier tome portait un titre assez intéressant : Aux prémices d'une nouvelle guerre.

L'histoire de la Guerre de Kharlan retracée en trois tomes. Assez spécial. Très instructif, en fin de compte, si elle voulait s'informer sur les origines de ce qu'était devenu le monde maintenant.

Pour passer le temps, elle opta pour le livre de contes. Mais lorsqu'elle feuilleta les pages, la vision des lettres lui fut floue. Elle essaya de focaliser son attention sur le premier mot de l'histoire, mais impossible d'en comprendre le sens. Cela lui demandait des efforts particuliers, et elle était si épuisée qu'elle en pleura presque. Elle n'arrivait pas à lire ! Elle avait perdu cette capacité si précieuse avec le temps! Par la Déesse… Après vaines tentatives, la malheureuse jeta le livre à l'autre bout de la pièce, et reposa sa tête sur ses genoux, pleurant à chaudes larmes. C'était fini, maintenant. Elle avait perdu jusqu'à son plus infime bonheur… Qu'allait-elle pouvoir devenir, maintenant ?

A la fin, elle se rassura : de toute façon, savoir lire ne l'aiderait pas dans cette grande affaire. C'était perdu d'avance. Et ça ne servait plus à rien. Elle n'était plus rien. Elle était juste bonne à plus grand-chose.

Samira revint avec un plateau de petit-déjeuner et son sourire chaleureux, elle poussa la porte et pénétra dans la chambre. Avec toute la serviabilité dont une serveuse était capable, elle déposa le repas sur le lit à côté d'Anna et s'aperçut qu'il manquait un livre à la pile dérangée par la jeune femme.

« Mais où est-il passé ? Ah, voilà… »

Elle alla récupérer l'ouvrage aux pages un peu cornées à cause du choc et jeta un coup d'œil réprobateur à son amie :

« On ne t'a jamais appris à respecter les livres ? Ecoute, même s'ils te font horreur à force, ce n'est pas une raison pour les maltraiter de cette façon… »

Elle fut surprise de voir les yeux un peu rougis de sa voisine mais ne dit rien. Elle s'assit sur le rebord du lit.

« Peux-tu me raconter une histoire, n'importe laquelle ? demanda Anna.

-Bien sûr, si ça te fait plaisir… »

Rassurée de voir qu'une fois de plus la convalescente ne le rejetait pas, elle commença sa lecture, d'une voix douce, entraînante, et maternelle…

OOOOOOOOOO

L'enterrement fut célébré l'après-midi, en silence, avec peu de gens autour. Enveloppée dans sa cape, Anna écoutait le prêtre qui faisait l'office vaguement, les yeux quelquefois fixés sur la tombe et regardant ailleurs, à la recherche d'une silhouette familière, mais aucune trace de lui. Ailleurs… son absence la soulageait.

Lorsqu'à la fin des funérailles on enterra le bébé enveloppé dans son minuscule suaire, elle éclata en sanglots, car c'était comme si avec lui un morceau brisé de son cœur s'en allait dans la tombe de fortune creusée en hâte.

Et lorsque tout fut définitivement terminé, elle monta dans sa chambre et n'en sortit plus que jusqu'à l'heure du départ.

OOOOOOOOOO

Le petit groupe monta dans la caravane tandis que les derniers préparatifs se faisaient dans l'agitation et l'empressement. Après quelques semaines, la troupe avait fini par lever l'ancre et Loïc surveillait chaque fait et geste de ses compagnons, un sourire léger aux lèvres. Kratos était à ses côtés.

Après quelques mots échangés avec Joachim à propos de matériel à emmener pour faire des sculptures, il se laissa aborder par le mercenaire :

« Tu n'es pas excité de connaître de nouveaux horizons, toi ? s'exclama t-il joyeusement d'une voix de petit garçon qui lui seyait bizarrement.

-Pas plus que ça, avoua son voisin. A vrai dire, je suis mercenaire. J'ai déjà parcouru le monde plus d'une fois…

-Tu as de la chance. Moi je voudrais en faire le tour plus de fois qu'il n'y a d'étoiles dans le ciel la nuit ! »

Kratos leva la tête vers le ciel, le fixant presque avec nostalgie.

« Le ciel aussi, nous pourrions le parcourir…

-Ca c'est une bonne idée ! Comme ça lorsque la terre nous aura révélé tous ses secrets, le ciel nous en dira plus sur lui ! »

Loïc avait la joie d'un adolescent assoiffé de connaissances. Le mercenaire en fut presque attendri, mais il n'en montra rien, comme à son habitude.

Isis passa devant eux en traînant une petite remorque jusqu'à son père qui la saisit et la chargea dans la caravane. Puis elle fit demi-tour et rentra dans la Maison du Salut. Samira n'apparut pas dans la cour. Elle devait certainement être en train de faire des échanges à l'intérieur.

« Elle fait toujours ça lorsque nous faisons escale quelque part, expliqua Loïc. Le troc, c'est sa passion, et tout ce qu'elle trouve, elle l'échange contre d'autres objets qui peuvent avoir une quelconque valeur à ses yeux sans toutefois coûter de l'argent. »

Il sourit.

« Elle déteste l'argent. Elle pense que dans un univers parallèle, nous pourrions parfaitement vivre sans. Un peu tiré par les cheveux, son raisonnement, non ? »

Kratos regarda ailleurs. Partout il y avait des gens qui s'affairaient. Certains comme eux s'en allaient, d'autres regardaient le paysage au loin d'un air d'envie comme s'ils souhaitaient eux aussi rejoindre l'horizon et d'autres encore lisaient ou profitaient du soleil qui tapait aussi fort que les autres jours.

Enfin, elle apparut. Frêle dans sa tunique, quoiqu'un peu plus en forme qu'avant, un faible sourire aux lèvres lorsque Isis passa sa petite menotte dans sa main droite et soutenue de l'autre côté par Samira, elle s'enveloppa dans sa cape et alla vers la caravane. Son visage avait retrouvé un semblant de couleurs, et elle savait marcher, même si ses pas étaient hésitants. Entourée de présences rassurantes, elle paraissait plus heureuse.

Leurs regards se croisèrent et celui de Kratos s'assombrit. Anna détourna les yeux avec gêne, se laissa guider par ses deux compagnes qui l'aidèrent à grimper à bord du véhicule et disparut à l'intérieur. Isis la rejoignit mais Samira mit seulement la tête dans la caravane pour leur dire quelque chose avant de la ressortir et de rejoindre le duo d'hommes qui patientaient à côté afin de s'assurer du bon déroulement des opérations.

Loïc remarqua des objets qu'elle tenait dans la main.

« Tu échanges tes choses contre des livres toi maintenant ? »

Samira rougit.

« Disons seulement que ce sont des distractions pour le voyage. Anna a l'air de bien aimer les histoires, je fais ça pour elle.

-Nous pouvons voir de quoi il s'agit ? » demanda aimablement son camarade tandis que Kratos l'observait étrangement.

Elle accepta. Parmi les quatre ouvrages qu'elle avait pris, trois intéressèrent le mercenaire et le nomade :

« Hum… Les témoignages de la Guerre de Kharlan…Tout ça en trois volumes…C'est marrant, ce n'est pas le genre de trucs que tu apprécies, d'habitude, non ? Je me souviens que tu disais que l'Histoire, ça ne servait à rien.

-Comment ça, j'ai dit ça, moi ?

-Aussi loin que je me souvienne. »

Kratos saisit le premier tome de la trilogie et observa le titre puis la quatrième de couverture où s'étendaient des extraits de textes accompagnés d'explications. Le livre paraissait très ancien.

« Ca t'intéresse, Kratos ? Anna m'a dit que l'Histoire la rendait curieuse. Je pensais que ça lui ferait du bien de s'instruire un peu durant le voyage. Enfin, si seulement elle le pouvait toute seule…

-Comment ça ? s'étonna Loïc.

-Elle a perdu sa capacité de lecture, je crois… Elle ne peut plus lire que les grosses lettres, et encore, ça lui est difficile. »

Le mercenaire leva la tête alors que le visage de Samira devenait grave.

« Je ne connais rien de son passé, je ne sais pas ce qui s'est déroulé avant notre rencontre, mais je me pose de plus en plus de questions. Vous ne croyez pas que vous nous cachez beaucoup trop de choses, tous les deux ? »

Un silence gênant s'installa sur le groupe, rattrapé par Loïc :

« Tu sais, Samira, on a chacun nos secrets. Il n'est jamais bon de chercher trop loin dans les cachotteries des autres. On a nos raisons. Aidan ne nous a d'ailleurs jamais dit pourquoi sa femme avait cette drôle de pierre incrustée à même la peau…

-Quoi ? » s'exclama Kratos.

Les deux compagnons le fixèrent d'un air surpris.

« La femme d'Aidan était mal en point et avait un étrange cristal rouge dans la poitrine lorsqu'ils nous ont rejoints. Peu après, elle était morte, et il a conservé la pierre. Mais il ne nous a jamais expliqué d'où ça venait ni ce qu'il en a fait par la suite. En tout cas, dès qu'il l'a pris, il n'a plus exhibé cette chose bizarre…

-D'ailleurs, quand on y pense, Anna aussi avait la même pierre sur la peau. »

L'homme barbu la dévisagea avec des yeux ronds.

« Comment ?

-Je l'ai remarquée quand elle a fait sa fausse-couche. Son bras était nu et c'était inséré sur le dos de sa main. C'était affreux, ça brillait ardemment et les veines aux alentours étaient longues, étendues et aussi grosses que des petits tuyaux… C'est vraiment malsain, ces choses-là. Je ne sais pas ce qu'elles te font mais elles portent malheur.

-Tu as bien raison.

-Vraiment ?

-Oui, » approuva Kratos.

Il était devenu livide, si bien qu'il changea de conversation :

« Les préparatifs sont faits, n'est-ce pas ? Nous devrions partir.

-Oh, évidemment, se rappela Loïc, en se frappant le front. Il est temps ! »

Et, comme si la conversation était d'ores et déjà oubliée, il héla toute sa troupe pour annoncer le départ.

Entre Isis qui hurlait parce qu'elle avait soi-disant oublié quelque chose à la dernière minute, son père qui la rassurait immédiatement en lui disant que tout était embarqué, et Samira qui le regardait d'un air soupçonneux, Kratos observait discrètement le père et la fille qui se chamaillaient tous les deux sur des broutilles. Le fait de maintenant en connaître un peu plus sur eux le convainquit qu'il devait approfondir ses recherches. Afin de connaître le point de vue d'un être humain par rapport au gouvernement qui les tyrannisait sans qu'ils s'en rendent véritablement compte. Il prit les trois volumes de la trilogie dans le creux de ses bras et siffla Noïshe, qui galopa en jappant joyeusement près de lui. A lui aussi, il aurait quelques questions à poser… Les animaux possédaient un sixième sens, et si Noïshe avait été au courant à propos d'Anna et qu'il ne lui avait rien dit… le mercenaire aviserait.

Tout en douceur et en lenteur, la caravane s'ébranla et le groupe put partir. Il grimpa sur le dos de son compagnon de route et devança la troupe, seul à l'avant.

OOOOOOOOOO

« Tu veux que je te raconte une histoire ce soir ? demanda Samira, à Anna.

-Moi je veux bien ! Moi je veux bien ! scanda Isis, en dansant sur le sol de la caravane avant de perdre l'équilibre à cause du mouvement et d'atterrir sur les fesses en riant.

-Ce n'est pas à toi que je pose la question, tête de linotte !

-Laisse, Samira, dit Anna, avec douceur, en entraînant la fillette sur ses genoux, elle aussi a le droit de donner son avis… Quel genre d'histoire voudrais-tu nous lire ?

-Alors… sourit la jeune femme ronde, alors qu'Isis chantonnait à tue-tête des comptines que son père lui fredonnait joliment le soir, il s'agit d'un conte, et… Ah mais tais-toi ! »

La petite éclata de rire.

-Elle est incorrigible ! Enfin bon… Je disais que c'était un conte… Ca te dit quelque chose, Isis ?

-C'est quoi ! C'est quoi !

-Bon… soupira Samira, tandis que leur voisine éclatait de rire à leur tour. Que direz-vous de La pierre du vieux sage ?

-La quoi ? s'exclama Anna, le regard interrogateur.

-Oh oui ! C'est mon préféré, celui-là ! Lis-le, lis-le ! claironna Isis, un sourire large s'étendant jusqu'à ses oreilles.

-Au même titre que tous les autres, grinça leur amie, ironiquement. Alors je commence, puisque le choix est adopté à l'unanimité… Allons donc… »

Elle feuilleta le volume à la recherche de la page en se basant sur le sommaire. Enfin, elle poussa une exclamation satisfaite :

« Là voilà ! Donc c'est parti ! »

Isis s'arrêta subitement de chanter, Anna la cala sur ses genoux et un silence sentencieux s'abattit dans la caravane tandis que la voix douce et merveilleusement bien accordée de Samira s'élevait, entraînant tout doucement au cœur même de l'histoire :

« C'était une fois ou un jeune homme, que tout le monde considérait comme fou, s'en alla par quelque fantaisie en voyage trouver le seul être au monde qui saurait l'accepter tel qu'il est. Ce jeune garçon, simplet, heureux comme un enfant insouciant, et pourtant si solitaire, rêvait de pouvoir se partager avec quelqu'un d'autre, trouver une « moitié » qui lui conviendrait… »

Bercée par la douce mélodie de la voix, Anna commença par fermer les yeux tout en écoutant docilement, se balançant de droite à gauche, au grand contentement d'Isis qui lui jeta un coup d'œil ravi et reconnaissant.

« …Bien hélas, sur son chemin de vie, il se perdit. Par malheur, un mauvais démon lui avait indiqué la route qui se terminait en cul-de-sac, et d'où on ne revenait jamais. Aussi naïf et crédule qu'il puisse être, il n'avait pas écouté la douce voix de son Ange Gardien, et cette dernière ne lui parvenait plus dans la prison où il se retrouvait. Désemparé, il commença à prier les esprits, puis à tenter de revenir sur ses pas. Mais le chemin était embourbé et il finissait toujours au point de départ… »

Cette histoire, c'était un peu la sienne, songea tristement Anna. Ce chemin où elle s'était enfoncée, elle luttait pour le franchir depuis ses dix-sept ans, et elle n'y était jamais encore parvenue. Si ça se trouvait, elle n'y arriverait jamais. Elle se ballotta de plus belle pour éviter de réfléchir.

« Puis un jour qu'il tentait à nouveau de franchir le barrage, un vieux sage le rejoignit dans le sens inverse et lui demanda :

-Que souhaites-tu le plus au monde pour avoir envie de rejoindre ta vie d'avant que tu as tantôt abandonnée ?

Le jeune homme éclata en sanglots.

-Si seulement je pouvais trouver la seule personne au monde qui me comprenne et me guide !

Le vieil homme eut un sourire étrange, magique, mystérieux. Puis il s'avança vers lui et lui demanda de tendre la main. Et dans sa paume il déposa, à la grande surprise du garçon, une pierre rosée et lumineuse.

-Ceci t'est donné parce que ton cœur réclame quelque chose qui saura le rendre pur. Ce présent t'aidera à trouver le bout de la route…

Et le vieux sorcier disparut. »

Anna se demanda si cette histoire, inventée des siècles auparavant, ne lui était pas directement dédiée, à elle ou d'autres personnes. Et puis, cette pierre, et si…

« Le garçon s'aventura alors sur le passage marécageux qui faisait office de barrière et fut étonné de voir qu'il pouvait le franchir aisément en invoquant une barque qui rama seule jusqu'à la rive voisine. Et ce fut ainsi qu'il abandonna derrière lui la prison qui l'avait si longtemps retenu alors qu'il tentait en vain de s'évader.

Il regagna son chemin de vie et revit avec joie son Ange Gardien qui l'accueillit avec ferveur et lui indiqua la route à suivre. Et durant tout le trajet, il resta imperturbable face au pouvoir des mauvais démons, et ce grâce à la pierre qui brillait dans sa main, pas plus grosse qu'un poing…

Il rencontra au bout de sa quête un paysage magnifique, tant recherché par le bonheur humain, mais possible d'accès qu'à ceux qui avaient le cœur vraiment pur malgré toutes les souffrances et les épreuves qu'ils avaient dû affronter... Et la pierre rougeoya alors avec tant de superbe qu'il la serra contre son cœur… »

Anna et Isis, captivées par l'histoire et la voix de Samira, n'entendirent ni ne virent Joachim qui pénétrait dans la caravane en les observant respectueusement. Le conte était si intéressant, il ne pouvait être coupé en plein milieu.

« Et une voix, aiguë, enfantine, enchanteresse, lui parla alors, sortie de nulle part. Il se rendit compte qu'elle provenait de la pierre lumineuse. Il lui répondit en retour, et elle de plus belle, encore, encore et encore. Il aurait pu rester à jamais dans ce beau jardin rien que pour écouter cette voix…

Enfin, la voix lui avoua qu'elle appartenait clairement à une âme bien vivante, prisonnière dans un réceptacle pour toujours, privée de paradis à cause de sa prison. Elle devint grêle, triste et froide, et le jeune homme ne supporta pas un tel chagrin qui s'abattait sur lui à son tour.

-Que puis-je faire pour t'aider ? demanda t-il, désireux de vouloir rendre un service à ce son mélodieux dont il était déjà amoureux.

-Pour cela, il faut détruire la pierre. Mais je sens que tu as besoin toi aussi d'un compagnon. Or, si tu me libères, je partirais pour toujours et tu ne m'entendras plus. Es-tu prêt à accepter cette condition ?

Le jeune homme hésita, resserra la pierre contre son cœur. Pouvait-il accepter cela ? Il ne savait. Il aimait cette voix, avec passion. Mais partagé entre le désir de la garder pour toujours avec lui et en même temps d'aider sa bien-aimée, il ne pouvait faire de choix seul.

La voix du vieil homme lui parvint alors : - ton cœur réclame quelque chose qui saura le rendre pur. Ecoute ce qu'il a à te dire !

Alors, il sut. Il leva la pierre et il la brisa. Et la douce voix devint muette, dans un bref murmure remercia le jeune amoureux, et s'envola vers le paradis. Dans cent ans peut-être, il pourrait la rejoindre.

Aimant à tout jamais une beauté inaccessible, il revint chez lui changé, sage et ouvert. Et son cœur continua de battre tant qu'il fût encore en vie, jusqu'à temps que sur son lit de mort, il confia son histoire à ses petits-enfants, qui le retranscrirent parmi les mille voix du monde…

Aujourd'hui encore, on trouve des pierres vivantes, avec des âmes emprisonnées à l'intérieur. Y aura-t-il toujours des êtres au cœur pur pour les en libérer ? »

Le conte terminé, le groupe, ainsi que Joachim, laissa place à un silence recueilli. Puis Anna souleva Isis de ses genoux, la reposa au sol et se leva, épuisée, triste aussi. Jamais une histoire ne l'avait rendue aussi nostalgique.

Cette fable accusait ouvertement le trafic des exsphères avant même que leur existence ne soit révélée au grand jour. Terrifiée, mais aussi admirative de l'audace et de la beauté du conte, elle s'étonna qu'il ne fût pas censuré par les Désians. Elle songea qu'ils ne devaient pas accorder beaucoup d'importance à des broutilles qui ne servaient qu'à amuser les enfants.

Sans mot dire, elle alla se glisser dans sa couche, non sans avoir surpris l'étrange regard de Joachim qui la suivait des yeux avec insistance, tandis que des larmes silencieuses coulaient tout en regardant son exsphère qui ne brillait pas, mais reflétait une absence malveillante de réaction.

Samira referma le livre et exhorta Isis qu'il était temps d'aller se coucher. La fillette insouciante claironna qu'elle n'avait pas sommeil, et la jeune femme finit par s'énerver contre cette petite diablesse, celle-ci s'enfuyant au dehors se réfugier contre les jambes de son père. Elle regarda un moment le drap sous lequel Anna était blotti, et soupira. Ce silence si brusque… La tristesse de son amie lui donnait l'impression de l'exclure, elle, alors qu'elle pouvait tout lui dire sans rien demander en échange. Pourquoi tant de secrets ?

Finalement, elle se dirigea au-dehors, histoire de proposer son aide pour les tours de garde, suivie de Joachim. Anna resta seule à dormir pour le reste de la nuit, rejointe entre-temps par Isis qui, n'ayant jamais sommeil, finit par quitter son lit et aller voir dehors ce qui se passait.