Nagato
Une brume immobile et glacée enveloppait la montagne, dissimulant aux yeux de Kazumasa et de ses conseillers le village où ils venaient d'entrer. Non que le village mérite une observation particulière : il devait ressembler à Harusaka, juste trois à quatre fois plus étendu.
Alors que Kazumasa et ses compagnons s'avançaient, les habitants du village s'enfermaient sur leur passage. Quant à ceux qui ne pouvaient rentrer chez eux, ils ressaient le pas et fuyaient leur regard.
-Quelle ambiance de désapprobation ! murmura Hanzō, l'un des anciens du clan.
-Ils savent qui nous sommes, fit Kazumasa du bout des lèvres. Mais après que nous aurons parlé avec eux, leur attitude changera.
Il pouvait comprendre ces gens. Un an plus tôt, si un oni allié à un humain s'était présenté à Harusaka, il aurait été fraîchement reçu. Les idées de Kazumasa avaient évolué depuis. Celles des autres oni pouvaient évoluer aussi.
Le petit groupe d'oni parvint à intercepter un passant. De mauvaise grâce, celui-ci leur indiqua où se trouvait la demeure du chef de clan, Sennosuke. Kazumasa et ses compagnons auraient toutefois pu la trouver par leurs propres moyens : elle était deux à trois fois plus grande que les autres maisons du village.
Ils se présentèrent à l'entrée et furent introduits sans délai. En revanche, Sennosuke les fit attendre aussi longtemps que la politesse le lui permettait avant de les recevoir. Il salua ses invités indésirables avec mauvaise grâce, son visage crispé en une expression de mépris.
Kazumasa et Sennosuke échangèrent des nouvelles de parents communs. Ce dernier se dégela peu à peu lors de la discussion. Kazumasa finit par juger que son interlocuteur avait suffisamment baissé sa garde. Il décida alors d'entrer dans le vif du sujet.
-Il y a eu d'autres changements dans le clan récemment, commença-t-il. Vous avez certainement entendu parler de notre alliance avec Oda Nobunaga.
Le visage de Sennosuke se ferma instantanément.
-Cette alliance, nous ne l'avons pas cherchée. Ni même souhaitée, pour être parfaitement franc avec vous. Cependant nous en avons constaté les effets, nous avons réfléchi, et nous sommes arrivés à la conclusion qu'elle était une bonne chose pour le clan, poursuivit Kazumasa.
-Tant mieux pour votre clan, répondit Sennosuke froidement.
-C'est pourquoi je voudrais vous proposer de vous rallier aussi à Oda Nobunaga, ajouta Kazumasa.
Son interlocuteur sursauta violemment.
-Vous êtes fou ! jeta-t-il avec une colère hautaine.
-Oda Nobunaga est le meilleur suzerain que pourraient souhaiter des oni. Il est intelligent, honorable, il a un grand sens de la justice. Et surtout il accepte tous les individus quelque soient leurs origines. Mon fils et ma fille qui sont pages à sa cour ont toujours été traités de la même manière que leurs camarades.
-Et pourquoi voudrais-je me doter d'un suzerain humain ? demanda Sennosuke dédaigneusement. Contrairement au vôtre, mon clan est assez puissant pour se passer de protecteur.
-Cela pourrait changer, répliqua son interlocuteur. Parce que, contrairement aux autres seigneurs qui ne songent qu'à agrandir leur pré carré et à en chasser les autres, Oda Nobunaga a pour objectif d'unifier le pays.
-Et vous pensez qu'il peut y parvenir ? se moqua Sennosuke. Alors que des clans puissants comme les Mōri, les Takeda, les Hōjō – ne parlons pas des Uesugi, leur puissance s'est effondrée après la mort de Kenshin – lui barrent la route ? Si vous le croyez, c'est que vous êtes naïfs.
-En tout cas, Oda Nobunaga aura mon soutien plein et entier tant que l'unification du Japon sera son objectif, répondit Kazumasa simplement. Cette guerre civile qui ravage le pays depuis un siècle n'a que trop duré. Seule la paix nous ramènera la sécurité et la prospérité.
Sennosuke secoua la tête d'un air incrédule.
-Comment pouvez-vous être assez stupide pour dire une chose pareille ? s'ébahit-il. Ne voyez-vous pas que cette guerre civile est notre sauvegarde, à nous autres oni ? Tant que les seigneurs sont occupés à se combattre, ils ne se préoccupent pas de nous. Alors que pendant les rares périodes de paix qu'a connues ce pays, le gouvernement a tenté d'uniformiser la société. Nous avons été persécutés et chassés, on a tenté de nous faire abandonner nos traditions… C'est un retour à ce Japon-là que vous voulez ? Vraiment ?
-Je suis persuadé que, dans un Japon gouverné par Oda Nobunaga, il y aura de la place à la fois pour les oni et pour les humains, déclara Kazumasa avec conviction.
Sennosuke laissa échapper un ricanement méprisant.
-Par ailleurs, poursuivit son interlocuteur sans broncher, je suis personnellement convaincu que dans le Japon de demain, les différences entre oni et humains tendront à s'effacer.
-Ridicule ! persifla Sennosuke.
-Avec le développement des armes à feu, nous entrons dans une nouvelle ère. Etre un oni est utile quand on combat au sabre, à la lance, voire à l'arc. Notre force physique, notre rapidité de perception et de réaction nous sont un avantage. Mais l'arrivée des armes à feu met oni et humains à égalité.
-Jamais !
-Je ne serais pas surpris si, dans un avenir proche, les oni finissaient par se mêler aux humains avant de disparaître dans une société unique, acheva Kazumasa.
Sennosuke, qui avait joué la carte du dédain et de la raillerie tout au long de l'entretien, était devenu nerveux et sur la défensive. Ce dernier argument lui avait ouvert les yeux sur une réalité qu'il refusait de voir jusque là, pensa Kazumasa triomphalement.
Mais il fut déçu par la réaction de son interlocuteur.
-Eh bien, libre à vous de risquer votre vie, vos terres, vos proches pour le bien d'Oda Nobunaga, déclara Sennosuke. L'ambition est un sentiment futile, mais servir l'ambition d'un autre individu est encore plus futile. Pour ma part, je continuerai à perpétuer nos traditions aussi longtemps que je le pourrai… y compris celle qui interdit aux oni de se mêler des affaires des humains.
Sennosuke se leva, indiquant par ce geste par ce geste que l'entretien était terminé. Kazumasa l'imita avant de prendre congé avec ses conseillers. On ne leur proposa même pas de les héberger pour la nuit, bien que ce soit la coutume. Ils étaient réellement persona non grata.
Les oni du Harima quittèrent le village découragés. Ce long voyage depuis Harusaka pour une conversation aussi brève et qui n'avait servi à rien !
-Ils ont entendu notre point de vue et je suis persuadé qu'ils continueront à y réfléchir, nuança néanmoins Mataemon, l'un des anciens.
-Leur clan n'est pourtant pas réputé pour son attachement inconditionnel aux traditions, s'étonna Hanzō. Je les aurais crus plus ouverts.
-Ils sont persuadés d'être assez puissants pour pouvoir rester neutres, expliqua Kazumasa.
Noburu marmonna quelque chose à propos d'orgueil mal placé.
-Je pense qu'ils sont aussi trop bien établis, déclara le vieux Hisashi, trop attachés à ce lieu. S'ils s'étaient alliés à Oda Nobunaga, ils auraient dû partir. Et ils n'en ont aucune envie.
Kazumasa accueillit la remarque avec un intérêt particulier. Le vieillard était le plus âgé et le plus expérimenté des membres de son clan. Son avis pouvait s'avérer grandement utile.
-L'indépendance des oni, poursuivit Hisashi, repose surtout sur leur aptitude à abandonner leurs terres du jour au lendemain. Des ressources qui s'épuisent, un voisin hostile ou trop avide, et nous quittons les lieux. Eux n'ont pas ce détachement. Ils sont plus près de conclure une alliance avec les humains – les Mōri, sans doute ? – qu'ils ne le croient.
Ses compagnons hochèrent vigoureusement la tête.
-Quoi qu'il en soit, reprit leur chef, cet échec ne doit pas nous décourager. Nous savons désormais qu'il vaut mieux nous adresser à des clans de moyenne ou de faible importance. Nous en tiendrons compte dans nos prochaines tentatives.
