Intermède ludique
La descente dans les profondeurs du château se déroula au rythme des exclamations d'Eiko. La fillette s'émerveillait de ces escaliers gigantesques, de ces arches de pierre monumentales et de ces passages dérobés insoupçonnables. Arrivé en bas des marches, le groupe se dirigea sur sa gauche vers la gare de la gorgone. Djidane jeta un coup d'oeil dans la direction opposée, la pièce avec l'autel où Grenat avait été dépossédée de ses chimères, mais il secoua la tête et avança avec les autres sans un mot de plus. Quand ils arrivèrent au tunnel de la gorgone, ils constatèrent avec surprise que des minces volutes blanchâtres paressaient au sol.
— De la brume, pesta Djidane.
Eiko regardait en l'air la grosse racine qui courait le long du plafond du tunnel.
— On dirait l'Ifa.
Bibi se pencha vers les vapeurs laiteuses.
— Je crois pas que ce soit aussi dense qu'avant.
— Oui, j'ai appris que c'est vous qui avez arrêté la brume, dit Totto. Elle se diffusait par les racines. Je pense que c'est pour cela qu'elle subsiste ici.
Totto activa le mécanisme pour faire apparaître la nourriture et appâter la gorgone. Ils attendirent un long moment sans rien voir venir.
— Depuis l'accident de Pinnacle Rocks, expliqua l'érudit, j'ai dû faire apprivoiser une nouvelle gorgone, mais elle n'est pas encore très fiable. On doit parfois attendre bien longtemps avant qu'elle n'arrive. Ah ! La voilà !
Il pointa du doigt le lointain où un insecte géant approchait à grande vitesse. Il s'arrêta devant le fourrage de fleurs qui lui était présenté et commença à engloutir son repas. Bibi et Djidane connaissaient déjà ce mécanisme, mais les trois autres se montrèrent impressionnés, même Tarask pourtant peu démonstratif d'ordinaire. En tout cas, ils grimpèrent rapidement dans la nacelle fixée au dos de la bête, laquelle s'ébranla bientôt.
Après un trajet sans histoire ni serpent prédateur, ils se retrouvèrent à Tréno, dans la tour de maître Totto. Ils débouchèrent de l'échelle dans le bureau du savant, les uns après les autres.
— Alors ça ! C'est impressionnant ! s'exclama Eiko.
Elle s'émerveillait de la profusion d'objets et de livres amassés là par le savant. Tarask, lui, se dirigea vers la fenêtre et observa la cité plongée dans la nuit. On aurait dit que jusqu'à ce moment-là, il avait gardé quelques doutes.
— Je ne savais pas qu'il y avait de telles routes jusqu'à Tréno.
— Tu es déjà venu ici ? demanda Djidane.
Le chasseur de primes se caressa doucement la barbiche et lui lança un regard perçant.
— À ton avis ?
Djidane se souvint des paroles de Dagga : Tarask était recherché par la police de cette cité.
— On peut aller visiter ? demanda Eiko. On parlera de mon village après, d'accord ?
Totto hocha la tête.
— Pas de problème. Mais faites attention. Avec la nuit éternelle, on oublie parfois qu'il faut penser à dormir, même ici. Allez vous promener, inscrivez qui veut au tournoi, puis revenez ici vous reposer. Si vous voulez participer demain, vous aurez bien besoin d'une bonne nuit de sommeil.
Suivant ce conseil, ils quittèrent tous la tour pour aller explorer la cité.
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Bibi et Eiko étaient partis les premiers et déambulaient dans les rues populeuses de Tréno. Eiko regardait sans cesse tout autour d'elle, émerveillée par ce nouvel environnement encore plus étrange que la capitale. Les remparts, les tours, le lac en contrebas, les nobles richement habillés attablés au restaurant un peu plus loin, tout était nouveau pour elle.
Bibi, quant à lui, se souvenait bien de l'unique fois où il était venu ici. Son grand-père venait de mourir dans la grotte qui lui servait de maison. Le petit mage était alors parti en emportant le peu d'argent que le vieux kwe possédait. Il était venu à Tréno, la cité voisine, ne sachant vraiment quoi y faire. Là, il avait entendu, au détour des rues, des nobles de la ville parler de l'anniversaire proche de la princesse et de la pièce de théâtre qui était organisée à l'occasion de cet événement. Il était curieux de voir cela, mais se doutait qu'une telle représentation devait être réservée à une liste prédéfinie. Pourtant, dans les quartiers populaires, il avait trouvé un vendeur de billets. Visiblement, on pouvait aussi acheter une place pour assister à la pièce en compagnie des invités de la reine. Il ignorait, à ce moment-là, que le billet pour lequel il déboursait une partie de son pécule était faux. Une fois son précieux sésame en poche, il avait réussi à attendrir un responsable de la liaison entre Tréno et Alexandrie qui l'avait laissé monter, pour une somme de principe, avec des voyageurs nobles. Les circonstances l'avaient ensuite conduit aux quatre coins du monde.
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Djidane partit lui aussi prendre l'air vivifiant de Tréno. Il descendit jusqu'au pied de la tour, et dès qu'il fut sorti du bâtiment, il s'imprégna de l'ambiance particulière de cette cité à nulle autre pareille. Il n'était pas venu ici depuis deux ans. Un gamin, à l'époque, mais déjà un membre efficace de la bande des Tantalas. Pourtant, il se souvenait de ce jour-là comme d'un de ses échecs les plus retentissants. Un cambriolage dans la salle des ventes qui avait si mal tourné qu'il avait été obligé d'abandonner son butin et de s'enfuir à toutes jambes. Enfin… il revenait ici avec des intentions plus honnêtes. Il s'avança le long du rempart et descendit sur le parvis au bord du lac. La place était animée, encombrée d'aristocrates qui affichaient un luxe tapageur, mais aussi de quelques gens plus communs : aventuriers, marchands, inventeurs… Au fond de la place, la demeure du fou, troisième personnage de la cité en termes d'importance, était accessible à tous et offrait au regard la collection personnelle du propriétaire en termes d'armes et d'artefacts rares. Sur la place, des rangées de tables et de chaises étaient installées, où des habitants sirotaient des boissons en profitant de la fraîcheur des lieux. Un gros homme à tête d'ours, richement vêtu de pourpre brodé d'or, discutait bruyamment avec son voisin de la situation dans la capitale.
— J'ignore si la princesse saura conserver la stature royale de feu sa mère.
Djidane se désintéressa de la conversation par peur de s'énerver et leva le regard. Un peu plus loin, sur les rives du plan d'eau bien moins étendu que celui d'Alexandrie, la salle de jeu attendait les concurrents du tournoi du lendemain. Djidane avait perdu de vue Bibi, il espérait que celui-ci ne manquerait pas de s'inscrire. Quant à lui, il n'aimait pas particulièrement jouer aux cartes, mais puisque son jeune ami se passionnait pour ce divertissement, autant qu'il ne manque pas ce grand rendez-vous. Bien sûr, il avait sans doute peu de chances de gagner, mais c'était déjà ce que l'on prétendait lors de la fête de la chasse, alors…
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Le mage noir, perdu dans ses méditations, avait atteint la place de la fontaine, à l'entrée de la ville. Il se rendit alors compte qu'Eiko ne le suivait plus. Elle devait être partie de son côté visiter à loisir. Il haussa les épaules : elle était espiègle et en dépit de sa jeunesse, ne manquait pas de ressources. Il reporta son attention sur l'esplanade où il se trouvait. Accoudés à un parapet qui surplombait les quartiers aisés, un couple s'embrassait sans se soucier des regards des passants. Un peu plus loin, deux soldats faisaient leur ronde. À l'autre bout, le monumental portail en fer forgé séparait la cité des prairies avoisinantes, flanqué de deux autres gardes. Bibi porta son regard sur l'ouvrage et au-delà. Un peu plus loin, la grotte de Kwane, son grand-père adoptif, s'ouvrait à flanc de montagne. Il n'avait aucun intérêt à s'y rendre, plus rien ne l'y attendait.
Il s'engagea dans une autre rue, s'enfonçant dans un quartier plus populaire. Devant les portes des maisons collées les unes aux autres, les discussions entre les habitants allaient bon train. On parlait principalement de deux sujets : la mort de la reine et sa succession d'une part, et le tournoi de cartes d'autre part. La compétition semblait déchaîner les passions. Certains y voyaient une lubie, une vanité de la haute société. D'autres les enviaient et rêvaient de rejoindre leurs rangs.
— Quand je serai noble, disait un adolescent à deux de ses amis, je pourrai nous acheter de beaux vêtements.
Il inventoriait son tas de cartes, pesant le pour et le contre de chaque exemplaire pour se constituer la réserve qu'il jouerait le lendemain. On aurait dit que la possibilité de gagner constituait une sorte d'ascenseur social pour ces populations moins favorisées. Bibi ignorait si c'était vrai ou si le garçon se berçait d'illusions.
Arrivé à un marché ambulant dans une rue populeuse de ce quartier, il explora les lieux des yeux. Par curiosité, il se demandait s'il allait revoir le gredin à quatre bras qui lui avait vendu le faux billet. En fait, il ne lui en voulait pas vraiment. Il devrait presque le remercier d'avoir changé sa vie du tout au tout. Mais l'homme n'était visible nulle part. Bibi continua donc et redescendit vers le centre de la ville et le lac.
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Pendant ce temps-là, Tarask lui aussi avait pris le risque de sortir. Il s'était emmitouflé dans une cape et avait revêtu un étrange bonnet jaune et vert dans lequel il avait réussi à faire entrer sa tignasse de cheveux roux. Bien sûr, il prenait malgré tout des risques, car il était activement recherché par la milice de la ville, mais il voulait à nouveau explorer ces lieux où il avait vécu pendant tant d'années, avant que sa vie ne change du tout au tout.
Il se promena incognito dans les rues du quartier bourgeois, jusqu'à la demeure de la vieille folle qui portait le titre plaisant de « reine » de Tréno. Soudain, il aperçut une silhouette familière. Jack Quatre-Bras le bandit. Cambrioleur, pickpocket, faussaire, presque aussi recherché que lui-même. Tarask avait plusieurs fois eu maille à partir avec lui à l'époque où il avait un emploi respectable. Le problème avec ce filou, c'était qu'on pouvait toujours lui attraper les poignets, il lui restait encore deux autres mains pour se débattre. Qu'un tel individu puisse se promener dans les rues sans se dissimuler en disait long sur l'efficacité de la garde locale. Tarask se rendit alors compte que cet homme discutait avec la petite Eiko. La fillette ne savait pas à qui elle avait affaire. Mais est-ce que ça avait vraiment de l'importance ? Il s'approcha discrètement.
— Vous avez l'air nouvelle ici, mademoiselle, disait Jack. Je peux vous faire visiter la ville ?
— Non, ça ira, monsieur le bizarre. Je me promène.
Cette Eiko avait donc deux sous de jugeote.
— Je peux peut-être vous inviter à manger un morceau ? Avez-vous déjà goûté aux glaces de Tréno ?
La fille se figea et son regard pétilla un instant. Elle sembla peser le pour et le contre. Tarask s'avança et posa une main peu amène sur l'épaule du malfrat.
— Je crois que tu ferais mieux de la laisser tranquille, souffla-t-il à son oreille.
Jack se retourna dans un sursaut et écarquilla les yeux en reconnaissant le visage blafard, les tatouages et la barbiche qui lui faisaient face. De l'autre côté, Eiko fila. Un mince sourire étira les lèvres de Tarask qui relâcha sa poigne et partit sans un mot de plus.
Il remonta jusqu'à la salle des ventes et s'arrêta devant pour observer l'imposant bâtiment avec un mélange de ressentiment et de nostalgie. Il resta ainsi de longues minutes, jusqu'à ce qu'une voix l'apostrophe.
— Tu m'as l'air bien pensif.
Il baissa les yeux vers Freyja qui sortait du bâtiment. Il n'avait rencontré la rate que depuis ce jour-là, mais déjà, elle lui semblait un adversaire de valeur, si tant était qu'ils doivent combattre.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? poursuivit-elle.
— Je ne te savais pas bavarde.
Elle sourit un instant, ce qui fit frémir ses moustaches de rongeur.
— Djidane déteint peut-être sur moi.
— Tu cherches quelque chose, ici ? Un achat ?
Elle secoua la tête.
— Je cherche des informations sur Kuja. Des rumeurs concordantes montreraient qu'il est peut-être le « roi » de Tréno. Certains l'ont vu ici, en tout cas.
— Hum…
— Sais-tu quelque chose ?
Il garda d'abord le silence, continuant à observer les alentours. Il espérait ne pas être repéré. Rester ici trop longtemps le mettait en danger. Il finit quand même par répondre.
— Je crois que ce n'est plus la même personne qu'à l'époque où je travaillais ici.
— Tu travaillais ici ?
— Garde du corps. Mais ça ne te concerne pas.
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La salle de jeu, bâtiment circulaire aux colonnades extérieures ouvragées, s'offrit enfin à la vue de Bibi. Il avança vers l'entrée où un guichet était tenu par un homme à tête de chien. Il s'approcha. Peu de temps auparavant, il aurait sans doute affiché une attitude timide devant un inconnu, mais depuis, il avait pris de l'assurance.
— Bonjour, monsieur, dit-il.
— Pour une inscription ?
Bibi hocha la tête.
— Votre nom ?
— Bibi, Bibi Orunitia.
À bien y réfléchir, Bibi ignorait pourquoi son grand-père l'avait nommé ainsi. Au moins, ça lui donnait plus de personnalité que ses amis du village dans la forêt.
— Vos cartes ?
Bibi fronça les sourcils.
— Je dois déjà vous dire lesquelles je vais utiliser ?
Le responsable retroussa ses babines en un sourire amical.
— Non, rassura-t-il, je veux juste vérifier que vous en avez. L'an dernier, un petit idiot s'est inscrit alors qu'il ne pouvait même pas jouer. Il a juste déclaré qu'il n'avait pas de cartes. Certains sont prêts à tout pour faire leurs intéressants.
Décidément, les gens de la ville étaient parfois bien étranges. Bibi sortit ses cartes pour rassurer son interlocuteur, qui hocha la tête.
— Je vous inscris donc en catégorie Junior. Voici votre ticket d'entrée avec votre numéro d'inscription et votre heure de convocation. Quand vous arriverez, référez-vous au tableau du tirage au sort et repérez votre numéro.
Bibi constata qu'il portait le numéro 99.
— Il y a tant de participants ? s'étonna-t-il.
— Oui et non. Une vingtaine seulement en junior, le reste en catégorie adultes.
Bibi remercia l'homme et s'en retourna à la tour de maître Totto.
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Freyja avait insisté et Tarask avait fini par accepter de lui raconter son histoire. Il s'assirent tous deux au bord de l'eau et le grand homme commença son récit.
— C'est ici que je l'ai rencontré pour la première fois.
— Qui donc ?
— Un jeune garçon blond avec une queue de singe.
Freyja haussa les sourcils.
— Je ne savais pas que vous vous étiez déjà rencontré.
— Je crois que le gamin ne s'en souvient plus. Rien d'étonnant.
Il se demandait pourquoi il s'épanchait ainsi à une presque inconnue. Sans doute parce que les chevaliers-rats et lui-même avaient une conception de l'honneur un peu similaire. Comme eux, il cherchait à affronter des adversaires puissants pour prouver sa valeur et accroître ses compétences.
— J'étais garde du corps ici, continua-t-il. Je mettais dehors tous les voleurs et les voyous. Je les affrontais et je les vainquais, à chaque fois. J'avais une excellente réputation.
Freyja pouffa.
— Voleur et voyou, je connais cette description.
— Ce jour-là, raconta-t-il sans se préoccuper de l'intervention, il avait volé une bourse de pièces rares. Très précieuses. Faciles à escamoter. Le rêve pour un cambrioleur. Les responsables de la salle ne l'avaient même pas vu faire, mais il avaient réalisé que les pièces avaient disparu de leur présentoir et avaient donné l'alerte. Quand je l'ai vu quitter le bâtiment en courant, j'ai su que c'était lui. Les gardes alentours affluaient de toutes parts et j'étais le premier sur place, le plus fort d'entre eux. Il n'avait aucune chance.
Aucune chance, mon œil, songea-t-il. Je pensais qu'il était piégé car il s'était attaqué à un trop gros poisson. Mais il était malin.
— Que s'est-il passé ? demanda la rate en le tirant de ses pensées.
— Je l'ai défié de se battre contre moi. Il a accepté. Je lui en ai collé une, lui laissant une sacrée ecchymose au visage. Il n'a même pas essayer d'esquiver. Il s'est rendu et m'a restitué son butin.
— Une victoire facile.
— Trop facile. Il a ensuite couru aux gardes et a raconté qu'il m'avait vu sortir du bâtiment avec la bourse et que comme il avait essayé de m'arrêter, je l'avait frappé. Ils se sont mis à ma poursuite. Ce n'était qu'un enfant, ils l'ont cru.
— Il a abandonné son trésor pour te piéger ?
— J'ai réalisé plus tard qu'il en manquait. Il a dû en garder une partie.
— Tu veux dire que tu…
— Quitte à être accusé à tort, autant garder le butin. Faut pas pousser. Je savais qu'il ne me servait à rien de clamer mon innocence et je savais aussi que le roi ne me pardonnerait pas même si je restituais la bourse. Il m'avait toujours regardé d'un air méfiant, à cause de mon apparence. Il me gardait parce que j'étais efficace.
Freyja regarda le chasseur de primes. Sa carrure athlétique, son teint blême, ses tatouages sur les épaules, ses gantelets munis de griffes. Oui, pour sûr, il n'inspirait pas confiance. Et il avait de bonnes raison d'en vouloir à Djidane.
— Ainsi, tu le hais depuis tout ce temps ?
Tarask secoua la tête.
— Non, pas vraiment. Ce jour-là, j'ai bien senti qu'il aurait pu m'affronter. Il était de taille. Je n'ai jamais compris pourquoi… pourquoi il avait cette attitude. C'est plus de l'incompréhension que de la haine. C'est un combattant doué. Pourquoi cache-t-il son potentiel ? Pourquoi passe-t-il son temps à s'amuser et à rire avec ses amis ?
Freyja sourit et se releva.
— Votre rencontre était écrite, alors.
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Le lendemain, Djidane et Freyja se retrouvèrent dans le brouhaha de la salle de jeux. Les concurrents avaient été répartis sur des tables dans la grande salle circulaire. Tout autour, des gradins étaient remplis de spectateurs comme eux qui parlaient, riaient, commentaient et s'exclamaient.
— Les autres ne sont pas venus ? demanda Djidane qui avait dormi plus longtemps et arrivait tout juste.
Il parlait d'une voix forte pour couvrir le vacarme ambiant. La rate secoua la tête.
— La petite voulait encore visiter la ville. Elle a dit qu'elle viendrait plus tard. J'ignore où est Tarask. Il a sans doute eu peur de se faire attraper.
— Et Bibi ?
Elle pointa du doigt une table. Le mage noir se relevait et rassemblait ses cartes avant d'en choisir une dans la collection de son adversaire, un adolescent longiligne à l'air renfrogné.
— Il vient de gagner la première partie, expliqua-t-elle. Assez facilement, je crois, mais je n'y connais pas grand-chose.
Djidane parcourut la salle du regard. Elle était divisée entre la catégorie adulte et celle des juniors, de vingt ans maximum. Le jeune malandrin observa pour voir s'il reconnaissait du monde. Il repéra bientôt quelques visages familiers, dont le maire de Dali et le cavalier de Tréno. Freyja pointa du doigt vers une autre table et une jeune femme aux cheveux clairs portant une sorte de salopette.
— Elle a gagné l'an dernier et c'est sa dernière année dans cette catégorie. Donc l'adversaire la plus redoutable pour Bibi, a priori. J'ai regardé, ils ne peuvent se rencontrer qu'en finale. On peut supposer que c'est une bonne chose.
Djidane observa un instant la jeune femme qui remportait à son tour son affrontement.
— Mais je la connais ! C'est Erin, la jeune pilote du roi Cid !
Pendant les tours qui suivirent, Djidane observa alternativement Bibi et Erin. Le mage noir gagnait ses manches sans trop de difficultés et gardait un calme étonnant. Erin, quant à elle, semblait nerveuse, hésitait beaucoup à chaque carte, les envisageait les unes après les autres avant de faire son choix difficile. Une attitude étonnante de la part de la championne en titre. À un moment, elle sembla même gênée, comme importunée. Elle grimaça et se tortilla sur son siège.
Soudain, Djidane réalisa ce qu'il se passait et il en resta bouche bée.
— La… petite… tricheuse… murmura-t-il.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Freyja.
Il s'approcha de son oreille et baissa la voix pour ne pas être entendu par les spectateurs voisins, mais ça n'était peut-être pas utile tant le vacarme régnait.
— Je crois qu'elle n'est pas toute seule à jouer.
— Comment ça ?
— Tu te souviens de l'apparence du roi Cid ?
Un éclair de compréhension traversa le regard de la rate.
— Je pense qu'il est dans sa poche et que c'est lui qui joue, continua le malandrin. En tout cas, je suis sûr que c'est un joueur de cartes, je l'ai vu faire une partie avec Bibi il y a quelque temps.
Freyja resta un moment songeuse avant de répondre.
— On peut comprendre qu'il ne veuille pas se montrer dans son état. Et je ne suis pas sûre qu'on puisse dire que ça fait d'eux des tricheurs.
Djidane sourit.
— Si, parce qu'ils jouent en junior. Je veux bien que son état de puluche lui ramollisse le cerveau, mais le roi Cid a un peu plus de vingt ans, je pense.
Après cet euphémisme qui arracha un ricanement narquois de son amie, il reporta son attention sur les parties en cours.
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Eiko se présenta en bas des marches de la tour de maître Totto après une nouvelle visite de la cité. Elle s'annonça au moyen de l'ingénieux système de communication de la tour, puis monta les marches pour rejoindre le vieil homme. Celui-ci n'avait pas verrouillé en bas, cette fois-ci, par souci de simplicité vis à vis de ses multiples invités. Et puis, la paix était plus ou moins revenue, de toute manière.
— Me revoilà ! clama-t-elle en pénétrant dans le salon de Totto au sommet de la tour.
Le savant lui avait préparé un jus de fruit. Elle vint s'asseoir à ses côtés et commença à boire à grandes gorgées gourmandes.
— Alors, tu as aimé cette ville ?
— C'était pas mal.
— Tu préfères peut-être ton propre village.
Elle réfléchit un instant.
— Ici, il y a beaucoup plus de monde à rencontrer. Chez moi, j'ai que les mogs pour me tenir compagnie.
— Juste les mogs…
Elle hocha sombrement la tête.
— Oui, tous les autres sont… partis.
Sur la table, il avait sorti son ouvrage sur les invoqueurs de Madahine-Salée.
— Tu es donc la dernière survivante de cette ancienne tribu. La dernière personne à porter une corne et à pouvoir parler aux chimères.
Elle lui lança un regard perçant.
— Pourquoi ça intéresse tout le monde comme ça ?
Il leva une main en un geste apaisant.
— Oh, je suis juste un vieil érudit, un chercheur. J'aime connaître de nouvelles choses.
Elle se leva à son tour.
— T'étais le professeur de Dagga, c'est ça ?
Il fronça les sourcils.
— Dagga… Oh, la princesse Grenat, tu veux dire ? Oui, tout à fait.
—Alors, tu peux m'apprendre à me comporter comme une princesse ?
Le vieil homme rit de bon cœur et garda un instant les yeux dans le vague, perdu dans ses pensées.
— Tu sais, elle était dissipée et exubérante quand elle était jeune, un peu comme toi.
— Et ça veut dire que je serai peut-être comme elle quand je grandirai ?
— C'est possible.
Elle leva les bras au ciel et sautilla sur place.
— C'est chouette ! Je veux ! Je suis contente !
Elle se reprit et exhiba alors aux yeux du vieillard le bijou sacré de son village.
— D'ailleurs, on a déjà des bijoux identiques. De vrais bijoux de princesse.
Totto se figea. Ensuite, il approcha son nez proéminent de la pierre précieuse.
— Serait-ce… un cristal légendaire ? Il vient de ton village ?
Elle hocha la tête. Il se désintéressa alors d'elle et commença à faire les cent pas dans la pièce en marmonnant tout seul.
— Le cristal a été divisé, non pas en trois mais en quatre fragments. Alexandrie, Lindblum, Bloumécia, les trois royaumes avaient le leur. Mais personne ne savait que Madahine-Salée aussi… La reine chassait les trois fragments sans savoir qu'il en manquerait un.
Il commença à feuilleter son livre.
— Madahine-Salée, donc. Mais pourquoi ? Pourquoi a-t-il été divisé comme ça ? Ça aurait donc un rapport avec les chimères ?
Eiko s'approcha de lui.
— Euh, monsieur ?
Il secoua la tête, ramené à la réalité, et lui adressa un regard d'excuse.
— Pardonne-moi, parfois je me perds dans mes pensées et j'oublie qui est avec moi.
Elle semblait anxieuse et il s'en étonna.
— Qu'est-ce qui t'arrive ?
— Moug m'appelle. Elle a l'air stressée. Elle dit que quelqu'un approche.
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Dans la salle des jeux, on arrivait maintenant à la finale de la catégorie junior, qui opposait Bibi à Erin la pilote. Parmi les spectateurs, nombreux avaient prévu ce dénouement en constatant le calme et l'ingéniosité du mage noir, et malgré les hésitations d'Erin, son talent toujours présent. Ceux qui avaient assisté au tournoi l'année passée avaient pu constater que c'était son attitude habituelle, déjà à l'époque, et que ça ne l'avait pas empêchée de survoler la compétition. En revanche, bien malin qui aurait osé avancer un pronostic assuré sur le vainqueur de l'ultime partie.
Une table fut placée au milieu de la salle presque transformée en arène. Erin s'avança la première. Un homme en queue-de-pie rouge haranguait la foule. Il utilisait le même sortilège pour amplifier sa voix que Rowell pendant la fête de la chasse.
— Et pour notre finale du tournoi junior cette année, je vous présente Erin, de Lindblum, notre championne en titre !
L'assemblée applaudit à tout rompre et la jeune femme salua bien bas avant de s'asseoir sur sa chaise.
— Et voici son challenger du jour : ce petit bonhomme est presque un Trénolien, m'a-t-il dit, puisqu'il habitait jusqu'à il y a peu les montagnes avoisinantes. Applaudissez donc notre concurrent local : Bibi !
Les vivats de la foule se firent plus mesurés. Non seulement Bibi ne bénéficiait pas de l'aura du vainqueur de la dernière fois, mais de plus, beaucoup se méfiaient d'un mage noir, ayant eu l'occasion de voir ses semblables en action. Sans se laisser démonter, Bibi réajusta son chapeau, hocha la tête vers l'assistance et se dirigea vers sa place ne faisant attention de ne pas trébucher.
La partie commença. Chacun des adversaires avait cinq cartes en main et le sort désigna Bibi pour commencer. Il sélectionna une carte de sa main et la posa sur la table. Erin, après de nombreuses tergiversations, posa une des siennes en diagonale de la première. Les cartes étaient magiques, et dans certaines circonstances, en fonction des angles d'attaque disponibles et propres à chaque carte, elles combattaient les unes contre les autres. Cette fois-là, celle d'Erin vainquit facilement. L'assistance pouvait suivre l'issue de la bataille car les cartes se retournaient et changeaient de couleur en fonction du vainqueur. La carte de Bibi, vaincue, passa dans le camp d'Erin.
— 2-0 pour Erin, commenta le présentateur.
Bibi plaça une nouvelle carte sur le plan de jeu et captura la première d'Erin sans combattre, car celle d'en face ne pouvait pas se défendre dans la direction appropriée.
— 2-1 pour Bibi.
Comme toutes les cartes pouvaient changer de camp, il n'était pas très étonnant qu'à ce point du jeu, la première carte posée par Bibi soit la seule à être dans le camp d'Erin. Mais celle-ci posa une nouvelle carte de sorte qu'elle pouvait engager le combat et remporter les deux en enfilade par une technique qu'on appelait « combo ». La manœuvre réussit.
— 4-0 pour Erin, annonça sobrement l'animateur.
Bibi tenta la même technique à son tour mais le combat fut perdu, de sorte que non seulement il ne capturait pas les cartes adverses, mais il perdait du même coup la sienne, amenant le score à 5-0, puis 6-0 quand Erin posa une carte sur une place libre. À l'évidence, les exemplaires de la jeune pilote étaient un peu plus puissants que ceux du mage noir.
À ce moment-là, ce dernier fit quelque-chose d'inattendu : il plaça sa carte sur une case libre, sans qu'elle touche une quelconque autre et sans qu'elle puisse donc retourner quoi que ce soit.
— 6-1 pour Erin ?
Même le commentateur perdait son ton neutre devant cet étrange coup. D'ailleurs, le score passa à 8-0 après qu'Erin ait posé une nouvelle carte qui captura la seule adverse disponible. Tout le monde garda les yeux rivés sur Bibi, attendant de savoir ce qu'il allait jouer. Il montra sa dernière carte : il avait gardé pour la fin un exemplaire qui pouvait attaquer par tous les angles. Elle était légèrement plus puissante que les autres de la collection du mage noir, mais quand même inférieure à celles de la championne. Bibi la posa, non pour attaquer l'adversaire, mais pour affronter une de ses propres cartes passée dans l'autre camp. Autant celles d'Erin semblaient imbattables, autant la cible de Bibi perdit le combat et, en enfilade, la capture se propagea à quatre autres. Enfin, sous un autre angle, la carte attaquante en captura une de plus sans combattre.
— Mais oui ! s'exclama Djidane. Il attaque avec la plus faible, il perd forcément, puis il attaque sa propre carte avec une autre un peu plus forte parce que la combo capture automatiquement même les cartes les plus puissantes !
Freyja hocha la tête.
— Et il fait ça à la fin pour qu'elle n'ait guère le loisir de répliquer. D'où son coup d'attente un peu bizarre entre deux. C'est un peu osé, mais très ingénieux.
La foule, tout autour dans les gradins, hurlait devant ce retournement de situation. Le score était maintenant de 7-2 pour Bibi. Tout le monde attendait de savoir ce qu'Erin gardait dans sa main. Celle-ci regarda son adversaire avec un petit sourire triste. Il ne restait que deux emplacements possibles sur la table. Elle dévoila sa carte et la posa. Cette dernière, bien que très puissante, possédait trop peu d'angles d'attaque compatibles et ne pouvait capturer qu'une seule autre sur la table, et ce sans pouvoir attaquer en enfilade.
— Bibi gagne 6-4 ! annonça triomphalement l'animateur. Félicitations à notre nouveau champion.
Tout le monde se leva pour applaudir le mage noir qui salua de la tête, toujours aussi réservé et modeste, mais aussi sa concurrente qui malgré la défaite avait proposé une opposition féroce et méritait le respect de chacun. Après cela, ils laissèrent tous deux la place à la finale des adultes, après quoi le tournoi fut terminé et les lieux commencèrent à se vider. Djidane attendit que l'assistance s'éclaircisse et descendit au centre de la salle où Bibi et Erin discutaient après avoir reçu leurs prix respectifs. Freyja l'accompagnait.
— Félicitations, Bibi, dit la rate avec chaleur.
— Bien joué ! abonda Djidane.
Il se tourna ensuite vers Erin.
— Toujours un puluche, Majesté ?
La pilote retint son souffle, prise de court. Quelques secondes plus tard, le puluche à moustaches sortit le bout de sa tête d'une poche, regarda de toutes parts que personne n'observait, et tourna son regard vers Djidane.
— Et toi, pulu, toujours aussi peu respectueux.
Djidane contrôla à son tour les alentours, puis fit signe à tout le monde de quitter la salle pour trouver un endroit plus tranquille. Une fois qu'ils furent dehors, sur les rives du lac, ils pouvaient reprendre la conversation. Le roi sortit de sa cachette et se posa avec délectation sur un coin d'herbe. Les autres s'assirent autour de lui.
— Qu'est-ce qui vous amène ici, votre Majesté ? Demanda Freyja.
— Je voulais participer au tournoi, principalement, pulu. Après tout, j'en suis le champion. Double champion, même. L'année dernière en catégorie junior avec Erin, et l'année d'avant en senior en mon nom propre.
— Je n'y connais pas grand-chose, intervint la rate, mais en quoi l'âge est-il important ?
— Les cartes gagnent en puissance au fil du temps et des parties avec leur propriétaire. Un concurrent plus âgé aura tendance à avoir des cartes plus efficaces.
Djidane leva une main.
— Attendez, vous avez dit que vous vouliez participer au tournoi, « principalement » ?
La pilote se chargea de hocher la tête mais son souverain répondit lui-même.
— Je voulais faire un test grandeur nature.
— De quoi ?
— De notre nouvel aéronef, l'Hildegarde 2 ! s'exclama Erin.
— Celui qui vole sans brume ? demanda Djidane.
— Tout à fait, pulu. Il ne va pas très vite pour l'instant, mais il nous a amené à Tréno, au moins.
Un pli soucieux barrait le front de Freyja.
— J'ai l'impression que vous avez construit ce vaisseau dans l'urgence, votre Majesté. Y a-t-il une raison ?
— J'ai comme l'intuition que les ennuis ne sont pas terminés. Ils se dissimulent à l'horizon, encore imperceptibles, mais…
Comme en réponse à cette sentence, ils entendirent des pas précipités dans leur direction. Ils se retournèrent et virent Eiko qui s'approchait en compagnie d'un mog à la fourrure rosâtre.
— Eiko ? Qu'est-ce qui se passe ?
— C'est horrible ! s'exclama la fillette.
Elle s'interrompit, les mains sur les genoux pour reprendre son souffle. Le mog, qui battait frénétiquement des ailes, se posa à ses côtés. Il semblait épuisé.
— C'est Alexandrie, coubo. J'ai dû venir en volant par le souterrain parce que la gorgone n'arrivait pas.
— Mais quoi, Alexandrie ?
— La cité est attaquée. Il faut… il faut envoyer un message à Lindblum.
Le mog s'effondra de fatigue.
